21194 lines
1.2 MiB
21194 lines
1.2 MiB
The Project Gutenberg EBook of La comtesse de Rudolstadt, by George Sand
|
|
|
|
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
|
|
almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
|
|
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
|
|
with this eBook or online at www.gutenberg.net
|
|
|
|
|
|
Title: La comtesse de Rudolstadt
|
|
|
|
Author: George Sand
|
|
|
|
Release Date: December 5, 2005 [EBook #17225]
|
|
|
|
Language: French
|
|
|
|
Character set encoding: ISO-8859-1
|
|
|
|
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE DE RUDOLSTADT ***
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Produced by Mireille Harmelin and the Distributed
|
|
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
|
|
produced from images generously made available by the
|
|
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
ÉDITION J. HETZEL, PARIS
|
|
|
|
|
|
LIBRAIRIE MARESCO ET Cie
|
|
6, RUE DU PONT-DE-LODI, PARIS
|
|
|
|
LIBRAIRIE BLANCHARD
|
|
78, RUE RICHELIEU, PARIS
|
|
|
|
|
|
1852
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
|
|
|
|
par George Sand
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
I.
|
|
|
|
|
|
La salle de l'Opéra italien de Berlin, bâtie durant les premières années
|
|
du règne de Frédéric le Grand, était alors une des plus belles de
|
|
l'Europe. L'entrée en était gratuite, le spectacle étant payé par le roi.
|
|
Il fallait néanmoins des billets pour y être admis, car toutes les loges
|
|
avaient leur destination fixe: ici les princes et princesses de la famille
|
|
royale; là le corps diplomatique, puis les voyageurs illustres, puis
|
|
l'Académie, ailleurs les généraux; enfin partout la famille du roi, la
|
|
maison du roi, les salariés du roi, les protégés du roi; et sans qu'on eût
|
|
lieu de s'en plaindre, puisque c'étaient le théâtre du roi et les
|
|
comédiens du roi. Restait, pour les bons habitants de la bonne ville de
|
|
Berlin, une petite partie du parterre; car la majeure partie était occupée
|
|
par les militaires, chaque régiment ayant le droit d'y envoyer un certain
|
|
nombre d'hommes par compagnie. Au lieu du peuple joyeux, impressionnable
|
|
et intelligent de Paris, les artistes avaient donc sous les yeux un
|
|
parterre de _héros de six pieds_, comme les appelait Voltaire, coiffés de
|
|
hauts bonnets, et la plupart surmontés de leurs femmes qu'ils prenaient
|
|
sur leurs épaules, le tout formant une société assez brutale, sentant fort
|
|
le tabac et l'eau-de-vie, ne comprenant rien de rien, ouvrant de grands
|
|
yeux, ne se permettant d'applaudir ni de siffler, par respect pour la
|
|
consigne, et faisant néanmoins beaucoup de bruit par son mouvement
|
|
perpétuel.
|
|
|
|
Il y avait infailliblement derrière ces messieurs deux rangs de loges d'où
|
|
les spectateurs ne voyaient et n'entendaient rien; mais, par convenance,
|
|
ils étaient forcés d'assister régulièrement au spectacle que Sa Majesté
|
|
avait la munificence de leur payer. Sa Majesté elle-même ne manquait
|
|
aucune représentation. C'était une manière de tenir militairement sous ses
|
|
yeux les nombreux membres de sa famille et l'inquiète fourmilière de ses
|
|
courtisans. Son père, le Gros-Guillaume, lui avait donné cet exemple, dans
|
|
une salle de planches mal jointes, où, en présence de mauvais histrions
|
|
allemands, la famille royale et la cour se morfondaient douloureusement
|
|
tous les soirs d'hiver, et recevaient la pluie sans sourciller, tandis que
|
|
le roi dormait. Frédéric avait souffert de cette tyrannie domestique, il
|
|
l'avait maudite, il l'avait subie, et il l'avait bientôt remise en vigueur
|
|
dès qu'il avait été maître à son tour, ainsi que beaucoup d'autres
|
|
coutumes beaucoup plus despotiques et cruelles, dont il avait reconnu
|
|
l'excellence depuis qu'il était le seul de son royaume à n'en plus
|
|
souffrir.
|
|
|
|
Cependant on n'osait se plaindre. Le local était superbe, l'Opéra monté
|
|
avec luxe, les artistes remarquables; et le roi, presque toujours debout à
|
|
l'orchestre près de la rampe, la lorgnette braquée sur le théâtre, donnait
|
|
l'exemple d'un dilettantisme infatigable.
|
|
|
|
On sait tous les éloges que Voltaire, dans les premiers temps de son
|
|
installation à Berlin, donnait aux splendeurs de la cour du _Salomon du
|
|
Nord_. Dédaigné par Louis XV, négligé par sa protectrice madame de
|
|
Pompadour, persécuté par la plèbe des jésuites, sifflé au Théâtre-Français,
|
|
il était venu chercher, dans un jour de dépit, des honneurs, des
|
|
appointements, un titre de chambellan, un grand cordon et l'intimité d'un
|
|
roi philosophe, plus flatteuse à ses yeux que le reste. Comme un grand
|
|
enfant, le grand Voltaire boudait la France, et croyait faire _crever de
|
|
dépit_ ses ingrats compatriotes. Il était donc un peu enivré de sa
|
|
nouvelle gloire lorsqu'il écrivait à ses amis que Berlin valait bien
|
|
Versailles, que l'opéra de _Phaéton_ était le plus beau spectacle qu'on
|
|
pût voir, et que la prima donna avait la plus belle voix de l'Europe.
|
|
|
|
Cependant, à l'époque où nous reprenons notre récit (et, pour ne pas faire
|
|
travailler l'esprit de nos lectrices, nous les avertirons qu'un an s'est
|
|
presque écoulé depuis les dernières aventures de Consuelo), l'hiver se
|
|
faisant sentir dans toute sa rigueur à Berlin, et le grand roi s'étant un
|
|
peu montré sous son véritable jour, Voltaire commençait à se
|
|
désillusionner singulièrement de la Prusse. Il était là dans sa loge entre
|
|
d'Argens et La Mettrie, ne faisant plus semblant d'aimer la musique, qu'il
|
|
n'avait jamais sentie plus que la véritable poésie. Il avait des douleurs
|
|
d'entrailles et il se rappelait mélancoliquement cet ingrat public des
|
|
brûlantes banquettes de Paris, dont la résistance lui avait été si amère,
|
|
dont les applaudissements lui avaient été si doux, dont le contact, en un
|
|
mot, l'avait si terriblement ému qu'il avait juré de ne plus s'y exposer,
|
|
quoiqu'il ne put s'empêcher d'y songer sans cesse et de travailler pour
|
|
lui sans relâche.
|
|
|
|
Ce soir-là pourtant le spectacle était excellent. On était en carnaval;
|
|
toute la famille royale, même les margraves mariés au fond de l'Allemagne,
|
|
était réunie à Berlin. On donnait le _Titus_ de Métastase et de Hasse, et
|
|
les deux premiers sujets de la troupe italienne, le Porporino et la
|
|
Porporina, remplissaient les deux premiers rôles.
|
|
|
|
Si nos lectrices daignent faire un léger effort de mémoire, elles se
|
|
rappelleront que ces deux personnages dramatiques n'étaient pas mari et
|
|
femme comme leur nom de guerre semblerait l'indiquer; mais que le premier
|
|
était le signor Uberti, excellent contralto, et le second, la Zingarella
|
|
Consuelo, admirable cantatrice, tous deux élèves du professeur Porpora,
|
|
qui leur avait permis, suivant la coutume italienne du temps, de porter le
|
|
glorieux nom de leur maître.
|
|
|
|
Il faut avouer que la signora Porporina ne chantait pas en Prusse avec
|
|
tout l'élan dont elle s'était sentie capable dans des jours meilleurs.
|
|
Tandis que le limpide contralto de son camarade résonnait sans défaillance
|
|
sous les voûtes de l'Opéra berlinois, à l'abri d'une existence assurée,
|
|
d'une habitude de succès incontestés, et d'un traitement invariable de
|
|
quinze mille livres de rente pour deux mois de travail; la pauvre
|
|
Zingarella, plus romanesque peut-être, plus désintéressée à coup sûr, et
|
|
moins accoutumée aux glaces du Nord et à celles d'un public de caporaux
|
|
prussiens, ne se sentait point électrisée, et chantait avec cette méthode
|
|
consciencieuse et parfaite qui ne laisse pas de prise à la critique, mais
|
|
qui ne suffit pas pour exciter l'enthousiasme. L'enthousiasme de l'artiste
|
|
dramatique et celui de l'auditoire ne peuvent se passer l'un de l'autre.
|
|
Or il n'y avait pas d'enthousiasme à Berlin sous le glorieux règne de
|
|
Fréderic le Grand. La régularité, l'obéissance, et ce qu'on appelait au
|
|
dix-huitième siècle et particulièrement chez Frédéric _la raison_,
|
|
c'étaient là les seules vertus qui pussent éclore dans cette atmosphère
|
|
pesée et mesurée de la main du roi. Dans toute assemblée présidée par lui,
|
|
on ne soufflait, on ne respirait qu'autant que le roi voulait bien le
|
|
permettre. Il n'y avait dans toute cette masse de spectateurs qu'un
|
|
spectateur libre de s'abandonner à ses impressions, et c'était le roi. Il
|
|
était à lui seul tout le public, et, quoiqu'il fût bon musicien, quoiqu'il
|
|
aimât la musique, toutes ses facultés, tous ses goûts étaient subordonnés
|
|
à une logique si glacée, que le lorgnon royal attaché à tous les gestes et,
|
|
on eût dit, à toutes les inflexions de voix de la cantatrice, au lieu de
|
|
la stimuler, la paralysait entièrement.
|
|
|
|
Bien lui prenait, au reste, de subir cette pénible fascination. La moindre
|
|
dose d'inspiration, le moindre accès d'entraînement imprévu, eussent
|
|
probablement scandalisé le roi et la cour; tandis que les traits savants
|
|
et difficiles, exécutés avec la pureté d'un mécanisme irréprochable,
|
|
ravissaient le roi, la cour et Voltaire. Voltaire disait, comme chacun
|
|
sait: «La musique italienne l'emporte de beaucoup sur la musique française,
|
|
parce qu'elle est plus ornée, _et que la difficulté vaincue est au moins
|
|
quelque chose_.» Voilà comme Voltaire entendait l'art. Il eût pu dire
|
|
comme un certain plaisant de nos jours, à qui l'on demandait s'il aimait
|
|
la musique: Elle ne me gêne pas précisément.
|
|
|
|
Tout allait fort bien, et l'opéra arrivait sans encombre au dénoûment; le
|
|
roi était fort satisfait, et se tournait de temps en temps vers son maître
|
|
de chapelle pour lui exprimer d'un signe de tête son approbation; il
|
|
s'apprêtait même à applaudir la Porporina à la fin de sa cavatine, ainsi
|
|
qu'il avait la bonté de le faire en personne et toujours judicieusement,
|
|
lorsque, par un caprice inexplicable, la Porporina, au milieu d'une
|
|
roulade brillante qu'elle n'avait jamais manquée, s'arrêta court, fixa des
|
|
yeux hagards vers un coin de la salle, joignit les mains en s'écriant:
|
|
_O mon Dieu!_ et tomba évanouie tout de son long sur les planches.
|
|
Porporino s'empressa de la relever, il fallut l'emporter dans la coulisse,
|
|
et un bourdonnement de questions, de réflexions et de commentaires s'éleva
|
|
dans la salle. Pendant cette agitation le roi apostropha le ténor resté en
|
|
scène, et, à la faveur du bruit qui couvrait sa voix:
|
|
|
|
«Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit-il de son ton bref et impérieux;
|
|
qu'est-ce que cela veut dire? Conciolini, allez donc voir, dépêchez-vous!»
|
|
|
|
Conciolini revint au bout de quelques secondes, et se penchant
|
|
respectueusement au-dessus de la rampe près de laquelle le roi se tenait
|
|
accoudé et toujours debout:
|
|
|
|
«Sire, dit-il, la signora Porporina est comme morte. On craint qu'elle ne
|
|
puisse pas achever l'opéra.
|
|
|
|
--Allons donc! dit le roi en haussant les épaules; qu'on lui donne un
|
|
verre d'eau, qu'on lui fasse respirer quelque chose, et que cela finisse
|
|
le plus tôt possible.»
|
|
|
|
Le sopraniste, qui n'avait nulle envie d'impatienter le roi et d'essuyer
|
|
en public une bordée de mauvaise humeur, rentra dans la coulisse en
|
|
courant comme un rat, et le roi se mit à causer avec vivacité avec le chef
|
|
d'orchestre et les musiciens, tandis que la partie du public qui
|
|
s'intéressait beaucoup plus à l'humeur du roi qu'à la pauvre Porporina,
|
|
faisait des efforts inouïs, mais inutiles, pour entendre les paroles du
|
|
monarque.
|
|
|
|
Le baron de Poelnitz, grand chambellan du roi et directeur des spectacles,
|
|
vint bientôt rendre compte à Frédéric de la situation. Chez Frédéric, rien
|
|
ne se passait avec cette solennité qu'impose un public indépendant et
|
|
puissant. Le roi était partout chez lui, le spectacle était à lui et pour
|
|
lui. Personne ne s'étonna de le voir devenir le principal acteur de cet
|
|
intermède imprévu.
|
|
|
|
«Eh bien! voyons, baron! disait-il assez haut pour être entendu d'une
|
|
partie de l'orchestre, cela finira-t-il bientôt? c'est ridicule! Est-ce
|
|
que vous n'avez pas un médecin dans la coulisse? vous devez toujours avoir
|
|
un médecin sur le théâtre.
|
|
|
|
--Sire, le médecin est là. Il n'ose saigner la cantatrice, dans la crainte
|
|
de l'affaiblir et de l'empêcher de continuer son rôle. Cependant il sera
|
|
forcé d'en venir là, si elle ne sort pas de cet évanouissement.
|
|
|
|
--C'est donc sérieux! ce n'est donc pas une grimace, au moins?
|
|
|
|
--Sire, cela me paraît fort sérieux.
|
|
|
|
--En ce cas, faites baisser la toile, et allons-nous-en; ou bien que
|
|
Porporino vienne nous chanter quelque chose pour nous dédommager, et pour
|
|
que nous ne finissions pas sur une catastrophe.»
|
|
|
|
Porporino obéit, chanta admirablement deux morceaux. Le roi battit des
|
|
mains, le public l'imita, et la représentation fut terminée. Une minute
|
|
après, tandis que la cour et la ville sortaient, le roi était sur le
|
|
théâtre, et se faisait conduire par Poelnitz à la loge de la prima donna.
|
|
|
|
Une actrice qui se trouve mal en scène n'est pas un événement auquel tout
|
|
public compatisse comme il le devrait; en général, quelque adorée que soit
|
|
l'idole, il entre tant d'égoïsme dans les jouissances du _dilettante_,
|
|
qu'il est beaucoup plus contrarié d'en perdre une partie par
|
|
l'interruption du spectacle, qu'il n'est affecté des souffrances et de
|
|
l'angoisse de la victime. Quelques femmes _sensibles_, comme on disait
|
|
dans ce temps-là, déplorèrent en ces termes la catastrophe de la soirée:
|
|
|
|
«Pauvre petite! elle aura eu _un chat_ dans le gosier au moment de faire
|
|
son trille, et, dans la crainte de le manquer, elle aura préféré se
|
|
trouver mal.
|
|
|
|
--Moi, je croirais assez qu'elle n'a pas fait semblant, dit une dame
|
|
encore plus sensible: on ne tombe pas de cette force-là quand on n'est pas
|
|
véritablement malade.
|
|
|
|
--Ah! qui sait, ma chère? reprit la première; quand on est grande
|
|
comédienne, on tombe comme l'on veut, et on ne craint pas de se faire un
|
|
peu de mal. Cela fait si bien dans le public!
|
|
|
|
--Que diable a donc eu cette Porporina ce soir, pour nous faire un pareil
|
|
esclandre! disait, dans un autre endroit du vestibule, où se pressait le
|
|
beau monde en sortant, La Mettrie au marquis d'Argens! Est-ce que son
|
|
amant l'aurait battue?
|
|
|
|
--Ne parlez pas ainsi d'une fille charmante et vertueuse, répondit le
|
|
marquis; elle n'a pas d'amant, et si elle en a jamais, elle ne méritera
|
|
pas d'être outragée par lui, à moins qu'il ne soit le dernier des hommes.
|
|
|
|
--Ah! pardon, marquis! j'oubliais que je parlais au preux chevalier de
|
|
toutes les filles de théâtre, passées, présentes et futures! A propos,
|
|
comment se porte mademoiselle Cochois?
|
|
|
|
--Ma chère enfant, disait au même instant la princesse Amélie de Prusse,
|
|
soeur du roi, abbesse de Quedlimburg, à sa confidente ordinaire, la belle
|
|
comtesse de Kleist, en revenant dans sa voiture au palais, as-tu remarqué
|
|
l'agitation de mon frère pendant l'aventure de ce soir?
|
|
|
|
--Non, Madame, répondit madame de Maupertuis, grande gouvernante de la
|
|
princesse, personne excellente, fort simple et fort distraite; je ne l'ai
|
|
pas remarquée.
|
|
|
|
--Eh! ce n'est pas à toi que je parle, reprit la princesse avec ce ton
|
|
brusque et décidé qui lui donnait parfois tant d'analogie avec Frédéric:
|
|
est-ce que tu remarques quelque chose, toi? Tiens! remarque les étoiles
|
|
dans ce moment-ci: j'ai quelque chose à dire à de Kleist, que je ne veux
|
|
pas que tu entendes.»
|
|
|
|
Madame de Maupertuis ferma consciencieusement l'oreille, et la princesse,
|
|
se penchant vers madame de Kleist, assise vis-à-vis d'elle, continua ainsi:
|
|
|
|
«Tu diras ce que tu voudras; il me semble que pour la première fois depuis
|
|
quinze ans ou vingt ans peut-être, depuis que je suis en âge d'observer et
|
|
de comprendre, le roi est amoureux.
|
|
|
|
--Votre Altesse royale en disait autant l'année dernière à propos de
|
|
mademoiselle Barberini, et cependant Sa Majesté n'y avait jamais songé.
|
|
|
|
--Jamais songé! Tu te trompes, mon enfant. Il y avait tellement songé, que
|
|
lorsque le jeune chancelier Cocceï en a fait sa femme, mon frère a été
|
|
travaillé, pendant trois jours, de la plus belle colère rentrée qu'il ait
|
|
eue de sa vie.
|
|
|
|
--Votre Altesse sait bien que Sa Majesté ne peut pas souffrir les
|
|
mésalliances.
|
|
|
|
--Oui, les mariages d'amour, cela s'appelle ainsi. Mésalliance! ah! le
|
|
grand mot! vide de sens, comme tous les mots qui gouvernent le monde et
|
|
tyrannisent les individus.»
|
|
|
|
La princesse fit un grand soupir, et, passant rapidement, selon sa coutume,
|
|
à une autre disposition d'esprit, elle dit, avec ironie et impatience, à
|
|
sa grande gouvernante:
|
|
|
|
«Maupertuis, tu nous écoutes! tu ne regardes pas les astres, comme je te
|
|
l'ai ordonné. C'est bien la peine d'être la femme d'un si grand savant,
|
|
pour écouter les balivernes de deux folles comme de Kleist et moi!--Oui,
|
|
je te dis, reprit-elle en s'adressant à sa favorite, que le roi a eu une
|
|
velléité d'amour pour cette Barberini. Je sais, de bonne source, qu'il a
|
|
été souvent prendre le thé, avec Jordan et Chazols, dans son appartement,
|
|
après le spectacle; et que même elle a été plus d'une fois des soupers de
|
|
Sans-Souci, ce qui était, avant elle, sans exemple dans la vie de Potsdam.
|
|
Veux-tu que je te dise davantage? Elle y a demeuré, elle y a eu un
|
|
appartement, pendant des semaines et peut-être des mois entiers. Tu vois
|
|
que je sais assez bien ce qui se passe, et que les airs mystérieux de mon
|
|
frère ne m'en imposent pas.
|
|
|
|
--Puisque Votre Altesse royale est si bien informée, elle n'ignore pas que,
|
|
pour des raisons... d'État, qu'il ne m'appartient pas de deviner, le roi
|
|
a voulu quelquefois faire accroire aux gens qu'il n'était pas si austère
|
|
qu'on le présumait, bien qu'au fond...
|
|
|
|
--Bien qu'au fond mon frère n'ait jamais aimé aucune femme, pas même la
|
|
sienne, à ce qu'on dit, et à ce qu'il semble? Eh bien, moi, je ne crois
|
|
pas à cette vertu, encore moins à cette froideur. Frédéric a toujours été
|
|
hypocrite, vois-tu. Mais il ne me persuadera pas que mademoiselle
|
|
Barberini ait demeuré dans son palais pour faire seulement semblant d'être
|
|
sa maîtresse. Elle est jolie comme un ange, elle a de l'esprit comme un
|
|
diable, elle est instruite, elle parle je ne sais combien de langues.
|
|
|
|
--Elle est très-vertueuse, elle adore son mari.
|
|
|
|
--Et son mari l'adore, d'autant plus que c'est une épouvantable
|
|
mésalliance, n'est-ce pas, de Kleist? Allons, tu ne veux pas me répondre?
|
|
Je te soupçonne, noble veuve, d'en méditer une avec quelque pauvre page,
|
|
ou quelque mince bachelier ès sciences.
|
|
|
|
--Et Votre Altesse voudrait voir aussi une mésalliance de coeur s'établir
|
|
entre le roi et quelque demoiselle d'Opéra?
|
|
|
|
--Ah! avec la Porporina la chose serait plus probable et la distance moins
|
|
effrayante. J'imagine qu'au théâtre, comme à la cour, il y a une
|
|
hiérarchie, car c'est la fantaisie et la maladie du genre humain que ce
|
|
préjugé-là. Une chanteuse doit s'estimer beaucoup plus qu'une danseuse; et
|
|
l'on dit d'ailleurs que cette Porporina a encore plus d'esprit,
|
|
d'instruction, de grâce, enfin qu'elle sait encore plus de langues que la
|
|
Barberini. Parler les langues qu'il ne sait pas, c'est la manie de mon
|
|
frère. Et puis la musique, qu'il fait semblant d'aimer aussi beaucoup,
|
|
quoiqu'il ne s'en doute pas, vois-tu?... C'est encore un point de contact
|
|
avec notre prima donna. Enfin elle va aussi à Potsdam l'été, elle a
|
|
l'appartement que la Barberini occupait au nouveau Sans-Souci, elle chante
|
|
dans les petits concerts du roi... N'en est-ce pas assez pour que ma
|
|
conjecture soit vraie?
|
|
|
|
--Votre Altesse se flatte en vain de surprendre une faiblesse dans la vie
|
|
de notre grand prince. Tout cela est fait trop ostensiblement et trop
|
|
gravement pour que l'amour y soit pour rien.
|
|
|
|
--L'amour, non, Frédéric ne sait ce que c'est que l'amour; mais un certain
|
|
attrait, une petite intrigue. Tout le monde se dit cela tout bas, tu n'en
|
|
peux pas disconvenir.
|
|
|
|
--Personne ne le croit, madame. On se dit que le roi pour se désennuyer,
|
|
s'efforce de s'amuser du caquet et des jolies roulades d'une actrice; mais
|
|
qu'au bout d'un quart d'heure de paroles et de roulades, il lui dit, comme
|
|
il dirait à un de ses secrétaires: «C'est assez pour aujourd'hui; si j'ai
|
|
envie de vous entendre demain, je vous ferai avertir.
|
|
|
|
--Ce n'est pas galant. Si c'est ainsi qu'il faisait la cour à madame de
|
|
Cocceï, je ne m'étonne pas qu'elle n'ait jamais pu le souffrir. Dit-on que
|
|
cette Porporina ait l'humeur aussi sauvage avec lui?
|
|
|
|
--On dit qu'elle est parfaitement modeste, convenable, craintive et triste.
|
|
|
|
--Eh bien, ce serait le meilleur moyen de plaire au roi. Peut-être
|
|
est-elle fort habile. Si elle pouvait l'être! et si l'on pouvait se fier
|
|
à elle!
|
|
|
|
--Ne vous fiez à personne, madame, je vous en supplie, pas même à madame
|
|
de Maupertuis, qui dort si profondément dans ce moment-ci.
|
|
|
|
--Laisse-la ronfler. Éveillée ou endormie, c'est toujours la même bête...
|
|
C'est égal, de Kleist, je voudrais connaître cette Porporina, et savoir si
|
|
l'on peut tirer d'elle quelque chose. Je regrette beaucoup de n'avoir pas
|
|
voulu la recevoir chez moi, lorsque le roi m'a proposé de me l'amener le
|
|
matin pour faire de la musique: tu sais que j'avais une prévention contre
|
|
elle...
|
|
|
|
--Mal fondée, certainement. Il était bien impossible...
|
|
|
|
--Ah! qu'il en soit ce que Dieu voudra! le chagrin et l'épouvante m'ont
|
|
tellement travaillée depuis un an, que les soucis secondaires se sont
|
|
effacés. J'ai envie de voir cette fille. Qui sait si elle ne pourrait pas
|
|
obtenir du roi ce que nous implorons vainement? Je me suis figuré cela
|
|
depuis quelques jours, et comme je ne pense pas à autre chose qu'à ce que
|
|
tu sais, en voyant Frédéric s'agiter et s'inquiéter ce soir à propos
|
|
d'elle, je me suis affermie dans l'idée qu'il y avait là une porte de
|
|
salut.
|
|
|
|
--Que Votre Altesse y prenne bien garde... le danger est grand.
|
|
|
|
--Tu dis toujours cela; j'ai plus de méfiance et de prudence que toi.
|
|
Allons, il faudra y penser. Réveille ma chère gouvernante, nous arrivons.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
II.
|
|
|
|
|
|
Pendant que la jeune et belle abbesse[1] se livrait à ses commentaires, le
|
|
roi entrait sans frapper dans la loge de la Porporina, au moment où elle
|
|
commençait à reprendre ses esprits.
|
|
|
|
[Note 1: On sait que Frédéric donnait des abbayes, des canonicats et des
|
|
évêchés à ses favoris, à ses officiers, et à ses parents protestants. La
|
|
princesse Amélie, ayant refusé obstinément de se marier, avait été dotée
|
|
par lui de l'abbaye de Quedlimburg, prébende royale qui rapportait cent
|
|
mille livres de rente, et dont elle porta le titre à la manière des
|
|
chanoinesses catholiques.]
|
|
|
|
«Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il d'un ton peu compatissant et même peu
|
|
poli, comment vous trouvez-vous? Êtes-vous donc sujette à ces
|
|
accidents-là? dans votre profession, ce serait un grave inconvénient.
|
|
Est-ce une contrariété que vous avez eue? Êtes-vous si malade que vous ne
|
|
puissiez répondre? Répondez, vous, Monsieur, dit-il au médecin qui
|
|
soignait la cantatrice, est-elle gravement malade?
|
|
|
|
--Oui, Sire, répondit le médecin, le pouls est à peine sensible. Il y a un
|
|
désordre très-grand dans la circulation, et toutes les fonctions de la vie
|
|
sont comme suspendues; la peau est glacée.
|
|
|
|
--C'est vrai, dit le roi en prenant la main de la jeune fille dans la
|
|
sienne; l'oeil est fixe, la bouche décolorée. Faites-lui prendre des
|
|
gouttes d'Hoffmann, que diable! Je craignais que ce ne fût une scène de
|
|
comédie, je me trompais. Cette fille est fort malade. Elle n'est ni
|
|
méchante, ni capricieuse, n'est-ce pas, monsieur Porporino? Personne ne
|
|
lui a fait de chagrin ce soir? Personne n'a jamais eu à se plaindre d'elle,
|
|
n'est-ce pas?
|
|
|
|
--Sire, ce n'est pas une comédienne, répondit Porporino, c'est un ange.
|
|
|
|
--Rien que cela! En êtes-vous amoureux?
|
|
|
|
--Non, Sire, je la respecte infiniment; je la regarde comme ma soeur.
|
|
|
|
--Grâce à vous deux et à Dieu, qui ne damne plus les comédiens, mon
|
|
théâtre va devenir une école de vertu! Allons, la voilà qui revient un
|
|
peu. Porporina, est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
|
|
|
|
--Non, Monsieur, répondit la Porporina en regardant d'un air effaré le roi
|
|
qui lui frappait dans les mains.
|
|
|
|
--C'est peut-être un transport au cerveau, dit le roi; vous n'avez pas
|
|
remarqué qu'elle fût épileptique?
|
|
|
|
--Oh! Sire, jamais! ce serait affreux, répondit le Porporino, blessé de la
|
|
manière brutale dont le roi s'exprimait sur le compte d'une personne si
|
|
intéressante.
|
|
|
|
--Ah! tenez, ne la saignez pas, dit le roi en repoussant le médecin qui
|
|
voulait s'armer de sa lancette; je n'aime pas à voir froidement couler le
|
|
sang innocent hors du champ de bataille. Vous n'êtes pas des guerriers,
|
|
vous êtes des assassins, vous autres! laissez-la tranquille; donnez-lui de
|
|
l'air. Porporino, ne la laissez pas saigner; cela peut tuer, voyez-vous!
|
|
Ces messieurs-là ne doutent de rien. Je vous la confie. Ramenez-la dans
|
|
votre voiture, Poelnitz! Enfin vous m'en répondez. C'est la plus grande
|
|
cantatrice que nous ayons encore eue, et nous n'en retrouverions pas une
|
|
pareille de si tôt. A propos, qu'est-ce que vous me chanterez demain,
|
|
monsieur Conciolini?»
|
|
|
|
Le roi descendit l'escalier du théâtre avec le ténor en parlant d'autre
|
|
chose, et alla se mettre à souper avec Voltaire, La Mettrie, d'Argens,
|
|
Algarotti et le général Quintus Icilius.
|
|
|
|
Frédéric était dur, violent et profondément égoïste. Avec cela, il était
|
|
généreux et bon, même tendre et affectueux à ses heures. Ceci n'est point
|
|
un paradoxe. Tout le monde connaît le caractère à la fois terrible et
|
|
séduisant de cet homme à faces multiples, organisation compliquée et
|
|
remplie de contrastes, comme toutes les natures puissantes, surtout
|
|
lorsqu'elles sont investies du pouvoir suprême, et qu'une vie agitée les
|
|
développe dans tous les sens.
|
|
|
|
Tout en soupant, tout en raillant et devisant avec amertume et avec grâce,
|
|
avec brutalité et avec finesse, au milieu de ces chers amis qu'il n'aimait
|
|
pas, et de ces admirables _beaux-esprits_ qu'il n'admirait guère, Frédéric
|
|
devint tout à coup rêveur, et se leva au bout de quelques instants de
|
|
préoccupation, en disant à ses convives:
|
|
|
|
«Causez toujours, je vous entends.»
|
|
|
|
Là-dessus, il passe dans la chambre voisine, prend son chapeau et son épée,
|
|
fait signe à un page de le suivre, et s'enfonce dans les profondes
|
|
galeries et les mystérieux escaliers de son vieux palais, tandis que ses
|
|
convives, le croyant tout près, mesurent leurs paroles et n'osent rien se
|
|
dire qu'il ne puisse entendre. Au reste, ils se méfiaient tellement (et
|
|
pour cause) les uns des autres, qu'en quelque lieu qu'ils fussent sur la
|
|
terre de Prusse, ils sentaient toujours planer sur eux le fantôme
|
|
redoutable et malicieux de Frédéric.
|
|
|
|
La Mettrie, médecin peu consulté et lecteur peu écouté du roi, était le
|
|
seul qui ne connût pas la crainte et qui n'en inspirât à personne. On le
|
|
regardait comme tout à fait inoffensif, et il avait trouvé le moyen que
|
|
personne ne put lui nuire. C'était de faire tant d'impertinences, de
|
|
folies et de sottises devant le roi, qu'il eût été impossible d'en
|
|
supposer davantage, et qu'aucun ennemi, aucun délateur n'eût su lui
|
|
attribuer un tort qu'il ne se fût pas hautement et ambitieusement donné de
|
|
lui-même aux yeux du roi. Il paraissait prendre au pied de la lettre le
|
|
philosophisme égalitaire que le roi affectait dans sa vie intime avec les
|
|
sept ou huit personnes qu'il honorait de sa familiarité. A cette époque,
|
|
après dix ans de règne environ, Frédéric, encore jeune, n'avait pas
|
|
dépouillé entièrement l'affabilité populaire du prince royal, du
|
|
philosophe hardi de _Remusberg_. Ceux qui le connaissaient n'avaient garde
|
|
de s'y fier. Voltaire, le plus gâté de tous et le dernier venu, commençait
|
|
à s'en inquiéter et à voir le tyran percer sous le bon prince, le Denys
|
|
sous le Marc-Aurèle. Mais La Mettrie, soit candeur inouïe, soit calcul
|
|
profond, soit insouciance audacieuse, traitait le roi avec aussi peu de
|
|
façons que le roi avait prétendu vouloir l'être. Il ôtait sa cravate, sa
|
|
perruque, voire ses souliers dans ses appartements, s'étendait sur les
|
|
sofas, avait son franc parler avec lui, le contredisait ouvertement, se
|
|
prononçait lestement sur le peu de cas à faire des grandeurs de ce monde,
|
|
de la royauté comme de la religion, et de tous les autres _préjugés_
|
|
battus en brèche par la _raison_ du jour; en un mot, se comportait en vrai
|
|
cynique, et donnait tant de motifs à une disgrâce et à un renvoi, que
|
|
c'était miracle de le voir resté debout, lorsque tant d'autres avaient été
|
|
renversés et brisés pour de minces peccadilles. C'est que sur les
|
|
caractères ombrageux et méfiants comme était Frédéric, un mot insidieux
|
|
rapporté par l'espionnage, une apparence d'hypocrisie, un léger doute,
|
|
font plus d'impressions que mille imprudences. Frédéric tenait son La
|
|
Mettrie pour insensé, et souvent il s'arrêtait pétrifié de surprise devant
|
|
lui, en se disant:
|
|
|
|
«Voilà un animal d'une impudence vraiment scandaleuse.»
|
|
|
|
Puis il ajoutait à part:
|
|
|
|
«Mais c'est un esprit sincère, et celui-là n'a pas deux langages, deux
|
|
opinions sur mon compte. Il ne peut pas me maltraiter en cachette plus
|
|
qu'il ne fait en face; au lieu que tous les autres, qui sont à mes pieds,
|
|
que ne disent-ils pas et que ne pensent-ils pas, quand je tourne le dos et
|
|
qu'ils se relèvent? Donc La Mettrie est le plus honnête homme que je
|
|
possède, et je dois le supporter d'autant plus qu'il est insupportable.»
|
|
|
|
Le pli était donc pris. La Mettrie ne pouvait plus fâcher le roi, et même
|
|
il réussissait à lui faire trouver plaisant de sa part ce qui eût été
|
|
révoltant de celle de tout autre. Tandis que Voltaire s'était embarqué,
|
|
dès le commencement, dans un système d'adulations impossible à soutenir,
|
|
et dont il commençait à se fatiguer et à se dégoûter étrangement lui-même,
|
|
le cynique La Mettrie allait son train, s'amusait pour son compte, était
|
|
aussi à l'aise avec Frédéric qu'avec le premier venu, et ne se trouvait
|
|
pas dans la nécessité de maudire et de renverser une idole à laquelle il
|
|
n'avait jamais rien sacrifié ni rien promis. Il résultait de cet état de
|
|
son âme que Frédéric, qui commençait à s'ennuyer de Voltaire lui-même,
|
|
s'amusait toujours cordialement avec La Mettrie et ne pouvait guère s'en
|
|
passer, parce que, de son côté, c'était le seul homme qui ne fit pas
|
|
semblant de s'amuser avec lui.
|
|
|
|
Le marquis d'Argens, chambellan à six mille francs d'appointements (le
|
|
premier chambellan Voltaire en touchait vingt mille), était ce philosophe
|
|
léger, cet écrivain facile et superficiel, véritable Français de son temps,
|
|
bon, étourdi, libertin, sentimental, à la fois brave et efféminé,
|
|
spirituel, généreux et moqueur; homme entre deux âges, romanesque comme un
|
|
adolescent, et sceptique comme un vieillard. Ayant passé toute sa jeunesse
|
|
avec les actrices, tour à tour trompeur et trompé, toujours amoureux fou
|
|
de la dernière, il avait fini par épouser en secret mademoiselle Cochois,
|
|
premier sujet de la Comédie-Française à Berlin, personne fort laide, mais
|
|
fort intelligente, et qu'il s'était plu à instruire. Frédéric ignorait
|
|
encore cette union mystérieuse, et d'Argens n'avait garde de la révéler à
|
|
ceux qui pouvaient le trahir. Voltaire cependant était dans la confidence.
|
|
D'Argens aimait sincèrement le roi; mais il n'en était pas plus aimé que
|
|
les autres. Frédéric ne croyait à l'affection de personne, et le pauvre
|
|
d'Argens était tantôt le complice, tantôt le plastron de ses plus cruelles
|
|
plaisanteries.
|
|
|
|
On sait que le colonel décoré par Frédéric du surnom emphatique de Quintus
|
|
Icilius était un Français d'origine, nommé Guichard, militaire énergique
|
|
et tacticien savant, du reste grand pillard, comme tous les gens de son
|
|
espèce, et courtisan dans la force du terme.
|
|
|
|
Nous ne dirons rien d'Algarotti, pour ne pas fatiguer le lecteur d'une
|
|
galerie de personnages historiques. Il nous suffira d'indiquer les
|
|
préoccupations des convives de Frédéric pendant son alibi, et nous avons
|
|
déjà dit qu'au lieu de se sentir soulagés de la secrète gêne qui les
|
|
opprimait, ils se trouvèrent plus mal à l'aise, et ne purent se dire un
|
|
mot sans regarder cette porte entr'ouverte par laquelle était sorti le roi,
|
|
et derrière laquelle il était peut-être occupé à les surveiller.
|
|
|
|
La Mettrie fit seul exception, et, remarquant que le service de la table
|
|
était fort négligé en l'absence du roi: «Parbleu! s'écria-t-il, je trouve
|
|
le maître de la maison fort mal appris de nous laisser ainsi manquer de
|
|
serviteurs et de Champagne, et je m'en vais voir s'il est là dedans pour
|
|
lui porter plainte.»
|
|
|
|
Il se leva, alla, sans crainte d'être indiscret jusque dans la chambre du
|
|
roi, et revint en s'écriant:
|
|
|
|
«Personne! voilà qui est plaisant. Il est capable d'être monté et à cheval
|
|
de faire faire une manoeuvre aux flambeaux pour activer sa digestion. Le
|
|
drôle de corps!
|
|
|
|
--C'est vous qui êtes un drôle de corps! dit Quintus Icilius, qui ne
|
|
pouvait pas s'habituer aux manières étranges de La Mettrie.
|
|
|
|
--Ainsi le roi est sorti? dit Voltaire en commençant à respirer plus
|
|
librement.
|
|
|
|
--Oui, le roi est sorti, dit le baron de Poelnitz en entrant. Je viens de
|
|
le rencontrer dans une arrière-cour avec un page pour toute escorte. Il
|
|
avait revêtu son grand incognito et endossé son habit couleur de muraille:
|
|
aussi ne l'ai-je pas reconnu du tout.»
|
|
|
|
Il nous faut bien dire un mot de ce troisième chambellan qui vient
|
|
d'entrer, autrement le lecteur ne comprendrait pas qu'un autre que La
|
|
Mettrie osât s'exprimer aussi lestement sur le compte du maître. Poelnitz,
|
|
dont l'âge était aussi problématique que le traitement et les fonctions,
|
|
était ce baron prussien, ce roué de la Régence, qui brilla dans sa
|
|
jeunesse à la cour de madame Palatine, mère du duc d'Orléans, ce joueur
|
|
effréné dont le roi de Prusse ne voulait plus payer les dettes, grand
|
|
aventurier, libertin cynique, très-espion, un peu escroc, courtisan
|
|
effronté, nourri, enchaîné, méprise, raillé, et fort mal salarié par son
|
|
maître, qui pourtant ne pouvait se passer de lui, parce qu'un monarque
|
|
absolu a toujours besoin d'avoir sous la main un homme capable de faire
|
|
les plus mauvaises choses, tout en y trouvant le dédommagement de ses
|
|
humiliations et la nécessité de son existence. Poelnitz était en outre,
|
|
à cette époque, le directeur des théâtres de Sa Majesté, une sorte
|
|
d'intendant suprême de ses menus plaisirs. On l'appelait déjà le vieux
|
|
Poelnitz, et on l'appela encore ainsi trente ans plus tard. C'était le
|
|
courtisan éternel. Il avait été page du dernier roi. Il joignait aux vices
|
|
raffinés de la régence la grossièreté cynique de la tabagie du
|
|
Gros-Guillaume et l'impertinente raideur du règne bel esprit et militaire
|
|
de Frédéric le Grand. Sa faveur auprès de ce dernier étant un état
|
|
chronique de disgrâce, il se souciait peu de la perdre; et d'ailleurs,
|
|
faisant toujours le rôle d'agent provocateur, il ne craignait réellement
|
|
les mauvais offices de personne auprès du maître qui l'employait.
|
|
|
|
«Pardieu! mon cher baron, s'écria La Mettrie, vous auriez bien dû suivre
|
|
le roi pour venir nous raconter ensuite son aventure. Nous l'aurions fait
|
|
damner à son retour en lui disant comme quoi, sans quitter la table, nous
|
|
avions vu ses faits et gestes.
|
|
|
|
--Encore mieux! dit Poelnitz en riant. Nous lui aurions dit cela demain
|
|
seulement, et nous aurions mis la divination sur le compte du sorcier.
|
|
|
|
--Quel sorcier? demanda Voltaire.
|
|
|
|
--Le fameux comte de Saint-Germain qui est ici depuis ce matin.
|
|
|
|
--En vérité? Je suis fort curieux de savoir si c'est un charlatan ou un
|
|
fou.
|
|
|
|
--Et voilà le difficile, dit la Mettrie. Il cache si bien son jeu, que
|
|
personne ne peut se prononcer à cet égard.
|
|
|
|
--Et ce n'est pas si fou, cela! dit Algarotti.
|
|
|
|
--Parlez-moi de Frédéric, dit La Mettrie; je veux piquer sa curiosité par
|
|
quelque bonne histoire, afin qu'il nous régale un de ces jours à souper du
|
|
Saint-Germain et de ses aventures d'avant le déluge. Cela m'amusera.
|
|
Voyons! où peut être notre cher monarque à cette heure? Baron, vous le
|
|
savez! vous êtes trop curieux pour ne pas l'avoir suivi, ou trop malin
|
|
pour ne l'avoir pas deviné.
|
|
|
|
--Voulez-vous que je vous le dise? dit Poelnitz.
|
|
|
|
--J'espère, Monsieur, dit Quintus en devenant tout violet d'indignation,
|
|
que vous n'allez pas répondre aux étranges questions de M. La Mettrie.
|
|
Si Sa Majesté...
|
|
|
|
--Oh! mon cher, dit La Mettrie, il n'y a pas de Majesté ici, de dix heures
|
|
du soir à deux heures du matin. Frédéric l'a posé en statut une fois pour
|
|
toutes, et je ne connais que la loi: «Il n y a pas de roi quand on soupe.»
|
|
Vous ne voyez donc pas que ce pauvre roi s'ennuie, et vous ne voulez pas
|
|
l'aider, mauvais serviteur et mauvais ami que vous êtes, à oublier pendant
|
|
les douces heures de la nuit le fardeau de sa grandeur? Allons, Poelnitz,
|
|
cher baron, parlez; où est le roi à cette heure?
|
|
|
|
«Je ne veux pas le savoir! dit Quintus en se levant et en quittant la
|
|
table.
|
|
|
|
--A votre aise, dit Poelnitz. Que ceux qui ne veulent pas m'entendre se
|
|
bouchent les oreilles.
|
|
|
|
--J'ouvre les miennes, dit La Mettrie.
|
|
|
|
--Ma foi, et moi aussi, dit Algarotti en riant.
|
|
|
|
Messieurs, dit Poelnitz, Sa Majesté est chez la signora Porporina.
|
|
|
|
--Vous nous la baillez belle! s'écria La Mettrie.»
|
|
|
|
Et il ajouta une phrase en latin, que je ne puis traduire parce que je ne
|
|
sais pas le latin.
|
|
|
|
Quintus Icilius devint pale et sortit. Algarotti récita un sonnet italien
|
|
que je ne comprends pas beaucoup non plus; et Voltaire improvisa quatre
|
|
vers pour comparer Frédéric à Jules-César; après quoi, ces trois érudits
|
|
se regardèrent en souriant; et Poelnitz reprit d'un air sérieux:
|
|
|
|
«Je vous donne ma parole d'honneur que le roi est chez la Porporina.
|
|
|
|
--Ne pourriez-vous pas donner quelque autre chose? dit d'Argens, à qui
|
|
tout cela déplaisait au fond, parce qu'il n'était pas homme à trahir les
|
|
autres pour augmenter son crédit.»
|
|
|
|
«Poelnitz répondit sans se troubler:
|
|
|
|
«Mille diables, monsieur le marquis, quand le roi nous dit que vous êtes
|
|
chez mademoiselle Cochois, cela ne nous scandalise point. Pourquoi vous
|
|
scandalisez-vous de ce qu'il est chez mademoiselle Porporina?
|
|
|
|
--Cela devrait vous édifier, au contraire, dit Algarotti; et si cela est
|
|
vrai, je l'irai dire à Rome.
|
|
|
|
--Et Sa Sainteté, qui est un peu _gausseuse_, ajouta Voltaire, dira de
|
|
fort jolies choses là-dessus.
|
|
|
|
--Sur quoi Sa Sainteté _gaussera_-t-elle? demanda le roi en paraissant
|
|
brusquement sur le seuil de la salle à manger.
|
|
|
|
--Sur les amours de Frédéric le Grand avec la Porporina de Venise,
|
|
répondit effrontément La Mettrie.»
|
|
|
|
Le roi pâlit, et lança un regard terrible sur ses convives, qui tous
|
|
pâlirent plus ou moins, excepté La Mettrie.
|
|
|
|
«Que voulez-vous, dit celui-ci tranquillement; M. de Saint-Germain avait
|
|
prédit, ce soir, à l'Opéra, qu'à l'heure où Saturne passerait entre
|
|
Régulus et la Vierge. Sa Majesté suivie d'un page...
|
|
|
|
--Décidément, qu'est-ce que ce comte de Saint-Germain?» dit le roi en
|
|
s'asseyant avec la plus grande tranquillité, et en tendant son verre à La
|
|
Mettrie, pour qu'il le lui remplit de champagne.
|
|
|
|
On parla du comte de Saint-Germain; et l'orage fut ainsi détourné sans
|
|
explosion. Au premier choc, l'impertinence de Poelnitz, qui l'avait trahi,
|
|
et l'audace de La Mettrie, qui osait le lui dire, avaient transporté le
|
|
roi de colère; mais, pendant le temps que La Mettrie disait trois paroles,
|
|
Frédéric s'était rappelé qu'il avait recommandé à Poelnitz de bavarder sur
|
|
certain chapitre, et de faire bavarder les autres, à la première occasion.
|
|
Il était donc rentré en lui-même avec cette facilité et cette liberté
|
|
d'esprit qu'il possédait au plus haut degré, et il ne fut pas plus
|
|
question de sa promenade nocturne que si elle n'eut été remarquée de
|
|
personne. La Mettrie eût bien osé revenir à la charge s'il y eût songé;
|
|
mais la légèreté de son esprit suivit la nouvelle route que Frédéric lui
|
|
ouvrait; et c'est ainsi que Frédéric dominait souvent La Mettrie lui-même.
|
|
Il le traitait comme un enfant que l'on voit prêt à briser une glace ou à
|
|
sauter par une fenêtre, et à qui l'on montre un jouet pour le distraire et
|
|
le détourner de sa fantaisie. Chacun fit son commentaire sur le fameux
|
|
comte de Saint-Germain; chacun raconta son anecdote. Poelnitz prétendit
|
|
l'avoir vu en France, il y avait vingt ans. Et je l'ai revu ce matin,
|
|
ajouta-t-il, aussi peu vieilli que si je l'avais quitté d'hier. Je me
|
|
souviens qu'un soir, en France, entendant parler de la passion de
|
|
Notre-Seigneur Jésus-Christ, il s'écria, de la façon la plus plaisante et
|
|
avec un sérieux incroyable: «Je lui avais bien dit qu'il finirait par se
|
|
faire un mauvais parti chez ces méchants Juifs. Je lui ai même prédit à
|
|
peu près tout ce qui lui est arrivé; mais il ne m'écoutait pas: son zèle
|
|
lui faisait mépriser tous les dangers. Aussi sa fin tragique m'a fait une
|
|
peine dont je ne me consolerai jamais, et je n'y puis songer sans répandre
|
|
des larmes.» En disant cela, ce diable de comte pleurait tout de bon; et
|
|
peu s'en fallait qu'il ne nous fit pleurer aussi.
|
|
|
|
«Vous êtes un si bon chrétien, dit le roi, que cela ne m'étonne point de
|
|
vous.»
|
|
|
|
Poelnitz avait changé trois ou quatre fois de religion, du matin au soir,
|
|
pour postuler des bénéfices et des places dont le roi l'avait leurré par
|
|
forme de plaisanterie.
|
|
|
|
«Votre anecdote traîne partout, dit d'Argens au baron, et ce n'est qu'une
|
|
facétie. J'en ai entendu de meilleures; et ce qui rend, à mes yeux, ce
|
|
comte de Saint-Germain un personnage intéressant et remarquable, c'est la
|
|
quantité d'appréciations tout à fait neuves et ingénieuses au moyen
|
|
desquelles il explique des événements restés à l'état de problèmes fort
|
|
obscurs dans l'histoire. Sur quelque sujet et sur quelque époque qu'on
|
|
l'interroge, on est surpris, dit-on, de le voir connaître ou de lui
|
|
entendre inventer une foule de choses vraisemblables, intéressantes, et
|
|
propres à jeter un nouveau jour sur les faits les plus mystérieux.
|
|
|
|
--S'il dit des choses vraisemblables, observa Algarotti, il faut que ce
|
|
soit un homme prodigieusement érudit et doué d'une mémoire extraordinaire.
|
|
|
|
--Mieux que cela! dit le roi. L'érudition ne suffit pas pour expliquer
|
|
l'histoire. Il faut que cet homme ait une puissante intelligence et une
|
|
profonde connaissance du coeur humain. Reste à savoir si cette belle
|
|
organisation a été faussée par le travers de vouloir jouer un rôle bizarre,
|
|
en s'attribuant une existence éternelle et la mémoire des événements
|
|
antérieures à sa vie humaine; ou si, à la suite de longues études et de
|
|
profondes méditations, le cerveau s'est dérangé, et s'est laissé frapper
|
|
de monomanie.
|
|
|
|
--Je puis au moins, dit Poelnitz, garantir à Votre Majesté la bonne foi et
|
|
la modestie de notre homme. On ne le fait pas parler aisément des choses
|
|
merveilleuses dont il croit avoir été témoin. Il sait qu'on l'a traité de
|
|
rêveur et de charlatan, et il en paraît fort affecté; car maintenant il
|
|
refuse de s'expliquer sur sa puissance surnaturelle.
|
|
|
|
--Eh bien, Sire, est-ce que vous ne mourez pas d'envie de le voir et de
|
|
l'entendre? dit La Mettrie. Moi j'en grille.
|
|
|
|
--Comment pouvez-vous être curieux de cela? reprit le roi. Le spectacle de
|
|
la folie n'est rien moins que gai.
|
|
|
|
--Si c'est de la folie, d'accord; mais si ce n'en est pas?
|
|
|
|
--Entendez-vous, Messieurs, reprit Frédéric; voici l'incrédule, l'athée
|
|
par excellence, qui se prend au merveilleux, et qui croit déjà à
|
|
l'existence éternelle de M. de Saint-Germain! Au reste, cela ne doit pas
|
|
étonner, quand on sait que La Mettrie a peur de la mort, du tonnerre et
|
|
des revenants.
|
|
|
|
--Des revenants, je confesse que c'est une faiblesse, dit La Mettrie; mais
|
|
du tonnerre et de tout ce qui peut donner la mort, je soutiens que c'est
|
|
raison et sagesse. De quoi diable aura-t-on peur, je vous le demande, si
|
|
ce n'est de ce qui porte atteinte à la sécurité de l'existence?
|
|
|
|
--Vive Panurge, dit Voltaire.
|
|
|
|
--J'en reviens à mon Saint-Germain, reprit La Mettrie; messire Pantagruel
|
|
devrait l'inviter à souper demain avec nous.
|
|
|
|
--Je m'en garderai bien, dit le roi; vous êtes assez fou comme cela, mon
|
|
pauvre ami, et il suffirait qu'il eût mis le pied dans ma maison pour que
|
|
les imaginations superstitieuses, qui abondent autour de nous, rêvassent à
|
|
l'instant cent contes ridicules qui auraient bientôt fait le tour de
|
|
l'Europe. Oh! la raison, mon cher Voltaire, que son règne nous arrive!
|
|
voilà la prière qu'il faut faire chaque soir et chaque matin.
|
|
|
|
--La raison, la raison! dit La Mettrie, je la trouve séante et bénévole
|
|
quand elle me sert à excuser et à légitimer mes passions, mes vices... ou
|
|
mes appétits... donnez-leur le nom que vous voudrez! mais quand elle
|
|
m'ennuie, je demande à être libre de la mettre à la porte. Que diable! je
|
|
ne veux pas d'une raison qui me force à faire le brave quand j'ai peur, le
|
|
stoïque quand je souffre, le résigné quand je suis en colère... Foin d'une
|
|
pareille raison! ce n'est pas la mienne, c'est un monstre, une chimère de
|
|
l'invention de ces vieux radoteurs de l'antiquité que vous admirez tous,
|
|
je ne sais pas pourquoi. Que son règne n'arrive pas! je n'aime pas les
|
|
pouvoirs absolus d'aucun genre, et si l'on voulait me forcer à ne pas
|
|
croire en Dieu, ce que je fais de bonne grâce et de tout mon coeur, je
|
|
crois que, par esprit de contradiction, j'irais tout de suite à confesse.
|
|
|
|
--Oh! vous êtes capable de tout, on le sait bien, dit d'Argens, même de
|
|
croire à la pierre philosophale du comte de Saint-Germain.
|
|
|
|
--Et pourquoi non? ce serait si agréable et j'en aurais tant besoin!
|
|
|
|
--Ah! pour celle-là, s'écria Poelnitz en secouant ses poches vides et
|
|
muettes, et en regardant le roi d'un air expressif, que son règne arrive
|
|
au plus tôt! c'est la prière que tous les matins et tous les soirs...
|
|
|
|
--Oui da! interrompit Frédéric, qui faisait toujours la sourde oreille à
|
|
cette sorte d'insinuation; ce monsieur Saint-Germain donne aussi dans le
|
|
secret de faire de l'or? Vous ne me disiez pas cela!
|
|
|
|
--Or donc, permettez-moi de l'inviter à souper demain de votre part, dit
|
|
La Mettrie; car m'est d'avis qu'un peu de son secret ne vous ferait pas de
|
|
peine non plus, sire Gargantua! Vous avez de grands besoins et un estomac
|
|
gigantesque, comme roi et comme réformateur.
|
|
|
|
--Tais-toi, Panurge, répondit Frédéric. Ton Saint-Germain est jugé
|
|
maintenant. C'est un imposteur et un impudent que je vais faire surveiller
|
|
d'importance, car nous savons qu'avec ce beau secret-là on emporte plus
|
|
d'argent d'un pays qu'on n'y en laisse. Eh! Messieurs, ne vous souvient-il
|
|
déjà plus du grand nécromant Cagliostro, que j'ai fait chasser de Berlin,
|
|
à bon escient, il n'y a pas plus de six mois?
|
|
|
|
--Et qui m'a emporté cent écus, dit La Mettrie; que le diable les lui
|
|
reprenne!
|
|
|
|
--Et qui les aurait emportés à Poelnitz, s'il les avait eus, dit d'Argens.
|
|
|
|
--Vous l'avez fait chasser, dit La Mettrie à Frédéric, et il vous a joué
|
|
un bon tour, pas moins!
|
|
|
|
--Lequel?
|
|
|
|
--Ah! vous ne le savez pas! Eh bien, je vais vous régaler d'une histoire.
|
|
|
|
--Le premier mérite d'une histoire est d'être courte, observa le roi.
|
|
|
|
--La mienne n'a que deux mots. Le jour où Votre Majesté pantagruélique
|
|
ordonna au Sublime Cagliostro de remballer ses alambics, ses spectres et
|
|
ses démons, il est de notoriété publique qu'il sortit en personne dans sa
|
|
voiture, à midi sonnant, par toutes les portes de Berlin à la fois. Oh!
|
|
cela est attesté par plus de vingt mille personnes. Les gardiens de toutes
|
|
les portes l'ont vu, avec le même chapeau, la même perruque, la même
|
|
voiture, le même bagage, le même attelage; et jamais vous ne leur ôterez
|
|
de l'esprit qu'il y a eu, ce jour-là, cinq ou six Cagliostro sur pied.»
|
|
|
|
Tout le monde trouva l'histoire plaisante. Frédéric seul n'en rit pas.
|
|
Il prenait au sérieux les progrès de sa chère raison, et la superstition,
|
|
qui donnait tant d'esprit et de gaîté à Voltaire, ne lui causait
|
|
qu'indignation et dépit.
|
|
|
|
«Voilà le peuple, s'écria-t-il en haussant les épaules; ah! Voltaire,
|
|
voilà le peuple! et cela dans le temps que vous vivez, et que vous secouez
|
|
sur le monde la vive lumière de votre flambeau! On vous a banni, persécuté,
|
|
combattu de toutes manières, et Cagliostro n'a qu'à se montrer pour
|
|
fasciner des populations! Peu s'en faut qu'on ne le porte en triomphe!
|
|
|
|
--Savez-vous bien, dit La Mettrie que vos plus grandes dames croient à
|
|
Cagliostro tout autant que les bonnes femmes des carrefours? apprenez que
|
|
c'est d'une des plus belles de votre cour que je tiens cette aventure.
|
|
|
|
--Je parie que c'est de madame de Kleist! dit le roi.
|
|
|
|
--_C'est toi qui l'as nommée!_ répondit La Mettrie en déclamant.
|
|
|
|
--Le voilà qui tutoie le roi, à présent! grommela Quintus Icilius, qui
|
|
était rentré depuis quelques instants.
|
|
|
|
--Cette bonne de Kleist est folle, reprit Frédéric; c'est la plus
|
|
intrépide visionnaire, la plus engouée d'horoscopes et de sortilèges...
|
|
Elle a besoin d'une leçon, qu'elle prenne garde à elle! Elle renverse la
|
|
cervelle de toutes nos dames, et on dit même qu'elle a rendu fou monsieur
|
|
son mari, qui sacrifiait des boucs noirs à Satan pour découvrir les
|
|
trésors enfouis dans nos sables du Brandebourg.
|
|
|
|
--Mais tout cela est du meilleur ton chez vous, père Pantagruel, dit La
|
|
Mettrie. Je ne sais pas pourquoi vous voulez que les femmes se soumettent
|
|
à votre rechigneuse déesse Raison. Les femmes sont au monde pour s'amuser
|
|
et pour nous amuser. Pardieu! le jour où elles ne seront plus folles, nous
|
|
serons bien sots! Madame de Kleist est charmante avec toutes ses histoires
|
|
de sorciers; elle en régale _Soror Amalia_...
|
|
|
|
--Que veut-il dire avec sa _soror Amalia?_ dit le roi étonné.
|
|
|
|
--Eh! votre noble et charmante soeur, l'abbesse de Quedlimburg, qui donne
|
|
dans la magie de tout son coeur, comme chacun sait...
|
|
|
|
--Tais-toi, Panurge! répéta le roi d'une voix de tonnerre, et en frappant
|
|
de sa tabatière sur la table.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
III.
|
|
|
|
|
|
Il y eut un moment de silence pendant lequel minuit sonna lentement[2].
|
|
Ordinairement Voltaire avait l'art de renouer la conversation quand un
|
|
nuage passait sur le front de son cher Trajan, et d'effacer la mauvaise
|
|
impression qui rejaillissait sur les autres convives. Mais ce soir là,
|
|
Voltaire, triste et souffrant, ressentait les sourdes atteintes de ce
|
|
spleen prussien, qui s'emparait bien vite de tous les heureux mortels
|
|
appelés à contempler Frédéric dans sa gloire. C'était précisément le matin
|
|
que La Mettrie lui avait répété ce fatal mot de Frédéric, qui fit succéder
|
|
à une feinte amitié une aversion très-réelle entre ces deux grands
|
|
hommes[3]. Tant il y a qu'il ne dit mot. «Ma foi, pensait-il, qu'il jette
|
|
l'écorce de La Mettrie quand bon lui semblera; qu'il ait de l'humeur;
|
|
qu'il souffre, et que le souper finisse. J'ai la colique, et tous ces
|
|
compliments ne m'empêcheront pas de le sentir.»
|
|
|
|
[Note 2: L'Opéra commençait et finissait plus tôt que de nos jours.
|
|
Frédéric commençait à souper à dix heures.]
|
|
|
|
[Note 3: Je le garde encore parce que j'ai besoin de lui. Dans un an je
|
|
n'en aurai plus que faire, et je m'en débarrasserai. _Je presse l'orange,
|
|
et après je jetterai l'écorce_.» On sait que ce mot fut une plaie vive
|
|
pour l'orgueil de Voltaire.]
|
|
|
|
Frédéric fut donc forcé de s'exécuter et de reprendre tout seul sa
|
|
philosophique sérénité.
|
|
|
|
«Puisque nous sommes sur le chapitre de Cagliostro, dit-il, et que l'heure
|
|
des histoires de revenants vient de sonner, je vais vous raconter la
|
|
mienne, et vous jugerez ce qu'il faut croire de la science des sorciers.
|
|
Mon histoire est très-véritable, et je la tiens de la personne même à qui
|
|
elle est arrivée l'été dernier. C'est l'incident survenu ce soir au
|
|
théâtre qui me la remet en mémoire, et peut-être cet incident est-il lié à
|
|
ce que vous allez entendre.
|
|
|
|
--L'histoire sera-t-elle un peu effrayante? demanda La Mettrie.
|
|
|
|
--Peut-être! répondit le roi.
|
|
|
|
--En ce cas, reprit-il, je vais fermer la porte qui est derrière moi. Je
|
|
ne peux pas souffrir une porte ouverte quand on parle de revenants et de
|
|
prodiges.»
|
|
|
|
La Mettrie ferma la porte, et le roi parla ainsi:
|
|
|
|
«Cagliostro, vous le savez, avait l'art de montrer aux gens crédules des
|
|
tableaux, ou plutôt des miroirs magiques, sur lesquels il faisait
|
|
apparaître des personnes absentes. Il prétendait les surprendre dans le
|
|
moment même, et révéler ainsi les occupations et les actions les plus
|
|
secrètes de leur vie. Les femmes jalouses allaient apprendre chez lui les
|
|
infidélités de leurs maris ou de leurs amants; il y a même des amants et
|
|
des maris qui ont eu chez lui d'étranges révélations sur la conduite de
|
|
certaines dames, et le miroir magique a trahi, dit-on, des mystères
|
|
d'iniquité. Quoi qu'il en soit, les chanteurs italiens de l'Opéra se
|
|
réunirent un soir et lui offrirent un joli souper accompagné de bonne
|
|
musique, à condition qu'il leur ferait quelques tours de son métier.
|
|
Il accepta l'échange et donna jour à Porporino, à Conciolini, à
|
|
mesdemoiselles Astrua et Porporina, pour leur montrer chez lui l'enfer ou
|
|
le paradis à volonté. La famille Barberini fut même de la partie.
|
|
Mademoiselle Jeanne Barberini demanda à voir le feu doge de Venise; et
|
|
comme M. Cagliostro ressuscite très-proprement les morts, elle le vit,
|
|
elle en eut grand'peur, et sortit toute bouleversée du cabinet noir où le
|
|
sorcier l'avait mise en tête-à-tête avec le revenant. Je soupçonne fort
|
|
la Barberini, qui est un peu gausseuse, comme dit Voltaire, d'avoir joué
|
|
l'épouvante pour se moquer de nos histrions italiens qui, par état, ne
|
|
sont pas braves, et qui refusèrent net de se soumettre à la même épreuve.
|
|
Mademoiselle Porporina, avec cet air tranquille que vous lui connaissez,
|
|
dit à M. Cagliostro qu'elle croirait à sa science s'il lui montrait une
|
|
personne à laquelle elle pensait dans ce moment-là, et qu'elle n'avait pas
|
|
besoin de lui nommer, puisqu'il était sorcier et devait lire dans son âme
|
|
comme dans un livre. «Ce que vous me demandez est grave, répondit
|
|
Cagliostro, et pourtant je crois pouvoir vous satisfaire, si vous me jurez,
|
|
sur tout ce qu'il y a de plus solennel et de plus terrible, de ne pas
|
|
adresser la parole à la personne que je vous montrerai, et de ne pas faire
|
|
le moindre mouvement, le moindre geste, le moindre bruit pendant
|
|
l'apparition.» La Porporina s'y engagea par serment, et entra dans le
|
|
cabinet noir avec beaucoup de résolution. Il n'est pas inutile de vous
|
|
rappeler, messieurs, que cette jeune personne est un des esprits les plus
|
|
fermes et les plus droits qui se puissent rencontrer; elle est instruite,
|
|
raisonne bien sur toutes choses, et j'ai des motifs de croire qu'elle
|
|
n'est accessible à aucune idée fausse ou étroite. Elle resta donc dans la
|
|
chambre aux apparitions pendant assez longtemps pour étonner et inquiéter
|
|
ses camarades. Tout se passa pourtant dans le plus grand silence.
|
|
Lorsqu'elle en sortit, elle était fort pâle, et des larmes coulaient,
|
|
dit-on, de ses yeux. Mais elle dit aussitôt à ses camarades: «Mes amis, si
|
|
M. Cagliostro est sorcier, c'est un sorcier menteur, ne croyez rien de ce
|
|
qu'il vous montrera.» Elle ne voulut pas s'expliquer davantage. Mais
|
|
Conciolini m'ayant raconté, quelques jours après, à un de mes concerts,
|
|
cette merveilleuse soirée, je me promis d'interroger la Porporina, ce que
|
|
je ne manquai pas de faire la première fois qu'elle vint chanter à
|
|
Sans-Souci. J'eus quelque peine à la faire parler. Voici enfin ce qu'elle
|
|
me raconta:
|
|
|
|
«Sans aucun doute, M. Cagliostro possède des moyens extraordinaires pour
|
|
produire des apparitions tellement semblables à la réalité, qu'il est
|
|
impossible aux esprits les plus calmes de n'en être pas ému. Pourtant il
|
|
n'est pas sorcier, et sa prétention de lire dans ma pensée n'était
|
|
fondée que sur la connaissance qu'il avait, à coup sûr, de quelques
|
|
particularités de ma vie; mais c'est une connaissance incomplète, et je ne
|
|
vous conseillerais pas, Sire (c'est toujours la Porporina qui parle,
|
|
observa le roi), de le prendre pour votre ministre de la police, car il
|
|
ferait de graves bévues. Ainsi, lorsque je lui demandai de me montrer la
|
|
personne absente que je désirais voir, je pensais à maître Porpora, mon
|
|
maître de musique, qui est maintenant à Vienne; et, au lieu de lui, je vis
|
|
apparaître dans la chambre magique un ami bien cher que j'ai perdu cette
|
|
année.
|
|
|
|
--Peste! dit d'Argens, cela est beaucoup plus sorcier que d'en faire voir
|
|
un vivant!
|
|
|
|
--Attendez, messieurs. Cagliostro, mal informé, ne se doutait pas que la
|
|
personne qu'il montrait fût morte; car, lorsque le fantôme eut disparu, il
|
|
demanda à mademoiselle Porporina si elle était satisfaite de ce qu'elle
|
|
venait d'apprendre. «D'abord, monsieur, répondit-elle, je désirerais le
|
|
comprendre. Veuillez me l'expliquer.--Cela dépasse mon pouvoir,
|
|
répondit-il; qu'il vous suffise de savoir que votre ami est tranquille et
|
|
qu'il s'occupe utilement.» Sur quoi la signora reprit: «Hélas! monsieur,
|
|
vous m'avez fait bien du mal sans le savoir: vous m'avez montré une
|
|
personne que je ne songeais point à revoir jamais, et vous me la donnez
|
|
maintenant pour vivante, tandis que je lui ai fermé les yeux il y a six
|
|
mois.» Voilà, messieurs, continua Frédéric, comment ces sorciers se
|
|
trompent en voulant tromper les autres, et comment leurs trames sont
|
|
déjouées par un ressort qui manque à leur police secrète. Ils pénètrent
|
|
jusqu'à un certain point les mystères des familles et celui des affections
|
|
intimes. Comme toutes les histoires de ce monde se ressemblent plus ou
|
|
moins, et qu'en général les gens enclins au merveilleux n'y regardent pas
|
|
de si près, ils tombent juste vingt fois sur trente; mais dix fois sur
|
|
trente ils donnent à côté, et on n'y fait pas attention, tandis qu'on fait
|
|
grand bruit des épreuves qui ont réussi. C'est absolument comme dans les
|
|
horoscopes, où l'on vous prédit une série banale d'événements qui doivent
|
|
nécessairement arriver à tout le monde, tels que voyages, maladies, perte
|
|
d'un ami ou d'un parent, héritage, rencontre, lettre intéressante, et
|
|
autres lieux communs de la vie humaine. Voyez un peu cependant à quelles
|
|
catastrophes et à quels chagrins domestiques les fausses révélations d'un
|
|
Cagliostro exposent des esprits faibles et passionnés! Qu'un mari se fie à
|
|
cela et tue sa femme innocente; qu'une mère devienne folle de douleur en
|
|
croyant voir expirer son fils absent, et mille autres désastres qu'a
|
|
occasionnés la prétendue science divinatoire des magiciens! Tout cela est
|
|
infâme, et convenez que j'ai eu raison d'éloigner de mes États ce
|
|
Cagliostro qui devine si juste, et qui donne de si bonnes nouvelles des
|
|
gens morts et enterrés.
|
|
|
|
--Tout cela est bel et bon, dit La Mettrie, mais ne m'explique pas comment
|
|
_la Porporina de votre Majesté_ a vu debout cet homme mort. Car enfin, si
|
|
elle est douée de fermeté et de raison, comme _Votre Majesté_ l'affirme,
|
|
cela prouve contre l'argument de _Votre Majesté_. Le sorcier s'est trompé,
|
|
il est vrai, en tirant de son magasin un mort pour un vivant qu'on lui
|
|
demandait; mais il n'en est que plus certain qu'il dispose de la mort et
|
|
de la vie; et, en cela, il en sait plus long que _Votre Majesté_, laquelle,
|
|
n'en _déplaise à Votre Majesté_, a fait tuer beaucoup d'hommes à la
|
|
guerre, et n'en a jamais pu ressusciter un seul.
|
|
|
|
--Ainsi nous croirons au diable, mon cher _sujet_, dit le roi, riant des
|
|
regards comiques que lançait La Mettrie à Quintus Icilius, chaque fois
|
|
qu'il prononçait avec emphase le titre de Majesté.
|
|
|
|
--Pourquoi ne croirions-nous pas à ce pauvre compère Satan, qui est si
|
|
calomnié et qui a tant d'esprit? repartit La Mettrie.
|
|
|
|
--Au feu le manichéen! dit Voltaire en approchant une bougie de la
|
|
perruque du jeune médecin.
|
|
|
|
--Enfin, sublime Fritz, reprit celui-ci, je vous ai posé un argument
|
|
embarrassant: ou la charmante Porporina est folle et crédule, et elle a vu
|
|
son mort; ou elle est philosophe, et n'a rien vu du tout. Cependant elle a
|
|
eu peur, elle en convient?
|
|
|
|
--Elle n'a pas eu peur, dit le roi, elle a eu du chagrin, comme on en
|
|
éprouverait à la vue d'un portrait qui vous rappellerait exactement une
|
|
personne aimée qu'on sait trop que l'on ne reverra plus. Mais s'il faut
|
|
que je vous dise tout, je pense un peu qu'elle a eu peur après coup, et
|
|
que sa force morale n'est pas sortie de cette épreuve aussi saine
|
|
qu'elle y est entrée. Depuis ce temps, elle a été sujette à des accès de
|
|
mélancolie noire, qui sont toujours une preuve de faiblesse ou de désordre
|
|
dans nos facultés. Je suis sûr qu'elle a l'esprit frappé, bien qu'elle le
|
|
nie. On ne joue pas impunément avec le mensonge. L'espèce d'attaque
|
|
qu'elle a eue ce soir est, selon moi, une conséquence de tout cela; et je
|
|
parierais qu'il y a dans sa cervelle troublée quelque frayeur de la
|
|
puissance magique attribuée à M. de Saint-Germain. On m'a dit que depuis
|
|
qu'elle est rentrée chez elle, elle n'a fait que pleurer.
|
|
|
|
--Ah! cela, vous me permettrez de n'en rien croire, chère Majesté, dit La
|
|
Mettrie. Vous avez été la voir, donc elle ne pleure plus.
|
|
|
|
--Vous êtes bien curieux, Panurge, de savoir le but de ma visite? Et vous
|
|
aussi, d'Argens, qui ne dites rien, et qui avez l'air de n'en pas penser
|
|
davantage? Et vous aussi, peut-être, cher Voltaire, qui ne dites mot non
|
|
plus, et qui n'en pensez pas moins, certainement?
|
|
|
|
--Comment ne serait-on pas curieux de tout ce que Frédéric le Grand juge à
|
|
propos de faire? répondit Voltaire, qui fit un effort de complaisance en
|
|
voyant le roi en train de parler; peut-être que certains hommes n'ont le
|
|
droit de rien cacher, lorsque la moindre de leurs paroles est un précepte,
|
|
et la moindre de leurs actions un exemple.
|
|
|
|
--Mon cher ami, vous voulez me donner de l'orgueil. Qui n'en aurait d'être
|
|
loué par Voltaire? Cela n'empêche pas que vous ne vous soyez pas moqué de
|
|
moi pendant un quart d'heure que j'ai été absent, Eh bien! pendant ce
|
|
quart d'heure, pourtant, vous ne pouvez supposer que j'aie eu le temps
|
|
d'aller jusqu'auprès de l'Opéra, où demeure la Porporina, de lui réciter
|
|
un long madrigal, et d'en revenir à pied, car j'étais à pied.
|
|
|
|
--Bah! sire, l'Opéra est bien près d'ici, dit Voltaire, et il ne vous faut
|
|
pas plus de temps que cela pour gagner une bataille.
|
|
|
|
--Vous vous trompez, il faut beaucoup plus de temps, répliqua le roi assez
|
|
froidement; demandez à Quintus Icilius. Quant au marquis, qui connaît si
|
|
bien la vertu des femmes de théâtre, il vous dira qu'il faut plus d'un
|
|
quart d'heure pour les conquérir.
|
|
|
|
--Eh! eh! sire, cela dépend.
|
|
|
|
--Oui, cela dépend: mais j'espère pour vous que mademoiselle Cochois vous
|
|
a donné plus de peine. Tant il y a, messieurs, que je n'ai pas vu
|
|
mademoiselle Porporina cette nuit et que j'ai été seulement parler à sa
|
|
servante, et m'informer de ses nouvelles.
|
|
|
|
--Vous, sire? s'écria La Mettrie.
|
|
|
|
--J'ai voulu lui porter moi-même un flacon dont je me suis souvenu tout à
|
|
coup d'avoir éprouvé de très bons effets, quand j'étais sujet à des
|
|
spasmes d'estomac qui me faisaient quelquefois perdre connaissance. Eh
|
|
bien, vous ne dites mot? Vous voilà tous ébahis? Vous avez envie de donner
|
|
des louanges à ma bonté paternelle et royale, et vous n'osez pas, parce
|
|
qu'au fond du coeur, vous me trouvez parfaitement ridicule.
|
|
|
|
--Ma foi, sire, si vous êtes amoureux comme un simple mortel, je ne le
|
|
trouve pas mauvais, dit La Mettrie, et je ne vois pas là matière ni à
|
|
éloge ni à raillerie?
|
|
|
|
--Eh bien, mon bon Panurge, je ne suis pas amoureux du tout, puisqu'il
|
|
faut parler net. Je suis un simple mortel, il est vrai; mais je n'ai pas
|
|
l'honneur d'être roi de France, et les moeurs galantes qui conviennent à
|
|
un grand monarque comme Louis XV iraient fort mal à un petit marquis de
|
|
Brandebourg tel que moi. J'ai d'autres chats à fouetter pour faire marcher
|
|
ma pauvre boutique, et je n'ai pas le loisir de m'endormir dans les
|
|
bosquets de Cythère.
|
|
|
|
--En ce cas, je ne comprends rien à votre sollicitude pour cette petite
|
|
chanteuse de l'Opéra, dit La Mettrie; et, à moins que ce ne soit par suite
|
|
d'une rage musicale, je donne ma langue aux chats.
|
|
|
|
--Cela étant, sachez, mes amis, que je ne suis ni amant ni amoureux de
|
|
la Porporina, mais que je lui suis très-attaché, parce que, dans une
|
|
circonstance trop longue à vous dire maintenant, elle m'a sauvé la vie
|
|
sans me connaître. L'aventure est bizarre, et je vous la raconterai une
|
|
autre fois. Ce soir il est trop tard, et M. de Voltaire s'endort. Qu'il
|
|
vous suffise de savoir que si je suis ici, et non dans l'enfer, où la
|
|
dévotion voulait m'envoyer, je le dois à cette fille. Vous comprenez
|
|
maintenant que, la sachant dangereusement indisposée, je puisse aller voir
|
|
si elle n'est pas morte, et lui porter un flacon de Stahl, sans, pour cela,
|
|
avoir envie de passer à vos yeux pour un Richelieu ou pour un Lauzun.
|
|
Allons, messieurs, je vous donne le bonsoir. Il y a dix-huit heures que je
|
|
n'ai quitté mes bottes, et il me faudra les reprendre dans six. Je prie
|
|
Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, comme au bas d'une
|
|
lettre.»
|
|
|
|
* * * * *
|
|
|
|
Au moment où minuit avait sonné à la grande horloge du palais, la jeune et
|
|
mondaine abbesse de Quedlimburg venait de se mettre dans son lit de satin
|
|
rose, lorsque sa première femme de chambre, en lui plaçant ses mules sur
|
|
son tapis d'hermine, tressaillit et laissa échapper un cri. On venait de
|
|
frapper à la porte de la chambre à coucher de la princesse.
|
|
|
|
«Eh bien, es-tu folle? dit la belle Amélie, en entr'ouvrant son rideau:
|
|
qu'as-tu à sauter et à soupirer de la sorte?
|
|
|
|
--Est-ce que Votre Altesse royale n'a pas entendu frapper?
|
|
|
|
--On a frappé? En ce cas, va voir ce que c'est.
|
|
|
|
--Ah! madame! quelle personne vivante oserait frapper à la porte de Votre
|
|
Altesse, quand on sait qu'elle est couchée?
|
|
|
|
--Aucune personne vivante n'oserait, dis-tu? En ce cas c'est une personne
|
|
morte. Va lui ouvrir en attendant. Tiens, on frappe encore; va donc, tu
|
|
m'impatientes.»
|
|
|
|
La femme de chambre, plus morte que vive, se traîna vers la porte, et
|
|
demanda _qui est là_? d'une voix tremblante.
|
|
|
|
«C'est moi, madame de Kleist, répondit une voix bien connue; si la
|
|
princesse ne dort pas encore, dites-lui que j'ai quelque chose d'important
|
|
à lui dire.
|
|
|
|
--Eh vite! eh vite! fais-la entrer, cria la princesse, et laisse-nous.»
|
|
|
|
Dès que l'abbesse et sa favorite furent seules, cette dernière s'assit sur
|
|
le pied du lit de sa maîtresse, et parla ainsi:
|
|
|
|
«Votre Altesse royale ne s'était pas trompée. Le roi est amoureux fou de
|
|
la Porporina, et il n'est pas encore son amant, ce qui donne certainement
|
|
à cette fille un crédit illimité, pour le moment, sur son esprit.
|
|
|
|
--Et comment sais-tu cela depuis une heure?
|
|
|
|
--Parce qu'en me déshabillant pour me mettre au lit, j'ai fait babiller ma
|
|
femme de chambre, laquelle m'a appris qu'elle avait une soeur au service
|
|
de cette Porporina. Là-dessus je la questionne, je lui tire les vers du
|
|
nez, et, de fil en aiguille, j'apprends que madite soubrette sort à
|
|
l'instant même de chez sa soeur, et qu'à l'instant même le roi sortait de
|
|
chez la Porporina.
|
|
|
|
--Es-tu bien sûr de cela?
|
|
|
|
--Ma fille de chambre venait de voir le roi comme je vous vois. Il lui
|
|
avait parlé à elle-même, la prenant pour sa soeur, laquelle était occupée,
|
|
dans une autre pièce, à soigner sa maîtresse malade, ou feignant de
|
|
l'être. Le roi s'est informé de la santé de la Porporina avec une
|
|
sollicitude extraordinaire; il a frappé du pied d'un air tout à fait
|
|
chagrin, en apprenant qu'elle ne cessait de pleurer; il n'a pas demandé à
|
|
la voir, _dans la crainte de la gêner_ a-t-il dit; il a remis pour elle un
|
|
flacon très-précieux; enfin il s'est retiré, en recommandant bien qu'on
|
|
dît à la malade, le lendemain, qu'il était venu la voir à onze heures du
|
|
soir.
|
|
|
|
--Voilà une aventure, j'espère! s'écria la princesse, et je n'ose en
|
|
croire mes oreilles. Ta soubrette connaît-elle bien les traits du roi?
|
|
|
|
--Qui ne connaît la figure d'un roi toujours à cheval? D'ailleurs, un page
|
|
avait été envoyé en éclaireur cinq minutes à l'avance pour voir s'il n'y
|
|
avait personne chez la belle. Pendant ce temps, le roi, enveloppé et
|
|
emmitouflé, attendait en bas dans la rue, en grand incognito, selon sa
|
|
coutume.
|
|
|
|
--Ainsi, du mystère, de la sollicitude, et surtout du respect: c'est de
|
|
l'amour, ou je ne m'y connais pas, de Kleist. Et tu es venue, malgré le
|
|
froid et la nuit, m'apprendre cela bien vite! Ah! ma pauvre enfant, que tu
|
|
es bonne!
|
|
|
|
--Dites aussi malgré les revenants. Savez-vous qu'il y a une panique
|
|
nouvelle dans le château depuis quelques nuits, et que mon chasseur
|
|
tremblait comme un grand imbécile en traversant les corridors pour
|
|
m'accompagner?
|
|
|
|
--Qu'est-ce que c'est? encore la femme blanche?
|
|
|
|
--Oui, la _Balayeuse_.
|
|
|
|
--Cette fois, ce n'est pas nous qui faisons ce jeu-là, ma pauvre de
|
|
Kleist! Nos fantômes sont bien loin, et fasse le ciel que ces revenants-là
|
|
puissent revenir!
|
|
|
|
--Je pensais d'abord que c'était le roi qui s'amusait à _revenir_, puisque
|
|
maintenant il a des motifs pour écarter les valets curieux de dessus son
|
|
passage. Mais, ce qui m'a fort étonné, c'est que le sabbat ne se passe pas
|
|
autour de ses appartements, ni sur sa route pour aller chez la Porporina.
|
|
C'est autour de Votre Altesse que les esprits se promènent, et j'avoue que
|
|
maintenant que je n'y suis plus pour rien, cela m'effraie un peu.
|
|
|
|
--Que dis-tu là, enfant? Comment pourrais-tu croire aux spectres, toi qui
|
|
les connais si bien?
|
|
|
|
--Et voilà le _hic!_ on dit que quand on les imite, cela les fâche, et
|
|
qu'ils se mettent à vos trousses tout de bon pour vous punir.
|
|
|
|
--En ce cas, ils s'y prendraient un peu tard avec nous; car depuis plus
|
|
d'un an, ils nous laissent en repos. Allons, ne t'occupe pas de ces
|
|
balivernes. Nous savons bien ce qu'il faut croire de ces âmes en peine.
|
|
Certainement c'est quelque page ou quelque bas officier qui vient la nuit
|
|
demander des prières à la plus jolie de mes femmes de chambre. Aussi la
|
|
vieille, à qui on ne demande rien du tout, a-t-elle une frayeur
|
|
épouvantable. J'ai vu le moment où elle ne voudrait pas t'ouvrir. Mais de
|
|
quoi parlons-nous là? De Kleist, nous tenons le secret du roi, il faut en
|
|
profiter. Comment allons-nous nous y prendre?
|
|
|
|
--Il faut accaparer cette Porporina, et nous dépêcher avant que sa faveur
|
|
la rende vaine et méfiante.
|
|
|
|
--Sans doute, il ne faut épargner ni présents, ni promesses, ni
|
|
cajoleries. Tu iras dès demain chez elle; tu lui demanderas de ma part...
|
|
de la musique, des autographes du Porpora; elle doit avoir beaucoup de
|
|
choses inédites des maîtres italiens. Tu lui promettras en retour des
|
|
manuscrits de Sébastien Bach. J'en ai plusieurs. Nous commencerons par des
|
|
échanges. Et puis, je lui demanderai de venir m'enseigner les mouvements
|
|
et dès que je la tiendrai chez moi, je me charge de la séduire et de la
|
|
dominer.
|
|
|
|
--J'irai demain matin, Madame.
|
|
|
|
--Bonsoir, de Kleist. Tiens, viens m'embrasser. Tu es ma seule amie, toi;
|
|
va te coucher, et si tu rencontres _la Balayeuse_ dans les galeries,
|
|
regarde bien si elle n'a pas des éperons sous sa robe.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
IV.
|
|
|
|
|
|
Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accablée d'un pénible sommeil,
|
|
trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y déposer.
|
|
D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel
|
|
était gravée une F, surmontée d'une couronne royale, et ensuite un rouleau
|
|
cacheté. La servante interrogée raconta comme quoi le roi était venu en
|
|
personne, la veille au soir, apporter ce flacon; et, en apprenant les
|
|
circonstances d'une visite si respectueuse et si délicatement naïve, la
|
|
Porporina fut attendrie. Homme étrange! pensa-t-elle. Comment concilier
|
|
tant du bonté dans la vie privée, avec tant de dureté et de despotisme
|
|
dans la vie publique? Elle tomba dans la rêverie, et peu à peu, oubliant
|
|
le roi, et songeant à elle-même, elle se retraça confusément les
|
|
événements de la veille et se remit à pleurer.
|
|
|
|
«Eh quoi! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui était une bonne créature
|
|
passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en
|
|
vous endormant? Cela fendait le coeur, et le roi, qui vous écoutait à
|
|
travers la porte, en a secoué la tête deux ou trois fois comme un homme
|
|
qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie à bien
|
|
d'autres. Le roi ne fait pas la cour à tout le monde; on dit même qu'il ne
|
|
la fait à personne, et il est bien certain que le voilà amoureux de vous!
|
|
|
|
--Amoureux! que dis-tu là, malheureuse? s'écria la Porporina en
|
|
tressaillant; ne répète jamais une parole si inconvenante et si absurde.
|
|
Le roi amoureux de moi, grand Dieu!
|
|
|
|
--Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait?
|
|
|
|
--Le ciel m'en préserve! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce
|
|
que ce rouleau, Catherine?
|
|
|
|
--Un domestique l'a apporté de grand matin.
|
|
|
|
--Le domestique de qui?
|
|
|
|
--Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle
|
|
part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il était employé par les
|
|
gens d'un certain comte de Saint-Germain, arrivé ici d'hier seulement.
|
|
|
|
--Et pourquoi avez-vous interrogé cet homme?
|
|
|
|
--Pour savoir. Mademoiselle!
|
|
|
|
--C'est naïf! laisse-moi.»
|
|
|
|
Dès que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un
|
|
parchemin couvert de caractères bizarres et indéchiffrables. Elle avait
|
|
entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le
|
|
connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens; et n'y
|
|
pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec
|
|
lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une énigme à
|
|
deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il était fou; cependant
|
|
en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet détaché: «La
|
|
princesse Amélie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et
|
|
des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez être assurée de
|
|
sa protection et de ses bontés.» Ces lignes n'étaient pas signées.
|
|
L'écriture était inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle
|
|
s'étonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu'à la princesse
|
|
Amélie, se fût adressé à elle, qui ne l'avait jamais approchée; et pensant
|
|
que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle
|
|
se prépara à le rouler et à le renvoyer. Mais en touchant la feuille de
|
|
gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso
|
|
intérieur était de la musique gravée. Un souvenir se réveilla en elle.
|
|
Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnaître pour
|
|
avoir été tracée fortement au crayon par elle-même, dix-huit mois
|
|
auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait très-bien au
|
|
morceau complet qu'elle avait donné comme signe de reconnaissance, tout
|
|
cela fut l'affaire d'un instant; et l'attendrissement qu'elle éprouva en
|
|
recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui fît oublier ses
|
|
propres chagrins. Restait à savoir ce qu'elle avait à faire du grimoire,
|
|
et dans quelle intention on la chargeait de le remettre à la princesse de
|
|
Prusse. Était-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de
|
|
cette dame? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin; était-ce pour
|
|
établir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut
|
|
ou au soulagement de ce dernier? La jeune fille hésita; elle se rappela le
|
|
proverbe: «Dans le doute, abstiens-toi.» Puis elle pensa qu'il y a de bons
|
|
et mauvais proverbes, les uns à l'usage de l'égoïsme prudent, les autres à
|
|
celui du dévouement courageux. Elle se leva en se disant:
|
|
|
|
«_Dans le doute, agis_, lorsque tu ne compromets que toi-même, et que tu
|
|
peux espérer être utile à ton ami, à ton semblable.»
|
|
|
|
Elle achevait à peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car
|
|
elle était très-affaiblie et brisée par la crise de la veille, et tout en
|
|
nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir
|
|
promptement et d'une manière sûre le grimoire à la princesse, lorsqu'un
|
|
grand laquais galonné vint s'informer si elle était seule, et si elle
|
|
pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui désirait lui
|
|
parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujétion où les
|
|
artistes de ce temps-là vivaient à l'égard des grands; elle fut tentée,
|
|
pour renvoyer la dame importune, de faire répondre que messieurs les
|
|
chanteurs du théâtre étaient chez elle; mais elle pensa que si c'était un
|
|
moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'était le plus sûr
|
|
pour attirer plus vite certaines autres. Elle se résigna donc à recevoir
|
|
la visite, et madame de Kleist fut bientôt près d'elle.
|
|
|
|
La grande dame bien stylée avait résolu d'être charmante avec la
|
|
cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang; mais elle
|
|
était gênée, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille
|
|
était très-fière, et que de l'autre, étant fort curieuse pour son propre
|
|
compte, madame de Kleist eût bien voulu la faire causer et pénétrer le
|
|
fond de ses pensées. Quoiqu'elle fût bonne et inoffensive, cette belle
|
|
dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forcé dans
|
|
toute sa contenance qui n'échappa point à la Porporina. La curiosité est
|
|
si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.
|
|
|
|
La Porporina connaissait très-bien la figure de madame de Kleist, et son
|
|
premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait
|
|
tous les soirs d'opéra dans la loge de la princesse Amélie, fut de lui
|
|
demander, sous prétexte de nécromancie, dont elle la savait très-friande,
|
|
une entrevue avec sa maîtresse. Mais n'osant pas se fier à une personne
|
|
qui avait la réputation d'être un peu extravagante et un peu intrigante
|
|
par-dessus le marché, elle résolut de la voir venir, et se mit de son côté
|
|
à l'examiner avec cette tranquille pénétration de la défensive, si
|
|
supérieure aux attaques de l'inquiète curiosité.
|
|
|
|
Enfin la glace étant rompue, et la dame ayant présenté la supplique
|
|
musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la
|
|
satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut
|
|
chercher plusieurs partitions inédites. Alors se sentant inspirée tout à
|
|
coup:
|
|
|
|
«Ah! madame, s'écria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trésors
|
|
aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait
|
|
la grâce de les recevoir de moi-même.
|
|
|
|
--En vérité, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous désirez de parler
|
|
à Son Altesse royale?
|
|
|
|
--Oui madame, répondit la Porporina; je me jetterais à ses pieds et je lui
|
|
demanderais une grâce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas;
|
|
car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protéger les
|
|
artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai
|
|
donc l'espérance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait à
|
|
obtenir de Sa Majesté le rappel de mon maître, l'illustre Porpora, qui,
|
|
ayant été appelé à Berlin, du consentement du roi, en a été chassé et
|
|
comme banni en mettant le pied sur la frontière, sous prétexte d'un défaut
|
|
de forme dans son passe-port; sans que depuis, malgré les assurances et
|
|
les promesses de Sa Majesté, j'aie pu obtenir le résultat de cette
|
|
interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requête qui ne
|
|
peut l'intéresser que médiocrement et qu'il a toujours oubliée, j'en suis
|
|
certaine; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs
|
|
chargés d'expédier cette formalité, j'aurais le bonheur d'être enfin
|
|
réunie à mon père adoptif, à mon seul appui dans ce monde.
|
|
|
|
--Ce que vous me dites là m'étonne infiniment, s'écria madame de Kleist.
|
|
Quoi! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du
|
|
monarque, est obligée de recourir à la protection d'autrui pour obtenir
|
|
une chose qui parait si simple? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa
|
|
Majesté redoute dans votre père adoptif, comme vous l'appelez, un
|
|
surveillant trop sévère, ou un conseil trop influent contre lui.
|
|
|
|
--Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites
|
|
l'honneur de me dire, répondit la Porporina avec une gravité qui
|
|
déconcerta madame de Kleist.
|
|
|
|
--C'est qu'apparemment je me suis trompée sur l'extrême bienveillance
|
|
et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande
|
|
cantatrice de l'univers.
|
|
|
|
--Il ne convient pas à la dignité de madame de Kleist, reprit la Porporina,
|
|
de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prétentions.
|
|
|
|
--Me moquer! Qui pourrait songer à se moquer d'un ange tel que vous? vous
|
|
ignorez vos mérites, mademoiselle, et votre candeur me pénètre de surprise
|
|
et d'admiration. Tenez, je suis sûre que vous ferez la conquête de la
|
|
princesse: c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que
|
|
vous voir de près, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole
|
|
déjà de votre talent.
|
|
|
|
--On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait
|
|
toujours été fort sévère pour moi; que ma pauvre figure avait eu le
|
|
malheur de lui déplaire, et qu'elle désapprouvait hautement ma méthode de
|
|
chant.
|
|
|
|
--Qui a pu vous faire de pareils mensonges?
|
|
|
|
--C'est le roi qui en a menti, en ce cas! répondit la jeune fille avec un
|
|
peu de malice.
|
|
|
|
--C'était un piège, une épreuve tentée sur votre modestie et votre douceur,
|
|
reprit madame de Kleist; mais comme je tiens à vous prouver que, simple
|
|
mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi très-malin, je
|
|
veux vous emmener à l'heure même dans ma voiture, et vous présenter avec
|
|
vos partitions chez la princesse.
|
|
|
|
--Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil?
|
|
|
|
--Voulez-vous vous fier à moi?
|
|
|
|
--Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera
|
|
l'humiliation?
|
|
|
|
--Sur moi seule; je vous autoriserai à dire partout que je me vante de
|
|
l'amitié de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni déférence.
|
|
|
|
--Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son
|
|
manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple; mais vous me prenez
|
|
à l'improviste.
|
|
|
|
--Vous êtes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chère princesse
|
|
dans un négligé encore plus simple. Venez!»
|
|
|
|
La Porporina mit le rouleau mystérieux dans sa poche, chargea de
|
|
partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit résolument, en se
|
|
disant: Pour un homme qui a exposé sa vie pour moi, je puis bien m'exposer
|
|
à faire antichambre pour rien chez une petite princesse.
|
|
|
|
Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant
|
|
lesquelles l'abbesse et sa confidente échangèrent ce peu de mots dans la
|
|
pièce voisine:
|
|
|
|
«Madame, je vous l'amène; elle est là.
|
|
|
|
--Déjà? admirable ambassadrice! Comment faut-il la recevoir? comment
|
|
est-elle?
|
|
|
|
--Réservée, prudente ou niaise, profondément dissimulée ou admirablement
|
|
bête.
|
|
|
|
--Oh! nous verrons bien! s'écria la princesse, dont les yeux brillèrent du
|
|
feu d'un esprit exercé à la pénétration et à la méfiance. Qu'elle entre!»
|
|
|
|
Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observé
|
|
avec surprise le plus étrange attirail qui ait jamais décoré le sanctuaire
|
|
des atours d'une belle princesse: sphères, compas, astrolabes, cartes
|
|
astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, têtes de mort, enfin
|
|
tout le matériel de la sorcellerie. «Mon ami ne se trompe pas,
|
|
pensa-t-elle, et le public est bien informé des secrets de la soeur du
|
|
roi. Il ne me paraît même pas qu'elle en fasse mystère, puisqu'on me
|
|
laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.
|
|
|
|
L'abbesse de Quedlimburg était alors âgée de vingt-huit à trente ans. Elle
|
|
avait été jolie comme un ange; elle l'était encore le soir aux lumières et
|
|
à distance; mais en la voyant de près, au grand jour, la Porporina
|
|
s'étonna de la trouver flétrie et couperosée. Ses yeux bleus, qui avaient
|
|
été les plus beaux du monde, désormais cernés de rouge comme ceux d'une
|
|
personne qui vient de pleurer, avaient un éclat maladif et une
|
|
transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait été
|
|
adorée de sa famille et de toute la cour; et, pendant longtemps, elle
|
|
avait été la plus affable, la plus enjouée, la plus bienveillante et la
|
|
plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais été tracé dans les
|
|
romans à grands personnages de l'ancienne littérature patricienne. Mais,
|
|
depuis quelques années, son caractère s'était altéré comme sa beauté. Elle
|
|
avait des accès d'humeur, et même de violence, qui la faisaient ressembler
|
|
à Frédéric par ses plus mauvais côtés. Sans chercher à se modeler sur lui,
|
|
et même en le critiquant beaucoup en secret, elle était comme
|
|
invinciblement entraînée à prendre tous les défauts qu'elle blâmait en lui,
|
|
et à devenir maîtresse impérieuse et absolue, esprit sceptique et amer,
|
|
savante, étroite et dédaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui
|
|
l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bonté
|
|
native, un sens droit, une âme courageuse, un coeur passionné. Que se
|
|
passait-il donc dans l'âme de cette malheureuse princesse? Un chagrin
|
|
terrible la dévorait, et il fallait qu'elle l'étouffât dans son sein,
|
|
qu'elle le portât stoïquement et d'un air enjoué devant un monde curieux,
|
|
malveillant ou insensible. Aussi, à force de se farder et de se
|
|
contraindre, avait-elle réussi à développer en elle deux êtres bien
|
|
distincts: un qu'elle n'osait révéler presque à personne, l'autre qu'elle
|
|
affichait avec une sorte de haine et de désespoir. On remarquait qu'elle
|
|
était devenue plus vive et plus brillante dans la conversation; mais cette
|
|
gaieté inquiète et forcée était pénible à voir, et on ne pouvait s'en
|
|
expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour à tour sensible
|
|
jusqu'à la puérilité, et dure jusqu'à la cruauté, elle étonnait les autres
|
|
et s'étonnait elle-même. Des torrents de pleurs éteignaient les feux de sa
|
|
colère, et puis tout à coup une ironie féroce, un dédain impie
|
|
l'arrachaient à ces abattements salutaires qu'il ne lui était pas permis
|
|
de nourrir et de montrer.
|
|
|
|
La première remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de
|
|
cette espèce de dualité dans son être. La princesse avait deux aspects,
|
|
deux visages: l'un caressant, l'autre menaçant; deux voix: l'une douce et
|
|
harmonieuse, qui semblait lui avoir été donnée par le ciel pour chanter
|
|
comme un ange; l'autre rauque et âpre, qui semblait sortir d'une poitrine
|
|
brûlante, animée d'un souffle diabolique. Notre héroïne, pénétrée de
|
|
surprise devant un être si bizarre, partagée entre la peur et la sympathie,
|
|
se demanda si elle allait être envahie et dominée par un bon ou par un
|
|
mauvais génie.
|
|
|
|
De son côté, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable
|
|
qu'elle ne se l'était imaginé. Elle avait espéré que, dépouillée de ses
|
|
costumes de théâtre et de ce fard qui enlaidit extrêmement les femmes,
|
|
quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui
|
|
en avait dit pour la rassurer, qu'elle était plutôt laide que belle. Mais
|
|
ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si
|
|
doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si
|
|
naturels et si aisés, tout cet ensemble d'une créature honnête, bonne et
|
|
remplie du calme ou tout au moins de la force intérieure que donnent la
|
|
droiture et la vraie sagesse, imposèrent à l'inquiète Amélie une sorte de
|
|
respect et même de honte, comme si elle eût pressenti une âme inattaquable
|
|
dans sa loyauté.
|
|
|
|
Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqués de la
|
|
jeune fille, qui s'étonna, comme on peut le croire, de voir une si haute
|
|
princesse intimidée devant elle. Elle commença donc, pour ranimer une
|
|
conversation qui tombait d'elle-même à chaque instant, à ouvrir une de ses
|
|
partitions, où elle avait glissé la lettre cabalistique; et elle
|
|
s'arrangea de manière à ce que ce grand papier et ces gros caractères
|
|
frappassent les regards de la princesse. Dès que l'effet fut produit, elle
|
|
feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle eût été surprise
|
|
de la trouver là; mais l'abbesse s'en empara précipitamment, en s'écriant:
|
|
|
|
«Qu'est-ce cela, mademoiselle? Au nom du ciel, d'où cela vous vient-il?
|
|
|
|
--S'il faut l'avouer à Votre Altesse, répondit la Porporina d'un air
|
|
significatif, c'est une opération astrologique que je me proposais de lui
|
|
présenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je
|
|
ne suis pas tout à fait étrangère.
|
|
|
|
La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les
|
|
caractères magiques, courut à l'embrasure d'une fenêtre, et, ayant examiné
|
|
le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoquée
|
|
dans les bras de madame de Kleist, qui s'était élancée vers elle en la
|
|
voyant chanceler.
|
|
|
|
«Sortez, mademoiselle, dit précipitamment la favorite à la Porporina;
|
|
passez dans le cabinet, et ne dites rien; n'appelez personne, personne,
|
|
entendez-vous?
|
|
|
|
--Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix étouffée,
|
|
qu'elle vienne ici... ici, près de moi. Ah! mon enfant, s'écria-t-elle dès
|
|
que la jeune fille fut auprès d'elle, quel service vous m'avez rendu!»
|
|
|
|
Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, animés d'une
|
|
force convulsive, la princesse la serra sur son coeur et couvrit ses joues
|
|
de baisers saccadés et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage
|
|
tout meurtri et l'âme toute consternée.
|
|
|
|
«Décidément, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle; j'ai cru plusieurs fois le
|
|
devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore
|
|
plus que moi. Il y a de la démence dans l'air.»
|
|
|
|
La princesse lui détacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de
|
|
celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en répétant de sa
|
|
voix la plus étrange:
|
|
|
|
«Sauvé! sauvé! il est sauvé! mes amies, mes bonnes amies! Trenck s'est
|
|
enfui de la forteresse de Glatz; il se sauve, il court, il court
|
|
encore!...»
|
|
|
|
Et la pauvre princesse tomba dans un accès de rire convulsif, entrecoupé
|
|
de sanglots qui faisaient mal à voir et à entendre.
|
|
|
|
«Ah! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie! dit madame de
|
|
Kleist; prenez garde qu'on ne vous entende!»
|
|
|
|
En ramassant la prétendue cabale, qui n'était autre chose qu'une lettre en
|
|
chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse à en poursuivre la
|
|
lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les éclats d'une joie
|
|
fébrile et quasi forcenée.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
V.
|
|
|
|
|
|
«Séduire, grâce aux moyens que mon _incomparable amie_ m'en a donnés, les
|
|
bas officiers de la garnison, m'entendre avec un prisonnier aussi friand
|
|
que moi de sa liberté, donner un grand coup de poing à un surveillant, un
|
|
grand coup de pied à un autre, un grand coup d'épée à un troisième, faire
|
|
un saut prodigieux au bas du rempart, en précipitant devant moi mon ami
|
|
qui ne se décidait pas assez vite, et qui se démit le pied en tombant,
|
|
le ramasser, le prendre sur mes épaules, courir ainsi pendant un quart
|
|
d'heure, traverser la Neiss dans l'eau jusqu'à la ceinture, par un
|
|
brouillard à ne pas voir le bout de son nez, courir encore sur l'autre
|
|
rive, marcher toute la nuit, une épouvantable nuit!... s'égarer, tourner
|
|
dans la neige, autour d'une montagne sans savoir où l'on est, et entendre
|
|
sonner quatre heures du matin à l'horloge de Glatz! c'est-à-dire avoir
|
|
perdu son temps et sa peine pour arriver à se retrouver sous les murs de
|
|
la ville au point du jour... reprendre courage, entrer chez un paysan, lui
|
|
enlever deux chevaux, le pistolet sur la gorge, et fuir à toute bride et à
|
|
tout hasard; conquérir sa liberté avec mille ruses, mille terreurs, mille
|
|
souffrances, mille fatigues; et se trouver enfin sans argent, sans habits,
|
|
presque sans pain, par un froid rigoureux en pays étranger; mais se sentir
|
|
libre après avoir été condamné à une captivé épouvantable, éternelle;
|
|
penser à une _adorable amie_, se dire que cette nouvelle la comblera de
|
|
joie, faire mille projets audacieux et ravissants pour se rapprocher
|
|
d'elle, c'est être plus heureux que Frédéric de Prusse, c'est être le plus
|
|
heureux des hommes, c'est être l'élu de la Providence.»
|
|
|
|
Telle était en somme la lettre du jeune Frédéric de Trenck à la princesse
|
|
Amélie; et la facilité avec laquelle madame de Kleist lui en fit la
|
|
lecture, prouva à la Porporina, surprise et attendrie, que cette
|
|
correspondance par cahiers leur était très-familière. Il y avait un
|
|
_post-scriptum_ ainsi conçu: «La personne qui vous remettra cette lettre
|
|
est aussi sûre que les autres l'étaient peu. Vous pouvez enfin vous
|
|
confier à elle sans réserve et lui remettre toutes vos dépêches pour moi.
|
|
Le comte de Saint-Germain lui fournira les moyens de me les faire parvenir;
|
|
mais il est nécessaire que ledit comte, auquel je ne saurais me fier sous
|
|
tous les rapports, n'entende jamais parler de vous, et me croie épris de
|
|
la signora Porporina, quoiqu'il n'en soit rien, et que je n'aie jamais eu
|
|
pour elle qu'une paisible et pure amitié. Qu'aucun nuage n'obscurcisse
|
|
donc le beau front de la _divinité que j'adore_. C'est pour elle seule que
|
|
je respire, et j'aimerais mieux mourir que de la tromper.»
|
|
|
|
Pendant que madame de Kleist déchiffrait ce _post-scriptum_ à haute voix,
|
|
et en pesant sur chaque mot, la princesse Amélie examinait attentivement
|
|
les traits de la Porporina, pour essayer d'y surprendre une expression de
|
|
douleur, d'humiliation ou de dépit. La sérénité angélique de cette digne
|
|
créature la rassura entièrement, et elle recommença à l'accabler de
|
|
caresses en s'écriant:
|
|
|
|
«Et moi qui te soupçonnais, pauvre enfant! Tu ne sais pas combien j'ai été
|
|
jalouse de toi, combien je t'ai haïe et maudite! Je voulais te trouver
|
|
laide et méchante actrice, justement parce que je craignais de te trouver
|
|
trop belle et trop bonne. C'est que mon frère redoutant de me voir nouer
|
|
des relations avec toi, tout en feignant de vouloir t'amener à mes
|
|
concerts, avait eu soin de me faire entendre que tu avais été à Vienne la
|
|
maîtresse, l'idole de Trenck. Il savait bien que c'était le moyen de
|
|
m'éloigner à jamais de toi. Et je le croyais, tandis que tu te dévoues aux
|
|
plus grands dangers, pour m'apporter cette bienheureuse nouvelle! Tu
|
|
n'aimes donc pas le roi? Ah! tu fais bien, c'est le plus pervers et le
|
|
plus cruel des hommes!
|
|
|
|
--Oh! madame, madame! dit madame de Kleist, effrayée de l'abandon et de
|
|
la volubilité délirante avec lesquels la princesse parlait devant la
|
|
Porporina, à quels dangers vous vous exposeriez vous-même en ce moment,
|
|
si mademoiselle n'était pas un ange de courage et de dévouement!
|
|
|
|
--C'est vrai... je suis dans un état!... Je crois bien que je n'ai pas ma
|
|
tête. Ferme bien les portes, de Kleist, et regarde auparavant si personne
|
|
dans les antichambres n'a pu m'écouter. Quant à elle, ajouta la princesse
|
|
en montrant la Porporina, regarde-la, et dis-moi s'il est possible de
|
|
douter d'une figure comme la sienne. Non, non! je ne suis pas si
|
|
imprudente que j'en ai l'air; chère Porporina, ne croyez pas que je vous
|
|
parle à coeur ouvert par distraction, ni que je vienne à m'en repentir
|
|
quand je serai calme. J'ai un instinct infaillible, voyez-vous, mon
|
|
enfant. J'ai un coup d'oeil qui ne m'a jamais trompée. C'est dans la
|
|
famille, cela, et mon frère le roi, qui s'en pique, ne me vaut pas sous ce
|
|
rapport-là. Non, vous ne me tromperez pas, je le vois, je le sais!... vous
|
|
ne voudriez pas tromper une femme qui est dévorée d'un amour malheureux,
|
|
et qui a souffert des maux dont personne n'aura jamais l'idée.
|
|
|
|
--Oh! madame, jamais! dit la Porporina en s'agenouillant près d'elle,
|
|
comme pour prendre Dieu à témoin de son serment: ni vous, ni M. de Trenck,
|
|
qui m'a sauvé la vie, ni personne au monde, d'ailleurs!
|
|
|
|
--Il t'a sauvé la vie? Ah! je suis sûr qu'il l'a sauvée à bien d'autres!
|
|
il est si brave, si bon, si beau! Il est bien beau, n'est-ce pas? mais tu
|
|
ne dois pas trop l'avoir regardé; autrement tu en serais devenue amoureuse,
|
|
et tu ne l'es pas, n'est-il pas vrai? Tu me raconteras comment tu l'as
|
|
connu, et comment il t'a sauvé la vie; mais pas maintenant. Je ne pourrais
|
|
pas t'écouter. Il faut que je parle, mon coeur déborde. Il y a si
|
|
longtemps qu'il se dessèche dans ma poitrine! Je veux parler, parler
|
|
encore; laisse moi tranquille, de Kleist. Il faut que ma joie s'exhale, ou
|
|
que j'éclate. Seulement ferme les portes, fais le guet, garde-moi, aie
|
|
soin de moi. Ayez pitié de moi, mes pauvres amies, car je suis bien
|
|
heureuse!»
|
|
|
|
Et la princesse fondit en larmes.
|
|
|
|
«Tu sauras, reprit-elle au bout de quelques instants et d'une voix
|
|
entrecoupée par des larmes, mais avec une agitation que rien ne pouvait
|
|
calmer, qu'il m'a plu dès le premier jour où je l'ai vu. Il avait dix-huit
|
|
ans, il était beau comme un ange, et si instruit, si franc, si brave! On
|
|
voulait me marier au roi de Suède. Ah bien oui! et ma soeur Ulrique qui
|
|
pleurait de dépit de me voir devenir reine et de rester fille! «Ma bonne
|
|
soeur, lui dis-je, il y a moyen de nous arranger. Les grands qui
|
|
gouvernent la Suède veulent une reine catholique; moi je ne veux pas
|
|
abjurer. Ils veulent une bonne petite reine, bien indolente, bien
|
|
tranquille, bien étrangère à toute action politique; moi, si j'étais reine,
|
|
je voudrais régner. Je vais me prononcer nettement sur ces points-là
|
|
devant les ambassadeurs, et tu verras que demain ils écriront à leur
|
|
prince que c'est toi qui conviens à la Suède et non pas moi.» Je l'ai fait
|
|
comme je l'ai dit, et ma soeur est reine de Suède. Et j'ai joué la comédie,
|
|
depuis ce jour-là, tous les jours de ma vie. Ah! Porporina, vous croyez
|
|
que vous êtes actrice? Non, vous ne savez pas ce que c'est que de jouer un
|
|
rôle toute sa vie, le matin, le jour, le soir, et souvent la nuit. Car
|
|
tout ce qui respire autour de nous n'est occupé qu'à nous épier, à nous
|
|
deviner et à nous trahir. J'ai été forcée de faire semblant d'avoir bien
|
|
du regret et du dépit, quand, par mes soins, ma soeur m'a escamoté le
|
|
trône de Suède. J'ai été forcée de faire semblant de détester Trenck, de
|
|
le trouver ridicule, de me moquer de lui, que sais-je! Et cela dans le
|
|
temps où je l'adorais, où j'étais sa maîtresse, où j'étouffais d'ivresse
|
|
et de bonheur comme aujourd'hui... ah! plus qu'aujourd'hui, hélas! Mais
|
|
Trenck n'avait pas ma force et ma prudence. Il n'était pas né prince, il
|
|
ne savait pas feindre et mentir comme moi. Le roi a tout découvert, et,
|
|
suivant la coutume des rois, il a menti, il a feint de ne rien voir; mais
|
|
il a persécuté Trenck, et ce beau page, son favori, est devenu l'objet de
|
|
sa haine et de sa fureur. Il l'a accablé d'humiliations et de duretés. Il
|
|
le mettait aux arrêts sept jours sur huit. Mais le huitième, Trenck était
|
|
dans mes bras; car rien ne l'effraie, rien ne le rebute. Comment ne pas
|
|
adorer tant de courage? Eh bien, le roi a imaginé de lui confier une
|
|
mission à l'étranger. Et quand il l'a eu remplie avec autant d'habileté
|
|
que de promptitude, mon frère a eu l'infamie de l'accuser d'avoir livré à
|
|
son cousin Trenck le Pandoure, qui est au service de Marie-Thérèse, les
|
|
plans de nos forteresses et les secrets de la guerre. C'était le moyen,
|
|
non-seulement de l'éloigner de moi par une captivité éternelle, mais de le
|
|
déshonorer, et de le faire périr de chagrin, de désespoir et de rage dans
|
|
les horreurs du cachot. Vois si je puis estimer et bénir mon frère. Mon
|
|
frère est un grand homme, à ce qu'on dit. Moi, je vous dis que c'est un
|
|
monstre! Ah! garde-toi de l'aimer, jeune fille; car il te brisera comme
|
|
une branche! Mais il faut faire semblant, vois-tu! toujours semblant! dans
|
|
l'air où nous vivons, il faut respirer en cachette. Moi, je fais semblant
|
|
d'adorer mon frère. Je suis sa soeur bien-aimée, tout le monde le sait, ou
|
|
croit le savoir... Il est aux petits soins pour moi. Il cueille lui-même
|
|
des cerises sur les espaliers de Sans-Souci, et il s'en prive, lui qui
|
|
n'aime que cela sur la terre, pour me les envoyer; et avant de les
|
|
remettre au page qui m'apporte la corbeille, il les compte pour que le
|
|
page n'en mange pas en route. Quelle attention délicate! quelle naïveté
|
|
digne de Henri IV et du roi René! Mais il fait périr mon amant dans un
|
|
cachot sous terre, et il essaie de le déshonorer à mes yeux pour me punir
|
|
de l'avoir aimé! Quel grand coeur et quel bon frère! aussi comme nous nous
|
|
aimons!...»
|
|
|
|
Tout en parlant, la princesse pâlit, sa voix s'affaiblit peu à peu et
|
|
s'éteignit; ses yeux devinrent fixes et comme sortis de leurs orbites;
|
|
elle resta immobile, muette et livide. Elle avait perdu connaissance. La
|
|
Porporina, effrayée, aida madame de Kleist à la délacer et à la porter
|
|
dans son lit, où elle reprit un peu de sentiment, et continua à murmurer
|
|
des paroles inintelligibles.
|
|
|
|
«L'accès va se passer, grâce au ciel, dit madame de Kleist à la
|
|
cantatrice. Quand elle aura repris l'empire de la volonté, j'appellerai
|
|
ses femmes. Quant à vous, ma chère enfant, il faut absolument que vous
|
|
passiez dans le salon de musique et que vous chantiez pour les murailles
|
|
ou plutôt pour les oreilles de l'antichambre. Car le roi saura
|
|
infailliblement que vous êtes venue ici, et il ne faut pas que vous
|
|
paraissiez vous être occupée avec la princesse d'autre chose que de la
|
|
musique. La princesse va être malade, cela servira à cacher sa joie, il ne
|
|
faut pas qu'elle paraisse se douter de l'évasion de Trenck, ni vous non
|
|
plus. Le roi la sait à l'heure qu'il est, cela est certain. Il aura de
|
|
l'humeur, des soupçons affreux, et sur tout le monde. Prenez bien garde à
|
|
vous. Vous êtes perdue tout aussi bien que moi, s'il découvre que vous
|
|
avez remis cette lettre à la princesse; et les femmes vont à la forteresse
|
|
aussi bien que les hommes dans ce pays-ci. On les y oublie à dessein, tout
|
|
comme les hommes; elles y meurent, tout comme les hommes. Vous voilà
|
|
avertie, adieu. Chantez, et partez sans bruit comme sans mystère. Nous
|
|
serons au moins huit jours sans vous revoir, pour détourner tout soupçon.
|
|
Comptez sur la reconnaissance de la princesse. Elle est magnifique, et
|
|
sait récompenser le dévouement...
|
|
|
|
--Hélas! Madame, dit tristement la Porporina, vous croyez donc qu'il faut
|
|
des menaces et des promesses avec moi? Je vous plains d'avoir cette
|
|
pensée!»
|
|
|
|
Brisée de fatigue après les émotions violentes qu'elle venait de partager,
|
|
et malade encore de sa propre émotion de la veille, la Porporina se mit
|
|
pourtant au clavecin, et commençait à chanter, lorsqu'une porte s'ouvrit
|
|
derrière elle si doucement, qu'elle ne s'en aperçut pas; et tout à coup,
|
|
elle vit dans la glace à laquelle touchait l'instrument la figure du roi
|
|
se dessiner à côté d'elle. Elle tressaillit et voulut se lever; mais le
|
|
roi, appuyant le bout de ses doigts secs sur son épaule, la contraignit de
|
|
rester assise et de continuer. Elle obéit avec beaucoup de répugnance et
|
|
de malaise. Jamais elle ne s'était sentie moins disposée à chanter, jamais
|
|
la présence de Frédéric ne lui avait semblé plus glaciale et plus
|
|
contraire à l'inspiration musicale.
|
|
|
|
«C'est chanté dans la perfection, dit le roi lorsqu'elle eut fini son
|
|
morceau, pendant lequel elle avait remarqué avec terreur qu'il était allé
|
|
sur la pointe du pied écouter derrière la porte entr'ouverte de la chambre
|
|
à coucher de sa soeur. Mais je remarque avec chagrin, ajouta-t-il, que
|
|
cette belle voix est un peu altérée ce matin. Vous eussiez dû vous reposer,
|
|
au lieu de céder à l'étrange caprice de la princesse Amélie, qui vous
|
|
fait venir pour ne pas vous écouter.
|
|
|
|
--Son Altesse royale s'est trouvée subitement indisposée, répondit la
|
|
jeune fille effrayée de l'air sombre et soucieux du roi, et on m'a ordonné
|
|
de continuer à chanter pour la distraire.
|
|
|
|
--Je vous assure que c'est peine perdue, et qu'elle ne vous écoute pas du
|
|
tout, reprit le roi sèchement. Elle est là dedans qui chuchote avec madame
|
|
de Kleist, comme si de rien n'était; et puisque c'est ainsi, nous pouvons
|
|
bien chuchoter ensemble ici, sans nous soucier d'elles. La maladie ne me
|
|
paraît pas grave. Je crois que votre sexe va très-vite en ce genre d'un
|
|
excès à l'autre. On vous croyait morte hier au soir; qui se serait douté
|
|
que vous fussiez ici ce matin à soigner et à divertir ma soeur?
|
|
Auriez-vous la bonté de me dire par quel hasard vous vous êtes fait
|
|
présenter ici de but en blanc?»
|
|
|
|
La Porporina, étourdie de cette question, demanda au ciel de l'inspirer.
|
|
|
|
«Sire, répondit-elle en s'efforçant de prendre de l'assurance, je n'en
|
|
sais trop rien moi-même. On m'a fait demander ce matin la partition que
|
|
voici. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de l'apporter moi-même. Je
|
|
croyais déposer mes livres dans l'antichambre et m'en retourner bien vite.
|
|
Madame de Kleist m'a aperçue. Elle m'a nommée à Son Altesse, qui a eu
|
|
apparemment la curiosité de me voir de près. On m'a forcée d'entrer. Son
|
|
Altesse a daigné m'interroger sur le style de divers morceaux de musique;
|
|
puis se sentant malade, elle m'a ordonné de lui faire entendre celui-ci
|
|
pendant qu'elle se mettrait au lit. Et maintenant, je pense qu'on daignera
|
|
me permettre d'aller à la répétition...
|
|
|
|
--Ce n'est pas encore l'heure, dit le roi: je ne sais pas pourquoi les
|
|
pieds vous grillent de vous sauver quand je veux causer avec vous.
|
|
|
|
--C'est que je crains toujours d'être déplacée devant Votre Majesté.
|
|
|
|
--Vous n'avez pas le sens commun, ma chère.
|
|
|
|
--Raison de plus, Sire!
|
|
|
|
--Vous resterez,» reprit-il en la forçant de se rasseoir devant le piano,
|
|
et en se plaçant debout vis-à-vis d'elle.
|
|
|
|
Et il ajouta en l'examinant d'un air moitié père, moitié inquisiteur:
|
|
|
|
«Est-ce vrai, tout ce que vous venez de me conter là!»
|
|
|
|
La Porporina surmonta l'horreur qu'elle avait pour le mensonge. Elle
|
|
s'était dit souvent qu'elle serait sincère sur son propre compte avec cet
|
|
homme terrible, mais qu'elle saurait mentir s'il s'agissait jamais du
|
|
salut de ses victimes. Elle se voyait arrivée inopinément à cet instant de
|
|
crise où la bienveillance du maître pouvait se changer en fureur. Elle en
|
|
eût fait volontiers le sacrifice plutôt que de descendre à la
|
|
dissimulation; mais le sort de Trenck et celui de la princesse reposaient
|
|
sur sa présence d'esprit et sur son intelligence. Elle appela l'art de la
|
|
comédienne à son secours, et soutint avec un sourire malin le regard
|
|
d'aigle du roi: c'était plutôt celui du vautour dans ce moment-là.
|
|
|
|
«Eh bien, dit le roi, pourquoi ne répondez-vous pas?
|
|
|
|
--Pourquoi Votre Majesté veut-elle m'effrayer en feignant de douter de ce
|
|
que je viens de dire?
|
|
|
|
--Vous n'avez pas l'air effrayé du tout. Je vous trouve, au contraire, le
|
|
regard bien hardi ce matin.
|
|
|
|
--Sire, on n'a peur que de ce qu'on hait. Pourquoi voulez-vous que je vous
|
|
craigne?»
|
|
|
|
Frédéric hérissa son armure de crocodile pour ne pas être ému de cette
|
|
réponse, la plus coquette qu'il eût encore obtenue de la Porporina. Il
|
|
changea aussitôt de propos, suivant sa coutume, ce qui est un grand art,
|
|
plus difficile qu'on ne pense.
|
|
|
|
«Pourquoi vous êtes-vous évanouie, hier soir, sur le théâtre?
|
|
|
|
--Sire, c'est le moindre souci de Votre Majesté, et c'est mon secret à
|
|
moi.
|
|
|
|
--Qu'avez-vous donc mangé à votre déjeuner pour être si dégagée dans votre
|
|
langage avec moi, ce matin?
|
|
|
|
--J'ai respiré un certain flacon qui m'a remplie de confiance dans la
|
|
bonté et dans la justice de celui qui me l'avait apporté.
|
|
|
|
--Ah! vous avez pris cela pour une déclaration! dit Frédéric d'un ton
|
|
glacial et avec un mépris cynique.
|
|
|
|
--Dieu merci, non! répondit la jeune fille avec un mouvement d'effroi
|
|
très-sincère.
|
|
|
|
--Pourquoi dites-vous _Dieu merci_?
|
|
|
|
--Parce que je sais que Votre Majesté ne fait que des déclarations de
|
|
guerre, même aux dames.
|
|
|
|
--Vous n'êtes ni la czarine, ni Marie-Thérèse; quelle guerre puis-je avoir
|
|
avec vous?
|
|
|
|
--Celle que le lion peut avoir avec le moucheron.
|
|
|
|
--Et quelle mouche vous pique, vous, de citer une pareille fable? Le
|
|
moucheron fit périr le lion à force de le harceler.
|
|
|
|
--C'était sans doute un pauvre lion, colère et par conséquent faible. Je
|
|
n'ai donc pu penser à cet apologue.
|
|
|
|
--Mais le moucheron était âpre et piquant. Peut-être que l'apologue vous
|
|
sied bien!
|
|
|
|
--Votre Majesté le pense?
|
|
|
|
--Oui.
|
|
|
|
--Sire, vous mentez?»
|
|
|
|
Frédéric prit le poignet de la jeune fille, et le serra convulsivement
|
|
jusqu'à le meurtrir. Il y avait de la colère et de l'amour dans ce
|
|
mouvement bizarre. La Porporina ne changea pas de visage, et le roi ajouta
|
|
en regardant sa main rouge et gonflée: «Vous avez du courage!
|
|
|
|
--Non, Sire, mais je ne fais pas semblant d'en manquer comme tous ceux qui
|
|
vous entourent.
|
|
|
|
--Que voulez-vous dire?
|
|
|
|
--Qu'on fait souvent le mort pour n'être pas tué. A votre place, je
|
|
n'aimerais pas qu'on me crût si terrible.
|
|
|
|
--De qui êtes-vous amoureuse? dit le roi changeant encore une fois de
|
|
propos.
|
|
|
|
--De personne, Sire.
|
|
|
|
--Et en ce cas, pourquoi avez-vous des attaques de nerfs?
|
|
|
|
--Cela n'intéresse point le sort de la Prusse, et par conséquent le roi ne
|
|
se soucie pas de le savoir.
|
|
|
|
--Croyez-vous donc que ce soit le roi qui vous parle?
|
|
|
|
--Je ne saurais l'oublier.
|
|
|
|
--Il faut pourtant vous y décider. Jamais le roi ne vous parlera; ce n'est
|
|
pas au roi que vous avez sauvé la vie, Mademoiselle.
|
|
|
|
--Mais je n'ai pas retrouvé ici le baron de Kreutz.
|
|
|
|
--Est-ce un reproche? Il serait injuste. Le roi n'eût pas été hier
|
|
s'informer de votre santé. Le capitaine Kreutz y a été.
|
|
|
|
--La distinction est trop subtile pour moi, monsieur le capitaine.
|
|
|
|
--Eh bien tâchez de l'apprendre. Tenez, quand je mettrai mon chapeau sur
|
|
ma tête, comme cela, un peu à gauche, je serai le capitaine; et quand je
|
|
le mettrai comme ceci, à droite, je serai le roi; et selon ce que je serai,
|
|
vous serez Consuelo, ou mademoiselle Porporina.
|
|
|
|
--J'entends, Sire; eh bien, cela me sera impossible. Votre Majesté est
|
|
libre d'être deux, d'être trois, d'être cent; moi je ne sais être qu'une.
|
|
|
|
--Vous mentez! vous ne me parleriez pas sur le théâtre devant vos
|
|
camarades comme vous me parlez ici.
|
|
|
|
--Sire, ne vous y fiez pas!
|
|
|
|
--Ah ça, vous avez donc le diable au corps aujourd'hui?
|
|
|
|
--C'est que le chapeau de Votre Majesté n'est ni à droite ni à gauche, et
|
|
que je ne sais pas à qui je parle.»
|
|
|
|
Le roi, vaincu par l'attrait qu'il éprouvait, dans ce moment surtout,
|
|
auprès de la Porporina, porta la main à son chapeau d'un air de bonhomie
|
|
enjouée, et le mit sur l'oreille gauche avec tant d'exagération, que sa
|
|
terrible figure en devint comique. Il voulait faire le simple mortel et le
|
|
roi en vacances autant que possible; mais tout d'un coup, se rappelant
|
|
qu'il était venu là, non pour se distraire de ses soucis, mais pour
|
|
pénétrer les secrets de l'abbesse de Quedlimburg, il ôta son chapeau tout
|
|
à fait, d'un mouvement brusque et chagrin; le sourire expira sur ses
|
|
lèvres, son front se rembrunit, et il se leva en disant à la jeune fille:
|
|
|
|
«Restez ici, je viendrai vous y reprendre.»
|
|
|
|
Et il passa dans la chambre de la princesse, qui l'attendait en tremblant.
|
|
Madame de Kleist, l'ayant vu causer avec la Porporina, n'avait osé bouger
|
|
d'auprès du lit de sa maîtresse. Elle avait fait de vains efforts pour
|
|
entendre cet entretien; et, n'en pouvant saisir un mot à cause de la
|
|
grandeur des appartements, elle était plus morte que vive.
|
|
|
|
De son côté, la Porporina frémit de ce qui allait se passer. Ordinairement
|
|
grave et respectueusement sincère avec le roi, elle venait de se faire
|
|
violence pour le distraire, par des coquetteries de franchise un peu
|
|
affectées, de l'interrogatoire dangereux qu'il commençait à lui faire
|
|
subir. Elle avait espéré le détourner tout à fait de tourmenter sa
|
|
malheureuse soeur. Mais Frédéric n'était pas homme à s'en départir, et les
|
|
efforts de la pauvrette échouaient devant l'obstination du despote. Elle
|
|
recommanda la princesse Amélie à Dieu; car elle comprit fort bien que le
|
|
roi la forçait à rester là, afin de confronter ses explications avec
|
|
celles qu'on préparait dans la pièce voisine. Elle n'en douta plus en
|
|
voyant le soin avec lequel, en y passant, il ferma la porte derrière lui.
|
|
Elle resta donc un quart d'heure dans une pénible attente, agitée d'un peu
|
|
de fièvre, effrayée de l'intrigue où elle se voyait enveloppée, mécontente
|
|
du rôle qu'elle était forcée de jouer, se retraçant avec épouvante ces
|
|
insinuations qui commençaient à lui venir de tous côtés de la possibilité
|
|
de l'amour du roi pour elle, et l'espèce d'agitation que le roi lui-même
|
|
venait de trahir à cet égard dans ses étranges manières.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
VI.
|
|
|
|
|
|
Mais, mon Dieu! l'habileté du plus terrible dominicain qui ait jamais fait
|
|
les fonctions de grand inquisiteur peut-elle lutter contre celle de trois
|
|
femmes, quand l'amour, la peur et l'amitié inspirent chacune d'elles dans
|
|
le même sens? Frédéric eut beau s'y prendre de toutes les manières, par
|
|
l'amabilité caressante et par la provocante ironie, par les questions
|
|
imprévues, par une feinte indifférence, par des menaces détournées, rien
|
|
ne lui servit. L'explication de la présence de Consuelo dans les
|
|
appartements de la princesse se trouva absolument conforme, dans la bouche
|
|
de madame de Kleist et dans les affirmations d'Amélie, à celle que la
|
|
Porporina avait si heureusement improvisée. C'était la plus naturelle, la
|
|
plus vraisemblable. Mettre tout sur le compte du hasard est le meilleur
|
|
moyen. Le hasard ne parle pas et ne donne pas de démentis.
|
|
|
|
De guerre lasse, le roi abandonna la partie, ou changea de tactique; car
|
|
il s'écria tout d'un coup:
|
|
|
|
«Et la Porporina, que j'oublie là dedans! Chère petite soeur, puisque vous
|
|
vous trouvez mieux, faites-la rentrer, son caquet nous amusera.
|
|
|
|
--J'ai envie de dormir, répondit la princesse, qui redoutait quelque
|
|
piège.
|
|
|
|
--Eh bien, souhaitez-lui le bonjour, et congédiez-la vous-même.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, le roi, devançant madame de Kleist, alla lui-même ouvrir
|
|
la porte et appela la Porporina.
|
|
|
|
Mais, au lieu de la congédier, il entama sur-le-champ une dissertation sur
|
|
la musique allemande et la musique italienne; et lorsque le sujet fut
|
|
épuisé, il s'écria tout d'un coup:
|
|
|
|
«Ah! signora Porporina, une nouvelle que j'oubliais de vous dire, et qui
|
|
va vous faire plaisir certainement: Votre ami, le baron de Trenck, n'est
|
|
plus prisonnier.
|
|
|
|
--Quel baron de Trenck, Sire? demanda la jeune fille avec une habile
|
|
candeur: j'en connais deux, et tous deux sont en prison.
|
|
|
|
--Oh! Trenck le Pandoure périra au Spielberg. C'est Trenck le prussien qui
|
|
a pris la clef des champs.
|
|
|
|
--Eh bien, Sire, répondit la Porporina, pour ma part, je vous en rends
|
|
grâces. Votre Majesté a fait là un acte de justice et de générosité.
|
|
|
|
--Bien obligé du compliment, Mademoiselle. Qu'en pensez-vous, ma chère
|
|
soeur?
|
|
|
|
--De quoi parlez-vous donc? dit la princesse. Je ne vous ai pas écouté,
|
|
mon frère, je commençais à m'endormir.
|
|
|
|
--Je parle de votre protégé, le beau Trenck, qui s'est enfui de Glatz
|
|
par-dessus les murs.
|
|
|
|
--Ah! Il a bien fait, répondit Amélie avec un grand sang-froid.
|
|
|
|
--Il a mal fait, reprit sèchement le roi. On allait examiner son affaire,
|
|
et il eût pu se justifier peut-être des charges qui pèsent sur sa tête.
|
|
Sa fuite est l'aveu de ses crimes.
|
|
|
|
--S'il en est ainsi, je l'abandonne, dit Amélie, toujours impassible.
|
|
|
|
--Mademoiselle Porporina persisterait à le défendre, j'en suis certain,
|
|
reprit Frédéric; je vois cela dans ses yeux.
|
|
|
|
--C'est que je ne puis croire à la trahison, dit-elle.
|
|
|
|
--Surtout quand le traître est un si beau garçon? Savez-vous, ma soeur,
|
|
que mademoiselle Porporina est très-liée avec le baron de Trenck?
|
|
|
|
--Grand bien lui fasse! dit Amélie froidement. Si c'est un homme déshonoré,
|
|
je lui conseille pourtant de l'oublier. Maintenant, je vous souhaite le
|
|
bonjour, Mademoiselle, car je me sens très-fatiguée. Je vous prie de
|
|
vouloir bien revenir dans quelques jours pour m'aider à lire cette
|
|
partition, elle me paraît fort belle.
|
|
|
|
--Vous avez donc repris goût à la musique? dit le roi. J'ai cru que vous
|
|
l'aviez abandonnée tout à fait.
|
|
|
|
--Je veux essayer de m'y remettre, et j'espère, mon frère, que vous
|
|
voudrez bien venir m'aider. On dit que vous avez fait de grands progrès,
|
|
et maintenant vous me donnerez des leçons.
|
|
|
|
--Nous en prendrons tous deux de la signora. Je vous l'amènerai.
|
|
|
|
--C'est cela. Vous me ferez grand plaisir.»
|
|
|
|
Madame de Kleist reconduisit la Porporina jusqu'à l'antichambre, et
|
|
celle-ci se trouva bientôt seule dans de longs corridors, ne sachant trop
|
|
par où se diriger pour sortir du palais, et ne se rappelant guère par où
|
|
elle avait passé pour venir jusque-là.
|
|
|
|
La maison du roi étant montée avec la plus stricte économie, pour ne pas
|
|
dire plus, on rencontrait peu de laquais dans l'intérieur du château. La
|
|
Porporina n'en trouva pas un seul de qui elle put se renseigner, et se mit
|
|
à errer à l'aventure dans ce triste et vaste manoir.
|
|
|
|
Préoccupée de ce qui venait de se passer, brisée de fatigue, à jeun depuis
|
|
la veille, la Porporina se sentait la tête très-affaiblie; et, comme il
|
|
arrive quelquefois en pareil cas, une excitation maladive soutenait encore
|
|
sa force physique. Elle marchait au hasard, plus vite qu'elle n'eût fait
|
|
en état de santé; et poursuivie par une idée toute personnelle, qui depuis
|
|
la veille la tourmentait étrangement, elle oublia complètement en quel
|
|
lieu elle se trouvait, s'égara, traversa des galeries, des cours, revint
|
|
sur ses pas, descendit et remonta des escaliers, rencontra diverses
|
|
personnes, ne songea plus à leur demander son chemin, et se trouva enfin,
|
|
comme au sortir d'un rêve, à l'entrée d'une vaste salle remplie d'objets
|
|
bizarres et confus, au seuil de laquelle un personnage grave et poli la
|
|
salua avec beaucoup de courtoisie, et l'invita à entrer.
|
|
|
|
La Porporina reconnut le très-docte académicien Stoss, conservateur du
|
|
cabinet de curiosités et de la bibliothèque du château. Il était venu
|
|
plusieurs fois chez elle pour lui faire essayer de précieux manuscrits de
|
|
musique protestante, des premiers temps de la réformation, trésors
|
|
calligraphiques dont il avait enrichi la collection royale. En apprenant
|
|
qu'elle cherchait une issue pour sortir du palais, il s'offrit aussitôt à
|
|
la reconduire chez elle; mais il la pria si instamment de jeter un coup
|
|
d'oeil sur le précieux cabinet confié à ses soins, et dont il était fier à
|
|
juste titre, qu'elle ne put refuser d'en faire le tour, appuyée sur son
|
|
bras. Facile à distraire comme toutes les organisations d'artiste, elle y
|
|
prit bientôt plus d'intérêt qu'elle ne s'était crue disposée à le faire,
|
|
et son attention fut absorbée entièrement par un objet que lui fit
|
|
particulièrement remarquer le très-digne professeur.
|
|
|
|
«Ce tambour, qui n'a rien de particulier au premier coup d'oeil, lui
|
|
dit-il, et que je soupçonne même d'être un monument apocryphe, jouit
|
|
pourtant d'une grande célébrité. Ce qu'il y a de certain, c'est que la
|
|
partie résonnante de cet instrument guerrier est une peau humaine, ainsi
|
|
que vous pouvez l'observer vous-même par l'indice du renflement des
|
|
pectoraux. Ce trophée, enlevé à Prague par Sa Majesté dans la glorieuse
|
|
guerre qu'elle vient de terminer, est, dit-on, la peau de _Jean Ziska du
|
|
Calice_, le célèbre chef de la grande insurrection des Hussites au
|
|
quinzième siècle. On prétend qu'il avait légué cette dépouille sacrée à
|
|
ses compagnons d'armes, leur promettant que _là où elle serait, là serait
|
|
aussi la victoire_. Les Bohémiens prétendent que le son de ce redoutable
|
|
tambour mettait en fuite leurs ennemis, qu'il évoquait les ombres de leurs
|
|
chefs morts en combattant pour la sainte cause, et mille autres
|
|
merveilles... Mais outre que, dans le brillant siècle de _raison_ où nous
|
|
avons le bonheur de vivre, de semblables superstitions ne méritent que le
|
|
mépris, M. Lenfant, prédicateur de Sa Majesté la reine mère, et auteur
|
|
d'une recommandable histoire des Hussites, affirme que Jean Ziska été
|
|
enterré avec sa peau, et que par conséquent... Il me semble, Mademoiselle,
|
|
que vous pâlissez... Seriez-vous souffrante, ou la vue de cet objet
|
|
bizarre vous causerait-elle du dégoût? Ce Ziska était un grand scélérat et
|
|
un rebelle bien féroce...
|
|
|
|
--C'est possible, Monsieur, répondit la Porporina; mais j'ai habité la
|
|
Bohème, et j'y ai entendu dire que c'était un bien grand homme; son
|
|
souvenir y est encore aussi vivant que celui de Louis XIV peut l'être en
|
|
France, et on l'y considère comme le sauveur de sa patrie.
|
|
|
|
--Hélas! c'est une patrie bien mal sauvée, répondit en souriant M. Stoss,
|
|
et j'aurais beau faire résonner la poitrine sonore de son libérateur, je
|
|
ne ferais pas même apparaître son ombre honteusement captive dans le
|
|
palais du vainqueur de ses descendants.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, d'un ton pédant, le recommandable M. Stoss promena ses
|
|
doigts sur le tambour, qui rendit un son mat et sinistre, comme celui que
|
|
produisent ces instruments voilés de deuil, lorsqu'on les bat sourdement
|
|
dans les marches funèbres. Mais le savant conservateur fut brusquement
|
|
interrompu dans ce divertissement profane, par un cri perçant de la
|
|
Porporina, qui se jeta dans ses bras, et se cacha le visage sur son
|
|
épaule, comme un enfant épouvanté de quelque objet bizarre ou terrible.
|
|
|
|
Le grave M. Stoss regarda autour de lui pour chercher la cause de cette
|
|
épouvante soudaine, et vit, arrêtée au seuil de la salle, une personne
|
|
dont l'aspect ne lui causa qu'un sentiment de dédain. Il allait faire
|
|
signe à cette personne de s'éloigner, mais elle avait passé outre, avant
|
|
que la Porporina, cramponnée à lui, lui eût laissé la liberté de ses
|
|
mouvements.
|
|
|
|
«En vérité, Mademoiselle, lui dit-il en la conduisant à une chaise où elle
|
|
se laissa tomber anéantie et tremblante, je ne comprends pas ce qui vous
|
|
arrive. Je n'ai rien vu qui put motiver l'émotion que vous ressentez.
|
|
|
|
--Vous n'avez rien vu, vous n'avez vu personne? lui dit la Porporina d'une
|
|
voix éteinte et d'un air égaré. Là, sur cette porte... vous n'avez pas vu
|
|
un homme arrêté, qui me regardait avec des yeux effrayants?
|
|
|
|
--J'ai vu parfaitement un homme qui erre souvent dans le château et qui
|
|
voudrait peut-être se donner des airs effrayants comme vous dites fort
|
|
bien; mais je vous confesse qu'il m'intimide peu, et que je ne suis pas de
|
|
ses dupes.
|
|
|
|
--Vous l'avez vu? ah! Monsieur, il était donc là, en effet? Je ne l'ai pas
|
|
rêvé? Mon Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie?
|
|
|
|
--Cela signifie qu'en vertu de la protection spéciale d'une aimable et
|
|
auguste princesse qui s'amuse, je crois, de ses folies plus qu'elle n'y
|
|
ajoute foi, il est entré dans le château et se rend aux appartements de
|
|
Son Altesse Royale.
|
|
|
|
--Mais qui est-il? comment le nommez-vous?
|
|
|
|
--Vous l'ignorez! d'où vient donc que vous avez peur?
|
|
|
|
--Au nom du ciel, Monsieur, dites-moi quel est cet homme?
|
|
|
|
--Eh mais, c'est Trismégiste, le sorcier de la princesse Amélie! un de ces
|
|
charlatans qui font le métier de prédire l'avenir et de révéler les
|
|
trésors cachés, de faire de l'or, et mille autres talents de société qui
|
|
ont été fort de mode ici avant le glorieux règne de Frédéric le Grand.
|
|
Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire, signora, que l'abbesse de
|
|
Quedlimburg conserve le goût...
|
|
|
|
--Oui, oui, Monsieur, je sais qu'elle étudie la cabale, par curiosité sans
|
|
doute...
|
|
|
|
--Oh! certainement. Comment supposer qu'une princesse si éclairée, si
|
|
instruite, s'occupe sérieusement de pareilles extravagances?
|
|
|
|
--Enfin, Monsieur, vous connaissez cet homme!
|
|
|
|
--Oh! depuis longtemps; il y a bien quatre ans qu'on le voit paraître ici
|
|
au moins une fois tous les six ou huit mois. Comme il est fort paisible et
|
|
ne se mêle point d'intrigues, Sa Majesté, qui ne veut priver sa soeur
|
|
chérie d'aucun divertissement innocent, tolère sa présence dans la ville
|
|
et même son entrée libre dans le palais. Il n'en abuse pas, et n'exerce sa
|
|
prétendue science dans ce pays-ci qu'auprès de Son Altesse. M. de Golowkin
|
|
le protège et répond de lui. Voilà tout ce que je puis vous en dire; mais
|
|
en quoi cela peut-il vous intéresser si vivement, Mademoiselle?
|
|
|
|
--Cela ne m'intéresse nullement, Monsieur, je vous assure; et pour que
|
|
vous ne me croyiez pas folle, je dois vous dire que cet homme m'a semblé
|
|
avoir, c'est sans doute une illusion, une ressemblance frappante avec une
|
|
personne qui m'a été chère, et qui me l'est encore; car la mort ne brise
|
|
pas les liens de l'affection, n'est-il pas vrai, Monsieur?
|
|
|
|
--C'est un noble sentiment que vous exprimez là, Mademoiselle, et bien
|
|
digne d'une personne de votre mérite. Mais vous avez été très-émue, et je
|
|
vois que vous pouvez à peine vous soutenir. Permettez-moi de vous
|
|
reconduire.»
|
|
|
|
En arrivant chez elle, la Porporina se mit au lit, et y resta plusieurs
|
|
jours, tourmentée par la fièvre et par une agitation nerveuse
|
|
extraordinaire. Au bout de ce temps, elle reçut un billet de madame de
|
|
Kleist qui l'engageait à venir faire de la musique chez elle, à huit
|
|
heures du soir. Cette musique n'était qu'un prétexte pour la conduire
|
|
furtivement au palais. Elles pénétrèrent, par des passages dérobés, chez
|
|
la princesse, qu'elles trouvèrent dans une charmante parure, quoique son
|
|
appartement fût à peine éclairé, et toutes les personnes attachées à son
|
|
service congédiées pour ce soir-là, sous prétexte d'indisposition. Elle
|
|
reçut la cantatrice avec mille caresses; et, passant familièrement son
|
|
bras sous le sien, elle la conduisit à une jolie petite pièce en rotonde,
|
|
éclairée de cinquante bougies, et dans laquelle était servi un souper
|
|
friand avec un luxe de bon goût. Le _rococo_ français n'avait pas encore
|
|
fait irruption à la cour de Prusse. On affichait d'ailleurs, à cette
|
|
époque, un souverain mépris pour la cour de France, et on s'en tenait à
|
|
imiter les traditions du siècle de Louis XIV, pour lequel Frédéric,
|
|
secrètement préoccupé de singer le grand roi, professait une admiration
|
|
sans bornes. Cependant, la princesse Amélie était parée dans le dernier
|
|
goût, et, pour être plus chastement ornée que madame de Pompadour n'avait
|
|
coutume de l'être, elle n'en était pas moins brillante. Madame de Kleist
|
|
avait revêtu aussi les plus aimables atours; et pourtant il n'y avait que
|
|
trois couverts, et pas un seul domestique.
|
|
|
|
«Vous êtes ébahie de notre petite fête, dit la princesse en riant. Eh bien,
|
|
vous le serez davantage quand vous saurez que nous allons souper toutes
|
|
les trois, en nous servant nous-mêmes; comme déjà nous avons tout préparé
|
|
nous-mêmes, madame de Kleist et moi. C'est nous deux qui avons mis le
|
|
couvert et allumé les bougies, et jamais je ne me suis tant amusée. Je me
|
|
suis coiffée et habillée toute seule pour la première fois de ma vie, et
|
|
je n'ai jamais été mieux arrangée, du moins à ce qu'il me semble. Enfin,
|
|
nous allons nous divertir _incognito!_ Le roi couche à Potsdam, la reine
|
|
est à Charlottenburg, mes soeurs sont chez la reine mère, à Montbijou;
|
|
mes frères, je ne sais où; nous sommes seules dans le château. Je suis
|
|
censée malade, et je profite de cette nuit de liberté pour me sentir vivre
|
|
un peu, et pour fêter avec vous deux (les seules personnes au monde
|
|
auxquelles je puisse me fier) l'évasion de mon cher Trenck. Aussi nous
|
|
allons boire du champagne à sa santé, et si l'une de nous se grise, les
|
|
autres lui garderont le secret. Ah! les beaux soupers philosophiques de
|
|
Frédéric vont être effacés par la splendeur et la gaieté de celui-ci!»
|
|
|
|
On se mit à table, et la princesse se montra sous un jour tout nouveau à
|
|
la Porporina. Elle était bonne, sympathique, naturelle, enjouée, belle
|
|
comme un ange, adorable en un mot ce jour-là, comme elle l'avait été aux
|
|
plus beaux jours de sa première jeunesse. Elle semblait nager dans le
|
|
bonheur, et c'était un bonheur pur, généreux, désintéressé. Son amant
|
|
fuyait loin d'elle, elle ignorait si elle le reverrait jamais; mais il
|
|
était libre, il avait cessé de souffrir, et cette amante radieuse
|
|
bénissait la destinée.
|
|
|
|
«Ah! que je me sens bien entre vous deux! disait-elle à ses confidentes
|
|
qui formaient avec elle le plus beau trio qu'une coquetterie raffinée ait
|
|
jamais dérobé aux regards des hommes: je me sens libre comme Trenck l'est
|
|
à cette heure; je me sens bonne comme il l'a toujours été, lui, et comme
|
|
je croyais ne plus l'être! Il me semblait que la forteresse de Glatz
|
|
pesait à toute heure sur mon âme: la nuit elle était sur ma poitrine comme
|
|
un cauchemar. J'avais froid dans mon lit d'édredon, en songeant que celui
|
|
que j'aime grelottait sur les dalles humides d'un sombre caveau. Je ne
|
|
vivais plus, et ne pouvais plus jouir de rien. Ah! chère Porporina,
|
|
imaginez-vous l'horreur qu'on éprouve à se dire: Il souffre tout cela pour
|
|
moi! c'est mon fatal amour qui le précipite tout vivant dans un tombeau?»
|
|
|
|
Cette pensée changeait tous les aliments en fiel comme le souffle des
|
|
harpies.
|
|
|
|
«Verse-moi du vin de champagne, Porporina: je ne l'ai jamais aimé, il y a
|
|
deux ans que je ne bois que de l'eau. Eh bien, il me semble que je bois de
|
|
l'ambroisie. La clarté des bougies est riante, ces fleurs sentent bon, ces
|
|
friandises sont recherchées, et surtout vous êtes belles comme deux anges,
|
|
de Kleist et toi. Oh! oui, je vois, j'entends, je respire; je suis devenue
|
|
vivante, de statue, de cadavre que j'étais. Tenez, portez avec moi la
|
|
santé de Trenck d'abord, et puis celle de l'ami qui s'est enfui avec lui;
|
|
ensuite, nous porterons celle des braves gardiens qui l'ont laissé fuir,
|
|
et puis enfin celle de mon frère Frédéric, qui n'a pas pu l'en empêcher.
|
|
Non, aucune pensée amère ne troublera ce jour de fête. Je n'ai plus
|
|
d'amertume contre personne; il me semble que j'aime le roi. Tiens! à la
|
|
santé du roi, Porporina; vive le roi!»
|
|
|
|
Ce qui ajoutait au bien-être que la joie de cette pauvre princesse
|
|
communiquait à ses deux belles convives, c'était la bonhomie de ses
|
|
manières et l'égalité parfaite qu'elle faisait régner entre elles trois.
|
|
Elle se levait, changeait les assiettes quand son tour venait, découpait
|
|
elle-même, et servait ses compagnes avec un plaisir enfantin et
|
|
attendrissant.
|
|
|
|
«Ah! si je n'étais pas née pour la vie d'égalité, du moins l'amour me l'a
|
|
fait comprendre, disait-elle, et le malheur de ma condition m'a révélé
|
|
l'imbécillité de ces préjugés du rang et de la naissance. Mes soeurs ne
|
|
sont pas comme moi. Ma soeur d'Anspach porterait sa tête sur l'échafaud
|
|
plutôt que de faire la première révérence à une Altesse non régnante. Ma
|
|
soeur de Bareith, qui fait la philosophe et l'esprit fort avec M. Voltaire,
|
|
arracherait les yeux à une duchesse qui se permettrait d'avoir un pouce
|
|
d'étoffe de plus qu'elle à la queue de sa robe. C'est qu'elles n'ont
|
|
jamais aimé, voyez-vous! Elles passeront leur vie dans cette machine
|
|
pneumatique qu'elles appellent la dignité de leur rang. Elles mourront
|
|
embaumées dans leur majesté comme des momies; elles n'auront pas connu mes
|
|
amères douleurs, mais aussi elles n'auront pas eu, dans toute leur vie
|
|
d'étiquette et de gala, un quart d'heure de laisser-aller, de plaisir et
|
|
de confiance comme celui que je savoure dans ce moment! Mes chères petites,
|
|
il faut que vous rendiez la fête complète, il faut que vous me tutoyiez
|
|
ce soir. Je veux être Amélie pour vous; plus d'Altesse; Amélie tout court.
|
|
Ah! tu fais mine de refuser, toi, de Kleist? La cour t'a gâtée, mon enfant;
|
|
malgré toi tu en as respiré l'air malsain: mais toi, chère Porporina, qui,
|
|
bien que comédienne, sembles un enfant de la nature, tu céderas à mon
|
|
innocent désir.
|
|
|
|
--Oui, ma chère Amélie, je le ferai de tout mon coeur pour t'obliger,
|
|
répondit la Porporina en riant.»
|
|
|
|
--Ah! ciel! s'écria la princesse, si tu savais quel effet cela me fait
|
|
d'être tutoyée, et de m'entendre appeler _Amélie!_ Amélie! oh! comme il
|
|
disait bien mon nom, _lui!_ Il me semblait que c'était le plus beau nom de
|
|
la terre, le plus doux qu'une femme ait jamais porté, quand il le
|
|
prononçait.
|
|
|
|
Peu à peu la princesse poussa le ravissement de l'âme jusqu'à s'oublier
|
|
elle-même pour ne plus s'occuper que de ses amies; et dans cet essai
|
|
d'égalité, elle se sentit devenir si grande, si heureuse et si bonne,
|
|
qu'elle dépouilla instinctivement l'âpre personnalité développée en elle
|
|
par la passion et la souffrance. Elle cessa de parler d'elle exclusivement,
|
|
elle ne songea plus à se faire un petit mérite d'être si aimable et si
|
|
simple; elle interrogea madame de Kleist sur sa famille, sa position et
|
|
ses sentiments, ce qu'elle n'avait pas fait depuis qu'elle était absorbée
|
|
par ses propres chagrins. Elle voulut aussi connaître la vie d'artiste,
|
|
les émotions du théâtre, les idées et les affections de la Porporina. Elle
|
|
inspirait la confiance en même temps qu'elle la ressentait, et elle goûta
|
|
un plaisir infini à lire dans l'âme d'autrui, et à voir enfin, dans ces
|
|
êtres différents d'elle jusque là, des êtres semblables dans leur essence,
|
|
aussi méritants devant Dieu, aussi bien doués de la nature, aussi
|
|
importants sur la terre qu'elle s'était longtemps persuadé devoir l'être
|
|
de préférence aux autres.
|
|
|
|
Ce fut la Porporina surtout dont les réponses ingénues et l'expansion
|
|
sympathique la frappèrent d'un respect mêlé de douce surprise.
|
|
|
|
«Tu me parais un ange, lui dit-elle. Toi, une fille de théâtre! Tu parles
|
|
et tu penses plus noblement qu'aucune tête couronnée que je connaisse.
|
|
Tiens, je me prends pour toi d'une estime qui va jusqu'à l'engouement. Il
|
|
faut que tu m'accordes la tienne tout entière, belle Porporina. Il faut
|
|
que tu m'ouvres ton coeur, et que tu me racontes ta vie, ta naissance, ton
|
|
éducation, tes amours, tes malheurs, tes fautes même, si tu en as commis.
|
|
Ce ne peuvent être que de nobles fautes, comme celle que je porte, non sur
|
|
la conscience, comme on dit, mais dans le sanctuaire de mon coeur. Il est
|
|
onze heures, nous avons toute la nuit devant nous; notre petite _orgie_
|
|
tire à sa fin, car nous ne faisons plus que bavarder, et je vois que la
|
|
seconde bouteille de Champagne aura tort. Veux-tu me raconter ton histoire,
|
|
telle que je te la demande? Il me semble que la connaissance de ton coeur,
|
|
et le tableau d'une vie où tout me sera nouveau et inconnu va m'instruire
|
|
des véritables devoirs de ce monde, plus que toutes mes réflexions ne
|
|
l'ont jamais pu faire. Je me sens capable de t'écouter et de te suivre
|
|
comme je n'ai jamais pu écouter rien de ce qui était étranger à ma
|
|
passion. Veux-tu me satisfaire?
|
|
|
|
--Je le ferais de grand coeur, Madame... répondit la Porporina.
|
|
|
|
--Quelle dame? où prends-tu ici cette Madame, interrompit gaiement la
|
|
princesse.
|
|
|
|
--Je dis, ma chère Amélie, reprit la Porporina, que je le ferais avec
|
|
plaisir, si, dans ma vie, il ne se trouvait un secret important, presque
|
|
formidable, auquel tout se rattache, et qu'aucun besoin d'épanchement,
|
|
aucun entraînement de coeur ne me permettent de révéler.
|
|
|
|
--Eh bien, ma chère enfant, je le sais, ton secret! et si je ne t'en ai
|
|
pas parlé dès le commencement de notre souper, c'est par un sentiment de
|
|
discrétion au-dessus duquel je sens maintenant que mon amitié pour toi
|
|
peut se placer sans scrupule.
|
|
|
|
--Vous savez mon secret! s'écria la Porporina pétrifiée de surprise. Oh!
|
|
Madame, pardonnez! cela me paraît impossible.
|
|
|
|
--_Un gage!_ Tu me traites toujours en Altesse.
|
|
|
|
--Pardonne-moi, Amélie... mais tu ne peux pas savoir mon secret, à moins
|
|
d'être réellement d'accord avec Cagliostro, comme on le prétend.
|
|
|
|
--J'ai entendu parler de ton aventure avec Cagliostro dans le temps, et je
|
|
mourais d'envie d'en connaître les détails; mais ce n'est pas la curiosité
|
|
qui me pousse ce soir, c'est l'amitié, comme je te l'ai dit sincèrement.
|
|
Ainsi, pour t'encourager, je te dirai que, depuis ce matin, je sais fort
|
|
bien que la signora Consuelo Porporina pourrait légitimement prendre, si
|
|
elle le voulait, le titre de comtesse de Rudolstadt.
|
|
|
|
--Au nom du ciel, madame... Amélie... qui a pu vous instruire...
|
|
|
|
--Ma chère Rudolstadt, tu ne sais donc pas que ma soeur, la margrave de
|
|
Bareith, est ici?
|
|
|
|
--Je le sais.
|
|
|
|
--Et avec elle son médecin Supperville?
|
|
|
|
--J'entends. M. Supperville a manqué à sa parole, à son serment. Il a
|
|
parlé!
|
|
|
|
--Rassure-toi. Il n'a parlé qu'à moi, et sous le sceau du secret. Je ne
|
|
vois pas d'ailleurs, pourquoi tu crains tant de voir ébruiter une affaire
|
|
qui est si honorable pour ton caractère et qui ne peut plus nuire à
|
|
personne. La famille de Rudolstadt est éteinte, à l'exception d'une
|
|
vieille chanoinesse qui ne peut tarder à rejoindre ses frères dans le
|
|
tombeau. Nous avons, il est vrai, en Saxe, des princes de Rudolstadt qui
|
|
se trouvent tes proches parents, tes cousins issus de germain, et qui sont
|
|
fort vains de leur nom; mais si mon frère veut te soutenir, tu porteras ce
|
|
nom sans qu'ils osent réclamer... à moins que tu ne persistes à préférer
|
|
ton nom de Porporina, qui est tout aussi glorieux et beaucoup plus doux à
|
|
l'oreille.
|
|
|
|
--Telle est mon intention, en effet, répondit la cantatrice, quelque chose
|
|
qui arrive; mais je voudrais bien savoir à quel propos M. Supperville vous
|
|
a raconté tout cela... Quand je le saurai, et que ma conscience sera
|
|
dégagée de son serment, je vous promets... de te raconter les détails de
|
|
ce triste et étrange mariage.
|
|
|
|
--Voici le fait, dit la princesse. Une de mes femmes étant malade, j'ai
|
|
fait prier Supperville, qui se trouvait, m'a-t-on dit, dans le château
|
|
auprès de ma soeur, de passer chez moi pour la voir. Supperville est un
|
|
homme d'esprit que j'ai connu lorsqu'il résidait ici, et qui n'a jamais
|
|
aimé mon frère. Cela m'a mise à l'aise pour causer avec lui. Le hasard a
|
|
amené la conversation sur la musique, sur l'opéra, et sur toi par
|
|
conséquent; je lui ai parlé de toi avec tant d'éloges, que, soit pour me
|
|
faire plaisir, soit par conviction, il a renchéri sur moi, et t'a portée
|
|
aux nues. Je prenais goût à l'entendre, et je remarquais une certaine
|
|
affectation qu'il mettait à me faire pressentir en toi une existence
|
|
romanesque digne d'intérêt, et une grandeur d'âme supérieure à toutes mes
|
|
bonnes présomptions. Je l'ai pressé beaucoup, je te le confesse, et il
|
|
s'est laissé prier beaucoup aussi, je dois le dire pour le justifier.
|
|
Enfin, après m'avoir demandé ma parole de ne pas le trahir, il m'a raconté
|
|
ton mariage au lit de mort du comte de Rudolstadt, et la renonciation
|
|
généreuse que tu avais faite de tous tes droits et avantages. Tu vois, mon
|
|
enfant, que tu peux, sans scrupule, me dire le reste, si rien ne t'engage
|
|
à me le cacher.
|
|
|
|
--Cela étant, dit la Porporina après un moment de silence et d'émotion,
|
|
quoique ce récit doive réveiller en moi des souvenirs bien pénibles,
|
|
surtout depuis mon séjour à Berlin, je répondrai par ma confiance à
|
|
l'intérêt de Votre Altesse... je veux dire de ma bonne Amélie.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
VII.
|
|
|
|
|
|
«Je suis née dans je ne sais quel coin de l'Espagne, je ne sais pas
|
|
précisément en quelle année; mais je dois avoir vingt-trois ou
|
|
vingt-quatre ans. J'ignore le nom de mon père; et quant à celui de ma mère,
|
|
je crois bien qu'elle était, à l'égard de ses parents, dans la même
|
|
incertitude que moi. On l'appelait à Venise, la _Zingara_, et moi la
|
|
_Zingarella_. Ma mère m'avait donné pour patronne Maria del Consuelo,
|
|
comme qui dirait, en français, Notre-Dame de Consolation. Mes premières
|
|
années furent errantes et misérables. Nous courions le monde à pied, ma
|
|
mère et moi, vivant de nos chansons. J'ai un vague-souvenir que, dans la
|
|
forêt de Bohême, nous reçûmes l'hospitalité dans un château, où un bel
|
|
adolescent, fils du seigneur, et nommé Albert, me combla de soins et
|
|
d'amitiés, et donna une guitare à ma mère. Ce château, c'était le château
|
|
des géants, dont je devais refuser un jour, d'être la châtelaine: ce jeune
|
|
seigneur, c'était le comte Albert de Rudolstadt, dont je devais devenir
|
|
l'épouse.
|
|
|
|
«A dix ans, je commençais à chanter dans les rues. Un jour que je disais
|
|
ma petite chanson sur la place Saint-Marc, à Venise, devant un café,
|
|
maître Porpora, qui se trouvait là, frappé de la justesse de ma voix et de
|
|
la méthode naturelle que ma mère m'avait transmise, m'appela, me
|
|
questionna, me suivit jusqu'à mon galetas, donna quelques secours à ma
|
|
mère, et lui promit de me faire entrer à la _scuola dei mendicanti_, une
|
|
de ces écoles gratuites de musique qui abondent en Italie, et d'où sortent
|
|
tous les artistes éminents de l'un et l'autre sexe; car ce sont les
|
|
meilleurs maîtres qui en ont la direction. J'y fis de rapides progrès; et
|
|
maître Porpora prit pour moi une amitié qui m'exposa bientôt à la jalousie
|
|
et aux mauvais tours de mes camarades. Leurs dépits injustes et le mépris
|
|
qu'elles affichaient pour mes haillons me donnèrent de bonne heure
|
|
l'habitude de la patience, de la réserve et de la résignation.
|
|
|
|
«Je ne me souviens pas du premier jour où je le vis; mais il est certain
|
|
qu'à l'âge de sept ou huit ans, j'aimais déjà un jeune homme ou plutôt un
|
|
enfant, orphelin, abandonné, étudiant comme moi la musique par protection
|
|
et par charité, vivant, comme moi, sur le pavé. Notre amitié, ou notre
|
|
amour, car c'était la même chose, était un sentiment chaste et délicieux.
|
|
Nous passions ensemble, dans un vagabondage innocent, les heures qui
|
|
n'étaient pas consacrées à l'étude. Ma mère, après l'avoir inutilement
|
|
combattue, sanctionna notre inclination par la promesse qu'elle nous fit
|
|
contracter, à son lit de mort, de nous marier ensemble, aussitôt que notre
|
|
travail nous aurait mis à même d'élever une famille.
|
|
|
|
«A l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, j'étais assez avancée dans le chant.
|
|
Le comte Zustiniani, noble vénitien, propriétaire du théâtre San Samuel,
|
|
m'entendit chanter à l'église, et m'engagea comme première cantatrice,
|
|
pour remplacer la Corilla, belle et robuste virtuose, dont il avait été
|
|
l'amant, et qui lui était infidèle. Ce Zustiniani était précisément le
|
|
protecteur de mon fiancé Anzoleto. Anzoleto fut engagé avec moi pour
|
|
chanter les premiers rôles d'homme. Nos débuts s'annoncèrent sous les plus
|
|
brillants auspices. Il avait une voix magnifique, une facilité naturelle
|
|
extraordinaire, un extérieur séduisant: toutes les belles dames le
|
|
protégeaient. Mais il était paresseux; il n'avait pas eu un professeur
|
|
aussi habile et aussi zélé que le mien. Son succès fut moins brillant. Il
|
|
en eut du chagrin d'abord, et puis du dépit, enfin de la jalousie; et je
|
|
perdis ainsi son amour.
|
|
|
|
--Est-il possible? dit la princesse Amélie, pour une semblable cause?
|
|
Il était donc bien vil?
|
|
|
|
--Hélas! non, madame; mais il était vain et artiste. Il se fit protéger
|
|
par la Corilla, la cantatrice disgraciée et furieuse, qui m'enleva son
|
|
coeur, et l'amena rapidement à offenser et à déchirer le mien. Un soir,
|
|
maître Porpora, qui avait toujours combattu nos sentiments, parce qu'il
|
|
prétend qu'une femme, pour être grande artiste, doit rester étrangère à
|
|
toute passion et à tout engagement de coeur, me fit découvrir la trahison
|
|
d'Anzoleto. Le lendemain soir, le comte Zustiniani me fit une déclaration
|
|
d'amour, à laquelle j'étais loin de m'attendre, et qui m'offensa
|
|
profondément. Anzoleto feignit d'être jaloux, de me croire corrompue... Il
|
|
voulait briser avec moi. Je m'enfuis de mon logement, dans la nuit;
|
|
j'allai trouver mon maître, qui est un homme de prompte inspiration, et
|
|
qui m'avait habituée à être prompte dans l'exécution. Il me donna des
|
|
lettres, une petite somme, un itinéraire de voyage; il me mit dans une
|
|
gondole, m'accompagna jusqu'à la terre ferme, et je partis seule, au point
|
|
du jour, pour la Bohême.
|
|
|
|
--Pour la Bohême? dit madame de Kleist, à qui le courage et la vertu de la
|
|
Porporina faisaient ouvrir de grands yeux.
|
|
|
|
--Oui, Madame, reprit la jeune fille. Dans notre langage d'artistes
|
|
aventuriers, nous disons souvent _courir la Bohême_ pour signifier qu'on
|
|
s'embarque dans les hasards d'une vie pauvre, laborieuse et souvent
|
|
coupable, dans la vie des Zingari, qu'on appelle aussi Bohémiens, en
|
|
français. Quant à moi, je partais, non pour cette Bohême symbolique à
|
|
laquelle mon sort semblait me destiner comme tant d'autres, mais pour le
|
|
malheureux et chevaleresque pays des Tchèques, pour la patrie de Huss et
|
|
de Ziska, pour le Boehmer-Wald, enfin pour le château des Géants, où je
|
|
fus généreusement accueillie par la famille des Rudolstadt.
|
|
|
|
--Et pourquoi allais-tu dans cette famille? demanda la princesse, qui
|
|
écoutait avec beaucoup d'attention: se souvenait-on de t'y avoir vue
|
|
enfant?
|
|
|
|
--Nullement. Je ne m'en souvenais pas moi-même, et ce n'est que longtemps
|
|
après, et par hasard, que le comte Albert retrouva et m'aida à retrouver
|
|
le souvenir de cette petite aventure; mais mon maître le Porpora avait été
|
|
fort lié en Allemagne avec le respectable Christian de Rudolstadt, chef de
|
|
la famille. La jeune baronne Amélie, nièce de ce dernier, demandait une
|
|
gouvernante, c'est-à-dire une demoiselle de compagnie qui fit semblant de
|
|
lui enseigner la musique, et qui la désennuyât de la vie austère et triste
|
|
qu'on menait à Riesenburg[4]. Ses nobles et bons parents m'accueillirent
|
|
comme une amie, presque comme une parente. Je n'enseignai rien, malgré mon
|
|
bon vouloir, à ma jolie et capricieuse élève, et...
|
|
|
|
[Note 4: Château des Géants, en allemand]
|
|
|
|
--Et le comte Albert devint amoureux de toi, comme cela devait arriver?
|
|
|
|
--Hélas! Madame, je ne saurais parler légèrement d'une chose si grave et
|
|
si douloureuse. Le comte Albert, qui passait pour fou, et qui unissait à
|
|
une âme sublime, à un génie enthousiaste, des bizarreries étranges, une
|
|
maladie de l'imagination tout à fait inexplicable...
|
|
|
|
--Supperville m'a raconté tout cela, sans y croire et sans me le faire
|
|
comprendre. On attribuait à ce jeune homme des facultés supernaturelles,
|
|
le don des prophéties, la seconde vue, le pouvoir de se rendre
|
|
invisible... Sa famille racontait là-dessus des choses inouïes... Mais
|
|
tout cela est impossible, et j'espère que tu n'y ajoutes pas foi?
|
|
|
|
--Épargnez-moi, Madame, la souffrance et l'embarras de me prononcer sur
|
|
des faits qui dépassent la portée de mon intelligence. J'ai vu des choses
|
|
inconcevables, et, en de certains moments, le comte Albert m'a semblé un
|
|
être supérieur à la nature humaine. En d'autres moments, je n'ai vu en lui
|
|
qu'un être malheureux, privé, par l'excès même de sa vertu, du flambeau de
|
|
la raison; mais en aucun temps je ne l'ai vu semblable aux vulgaires
|
|
humains. Dans le délire comme dans le calme, dans l'enthousiasme comme
|
|
dans l'abattement, il était toujours le meilleur, le plus juste, le plus
|
|
sagement éclairé ou le plus poétiquement exalté des hommes. En un mot, je
|
|
ne saurais penser à lui ni prononcer son nom sans un frémissement de
|
|
respect, sans un attendrissement profond, et sans une sorte d'épouvante;
|
|
car je suis la cause involontaire, mais non tout à fait innocente, de sa
|
|
mort.
|
|
|
|
--Voyons, chère comtesse, essuie tes beaux yeux, prends courage, et
|
|
continue. Je t'écoute sans ironie et sans légèreté profane, je te le jure.
|
|
|
|
--Il m'aima d'abord sans que je pusse m'en douter. Il ne m'adressait
|
|
jamais la parole, il ne semblait même pas me voir. Je crois qu'il
|
|
s'aperçut pour la première fois de ma présence dans le château, lorsqu'il
|
|
m'entendit chanter. Il faut vous dire qu'il était très-grand musicien, et
|
|
qu'il jouait du violon comme personne au monde ne se doute qu'on puisse en
|
|
jouer. Mais je crois bien être la seule qui l'ait jamais entendu à
|
|
Riesenburg; car sa famille n'a jamais su qu'il possédait cet incomparable
|
|
talent. Son amour naquit donc d'un élan d'enthousiasme et de sympathie
|
|
musicale. Sa cousine, la baronne Amélie, qui était fiancée avec lui depuis
|
|
deux ans, et qu'il n'aimait pas, prit du dépit contre moi, quoiqu'elle ne
|
|
l'aimât pas non plus. Elle me le témoigna avec plus de franchise que de
|
|
méchanceté; car, au milieu de ses travers, elle avait une certaine
|
|
grandeur d'âme; elle se lassa des froideurs d'Albert, de la tristesse du
|
|
château, et, un beau matin, nous quitta, enlevant, pour ainsi dire, son
|
|
père le baron Frédéric, frère du comte Christian, homme excellent et borné,
|
|
indolent d'esprit et simple de coeur, esclave de sa fille et passionné
|
|
pour la chasse.
|
|
|
|
--Tu ne me dis rien de l'_invisibilité_ du comte Albert, de ses
|
|
disparitions de quinze et vingt jours, au bout desquelles il reparaissait
|
|
tout d'un coup, croyant ou feignant de croire qu'il n'avait pas quitté la
|
|
maison, et ne pouvant ou ne voulant pas dire ce qu'il était devenu pendant
|
|
qu'on le cherchait de tous cotés.
|
|
|
|
--Puisque M. Supperville vous a raconté ce fait merveilleux en apparence,
|
|
je vais vous en donner l'explication; moi seule puis le faire, car ce
|
|
point est toujours resté un secret entre Albert et moi. Il y a près du
|
|
château des Géants une montagne appelée Schreckenstein[5], qui recèle une
|
|
grotte et plusieurs chambres mystérieuses, antique construction
|
|
souterraine qui date du temps des Hussites. Albert, tout en parcourant une
|
|
série d'opinions philosophiques très-hardies, et d'enthousiasme religieux
|
|
portés jusqu'au mysticisme, était resté hussite, ou, pour mieux dire,
|
|
taborite dans le coeur. Descendant par sa mère du roi Georges Podiebrad,
|
|
il avait conservé et développé en lui-même les sentiments d'indépendance
|
|
patriotique et d'égalité évangélique que la prédication de Jean Huss et
|
|
les victoires de Jean Ziska ont, pour ainsi dire, inoculés aux Bohémiens...
|
|
|
|
[Note 5: La _Pierre d'épouvante_.]
|
|
|
|
--Comme elle parle d'histoire et de philosophie! s'écria la princesse en
|
|
regardant madame de Kleist: qui m'eût jamais voulu dire qu'une fille de
|
|
théâtre comprendrait ces choses-là comme moi qui ai passé ma vie à les
|
|
étudier dans les livres? Quand je te le disais, de Kleist, qu'il y avait
|
|
parmi ces êtres que l'opinion des cours relègue aux derniers rangs de la
|
|
société, des intelligences égales, sinon supérieures, à celles qu'on forme
|
|
aux premiers avec tant de soin et de dépense!
|
|
|
|
--Hélas! Madame, reprit la Porporina, je suis fort ignorante, et je
|
|
n'avais jamais rien lu avant mon séjour à Riesenburg. Mais là j'ai tant
|
|
entendu parler de ces choses, et j'ai été forcée de tant réfléchir pour
|
|
comprendre ce qui se passait dans l'esprit d'Albert, que j'ai fini par
|
|
m'en faire une idée.
|
|
|
|
--Oui, mais tu es devenue mystique et un peu folle toi-même, mon enfant!
|
|
Admire les campagnes de Jean Ziska et le génie républicain de la Bohême,
|
|
j'y consens, j'ai des idées tout aussi républicaines que toi là-dessus
|
|
peut-être; car, moi aussi, l'amour m'a révélé une vérité contraire à celle
|
|
que mes pédants m'avaient enseignée sur les droits des peuples et le
|
|
mérite des individus; mais je ne partage pas ton admiration pour le
|
|
fanatisme taborite et pour leur délire d'égalité chrétienne. Ceci est
|
|
absurde, irréalisable, et entraîne à des excès féroces. Qu'on renverse les
|
|
trônes, j'y consens, et... j'y travaillerais au besoin! Qu'on fasse des
|
|
républiques à la manière de Sparte, d'Athènes, de Rome, ou de l'antique
|
|
Venise: voilà ce que je puis admettre. Mais tes sanguinaires et crasseux
|
|
Taborites ne me vont pas plus que les Vaudois de flambloyante mémoire, les
|
|
odieux Anabaptistes de Munster et les Picards de la vieille Allemagne.
|
|
|
|
--J'ai ouï dire au comte Albert que tout cela n'était pas précisément la
|
|
même chose, reprit modestement Consuelo; mais je n'oserais discuter avec
|
|
Votre Altesse sur des matières qu'elle a étudiées. Vous avez ici des
|
|
historiens et des savants qui se sont occupés de ces graves matières, et
|
|
vous pouvez juger, mieux que moi, de leur sagesse et de leur justice.
|
|
Cependant, quand même j'aurais le bonheur d'avoir toute une académie pour
|
|
m'instruire, je crois que mes sympathies ne changeraient pas. Mais je
|
|
reprends mon récit.
|
|
|
|
--Oui, je t'ai interrompue par des réflexions pédantes, et je t'en demande
|
|
pardon. Poursuis. Le comte Albert, engoué des exploits de ses pères (cela
|
|
est bien concevable et bien pardonnable), amoureux de toi, d'ailleurs, ce
|
|
qui est plus naturel et plus légitime encore, n'admettait pas que tu ne
|
|
fusses pas son égale devant Dieu et devant les hommes? Il avait bien
|
|
raison, mais ce n'était pas un motif pour déserter la maison paternelle,
|
|
et pour laisser tout son monde dans la désolation.
|
|
|
|
--C'est là que j'en voulais venir, reprit Consuelo; il allait rêver et
|
|
méditer depuis longtemps dans la grotte des Hussites au Schreckenstein, et
|
|
il s'y plaisait d'autant plus, que lui seul, et un pauvre paysan fou qui
|
|
le suivait dans ses promenades, avaient connaissance de ces demeures
|
|
souterraines. Il prit l'habitude de s'y retirer chaque fois qu'un chagrin
|
|
domestique ou une émotion violente lui faisaient perdre l'empire de sa
|
|
volonté. Il sentait venir ses accès, et, pour dérober son délire à des
|
|
parents consternés, il gagnait le Schreckenstein par un conduit souterrain
|
|
qu'il avait découvert, et dont l'entrée était une citerne située auprès de
|
|
son appartement, dans un parterre de fleurs. Une fois arrivé à sa caverne,
|
|
il oubliait les heures, les jours et les semaines. Soigné par Zdenko, ce
|
|
paysan poëte[6] et visionnaire, dont l'exaltation avait quelques rapports
|
|
avec la sienne, il ne songeait plus à revoir la lumière et à retrouver ses
|
|
parents que lorsque l'accès commençait à passer; et malheureusement ces
|
|
accès devenaient chaque fois plus intenses et plus longs à dissiper. Une
|
|
fois enfin, il resta si longtemps absent qu'on le crut mort, et que
|
|
j'entrepris de découvrir le lieu de sa retraite. J'y parvins avec beaucoup
|
|
de peine et de dangers. Je descendis dans cette citerne, qui se trouvait
|
|
dans ses jardins, et par laquelle j'avais vu, une nuit, sortir Zdenko à la
|
|
dérobée. Ne sachant pas me diriger dans ces abîmes, je faillis y perdre la
|
|
vie. Enfin je trouvai Albert; je réussis à dissiper la torpeur douloureuse
|
|
où il était plongé; je le ramenai à ses parents, et je lui fis jurer qu'il
|
|
ne retournerait jamais sans moi dans la fatale caverne. Il céda; mais il
|
|
me prédit que c'était le condamner à mort; et sa prédiction ne s'est que
|
|
trop réalisée!
|
|
|
|
[Note 6: l'orthographe originale de George Sand est conservée tout au long
|
|
du présent document]
|
|
|
|
--Comment cela? C'était le rendre à la vie, au contraire.
|
|
|
|
--Non, Madame, à moins que je ne parvinsse à l'aimer, et à n'être jamais
|
|
pour lui une cause de douleur.
|
|
|
|
--Quoi! tu ne l'aimais pas? tu descendais dans un puits, tu risquais ta
|
|
vie dans ce voyage souterrain...
|
|
|
|
--Où Zdenko l'insensé, ne comprenant pas mon dessein, et jaloux, comme un
|
|
chien fidèle et stupide, de la sécurité de son maître, faillit
|
|
m'assassiner. Un torrent faillit m'engloutir. Albert, ne me reconnaissant
|
|
pas d'abord, faillit me faire partager sa folie, car la frayeur et
|
|
l'émotion rendent les hallucinations contagieuses... Enfin, il fut repris
|
|
d'un accès de délire en me ramenant dans le souterrain, et manqua m'y
|
|
abandonner en me fermant l'issue... Et je m'exposai à tout cela sans aimer
|
|
Albert.
|
|
|
|
--Alors tu avais fait un voeu à Maria del Consuelo, pour opérer sa
|
|
délivrance?
|
|
|
|
--Quelque chose comme cela, en effet, répondit la Porporina avec un triste
|
|
sourire; un mouvement de tendre pitié pour sa famille, de sympathie
|
|
profonde pour lui, peut-être un attrait romanesque, de l'amitié sincère à
|
|
coup sûr, mais pas l'apparence d'amour, du moins rien de semblable à cet
|
|
amour aveugle, enivrant et suave que j'avais éprouvé pour l'ingrat
|
|
Anzoleto, et dans lequel je crois bien que mon coeur s'était usé
|
|
prématurément!... Que vous dirai-je, Madame? à la suite de cette terrible
|
|
expédition, j'eus un transport au cerveau, et je fus à deux doigts de la
|
|
mort. Albert, qui est aussi grand médecin que grand musicien, me sauva. Ma
|
|
lente convalescence, et ses soins assidus nous mirent sur un pied
|
|
d'intimité fraternelle. Sa raison revint entièrement. Son père me bénit et
|
|
me traita comme une fille chérie. Une vieille tante bossue, la chanoinesse
|
|
Wenceslawa, ange de tendresse et patricienne remplie de préjugés, se fût
|
|
résignée elle-même à m'accepter, Albert implorait mon amour. Le comte
|
|
Christian en vint jusqu'à se faire l'avocat de son fils. J'étais émue,
|
|
j'étais effrayée; j'aimais Albert comme on aime la vertu, la vérité, le
|
|
beau idéal; mais j'avais encore peur de lui; je répugnais à devenir
|
|
comtesse, à faire un mariage qui soulèverait contre lui et contre sa
|
|
famille la noblesse du pays, et qui me ferait accuser de vues sordides et
|
|
de basses intrigues. Et puis, faut-il l'avouer? c'est là mon seul crime
|
|
peut-être!... je regrettais ma profession, ma liberté, mon vieux maître,
|
|
ma vie d'artiste, et cette arène émouvante du théâtre, où j'avais paru un
|
|
instant pour briller et disparaître comme un météore; ces planches
|
|
brûlantes où mon amour s'était brisé, mon malheur consommé, que je croyais
|
|
pouvoir maudire et mépriser toujours, et où cependant je rêvais toutes les
|
|
nuits que j'étais applaudie ou sifflée... Cela doit vous sembler étrange
|
|
et misérable; mais quand on a été élevée pour le théâtre, quand on a
|
|
travaillé toute sa vie pour livrer ces combats et remporter ces victoires,
|
|
quand on y a gagné les premières batailles, l'idée de n'y jamais retourner
|
|
est aussi effrayante que vous le serait, Madame et chère Amélie, celle de
|
|
n'être plus princesse que sur des tréteaux, comme je le suis maintenant
|
|
deux fois par semaine...
|
|
|
|
--Tu te trompes, tu déraisonnes, amie! Si je pouvais devenir de princesse,
|
|
artiste, j'épouserais Trenck, et je serais heureuse. Tu ne voulais pas
|
|
devenir d'artiste, princesse pour épouser Rudolstadt. Je vois bien que tu
|
|
ne l'aimais pas! mais ce n'est pas ta faute... on n'aime pas qui l'on veut!
|
|
|
|
--Madame, voilà un aphorisme dont je voudrais bien pouvoir me convaincre;
|
|
ma conscience serait en repos. Mais c'est à résoudre ce problème que j'ai
|
|
employé ma vie, et je n'en suis pas encore venue à bout.
|
|
|
|
--Voyons, dit la princesse; ceci est un fait grave, et, comme abbesse, je
|
|
dois essayer de prononcer sur les cas de conscience. Tu doutes que nous
|
|
soyons libres d'aimer ou de ne pas aimer? Tu crois donc que l'amour peut
|
|
faire son choix et consulter la raison?
|
|
|
|
--Il devrait le pouvoir. Un noble coeur devrait soumettre son inclination,
|
|
je ne dis pas à cette raison du monde qui n'est que folie et mensonge,
|
|
mais à ce discernement noble, qui n'est que le goût du beau, l'amour de la
|
|
vérité. Vous êtes la preuve de ce que j'avance, Madame, et votre exemple
|
|
me condamne. Née pour occuper un trône, vous avez immolé la fausse
|
|
grandeur à la passion vraie, à la possession d'un coeur digne du vôtre.
|
|
Moi, née pour être reine aussi (sur les planches) je n'ai pas eu le
|
|
courage et la générosité de sacrifier joyeusement le clinquant de cette
|
|
gloire menteuse à la vie calme et à l'affection sublime qui s'offrait à
|
|
moi. J'étais prête à le faire par dévouement, mais je ne le faisais pas
|
|
sans douleur et sans effroi; et Albert, qui voyait mon anxiété, ne voulait
|
|
pas accepter ma foi comme un sacrifice. Il me demandait de l'enthousiasme,
|
|
des joies partagées, un coeur libre de tout regret. Je ne devais pas le
|
|
tromper; d'ailleurs peut-on tromper sur de telles choses? Je demandai donc
|
|
du temps, et on m'en accorda. Je promis de faire mon possible pour arriver
|
|
à cet amour semblable au sien. J'étais de bonne foi; mais je sentais avec
|
|
terreur que j'eusse voulu ne pas être forcée par ma conscience à prendre
|
|
cet engagement formidable.
|
|
|
|
--Étrange fille! Tu aimais encore l'_autre_, je le parierais?
|
|
|
|
--Ô mon Dieu! je croyais bien ne plus l'aimer: mais un matin que
|
|
j'attendais Albert sur la montagne, pour me promener avec lui, j'entends
|
|
une voix dans le ravin; je reconnais un chant que j'ai étudié autrefois
|
|
avec Anzoleto, je reconnais surtout cette voix pénétrante que j'ai tant
|
|
aimée, et cet accent de Venise si doux à mon souvenir; je me penche, je
|
|
vois passer un cavalier, c'était lui, Madame, c'était Anzoleto!
|
|
|
|
--Eh! pour Dieu! qu'allait-il faire en Bohême?
|
|
|
|
--J'ai su depuis qu'il avait rompu son engagement, qu'il fuyait Venise et
|
|
le ressentiment du comte Zustiniani. Après s'être lassé bien vite de
|
|
l'amour querelleur et despotique de la Corilla, avec laquelle il était
|
|
remonté avec succès sur le théâtre de San Samuel, il avait obtenu les
|
|
faveurs d'une certaine Clorinda, seconde cantatrice, mon ancienne camarade
|
|
d'école, dont Zustiniani avait fait sa maîtresse. En homme du monde,
|
|
c'est-à-dire en libertin frivole, le comte s'était vengé en reprenant
|
|
Corilla sans congédier l'autre. Au milieu de cette double intrigue,
|
|
Anzoleto, persiflé par son rival, prit du dépit, passa à la colère, et,
|
|
par une belle nuit d'été, donna un grand coup de pied à la gondole où
|
|
Zustiniani prenait le frais avec la Corilla. Ils en furent quittes pour
|
|
chavirer et prendre un bain tiède. Les eaux de Venise ne sont pas
|
|
profondes partout. Mais Anzoleto, pensant bien que cette plaisanterie le
|
|
conduirait aux Plombs, prit la fuite, et, en se dirigeant sur Prague,
|
|
passa devant le château des Géants.
|
|
|
|
«Il passa outre, et je rejoignis Albert pour faire avec lui un pèlerinage
|
|
à la grotte du Schreckenstein qu'il désirait revoir avec moi. J'étais
|
|
sombre et bouleversée. J'eus, dans cette grotte, les émotions les plus
|
|
pénibles. Ce lieu lugubre, les ossements hussites dont Albert avait fait
|
|
un autel au bord de la source mystérieuse, le son admirable et déchirant
|
|
de son violon, je ne sais quelles terreurs, les ténèbres, les idées
|
|
superstitieuses qui lui revenaient dans ce lieu, et dont je ne me sentais
|
|
plus la force de le préserver...
|
|
|
|
--Dis tout! il se croyait Jean Ziska. Il prétendait avoir l'existence
|
|
éternelle, la mémoire des siècles passés; enfin il avait la folie du comte
|
|
de Saint-Germain?
|
|
|
|
--Eh bien, oui, Madame, puisque vous le savez, et sa conviction à cet
|
|
égard a fait sur moi une si vive impression, qu'au lieu de l'en guérir,
|
|
j'en suis venue presque à la partager.
|
|
|
|
--Serais-tu donc un esprit faible, malgré ton coeur courageux?
|
|
|
|
--Je ne puis avoir la prétention d'être un esprit fort. Où aurais-je pris
|
|
cette force? La seule éducation sérieuse que j'aie reçue, c'est Albert qui
|
|
me l'a donnée. Comment n'aurais-je pas subi son ascendant et partagé ses
|
|
illusions? il y avait tant et de si hautes vérités dans son âme, que je ne
|
|
pouvais discerner l'erreur de la certitude. Je sentis dans cette grotte
|
|
que ma raison s'égarait. Ce qui m'épouvanta le plus, c'est que je n'y
|
|
trouvai pas Zdenko comme je m'y attendais. Il y avait plusieurs mois que
|
|
Zdenko ne paraissait plus. Comme il avait persisté dans sa fureur contre
|
|
moi, Albert l'avait éloigné, chassé de sa présence, après quelque
|
|
discussion violente, sans doute, car il paraissait en avoir des remords.
|
|
Peut-être croyait-il qu'en le quittant, Zdenko s'était suicidé; du moins
|
|
il parlait de lui dans des termes énigmatiques, et avec des réticences
|
|
mystérieuses qui me faisaient frémir. Je m'imaginais (que Dieu me pardonne
|
|
cette pensée!) que, dans un accès d'égarement, Albert, ne pouvant faire
|
|
renoncer ce malheureux au projet de m'ôter la vie, la lui avait ôtée à
|
|
lui-même.
|
|
|
|
--Et pourquoi ce Zdenko te haïssait-il de la sorte?
|
|
|
|
--C'était une suite de sa démence. Il prétendait avoir rêvé que je tuais
|
|
son maître et que je dansais ensuite sur sa tombe. Ô Madame! cette
|
|
sinistre prédiction s'est accomplie. Mon amour a tué Albert, et huit jours
|
|
après je débutais ici dans un opéra bouffe des plus gais; j'y étais forcée,
|
|
il est vrai, et j'avais la mort dans l'âme; mais le sombre destin
|
|
d'Albert s'était accompli, conformément aux terribles pronostics de Zdenko.
|
|
|
|
--Ma foi, ton histoire est si diabolique, que je commence à ne plus savoir
|
|
où j'en suis, et à perdre l'esprit en l'écoutant. Mais continue. Tout cela
|
|
va s'expliquer sans doute?
|
|
|
|
--Non, Madame, ce monde fantastique qu'Albert et Zdenko portaient dans
|
|
leurs âmes mystérieuses ne m'a jamais été expliqué, et il faudra, comme
|
|
moi, vous contenter d'en comprendre les résultats.
|
|
|
|
--Allons! M. de Rudolstadt n'avait pas tué son pauvre bouffon, au moins?
|
|
|
|
--Zdenko n'était pas pour lui un bouffon, mais un compagnon de malheur, un
|
|
ami, un serviteur dévoué. Il le pleurait; mais, grâce au ciel, il n'avait
|
|
jamais eu la pensée de l'immoler à son amour pour moi. Cependant, moi,
|
|
folle et coupable, je me persuadai que ce meurtre avait été consommé. Une
|
|
tombe fraîchement remuée qui était dans la grotte, et qu'Albert m'avoua
|
|
renfermer ce qu'il avait eu de plus cher au monde avant de me connaître,
|
|
en même temps qu'il s'accusait de je ne sais quel crime, me fit venir une
|
|
sueur froide. Je me crus certaine que Zdenko était enseveli en ce lieu, et
|
|
je m'enfuis de la grotte en criant comme une folle et en pleurant comme un
|
|
enfant.
|
|
|
|
--Il y avait bien de quoi, dit madame de Kleist, et j'y serais morte de
|
|
peur. Un amant comme votre Albert ne m'eût pas convenu le moins du monde.
|
|
Le digne M. de Kleist croyait au diable, et lui faisait des sacrifices.
|
|
C'est lui qui m'a rendu poltronne comme je le suis; si je n'avais pris le
|
|
parti de divorcer, je crois qu'il m'aurait rendue folle.
|
|
|
|
--Tu en as de beaux restes, dit la princesse Amélie. Je crois que tu as
|
|
divorcé un peu trop tard. Mais n'interromps pas notre comtesse de
|
|
Rudolstadt.
|
|
|
|
--En rentrant au château avec Albert, qui me suivait sans songer à se
|
|
justifier de mes soupçons, j'y trouvai, devinez qui, Madame?
|
|
|
|
--Anzoleto!
|
|
|
|
--Il s'était présenté comme mon frère, il m'attendait. Je ne sais comment
|
|
il avait appris en continuant sa route, que je demeurais là, et que
|
|
j'allais épouser Albert; car on le disait dans le pays avant qu'il y eût
|
|
rien de conclu à cet égard. Soit dépit, soit un reste d'amour, soit amour
|
|
du mal, il était revenu sur ses pas, avec l'intention soudaine de faire
|
|
manquer ce mariage, et de m'enlever au comte. Il mit tout en oeuvre pour y
|
|
parvenir, prières, larmes, séductions, menaces. J'étais inébranlable en
|
|
apparence: mais au fond de mon lâche coeur, j'étais troublée, et je ne me
|
|
sentais plus maîtresse de moi-même. A la faveur du mensonge qui lui avait
|
|
servi à s'introduire, et que je n'osai pas démentir, quoique je n'eusse
|
|
jamais parlé à Albert de ce frère que je n'ai jamais eu, il resta toute la
|
|
journée au château. Le soir, le vieux comte nous fit chanter des airs
|
|
vénitiens. Ces chants de ma patrie adoptive réveillèrent tous les
|
|
souvenirs de mon enfance, de mon pur amour, de mes beaux rêves, de mon
|
|
bonheur passé. Je sentis que j'aimais encore... et que ce n'était pas
|
|
celui que je devais, que je voulais, que j'avais promis d'aimer. Anzoleto
|
|
me conjura tout bas de le recevoir la nuit dans ma chambre, et me menaça
|
|
d'y venir malgré moi à ses risques et périls, et aux miens surtout. Je
|
|
n'avais jamais été que sa soeur, aussi colorait-il son projet des plus
|
|
belles intentions. Il se soumettait à mon arrêt, il partait à la pointe du
|
|
jour; mais il voulait me dire adieu. Je pensai qu'il voulait faire du
|
|
bruit dans le château, un esclandre; qu'il y aurait quelque scène terrible
|
|
avec Albert, que je serais souillée par ce scandale. Je pris une
|
|
résolution, désespérée, et je l'exécutai. Je fis à minuit un petit paquet
|
|
des hardes les plus nécessaires, j'écrivis un billet pour Albert, je pris
|
|
le peu d'argent que je possédais (et, par parenthèse, j'en oubliai la
|
|
moitié); je sortis de ma chambre, je sautai sur le cheval de louage qui
|
|
avait amené Anzoleto, je payai son guide pour aider ma fuite, je franchis
|
|
le pont-levis, et je gagnai la ville voisine. C'était la première fois de
|
|
ma vie que je montais à cheval. Je fis quatre lieues au galop, puis je
|
|
renvoyai le guide, et, feignant d'aller attendre Anzoleto sur la route de
|
|
Prague, je donnai à cet homme de fausses indications sur le lieu où mon
|
|
prétendu frère devait me retrouver. Je pris la direction de Vienne, et à
|
|
la pointe du jour je me trouvai seule, à pied, sans ressources, dans un
|
|
pays inconnu, et marchant le plus vite possible pour échapper à ces deux
|
|
amours qui me paraissaient également funestes. Cependant je dois dire
|
|
qu'au bout de quelques heures, le fantôme du perfide Anzoleto s'effaça de
|
|
mon âme pour n'y jamais rentrer, tandis que l'image pure de mon noble
|
|
Albert me suivit, comme une égide et une promesse d'avenir, à travers les
|
|
dangers et les fatigues de mon voyage.
|
|
|
|
--Et pourquoi allais-tu à Vienne plutôt qu'à Venise?
|
|
|
|
--Mon maître Porpora venait d'y arriver, amené par notre ambassadeur qui
|
|
voulait lui faire réparer sa fortune épuisée, et retrouver son ancienne
|
|
gloire pâlie et découragée devant les succès de novateurs plus heureux. Je
|
|
fis heureusement la rencontre d'un excellent enfant, déjà musicien plein
|
|
d'avenir, qui, en passant par le Boehmer-Wald, avait entendu parler de moi,
|
|
et s'était imaginé de venir me trouver pour me demander ma protection
|
|
auprès du Porpora. Nous revînmes ensemble à Vienne, à pied, souvent bien
|
|
fatigués, toujours gais, toujours amis et frères. Je m'attachai d'autant
|
|
plus à lui qu'il ne songea pas à me faire la cour, et que je n'eus pas
|
|
moi-même la pensée qu'il put y songer. Je me déguisai en garçon, et je
|
|
jouai si bien mon rôle, que je donnai lieu à toutes sortes de méprises
|
|
plaisantes; mais il y en eut une qui faillit nous être funeste à tous
|
|
deux. Je passerai les autres sous silence, pour ne pas trop prolonger ce
|
|
récit, et je mentionnerai seulement celle-là parce que je sais qu'elle
|
|
intéressera Votre Altesse, beaucoup plus que tout le reste de mon histoire.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
VIII.
|
|
|
|
|
|
--Je devine que tu vas me parler de _lui_, dit la princesse en écartant
|
|
les bougies pour mieux voir la narratrice, et en posant ses deux coudes
|
|
sur la table.
|
|
|
|
--En descendant le cours de la Moldaw, sur la frontière bavaroise, nous
|
|
fûmes enlevés par des recruteurs au service du roi votre frère, et flattés
|
|
de la riante espérance de devenir fifre et tambour, Haydn et moi, dans les
|
|
glorieuses armées de Sa Majesté.
|
|
|
|
--Toi, tambour? s'écria la princesse en éclatant de rire. Ah! si de Kleist
|
|
t'avait vue ainsi, je gage que tu lui aurais tourné la tête. Mon frère
|
|
t'eût pris pour son page, et Dieu sait quels ravages tu eusses faits dans
|
|
le coeur de nos belles dames. Mais que parles-tu d'Haydn? Je connais ce
|
|
nom-là; j'ai reçu dernièrement de la musique de ce Haydn, je me le
|
|
rappelle, et c'est de la bonne musique. Ce n'est pas l'enfant dont tu
|
|
parles?
|
|
|
|
--Pardonnez-moi, Madame, c'est un garçon d'une vingtaine d'années, qui a
|
|
l'air d'en avoir quinze. C'est mon compagnon de voyage, c'était mon ami
|
|
sincère et fidèle. A la lisière d'un petit bois où nos ravisseurs
|
|
s'arrêtèrent pour déjeuner, nous primes la fuite; on nous poursuivit, nous
|
|
courûmes comme des lièvres, et nous eûmes le bonheur d'atteindre un
|
|
carrosse de voyage qui renfermait le noble et beau Frédéric de Trenck, et
|
|
un ci-devant conquérant, le comte Hoditz de Roswald.
|
|
|
|
--Le mari de ma tante la margrave de Culmbach? s'écria la princesse:
|
|
encore un mariage d'amour, de Kleist! c'est, au reste, la seule chose
|
|
honnête et sage que ma grosse tante ait faite en sa vie. Comment est-il,
|
|
ce comte Hoditz?»
|
|
|
|
Consuelo allait entreprendre un portrait détaillé du châtelain de Roswald;
|
|
mais la princesse l'interrompit pour lui faire mille questions sur Trenck,
|
|
sur le costume qu'il portait ce jour-là, sur les moindres détails; et
|
|
lorsque Consuelo lui raconta comme quoi Trenck avait volé à sa défense,
|
|
comme quoi il avait failli être atteint d'une balle, comme quoi enfin il
|
|
avait mis en fuite les brigands, et délivré un malheureux déserteur qu'ils
|
|
emmenaient pieds et poings liés dans leur carriole, il fallut qu'elle
|
|
recommençât, qu'elle expliquât les moindres circonstances, et qu'elle
|
|
rapportât les paroles les plus indifférentes. La joie et l'attendrissement
|
|
de la princesse furent au comble lorsqu'elle apprit que Trenck et le comte
|
|
Hoditz ayant emmené les deux jeunes voyageurs dans leur voiture, le baron
|
|
n'avait fait aucune attention à Consuelo, qu'il n'avait cessé de regarder
|
|
un portrait caché dans son sein, de soupirer, et de parler au comte d'un
|
|
amour mystérieux pour une personne haut placée qui faisait le bonheur et
|
|
le désespoir de sa vie.
|
|
|
|
Quand il fut permis à Consuelo de passer outre, elle raconta que le comte
|
|
Hoditz, ayant deviné son sexe à Passaw, avait voulu se prévaloir un peu
|
|
trop de la protection qu'il lui avait accordée, et qu'elle s'était sauvée
|
|
avec Haydn pour reprendre son voyage modeste et aventureux, sur un bateau
|
|
qui descendait le Danube.
|
|
|
|
Enfin, elle raconta de quelle manière, en jouant du pipeau, tandis que
|
|
Haydn, muni de son violon, faisait danser les paysans pour avoir de quoi
|
|
dîner, elle était arrivée, un soir, à un joli prieuré, toujours déguisée,
|
|
et se donnant pour le signor Bertoni, musicien ambulant et _zingaro_ de
|
|
son métier.
|
|
|
|
«L'hôte de ce prieuré était, dit-elle, un mélomane passionné, de plus un
|
|
homme d'esprit et un coeur excellent. Il nous prit, moi particulièrement,
|
|
en grande amitié, et voulut même m'adopter, me promettant un joli bénéfice,
|
|
si je voulais prendre seulement les ordres mineurs. Le sexe masculin
|
|
commençait à me lasser. Je ne me sentais pas plus de goût pour la tonsure
|
|
que pour le tambour: mais un événement bizarre me fit prolonger un peu mon
|
|
séjour chez cet aimable hôte. Une voyageuse, qui courait la poste, fut
|
|
prise des douleurs de l'enfantement à la porte du prieuré, et y accoucha
|
|
d'une petite fille qu'elle abandonna le lendemain matin et que je
|
|
persuadai au bon chanoine d'adopter à ma place. Elle fut nommée Angèle, du
|
|
nom de son père Anzoleto; et madame Corilla, sa mère, alla briguer à
|
|
Vienne un engagement au théâtre de la cour. Elle l'obtint, à mon
|
|
exclusion. M. le prince de Kaunitz la présenta à l'impératrice
|
|
Marie-Thérèse comme une respectable veuve; et je fus rejetée, comme
|
|
accusée et véhémentement soupçonnée d'avoir de l'amour pour Joseph Haydn,
|
|
qui recevait les leçons du Porpora, et qui demeurait dans la même maison
|
|
que nous.»
|
|
|
|
Consuelo détailla son entrevue avec la grande impératrice. La princesse
|
|
était fort curieuse, d'entendre parler de cette femme extraordinaire, à la
|
|
vertu de laquelle on ne voulait point croire à Berlin, et à qui l'on
|
|
donnait pour amants le prince de Kaunitz, le docteur Van Swieten et le
|
|
poëte Métastase.
|
|
|
|
Consuelo raconta enfin sa réconciliation avec la Corilla, à propos
|
|
d'Angèle, et son début, dans les premiers rôles, au théâtre impérial,
|
|
grâce à un remord de conscience et à un élan généreux de cette fille
|
|
singulière. Puis elle dit les relations de noble et douce amitié qu'elle
|
|
avait eues avec le baron de Trenck, chez l'ambassadeur de Venise, et
|
|
rapporta minutieusement qu'en recevant les adieux de cet aimable jeune
|
|
homme elle était convenue avec lui d'un moyen de s'entendre, si la
|
|
persécution du roi de Prusse venait à en faire naître la nécessité. Elle
|
|
parla du cahier de musique dont les feuillets devaient servir d'enveloppe
|
|
et de signature aux lettres qu'il lui ferait parvenir, au besoin, pour
|
|
l'objet de ses amours, et elle expliqua comment elle avait été éclairée
|
|
récemment, par un de ces feuillets, sur l'importance de l'écrit
|
|
cabalistique qu'elle avait remis à la princesse.
|
|
|
|
On pense bien que ces explications prirent plus de temps que le reste du
|
|
récit. Enfin, la Porporina, ayant dit son départ de Vienne avec le Porpora,
|
|
et de quelle manière elle avait rencontré le roi de Prusse, sous l'habit
|
|
d'un simple officier et sous le nom du baron de Kreutz, au château
|
|
merveilleux de Roswald, en Moravie, elle fut obligée de mentionner le
|
|
service capital qu'elle avait rendu au monarque sans le connaître.
|
|
|
|
«Voilà ce que je suis curieuse d'apprendre, dit madame de Kleist. M. de
|
|
Poelnitz, qui babille volontiers, m'a confié que dernièrement à souper
|
|
Sa Majesté avait déclaré à ses convives que son amitié pour la belle
|
|
Porporina avait des causes plus sérieuses qu'une simple amourette.
|
|
|
|
--J'ai fait une chose bien simple, pourtant, répondit madame de
|
|
Rudolstadt. J'ai usé de l'ascendant que j'avais sur un malheureux
|
|
fanatique pour l'empêcher d'assassiner le roi. Karl, ce pauvre géant
|
|
bohémien, que le baron de Trenck avait arraché des mains des recruteurs en
|
|
même temps que moi, était entré au service du comte Hoditz. Il venait de
|
|
reconnaître le roi; il voulait venger sur lui la mort de sa femme et de
|
|
son enfant, que la misère et le chagrin avaient tués à la suite de son
|
|
second enlèvement. Heureusement cet homme n'avait pas oublié que j'avais
|
|
contribué aussi à son salut, et que j'avais donné quelques secours à sa
|
|
femme. Il se laissa convaincre et ôter le fusil des mains. Le roi, caché
|
|
dans un pavillon voisin, entendit tout, ainsi qu'il me l'a dit depuis, et,
|
|
de crainte que son assassin n'eût quelque retour de fureur, il prit, pour
|
|
s'en aller, un autre chemin que celui où Karl s'était proposé de
|
|
l'attendre. Le roi voyageait seul à cheval, avec M. de Buddenbrock; il est
|
|
donc fort probable qu'un habile tireur comme Karl, à qui, le matin,
|
|
j'avais vu abattre trois fois le pigeon sur un mât dans la fête que le
|
|
comte Hoditz nous avait donnée, n'aurait pas manqué son coup.
|
|
|
|
--Dieu sait, dit la princesse d'un air rêveur, quels changements ce
|
|
malheur aurait amenés dans la politique européenne et dans le sort des
|
|
individus! Maintenant, ma chère Rudolstadt, je crois que je sais très-bien
|
|
le reste de ton histoire jusqu'à la mort du comte Albert. À Prague, tu as
|
|
rencontré son oncle le baron, qui t'a amenée au château des Géants pour le
|
|
voir mourir d'étisie, après t'avoir épousée au moment de rendre le dernier
|
|
soupir. Tu n'avais donc pas pu te décider à l'aimer?
|
|
|
|
--Hélas! Madame, je l'ai aimé trop tard, et j'ai été bien cruellement
|
|
punie de mes hésitations et de mon amour pour le théâtre. Forcée, par mon
|
|
maître Porpora, de débuter à Vienne, trompée par lui sur les dispositions
|
|
d'Albert, dont il avait supprimé les dernières lettres, et que je croyais
|
|
guéri de son fatal amour, je m'étais laissé entraîner par les prestiges de
|
|
la scène, et j'avais fini, en attendant que je fusse engagée à Berlin, par
|
|
jouer à Vienne avec une sorte d'ivresse.
|
|
|
|
--Et avec gloire! dit la princesse; nous savons cela.
|
|
|
|
--Gloire misérable et funeste, reprit Consuelo. Ce que Votre Altesse ne
|
|
sait point, c'est qu'Albert était venu secrètement à Vienne, qu'il m'avait
|
|
vue jouer; qu'attaché à tous mes pas, comme une ombre mystérieuse, il
|
|
m'avait entendue avouer à Joseph Haydn, dans la coulisse, que je ne
|
|
saurais pas renoncer à mon art sans un affreux regret. Cependant j'aimais
|
|
Albert! je jure devant Dieu que j'avais reconnu en moi qu'il m'était
|
|
encore plus impossible de renoncer à lui qu'à ma vocation, et que je lui
|
|
avais écrit pour le lui dire: mais le Porpora, qui traitait cet amour de
|
|
chimère et de folie, avait surpris et brûlé ma lettre. Je retrouvai Albert
|
|
dévoré par une rapide consomption; je lui donnai ma foi, et ne pus lui
|
|
rendre la vie. Je l'ai vu sur son lit de parade, vêtu comme un seigneur
|
|
des anciens jours, beau dans les bras de la mort, et le front serein comme
|
|
celui de l'ange du pardon; mais je n'ai pu l'accompagner jusqu'à sa
|
|
dernière demeure. Je l'ai laissé dans la chapelle ardente du château des
|
|
Géants, sous la garde de Zdenko, ce pauvre prophète insensé, qui m'a tendu
|
|
la main en riant, et en se réjouissant du tranquille sommeil de son ami.
|
|
Lui, du moins, plus pieux et plus fidèle que moi, l'a déposé dans la tombe
|
|
de ses pères, sans comprendre qu'il ne se relèverait plus de ce lit de
|
|
repos! Et moi, je suis partie, entraînée par le Porpora, ami dévoué mais
|
|
farouche, coeur paternel mais inflexible, qui me criait aux oreilles
|
|
jusque sur le cercueil de mon mari: «Tu débutes samedi prochain dans les
|
|
_Virtuoses ridicules!_»
|
|
|
|
--Étrange vicissitude, en effet, d'une vie d'artiste! dit la princesse en
|
|
essuyant une larme; car la Porporina sanglotait en achevant son histoire:
|
|
mais tu ne me dis pas, chère Consuelo, le plus beau trait de ta vie, et
|
|
c'est de quoi Supperville m'a informée avec admiration. Pour ne pas
|
|
affliger la vieille chanoinesse et ne pas te départir de ton
|
|
désintéressement romanesque, tu as renoncé à ton titre, à ton douaire, à
|
|
ton nom; tu as demandé le secret à Supperville et au Porpora, seuls
|
|
témoins de ce mariage précipité, et tu es venue ici, pauvre comme devant,
|
|
Zingarella comme toujours...
|
|
|
|
--Et artiste à jamais! répondit Consuelo, c'est-à-dire indépendante,
|
|
vierge, et morte à tout sentiment d'amour, telle enfin que le Porpora me
|
|
représentait sans cesse le type idéal de la prêtresse des Muses! Il l'a
|
|
emporté, mon terrible maître et me voilà arrivée au point où il voulait.
|
|
Je ne crois point que j'en sois plus heureuse, ni que j'en vaille mieux.
|
|
Depuis que je n'aime plus et que je ne me sens plus capable d'aimer, je ne
|
|
sens plus le feu de l'inspiration ni les émotions du théâtre. Ce climat
|
|
glacé et cette atmosphère de la cour me jettent dans un morne abattement.
|
|
L'absence du Porpora, l'espèce d'abandon où je me trouve, et la volonté du
|
|
roi qui prolonge mon engagement contre mon gré... je puis vous l'avouer,
|
|
n'est-ce pas, Madame?
|
|
|
|
--J'aurais dû le deviner! Pauvre enfant, on te croit fière de l'espèce de
|
|
préférence dont le roi t'honore; mais tu es sa prisonnière et son esclave,
|
|
comme moi, comme toute sa famille, comme ses favoris, comme ses soldats,
|
|
comme ses pages, comme ses petits chiens. Ô prestige de la royauté,
|
|
auréole des grands princes! que tu es maussade à ceux dont la vie s'épuise
|
|
à te fournir de rayons et de lumière! Mais, chère Consuelo, tu as encore
|
|
bien des choses à me dire, et ce ne sont pas celles qui m'intéressent le
|
|
moins. J'attends de ta sincérité que tu m'apprennes positivement en quels
|
|
termes tu es avec mon frère, et je la provoquerai par la mienne. Croyant
|
|
que tu étais sa maîtresse, et me flattant que tu pourrais obtenir de lui
|
|
la grâce de Trenck, je t'avais recherchée pour remettre notre cause entre
|
|
tes mains. Maintenant que, grâce au ciel, nous n'avons plus besoin de toi
|
|
pour cela, et que je suis heureuse de t'aimer pour toi-même, je crois que
|
|
tu peux me dire tout sans te compromettre, d'autant plus que les affaires
|
|
de mon frère ne me paraissent pas bien avancées avec toi.
|
|
|
|
--La manière dont vous vous exprimez sur ce chapitre me fait frémir,
|
|
Madame, répondit Consuelo en pâlissant. Il y a huit jours seulement que
|
|
j'entends chuchoter autour de moi d'un air sérieux sur cette prétendue
|
|
inclination du roi _notre maître_ pour sa triste et tremblante sujette.
|
|
Jusque-là je n'avais jamais vu de possible entre lui et moi qu'une
|
|
causerie enjouée, bienveillante de sa part, respectueuse de la mienne. Il
|
|
m'a témoigné de l'amitié et une reconnaissance trop grande pour la
|
|
conduite si simple que j'ai tenue à Roswald. Mais de là à l'amour, il y a
|
|
un abîme, et j'espère bien que sa pensée ne l'a pas franchi.
|
|
|
|
--Moi, je crois le contraire. Il est brusque, taquin et familier avec toi;
|
|
il te parle comme à un petit garçon, il te passe la main sur la tête comme
|
|
à ses lévriers; il affecte devant ses amis, depuis quelques jours, d'être
|
|
moins amoureux de toi que de qui ce soit. Tout cela prouve qu'il est en
|
|
train de le devenir. Je le connais bien, moi; je te réponds qu'avant peu
|
|
il faudra te prononcer. Quel parti prendras-tu? Si tu lui résistes, tu es
|
|
perdue; si tu lui cèdes, tu l'es encore plus. Que feras-tu, le cas échéant?
|
|
|
|
--Ni l'un ni l'autre, Madame; je ferai comme ses recrues, je déserterai.
|
|
|
|
--Cela n'est pas facile, et je n'en ai guère envie, car je m'attache à toi
|
|
singulièrement, et je crois que je mettrais les recruteurs encore une fois
|
|
à tes trousses plutôt que de te voir partir. Allons, nous chercherons un
|
|
moyen. Le cas est grave et demande réflexion. Raconte-moi tout ce qui
|
|
s'est passé depuis la mort du comte Albert.
|
|
|
|
--Quelques faits bizarres et inexplicables au milieu d'une vie monotone et
|
|
sombre. Je vous les dirai tels qu'ils sont, et Votre Altesse m'aidera
|
|
peut-être à les comprendre.
|
|
|
|
--J'essaierai, à condition que tu m'appelleras Amélie, comme tout à
|
|
l'heure. Il n'est pas minuit, et je ne veux être Altesse que demain au
|
|
grand jour.»
|
|
|
|
La Porporina reprit son récit en ces termes:
|
|
|
|
«J'ai déjà raconté à madame de Kleist, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de
|
|
venir chez moi pour la première fois, que j'avais été séparée du Porpora
|
|
en arrivant de Bohême, à la frontière prussienne. J'ignore encore
|
|
aujourd'hui si le passe-port de mon maître n'était pas en règle, ou si le
|
|
roi avait devancé notre arrivée par un de ces ordres dont la rapidité
|
|
tient du prodige, pour interdire au Porpora l'entrée de ses États. Cette
|
|
pensée, peut-être coupable, m'était venue d'abord; car je me souvenais de
|
|
la légèreté brusque et de la sincérité frondeuse que le Porpora avait
|
|
mises à défendre l'honneur de Trenck et à blâmer la dureté du roi,
|
|
lorsqu'à un souper chez le comte Hoditz, en Moravie, le roi, se donnant
|
|
pour le baron de Kreutz, nous avait annoncé lui-même la prétendue trahison
|
|
de Trenck et sa réclusion à Glatz...
|
|
|
|
--En vérité! s'écria la princesse; c'est à propos de Trenck que maître
|
|
Porpora a déplu au roi?
|
|
|
|
--Le roi ne m'en a jamais reparlé, et j'ai craint de l'en faire souvenir.
|
|
Mais il est certain que, malgré mes prières et les promesses de Sa Majesté,
|
|
le Porpora n'a jamais été rappelé.
|
|
|
|
--Et il ne le sera jamais, reprit Amélie, car le roi n'oublie rien et ne
|
|
pardonne jamais la franchise quand elle blesse son amour-propre. Le
|
|
Salomon du Nord hait et persécute quiconque doute de l'infaillibilité de
|
|
ses jugements; surtout quand son arrêt n'est qu'une feinte grossière, un
|
|
odieux prétexte pour se débarrasser d'un ennemi. Ainsi, fais-en ton deuil,
|
|
mon enfant, tu ne reverras jamais le Porpora à Berlin.
|
|
|
|
--Malgré le chagrin que j'éprouve de son absence, je ne désire plus le
|
|
voir ici, Madame; et je ne ferai plus de démarches pour que le roi lui
|
|
pardonne. J'ai reçu ce matin une lettre de mon maître qui m'annonce la
|
|
réception d'un opéra de lui au théâtre impérial de Vienne. Après mille
|
|
traverses, il est donc enfin arrivé à son but, et la pièce va être mise à
|
|
l'étude. Je songerais bien plutôt désormais à le rejoindre qu'à l'attirer;
|
|
mais je crains fort, de ne pas être plus libre de sortir d'ici que je n'ai
|
|
été libre de n'y pas entrer.
|
|
|
|
--Que veux-tu dire?
|
|
|
|
--A la frontière, lorsque je vis que l'on forçait mon maître à remonter en
|
|
voiture et à retourner sur ses pas, je voulus l'accompagner et renoncer à
|
|
mon engagement avec Berlin. J'étais tellement indignée de la brutalité et
|
|
de l'apparente mauvaise foi d'une telle réception, que j'aurais payé le
|
|
dédit en travaillant à la sueur de mon front, plutôt que de pénétrer plus
|
|
avant dans un pays si despotiquement régi. Mais au premier témoignage que
|
|
je donnai de mes intentions, je fus sommée par l'officier de police de
|
|
monter dans une autre chaise de poste qui fut amenée et attelée en un clin
|
|
d'oeil; et comme je me vis entourée de soldats bien déterminés à m'y
|
|
contraindre, j'embrassai mon maître, en pleurant, et je pris le parti de
|
|
me laisser conduire à Berlin, où j'arrivai, brisée de fatigue et de
|
|
douleur, à minuit. On me déposa tout près du palais, non loin de l'Opéra,
|
|
dans une jolie maison appartenant au roi, et disposée de manière à ce que
|
|
j'y fusse logée absolument seule. J'y trouvai des domestiques à mes ordres
|
|
et un souper tout préparé. J'ai su que M. de Poelnitz avait reçu l'ordre
|
|
de tout disposer pour mon arrivée. J'y étais à peine installée, lorsqu'on
|
|
me fit demander de la part du baron de Kreutz si j'étais visible. Je
|
|
m'empressai de le recevoir, impatiente que j'étais de me plaindre à lui de
|
|
l'accueil fait au Porpora, et de lui en demander la réparation. Je feignis
|
|
donc de ne pas savoir que le baron de Kreutz était Frédéric II. Je pouvais
|
|
l'ignorer. Le déserteur Karl, en me confiant son projet de l'assassiner,
|
|
comme officier supérieur prussien, ne me l'avait pas nommé, et je ne
|
|
l'avais appris que de la bouche du comte Hoditz, après que le roi eut
|
|
quitté Roswald. Il entra d'un air riant et affable que je ne lui avais pas
|
|
vu sous son incognito. Sous son pseudonyme, et en pays étranger, il était
|
|
un peu gêné. A Berlin, il me sembla avoir retrouvé toute la majesté de son
|
|
rôle, c'est-à-dire la bonté protectrice et la douceur généreuse dont il
|
|
sait si bien orner dans l'occasion sa toute-puissance. Il vint à moi en me
|
|
tendant la main et en me demandant si je me souvenais de l'avoir vu
|
|
quelque part. «Oui, monsieur le baron, lui répondis-je, et je me souviens
|
|
que vous m'avez offert et promis vos bons services à Berlin, si je venais
|
|
à en avoir besoin.» Alors je lui racontai avec vivacité ce qui m'était
|
|
arrivé à la frontière, et je lui demandai s'il ne pouvait pas faire
|
|
parvenir au roi la demande d'une réparation pour cet outrage fait à un
|
|
maître illustre et pour cette contrainte exercée envers moi.»--Une
|
|
réparation! répondit le roi en souriant avec malice, rien que cela? M.
|
|
Porpora voudrait-il appeler en champ clos le roi de Prusse! et
|
|
mademoiselle Porporina exigerait peut-être qu'il mît un genou en terre
|
|
devant elle!
|
|
|
|
Cette raillerie augmenta mon dépit: «Votre Majesté peut ajouter l'ironie à
|
|
ce que j'ai déjà souffert, répondis-je, mais j'aimerais mieux avoir à la
|
|
bénir qu'à la craindre.»
|
|
|
|
Le roi me secoua le bras un peu rudement: «Ah! vous jouez aussi au plus
|
|
fin, dit-il en attachant ses yeux pénétrants sur les miens: je vous
|
|
croyais simple et pleine de droiture, et voilà que vous me connaissiez
|
|
parfaitement bien à Roswald?»--Non, Sire, répondis-je, je ne vous
|
|
connaissais pas, et plût au ciel que je ne vous eusse jamais connu!--«Je
|
|
n'en puis dire autant, reprit-il avec douceur; car sans vous, je serais
|
|
peut-être resté dans quelque fossé du parc de Roswald. Le succès des
|
|
batailles n'est point une égide contre la balle d'un assassin, et je
|
|
n'oublierai jamais que si le destin de la Prusse est encore entre mes
|
|
mains, c'est à une bonne petite âme, ennemie des lâches complots que je le
|
|
dois. Ainsi, ma chère Porporina, votre mauvaise humeur ne me rendra point
|
|
ingrat. Calmez-vous, je vous prie, et racontez-moi bien ce dont vous avez
|
|
à vous plaindre, car jusqu'ici je n'y comprends pas grand'chose.»
|
|
|
|
«Soit que le roi feignît de ne rien savoir, soit qu'en effet les gens de
|
|
sa police eussent cru voir quelque défaut de forme dans les papiers de mon
|
|
maître, il écouta mon récit avec beaucoup d'attention, et me dit ensuite
|
|
de l'air calme d'un juge qui ne veut pas se prononcer à la légère:
|
|
«J'examinerai tout cela, et vous en rendrai bon compte; je serais fort
|
|
surpris que mes gens eussent cherché noise, sans motif, à un voyageur en
|
|
règle. Il faut qu'il y ait quelque malentendu. Je le saurai! soyez
|
|
tranquille, et si quelqu'un a outre-passé son mandat, il sera puni.--Sire,
|
|
ce n'est pas là ce que je demande. Je vous demande le rappel du Porpora.
|
|
|
|
--Et je vous le promets, répondit-il. Maintenant, prenez un air moins
|
|
sombre, et racontez-moi comment vous avez découvert le secret de mon
|
|
incognito.»
|
|
|
|
Je causai alors librement avec le roi, et je le trouvai si bon, si aimable,
|
|
si séduisant par la parole, que j'oubliai toutes les préventions que
|
|
j'avais contre lui, pour n'admirer que son esprit à la fois judicieux et
|
|
brillant, ses manières aisées dans la bienveillance que je n'avais pas
|
|
trouvées chez Marie-Thérèse; enfin, la délicatesse de ses sentiments sur
|
|
toutes les matières auxquelles il toucha dans la conversation. «Écoutez,
|
|
me dit-il en prenant son chapeau pour sortir. J'ai un conseil d'ami à vous
|
|
donner dès votre arrivée ici; c'est de ne parler à qui que ce soit du
|
|
service que vous m'avez rendu, et de la visite que je vous ai faite ce
|
|
soir. Bien qu'il n'y ait rien que de fort honorable pour nous deux dans
|
|
mon empressement à vous remercier, cela donnerait lieu à une idée
|
|
très-fausse des relations d'esprit et d'amitié que je désire avoir avec
|
|
vous. On vous croirait avide de ce que, dans le langage des cours, on
|
|
appelle la faveur du maître. Vous seriez un objet de méfiance pour les uns,
|
|
et de jalousie pour les autres. Le moindre inconvénient serait de vous
|
|
attirer une nuée de solliciteurs qui voudraient faire de vous le canal de
|
|
leurs sottes demandes; et comme vous auriez sans doute le bon esprit de ne
|
|
pas vouloir jouer ce rôle, vous seriez en butte à leur obsession ou à leur
|
|
inimitié.--«Je promets à Votre Majesté, répondis-je, d'agir comme elle
|
|
vient de me l'ordonner.--Je ne vous ordonne rien, Consuelo, reprit-il;
|
|
mais je compte sur votre sagesse et sur votre droiture. J'ai vu en vous,
|
|
du premier coup d'oeil, une belle âme et un esprit juste; et c'est parce
|
|
que je désirais faire de vous la perle fine de mon département des
|
|
beaux-arts, que j'avais envoyé, du fond de la Silésie, l'ordre de vous
|
|
fournir une voiture à mes frais pour vous amener de la frontière, dès que
|
|
vous vous y présenteriez. Ce n'est pas ma faute si on vous en a fait une
|
|
espèce de prison roulante, et si on vous a séparée de votre protecteur. En
|
|
attendant qu'on vous le rende, je veux le remplacer, si vous me trouvez
|
|
digne de la même confiance et du même attachement que vous avez pour
|
|
lui.»
|
|
|
|
J'avoue, _ma chère Amélie_, que je fus vivement touchée de ce langage
|
|
paternel et de cette amitié délicate. Il s'y mêla peut-être un peu
|
|
d'orgueil; et les larmes me vinrent aux yeux, lorsque le roi me tendit la
|
|
main en me quittant. Je faillis la lui baiser, comme c'était sans doute
|
|
mon devoir; mais puisque je suis en train de me confesser, je dois dire
|
|
qu'au moment de le faire, je me sentis saisie de terreur et comme
|
|
paralysée par le froid de la méfiance. Il me sembla que le roi me cajolait
|
|
et flattait mon amour-propre, pour m'empêcher de raconter cette scène de
|
|
Roswald, qui pouvait produire, dans quelques esprits, une impression
|
|
contraire à sa politique. Il me sembla aussi qu'il craignait le ridicule
|
|
d'avoir été bon et reconnaissant envers moi. Et puis, tout à coup, en
|
|
moins d'une seconde, je me rappelai le terrible régime militaire de la
|
|
Prusse, dont le baron Trenck m'avait informée minutieusement; la férocité
|
|
des recruteurs, les malheurs de Karl, la captivité de ce noble Trenck, que
|
|
j'attribuais à la délivrance du pauvre déserteur; les cris d'un soldat que
|
|
j'avais vu battre, le matin, en traversant un village; et tout ce système
|
|
despotique qui fait la force et la gloire du grand Frédéric. Je ne pouvais
|
|
plus le haïr personnellement; mais déjà je revoyais en lui ce maître
|
|
absolu, cet ennemi naturel des coeurs simples qui ne comprennent pas la
|
|
nécessité des lois inhumaines, et qui ne sauraient pénétrer les arcanes
|
|
des empires.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
IX.
|
|
|
|
|
|
«Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi;
|
|
mais il m'a mandée quelquefois à Sans-Souci, où j'ai même passé plusieurs
|
|
jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini; et ici, pour
|
|
tenir le clavecin à ses petits concerts et accompagner le violon de M.
|
|
Graun, ou celui de Benda, ou la flûte de M. Quantz, ou enfin le roi
|
|
lui-même.
|
|
|
|
--Ce qui est beaucoup moins agréable que d'accompagner les précédents, dit
|
|
la princesse de Prusse; car je sais par expérience que mon cher frère,
|
|
lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque à la mesure, s'en
|
|
prend à ses concertants et leur cherche noise.
|
|
|
|
--Il est vrai, reprit la Porporina; et son habile maître, M. Quantz
|
|
lui-même, n'a pas toujours été à l'abri de ses petites injustices. Mais Sa
|
|
Majesté, lorsqu'elle s'est laissé entraîner de la sorte, répare bientôt
|
|
son tort par des actes de déférence et des louanges délicates qui versent
|
|
du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot
|
|
affectueux, par une simple exclamation admirative, il réussit à se faire
|
|
pardonner ses duretés et ses emportements, même par les artistes, les gens
|
|
les plus susceptibles du monde.
|
|
|
|
--Mais toi, après tout ce que tu savais de lui, et avec ta droiture
|
|
modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic?
|
|
|
|
--Je vous avouerai, Madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans
|
|
m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours été étrangères,
|
|
j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par réflexion que je les devine
|
|
après coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le théâtre, et même
|
|
dans ma loge quelquefois, après la représentation. Il s'est toujours
|
|
montré paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouvée seule avec
|
|
lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois
|
|
confesser que c'était après avoir épié l'heure de sa promenade et m'être
|
|
placée sur son chemin tout exprès. Il m'appelait alors ou venait
|
|
courtoisement à ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux
|
|
pour lui parler du Porpora et renouveler ma requête. J'ai toujours reçu
|
|
les mêmes promesses, sans en voir jamais arriver les résultats. Plus tard,
|
|
j'ai changé de tactique, et j'ai demandé la permission de retourner à
|
|
Vienne; mais le roi a écouté ma prière tantôt avec des reproches
|
|
affectueux, tantôt avec une froideur glaciale, et le plus souvent avec une
|
|
humeur assez marquée. Cette dernière tentative n'a pas été, en somme, plus
|
|
heureuse que les autres; et même, quand le roi m'avait répondu sèchement:
|
|
«Parlez, mademoiselle, vous êtes libre,» je n'obtenais ni règlement de
|
|
comptes, ni passe-port, ni permission de voyager. Les choses en sont
|
|
restées là, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma
|
|
position ici me devient trop difficile à supporter. Hélas! Madame, j'ai
|
|
été souvent blessée du peu de goût de Marie-Thérèse pour la musique; je ne
|
|
me doutais pas alors qu'un roi mélomane fût bien plus à redouter qu'une
|
|
impératrice sans oreille.
|
|
|
|
«Je vous ai raconté en gros toutes mes relations avec Sa Majesté. Jamais
|
|
je n'ai eu lieu de redouter ni même de soupçonner ce caprice que Votre
|
|
Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil
|
|
quelquefois de penser que, grâce à mon petit talent musical et à cette
|
|
circonstance romanesque où j'ai eu le bonheur de préserver sa vie, le roi
|
|
avait pour moi une espèce d'amitié. Il me l'a dit souvent et avec tant de
|
|
grâce, avec un air d'abandon si sincère; il a paru prendre, à causer avec
|
|
moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habituée, à mon
|
|
insu peut-être, et à coup sûr bien malgré moi, à l'aimer aussi d'une
|
|
espèce d'amitié. Le mot est bizarre et sans doute déplacé dans ma bouche
|
|
mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que
|
|
m'inspirent la présence, le regard, la voix et les douces paroles de ce
|
|
royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi étrange que sincère. Nous
|
|
sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gênerai en rien;
|
|
eh bien, je déclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je
|
|
ne le vois pas et que je respire l'air raréfié de son empire; mais que,
|
|
lorsque je le vois, je suis sous le charme, et prête à lui donner toute
|
|
les preuves de dévouement qu'une fille craintive, mais pieuse, peut donner
|
|
à un père rigide, mais bon.
|
|
|
|
--Tu me fais trembler, s'écria la princesse; bon Dieu! si tu allais te
|
|
laisser dominer ou enjôler au point de trahir notre cause?
|
|
|
|
--Oh! pour cela, Madame, jamais! soyez sans crainte.
|
|
Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des
|
|
autres, je défie le roi et de plus habiles encore, s'il en
|
|
est, de me faire tomber dans un piège.
|
|
|
|
--Je te crois; tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le même
|
|
prestige que tu subis de la part de Frédéric. Allons, ne t'émeus pas, je
|
|
ne vous compare point. Reprends ton histoire, et parle-moi de Cagliostro.
|
|
On m'a dit qu'à une séance de magie, il t'avait fait voir un mort que je
|
|
suppose être le comte Albert?
|
|
|
|
--Je suis prête à vous satisfaire, noble Amélie; mais si je me résous à
|
|
vous raconter encore une aventure pénible, que je voudrais pouvoir oublier,
|
|
j'ai le droit de vous adresser quelques questions, selon la convention
|
|
que nous avons faite.
|
|
|
|
--Je suis prête à te répondre.
|
|
|
|
--Eh bien, Madame, croyez-vous que les morts puissent sortir du tombeau,
|
|
ou du moins qu'un reflet de leur figure, animée par l'apparence de la vie,
|
|
puisse être évoqué au gré des magiciens et s'emparer de notre imagination
|
|
au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre
|
|
raison?
|
|
|
|
--La question est fort compliquée, et tout ce que je puis répondre, c'est
|
|
que je ne crois à rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au
|
|
pouvoir de la magie qu'à la résurrection des morts. Quant à notre pauvre
|
|
folle d'imagination, je la crois capable de tout.
|
|
|
|
--Votre Altesse... pardon; ton Altesse ne croit pas à la magie, et
|
|
cependant... Mais la question est indiscrète, sans doute?...
|
|
|
|
--Achève: «Et cependant je suis adonnée à la magie;» cela est connu. Eh
|
|
bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette
|
|
inconséquence bizarre qu'en temps et lieu. D'après le grimoire envoyé par
|
|
le sorcier Saint-Germain, qui était en réalité une lettre de Trenck pour
|
|
moi, tu peux déjà pressentir que cette prétendue nécromancie peut servir
|
|
de prétexte à bien des choses. Mais te révéler tout ce qu'elle cache aux
|
|
yeux du vulgaire, tout ce qu'elle dérobe à l'espionnage des cours et à la
|
|
tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience,
|
|
j'ai résolu de t'initier à tous mes secrets. Tu le mérites mieux que ma
|
|
chère de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que
|
|
tu la vois, cet ange de bonté, ce tendre coeur n'a pas le sens commun.
|
|
Elle croit au diable, aux sorciers, aux revenants et aux présages, tout
|
|
comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils
|
|
mystérieux du grand oeuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps passé
|
|
qui créaient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient
|
|
ensuite de leur propre ouvrage, jusqu'à devenir esclaves de quelque démon
|
|
familier sorti de leur alambic.
|
|
|
|
--Peut-être ne serais-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la
|
|
Porporina, et j'avoue que j'ai par devers moi un échantillon du pouvoir,
|
|
sinon de l'infaillibilité de Cagliostro. Figurez-vous qu'après m'avoir
|
|
promis de me faire voir la personne à laquelle je pensais, et dont il
|
|
prétendait lire apparemment le nom dans mes yeux, il m'en montra une autre;
|
|
et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer complètement
|
|
qu'elle fût morte. Mais malgré cette double erreur, il ressuscita devant
|
|
mes yeux l'époux que j'ai perdu, ce qui sera à jamais pour moi une énigme
|
|
douloureuse et terrible.
|
|
|
|
--Il t'a montré un fantôme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait
|
|
tous les frais.
|
|
|
|
--Mon imagination n'était nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je
|
|
m'attendais à voir dans une glace, ou derrière une gaze, quelque portrait
|
|
de maître Porpora; car j'avais parlé de lui plusieurs fois à souper, et,
|
|
en déplorant tout haut son absence, j'avais remarqué que M. Cagliostro
|
|
faisait beaucoup d'attention à mes paroles. Pour lui rendre sa tâche plus
|
|
facile, je choisis, dans ma pensée, la figure du Porpora, pour le sujet de
|
|
l'apparition; et je l'attendis de pied ferme, ne prenant point jusque-là
|
|
cette épreuve au sérieux. Enfin, s'il est un seul moment dans ma vie, où
|
|
je n'aie point pensé à M. de Rudolstadt, c'est précisément celui-là. M.
|
|
Cagliostro, me demanda en entrant dans son laboratoire magique avec moi,
|
|
si je voulais consentir à me laisser bander les yeux et à le suivre en le
|
|
tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie, je
|
|
n'hésitai point à accepter son offre, et j'y mis seulement la condition
|
|
qu'il ne me quitterait pas un instant. «J'allais précisément, me dit-il,
|
|
vous adresser la prière de ne point vous éloigner de moi d'un pas, et de
|
|
ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque émotion que
|
|
vous veniez à éprouver.» Je le lui promis, mais une simple affirmation ne
|
|
le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un
|
|
geste, pas une exclamation, enfin que je resterais muette et impassible
|
|
pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, après m'avoir couvert
|
|
la tête d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les
|
|
épaules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que
|
|
j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empêchait de
|
|
sentir aucun changement dans l'atmosphère; ainsi je ne pus savoir si
|
|
j'étais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et de détours
|
|
pour m'ôter l'appréciation de la direction que je suivais. Enfin, il
|
|
s'arrêta, et d'une main m'enleva le capuchon si légèrement que je ne le
|
|
sentis pas. Ma respiration, devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais
|
|
la liberté de regarder; mais je me trouvais dans de si épaisses ténèbres
|
|
que je n'en étais pas plus avancée. Peu à peu, cependant, je vis une
|
|
étoile lumineuse d'abord vacillante et faible, et bientôt claire et
|
|
brillante, se dessiner devant moi. Elle semblait d'abord très-loin, et
|
|
lorsqu'elle fut entièrement éclairée, elle me parut tout près. C'était
|
|
l'effet, je pense, d'une lumière plus ou moins intense derrière un
|
|
transparent. Cagliostro me fit approcher de l'étoile, qui était percée
|
|
dans le mur, et je vis, de l'autre côté de cette muraille, une chambre
|
|
décorée singulièrement et remplie de bougies placées dans un ordre
|
|
systématique. Cette pièce avait dans ses ornements et dans sa disposition,
|
|
tout le caractère d'un lieu destiné aux opérations magiques. Mais je n'eus
|
|
pas le loisir de l'examiner beaucoup; mon attention était absorbée par un
|
|
personnage assis devant une table. Il était seul et cachait sa figure dans
|
|
ses mains, comme s'il eût été plongé dans une profonde méditation. Je ne
|
|
pouvais donc voir ses traits, et sa taille était déguisée par un costume
|
|
que je n'ai encore vu à personne. Autant que je pus le remarquer, c'était
|
|
une robe, ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre, et agrafé sur la
|
|
poitrine par des bijoux hiéroglyphiques en or où je distinguai une rose,
|
|
une croix, un triangle, une tête de mort, et plusieurs riches cordons de
|
|
diverses couleurs. Tout ce que je pouvais comprendre, c'est que ce n'était
|
|
point là le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage
|
|
mystérieux, que je commençais à prendre pour une statue, dérangea
|
|
lentement ses mains, et je vis distinctement le visage du comte Albert;
|
|
non pas tel que je l'avais vu la dernière fois, couvert des ombres de la
|
|
mort, mais animé dans sa pâleur, et plein d'âme dans sa sérénité, tel
|
|
enfin que je l'avais vu dans ses plus belles heures de calme et de
|
|
confiance. Je faillis laisser échapper un cri, et briser, d'un mouvement
|
|
involontaire, la glace qui me séparait de lui. Mais une violente pression
|
|
de la main de Cagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais
|
|
quelle vague terreur. D'ailleurs, au même instant, une porte s'ouvrit au
|
|
fond de l'appartement où je voyais Albert, et plusieurs personnages
|
|
inconnus, vêtus à peu près comme lui, entrèrent l'épée à la main. Après
|
|
avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent joué une
|
|
pantomime, ils lui adressèrent, chacun à son tour, et d'un ton solennel,
|
|
des paroles incompréhensibles. Il se leva, marcha vers eux, et leur
|
|
répondit des paroles également obscures, et qui n'offraient aucun sens à
|
|
mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand à présent que ma langue
|
|
maternelle. Ce dialogue ressemblait à ceux qu'on entend dans les rêves; et
|
|
la bizarrerie de cette scène, le merveilleux de cette apparition tenaient
|
|
effectivement du songe, à tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer
|
|
que je ne dormais point. Mais Cagliostro me forçait de rester immobile, et
|
|
je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement, qu'il m'était
|
|
impossible de douter de la réalité de ce que je voyais. Enfin, emportée
|
|
par le désir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le
|
|
capuchon noir retomba sur ma tête. Je l'arrachai violemment, mais l'étoile
|
|
de cristal s'était effacée, et tout était replongé dans les ténèbres. «Si
|
|
vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement Cagliostro d'une voix
|
|
tremblante, ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumière.» J'eus la force
|
|
de le suivre et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un
|
|
vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ôta définitivement le capuchon, je me
|
|
retrouvai dans son laboratoire éclairé faiblement, comme il l'était au
|
|
commencement de cette aventure. Cagliostro était fort pâle, et tremblait
|
|
encore; car j'avais senti, en marchant avec lui, que son bras était agité
|
|
d'un tressaillement convulsif, et qu'il me faisait aller très-vite, comme
|
|
s'il eût été en proie à une grande frayeur. Les premières paroles qu'il me
|
|
dit furent des reproches amers sur mon _mangue de loyauté_, et sur les
|
|
_dangers épouvantables_ auxquels je l'avais exposé en cherchant à violer
|
|
mes promesses. «J'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et
|
|
courroucé, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que
|
|
l'on doit bien se garder de céder à leur vaine et téméraire curiosité.»
|
|
|
|
«Jusque-là je n'avais pas songé à partager la terreur de mon guide.
|
|
J'avais été si frappée de l'idée de retrouver Albert vivant, que je ne
|
|
m'étais pas demandé si cela était humainement possible. J'avais même
|
|
oublié que la mort m'eût à jamais enlevé cet ami si précieux et si cher.
|
|
L'émotion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et
|
|
que je venais de voir un spectre. Cependant, ma raison repoussait
|
|
l'impossible, et l'âcreté des reproches de Cagliostro fit passer en moi
|
|
une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse: «Vous feignez de
|
|
prendre au sérieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacité; mais
|
|
vous jouez là un jeu bien cruel. Oh! oui, vous jouez avec les choses les
|
|
plus sacrées, avec la mort même.--Âme sans foi et sans force! me
|
|
répondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante; vous
|
|
croyez à la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand
|
|
maître, un maître qui vous a dit cent fois: «_On ne meurt pas, rien ne
|
|
meurt, il n'y a pas de mort_.» Vous m'accusez de mensonge, et vous semblez
|
|
ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom même de la mort
|
|
dans votre bouche impie.» Je vous avoue que cette réponse étrange
|
|
bouleversa toutes mes pensées, et vainquit un instant toutes les
|
|
résistances de mon esprit troublé. Comment cet homme pouvait-il connaître
|
|
si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine?
|
|
Partageait-il sa foi, ou s'en faisait-il une arme pour prendre de
|
|
l'ascendant sur mon imagination?
|
|
|
|
«Je restai confuse et atterrée. Mais bientôt je me dis que cette manière
|
|
grossière d'interpréter la croyance d'Albert ne pouvait pas être la mienne,
|
|
et qu'il ne dépendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro,
|
|
d'évoquer la mort ou de réveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'étais
|
|
la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peut-être le
|
|
mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son
|
|
savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d'ironie, l'explication des
|
|
discours bizarres que tenaient ses ombres entre elles. Là-dessus, il me
|
|
répondit qu'il lui était impossible de me satisfaire, et que je devais me
|
|
contenter d avoir vu _cette personne_ calme et _utilement occupée_. «Vous
|
|
me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses pensées et son
|
|
action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu'à son nom. Lorsque vous avez
|
|
songé à elle en me demandant à la voir, il s'est formé entre elle et vous
|
|
une communication mystérieuse que mon pouvoir a su rendre efficace
|
|
jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au
|
|
delà.--Votre science, lui dis-je, ne va pas même jusque-là, car j'avais
|
|
pensé à maître Porpora, et ce n'est pas maître Porpora que votre pouvoir a
|
|
évoqué.--Je n'en sais rien, répondit-il avec un sérieux effrayant; je ne
|
|
veux pas le savoir. Je n'ai rien vu, ni dans votre pensée, ni dans le
|
|
tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et
|
|
j'ai besoin de conserver toute ma lucidité pour exercer ma puissance. Mais
|
|
les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que, sans en
|
|
avoir conscience peut-être, vous ayez pensé à un autre qu'au Porpora,
|
|
puisque ce n'est pas lui que vous avez vu.»
|
|
|
|
--Voilà bien les belles paroles de cette espèce de fous! dit la princesse
|
|
en haussant les épaules. Chacun d'eux a sa manière de procéder; mais tous,
|
|
au moyen d'un certain raisonnement captieux qu'on pourrait appeler la
|
|
logique de la démence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour
|
|
embrouiller par de grands mots les idées d'autrui.
|
|
|
|
--Les miennes l'étaient à coup sûr, reprit Consuelo, et je n'avais plus la
|
|
faculté d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fit
|
|
sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu à jamais, et je fondis en
|
|
larmes. «Consuelo! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la
|
|
main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom véritable, inconnu ici à
|
|
tout le monde, fut une nouvelle surprise pour moi, en passant par sa
|
|
bouche), vous avez de grandes fautes à réparer, et j'espère que vous ne
|
|
négligerez rien pour reconquérir la paix de votre conscience.» Je n'eus
|
|
pas la force de répondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs à mes
|
|
camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'étais
|
|
plus impatiente encore de me retirer; et dès que je fus seule, après avoir
|
|
donné un libre cours à ma douleur, je passai la nuit à me perdre en
|
|
réflexions et en commentaires sur les scènes de cette fatale soirée. Plus
|
|
je cherchais à la comprendre, plus je m'égarais dans un dédale
|
|
d'incertitudes; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus
|
|
folles et plus maladives que ne l'eût été une crédulité aveugle aux
|
|
oracles de la magie. Fatiguée de ce travail sans fruit, je résolus de
|
|
suspendre mon jugement jusqu'à ce que la lumière se fît. Mais depuis ce
|
|
temps je restai impressionnable, sujette aux vapeurs, malade d'esprit et
|
|
profondément triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne l'avais
|
|
fait jusque là, la perte de mon ami; mais le remords, que son généreux
|
|
pardon avait assoupi en moi, vint me tourmenter continuellement. En
|
|
exerçant sans entraves ma profession d'artiste, j'arrivai très-vite à me
|
|
blaser sur les enivrements frivoles du succès; et puis, dans ce pays où il
|
|
me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...
|
|
|
|
--Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.
|
|
|
|
--Dans ce pays où je me sens assombrie et refroidie moi-même, je reconnus
|
|
bientôt que je ne ferais pas les progrès que j'avais rêvés...
|
|
|
|
--Et quels progrès veux-tu donc faire? Nous n'avons jamais entendu rien
|
|
qui approchât de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une
|
|
cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un
|
|
compliment à la Frédéric.
|
|
|
|
--Quand même Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta
|
|
Consuelo en souriant (car excepté la Romanina et la Tési, je n'ai guère
|
|
entendu d'autre cantatrice que moi), je pense qu'il y a toujours beaucoup
|
|
à tenter et quelque chose à trouver au delà de tout ce qui a été fait. Eh
|
|
bien, cet idéal que j'avais porté en moi-même, j'eusse pu en approcher
|
|
dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies
|
|
partagées, d'enthousiasme en un mot! Mais la régularité froide qui règne
|
|
ici, l'ordre militaire établi jusque dans les coulisses des théâtres, la
|
|
bienveillance calme et continuelle d'un public qui pense à ses affaires en
|
|
nous écoutant, la haute protection du roi qui nous garantit des succès
|
|
décrétés d'avance, l'absence de rivalité et de nouveauté dans le personnel
|
|
des artistes et dans le choix des ouvrages, et surtout l'idée d'une
|
|
captivité indéfinie; toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse,
|
|
tristement glorieuse et forcément cupide que nous menons en Prusse, m'a
|
|
ôté l'espoir et jusqu'au désir de me perfectionner. Il y a des jours où je
|
|
me sens tellement privée d'énergie et dépourvue de cet amour-propre
|
|
chatouilleux qui aide à la conscience de l'artiste, que je paierais un
|
|
sifflet pour me réveiller. Mais hélas! que je manque mon entrée ou que je
|
|
m'éloigne avant la fin de ma tâche, ce sont toujours les mêmes
|
|
applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mérite pas:
|
|
ils me font de la peine quand, par hasard, je les mérite; car ils sont
|
|
alors tout aussi officiellement comptés, tout aussi bien mesurés par
|
|
l'étiquette qu'à l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mériterais de
|
|
plus spontanés! Tout cela doit vous sembler puéril, noble Amélie; mais
|
|
vous désiriez connaître le fond de l'âme d'une actrice, et je ne vous
|
|
cache rien.
|
|
|
|
--Tu expliques cela si naturellement, que je le conçois comme si je
|
|
l'éprouvais moi-même. Je suis capable, pour te rendre service, de te
|
|
siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf à te jeter une couronne de
|
|
roses quand je t'aurai éveillée!
|
|
|
|
--Hélas! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrément du roi.
|
|
Le roi ne veut pas qu'on offense ses comédiens, parce qu'il sait que
|
|
l'engouement suit de près les huées. Mon ennui est donc sans remède,
|
|
malgré votre généreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours
|
|
davantage le regret d'avoir préféré une existence si fausse et si vide
|
|
d'émotions à une vie d'amour et de dévouement. Depuis l'aventure de
|
|
Cagliostro surtout, une noire mélancolie est venue me saisir au fond de
|
|
l'âme. Il ne se passe pas de nuit que je ne rêve d'Albert, et que je ne le
|
|
revoie irrité contre moi, ou indifférent et préoccupé, parlant un langage
|
|
incompréhensible, et livré à des méditations tout à fait étrangères à
|
|
notre amour, tel que je l'ai vu dans la scène magique. Je me réveille
|
|
baignée d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle
|
|
existence où la mort l'a fait entrer, son âme douloureuse et consternée se
|
|
ressent peut-être de mes dédains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tué,
|
|
cela est certain; et il n'est au pouvoir d'aucun homme, eût-il fait un
|
|
pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me réunir à
|
|
lui. Je ne puis donc rien réparer en cette vie que je traîne inutile et
|
|
solitaire, et je n'ai d'autre désir que d'en voir bientôt la fin.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
X.
|
|
|
|
|
|
«N'as-tu donc pas contracté ici des amitiés nouvelles? dit la princesse
|
|
Amélie. Parmi tant de gens d'esprit et de talent que mon frère se vante
|
|
d'avoir attirés à lui de tous les coins du inonde, n'en est-il aucun qui
|
|
soit digne d'estime?
|
|
|
|
--Il en est certainement, Madame; et si je ne m'étais sentie portée à la
|
|
retraite et à la solitude, j'aurais pu trouver des âmes bienveillantes
|
|
autour de moi. Mademoiselle Cochois...
|
|
|
|
--La marquise d'Argens, tu veux dire?
|
|
|
|
--J'ignore si elle s'appelle ainsi.
|
|
|
|
--Tu es discrète, tu as raison. Eh bien, c'est une personne distinguée?
|
|
|
|
--Extrêmement, et fort bonne au fond, quoiqu'elle soit un peu vaine des
|
|
soins et des leçons de M. le marquis, et qu'elle regarde un peu du haut de
|
|
sa grandeur, les artistes, ses confrères.
|
|
|
|
--Elle serait fort humiliée, si elle savait qui tu es. Le nom de
|
|
Rudolstadt est un des plus illustres de la Saxe, et celui de d'Argens
|
|
n'est qu'une mince gentilhommerie provençale ou languedocienne. Et madame
|
|
de Cocceï, comment est-elle? la connais-tu?
|
|
|
|
--Comme, depuis son mariage, mademoiselle Barberini ne danse plus à
|
|
l'Opéra, et vit à la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de
|
|
la voir. C'est de toutes les femmes de théâtre celle pour qui j'éprouvais
|
|
le plus de sympathie, et j'ai été invitée souvent par elle et par son mari
|
|
à aller les voir dans leurs terres; mais le roi m'a fait entendre que cela
|
|
lui déplairait beaucoup, et j'ai été forcée d'y renoncer, sans savoir
|
|
pourquoi je subissais cette privation.
|
|
|
|
--Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour à mademoiselle Barberini,
|
|
qui lui a préféré le fils du grand chancelier, et le roi craint pour toi
|
|
le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu liée avec personne?
|
|
|
|
--J'ai beaucoup d'amitié pour M. François Benda, le premier violoniste de
|
|
Sa Majesté. Il y a des rapports entre sa destinée et la mienne. Il a mené
|
|
la vie de zingaro dans sa jeunesse, comme moi dans mon enfance; comme moi,
|
|
il est fort peu enivré des grandeurs de ce monde, et il préfère la liberté
|
|
à la richesse. Il m'a raconté souvent qu'il s'était enfui de la cour de
|
|
Saxe pour partager la destinée errante, joyeuse et misérable des artistes
|
|
de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les
|
|
rues des virtuoses d'un grand mérite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit,
|
|
par monts et par vaux, l'éducation de Benda. Il s'appelait Loebel, et
|
|
Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de
|
|
paille, ou peut-être même dans un fossé. Avant de s'adonner au violon, M.
|
|
Franz Benda avait une voix superbe, et faisait du chant sa profession. Le
|
|
chagrin et l'ennui la lui firent perdre à Dresde. Dans l'air pur de la
|
|
vagabonde liberté, il acquit un autre talent, son génie prit un nouvel
|
|
essor; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique
|
|
virtuose dont Sa Majesté ne dédaigne pas le concours dans sa musique _de
|
|
chambre_. George Benda, son plus jeune frère, est aussi un original plein
|
|
de génie, tour à tour épicurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est
|
|
pas toujours aimable, mais il intéresse toujours. Je crois que celui-là ne
|
|
parviendra pas à se _ranger_ comme ses autres frères, qui tous portent
|
|
avec résignation maintenant la chaîne dorée du dilettantisme royal. Mais
|
|
lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est
|
|
indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon
|
|
coeur ici, que c'est un plaisir pour moi de m'ennuyer avec lui.
|
|
|
|
--Et n'espères-tu pas que cet ennui partagé amènera un sentiment plus
|
|
tendre? Ce ne serait pas la première fois que l'amour serait né de l'ennui.
|
|
|
|
--Je ne le crains ni ne l'espère, répondit Consuelo; car je sens que cela
|
|
n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chère Amélie, il se passe en moi
|
|
quoique chose d'étrange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne
|
|
pense qu'à lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien, pour le coup, que
|
|
c'est la première fois que l'amour est né de la mort, et c'est pourtant ce
|
|
qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donné du bonheur à un
|
|
être qui en était digne, et ce regret tenace est devenu une idée fixe, une
|
|
sorte de passion, une folie peut-être!
|
|
|
|
--Cela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C'est du moins une
|
|
maladie... Et pourtant c'est un mal que je conçois bien et que j'éprouve
|
|
aussi; car j'aime un absent que je ne reverrai peut-être jamais: n'est-ce
|
|
pas à peu près comme si j'aimais un mort?... Mais, dis-moi, le prince
|
|
Henri, mon frère, n'est-il pas un aimable cavalier?
|
|
|
|
--Oui, certainement.
|
|
|
|
--Très-amateur du beau, une âme d'artiste, un héros à la guerre, une
|
|
figure qui frappe et plaît sans être belle, un esprit fier et indépendant,
|
|
l'ennemi du despotisme, l'esclave insoumis et menaçant de mon frère le
|
|
tyran, enfin le meilleur de la famille à coup sur. On dit qu'il est fort
|
|
épris de toi; ne te l'a-t-il pas dit?
|
|
|
|
--J'ai écouté cela comme une plaisanterie.
|
|
|
|
--Et tu n'as pas envie de le prendre au sérieux?
|
|
|
|
--Non, Madame.
|
|
|
|
--Tu es fort difficile, ma chère; que lui reproches-tu?
|
|
|
|
--Un grand défaut, ou du moins un obstacle invincible à mon amour pour
|
|
lui: il est prince.
|
|
|
|
--Merci du compliment, méchante! Ainsi il n'était pour rien dans ton
|
|
évanouissement au spectacle ces jours passés? On a dit que le roi, jaloux
|
|
de la façon dont il te regardait, l'avait envoyé aux arrêts au
|
|
commencement du spectacle, et que le chagrin t'avait rendue malade.
|
|
|
|
--J'ignorais absolument que le prince eût été mis aux arrêts, et je suis
|
|
bien sûre de n'en pas être la cause. Celle de mon accident est bien
|
|
différente. Imaginez, Madame, qu'au milieu du morceau que je chantais, un
|
|
peu machinalement, comme cela ne m'arrive que trop souvent ici, mes yeux
|
|
se portent au hasard vers les loges du premier rang qui avoisinent la
|
|
scène; et tout à coup, dans celle de M. Golowkin, je vois une figure pâle
|
|
se dessiner dans le fond et se pencher insensiblement comme pour me
|
|
regarder. Cette figure, c'était celle d'Albert, Madame. Je le jure devant
|
|
Dieu, je l'ai vu, je l'ai reconnu; j'ignore si c'était une illusion, mais
|
|
il est impossible d'en avoir une plus terrible et plus complète.
|
|
|
|
--Pauvre enfant! tu as des visions, cela est certain.
|
|
|
|
--Oh! ce n'est pas tout. La semaine dernière, lorsque je vous eus remis la
|
|
lettre de M. de Trenck, comme je me retirais, je m'égarai dans le palais
|
|
et rencontrai, à l'entrée du cabinet de curiosités, M. Stoss, avec qui je
|
|
m'arrêtai à causer. Eh bien, je revis cette même figure d'Albert, et je la
|
|
revis menaçante comme je l'avais vue indifférente la veille au théâtre,
|
|
comme je la revois sans cesse dans mes rêves, courroucée ou dédaigneuse.
|
|
|
|
--Et M. Stoss la vit aussi?
|
|
|
|
--Il la vit fort bien, et me dit que c'était un certain Trismégiste que
|
|
Votre Altesse s'amuse à consulter comme nécromancien.
|
|
|
|
--Ah! juste ciel! s'écria madame de Kleist en pâlissant; j'étais bien sûre
|
|
que c'était un sorcier véritable! Je n'ai jamais pu regarder cet homme
|
|
sans frayeur. Quoiqu'il ait de beaux traits et l'air noble, il a quelque
|
|
chose de diabolique dans la physionomie, et je suis sûre, qu'il prend,
|
|
comme un Protée, tous les aspects qu'il veut pour faire peur aux gens.
|
|
Avec cela il est grondeur et frondeur comme tous les gens de son espèce.
|
|
Je me souviens qu'une fois, en me tirant mon horoscope, il me reprocha à
|
|
brûle-pourpoint d'avoir divorcé avec M. de Kleist, parce que M. de Kleist
|
|
était ruiné. Il m'en faisait un grand crime. Je voulus m'en défendre, et
|
|
comme il le prenait un peu haut avec moi, je commençais à me fâcher,
|
|
lorsqu'il me prédit avec véhémence que je me remarierais, et que mon
|
|
second mari périrait, par ma faute, encore plus misérablement que le
|
|
premier, mais que j'en serais bien punie par mes remords et par la
|
|
réprobation publique. En disant cela, sa figure devint si terrible, que je
|
|
crus voir celle de M. Kleist ressuscité, et que je m'enfuis dans
|
|
l'appartement de son Altesse royale, en jetant de grands cris.
|
|
|
|
--Oui, c'était une scène plaisante, dit la princesse qui, par instants,
|
|
reprenait comme malgré elle, son ton sec et amer: j'en ai ri comme une
|
|
folle.
|
|
|
|
--Il n'y avait pas de quoi! dit naïvement Consuelo. Mais enfin qu'est-ce
|
|
donc que ce Trismégiste? et puisque Votre Altesse ne croit pas aux
|
|
sorciers...
|
|
|
|
--Je t'ai promis de te dire un jour ce que c'est que la sorcellerie. Ne
|
|
sois pas si pressée. Quant à présent, sache que le devin Trismégiste est
|
|
un homme dont je fais grand cas, et qui pourra nous être fort utile à
|
|
toutes trois... et à bien d'autres!...
|
|
|
|
--Je voudrais bien le revoir, dit Consuelo; et quoique je tremble d'y
|
|
penser, je voudrais m'assurer de sang-froid s'il ressemble à M. de
|
|
Rudolstadt autant que je me le suis imaginé.
|
|
|
|
--S'il ressemble à M. de Rudolstadt, dis-tu?... Eh bien, tu me rappelles
|
|
une circonstance que j'aurais oubliée, et qui va expliquer, peut-être fort
|
|
platement, tout ce grand mystère... Attends! laisse-moi y penser un peu...
|
|
oui, j'y suis. Écoute ma pauvre enfant, et apprends à te méfier de tout ce
|
|
qui semble surnaturel. C'est Trismégiste que Cagliostro t'a montré; car
|
|
Trismégiste a des relations avec Cagliostro, et s'est trouvé ici l'an
|
|
dernier en même temps que lui. C'est Trismégiste que tu as vu au théâtre
|
|
dans la loge du comte Golowkin; car Trismégiste demeure dans sa maison, et
|
|
ils s'occupent ensemble de chimie ou d'alchimie. Enfin c'est Trismégiste
|
|
que tu as vu dans le château le lendemain; car ce jour-là, et peu de temps
|
|
après t'avoir congédiée, j'ai vu Trismégiste; et par parenthèse, il m'a
|
|
donné d'amples détails sur l'évasion de Trenck.
|
|
|
|
--À l'effet de se vanter d'y avoir contribué, dit madame de Kleist, et de
|
|
se faire rembourser par Votre Altesse des sommes qu'il n'a certainement
|
|
pas dépensées pour cela. Votre Altesse en pensera ce qu'elle voudra; mais,
|
|
j'oserai le lui dire, cet homme est un chevalier d'industrie.
|
|
|
|
--Ce qui ne l'empêche pas d'être un grand sorcier, n'est-ce pas, de
|
|
Kleist? Comment concilies-tu tant de respect pour sa science et de mépris
|
|
pour sa personne?
|
|
|
|
--Eh! Madame, cela va ensemble on ne peut mieux. On craint les sorciers,
|
|
mais on les déteste. C'est absolument comme on fait à l'égard du diable.
|
|
|
|
--Et cependant on veut voir le diable, et on ne peut pas se passer des
|
|
sorciers? Voilà ta logique, ma belle de Kleist!
|
|
|
|
--Mais, Madame, dit Consuelo qui écoutait avec avidité cette discussion
|
|
bizarre, d'où savez-vous que cet homme ressemble au comte de Rudolstadt?
|
|
|
|
--J'oubliais de te le dire, et c'est un hasard bien simple qui me l'a fait
|
|
savoir. Ce matin, quand Supperville me racontait ton histoire et celle du
|
|
comte Albert, tout ce qu'il me disait sur ce personnage étrange me donna
|
|
la curiosité de savoir s'il était beau, et si sa physionomie répondait à
|
|
son imagination extraordinaire. Supperville rêva quelques instants, et
|
|
finit par me répondre: «Tenez, Madame, il me sera facile de vous en donner
|
|
une juste idée; car vous avez parmi vos _joujoux_ un orignal qui
|
|
ressemblerait effroyablement à ce pauvre Rudolstadt s'il était plus
|
|
décharné, plus hâve, et coiffé autrement. C'est votre sorcier
|
|
Trismégiste.» Voilà le fin mot de l'affaire, ma charmante veuve; et ce mot
|
|
n'est pas plus sorcier que Cagliostro, Trismégiste, Saint-Germain et
|
|
compagnie.
|
|
|
|
--Vous m'ôtez une montagne de dessus la poitrine, dit la Porporina, et un
|
|
voile noir de dessus la tête. Il me semble que je renais à la vie, que je
|
|
m'éveille d'un pénible sommeil! Grâces vous soient rendues pour cette
|
|
explication! Je ne suis donc pas folle, je n'ai donc pas de visions, je
|
|
n'aurai donc plus peur de moi-même!... Eh bien pourtant, voyez ce que
|
|
c'est que le coeur humain! ajouta-t-elle après un instant de rêverie; je
|
|
crois que je regrette ma peur et ma faiblesse. Dans mon extravagance, je
|
|
m'étais presque persuadé qu'Albert n'était pas mort, et qu'un jour, après
|
|
m'avoir fait expier par d'effrayantes apparitions le mal que je lui ai
|
|
causé, il reviendrait à moi sans nuage et sans ressentiment. Maintenant je
|
|
suis bien sûre qu'Albert dort dans le tombeau de ses ancêtres, qu'il ne se
|
|
relèvera pas, que la mort ne lâchera pas sa proie, et c'est une déplorable
|
|
certitude!
|
|
|
|
--Tu as pu en douter? Eh bien, il y a du bonheur à être folle; quant à moi,
|
|
je n'espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie, et
|
|
pourtant cela était possible, et cela est!
|
|
|
|
--Si je vous disais, belle Amélie, toutes les suppositions auxquelles mon
|
|
pauvre esprit se livrait, vous verriez que, malgré leur invraisemblance,
|
|
elles n'étaient pas toutes impossibles. Par exemple, une léthargie.....
|
|
Albert y était sujet... Mais je ne veux point rappeler ces conjectures
|
|
insensées; elles me font trop de mal, maintenant que la figure que je
|
|
prenais pour Albert est celle d'un chevalier d'industrie.
|
|
|
|
--Trismégiste n'est pas ce que l'on croit... Mais ce qu'il y a de certain,
|
|
c'est qu'il n'est pas le comte de Rudolstadt; car il y a plusieurs années
|
|
que je le connais, et qu'il fait, en apparence du moins, le métier de
|
|
devin. D'ailleurs il n'est pas si semblable au comte de Rudolstadt que tu
|
|
te le persuades. Supperville, qui est un trop habile médecin pour faire
|
|
enterrer un homme en léthargie, et qui ne croit pas aux revenants, a
|
|
constaté des différences que ton trouble ne t'a pas permis de remarquer.
|
|
|
|
--Oh! je voudrais bien revoir ce Trismégiste! dit Consuelo d'un air
|
|
préoccupé.
|
|
|
|
--Tu ne le verras peut-être pas de si tôt, répondit froidement la
|
|
princesse. Il est parti pour Varsovie le jour même où tu l'as vu dans ce
|
|
palais. Il ne reste jamais plus de trois jours à Berlin. Mais il reviendra
|
|
à coup sûr dans un an.
|
|
|
|
--Et si c'était Albert!...» reprit Consuelo, absorbée dans une rêverie
|
|
profonde.
|
|
|
|
La princesse haussa les épaules.
|
|
|
|
--Décidément, dit-elle, le sort me condamne à n'avoir pour amis que des
|
|
fous ou des folles. Celle-ci prend mon sorcier pour son mari feu le
|
|
chanoine de Kleist, celle-là, pour son défunt époux le comte de
|
|
Rudolstadt: il est heureux pour moi d'avoir une tête forte, car je le
|
|
prendrais peut-être pour Trenck, et Dieu sait ce qui en arriverait.
|
|
Trismégiste est un pauvre sorcier de ne point profiter de toutes ces
|
|
méprises! Voyons, Porporina, ne me regardez pas d'un air effaré et
|
|
consterné, ma toute belle. Reprenez vos esprits. Comment supposez-vous que
|
|
si le comte Albert, au lieu d'être mort, s'était réveillé d'une léthargie,
|
|
une aventure si intéressante n'eût point fait de bruit dans le monde?
|
|
N'avez-vous conservé aucune relation, d'ailleurs, avec sa famille, et ne
|
|
vous en aurait-elle pas informée?
|
|
|
|
--Je n'en ai conservé aucune, répondit Consuelo. La chanoinesse Wenceslawa
|
|
m'a écrit deux fois en un an pour m'annoncer deux tristes nouvelles: la
|
|
mort de son frère aîné Christian, père de mon mari, qui a terminé sa
|
|
longue et douloureuse carrière sans recouvrer la mémoire de son malheur;
|
|
et la mort du baron Frédéric, frère de Christian et de la chanoinesse, qui
|
|
s'est tué à la chasse, en roulant de la fatale montagne de Schreckenstein,
|
|
au fond d'un ravin. J'ai répondu à la chanoinesse comme je le devais. Je
|
|
n'ai pas osé lui offrir d'aller lui porter mes tristes consolations. Son
|
|
coeur m'a paru, d'après ses lettres, partagé entre sa bonté et son
|
|
orgueil. Elle m'appelait sa _chère enfant_, sa _généreuse amie_, mais elle
|
|
ne paraissait désirer nullement les secours ni les soins de mon affection.
|
|
|
|
--Ainsi tu supposes qu'Albert, ressuscité, vit tranquille et inconnu au
|
|
château des Géants, sans t'envoyer de billet de faire part, et sans que
|
|
personne s'en doute hors de l'enceinte dudit château?
|
|
|
|
--Non, Madame, je ne le suppose pas; car ce serait tout à fait impossible,
|
|
et je suis folle de vouloir en douter,» répondit Consuelo, en cachant dans
|
|
ses mains son visage inondé de larmes.
|
|
|
|
La princesse semblait, à mesure que la nuit s'avançait, reprendre son
|
|
mauvais caractère; le ton railleur et léger avec lequel elle parlait de
|
|
choses si sensibles au coeur de Consuelo faisait un mal affreux à cette
|
|
dernière.
|
|
|
|
«Allons, ne te désole pas ainsi, reprit brusquement Amélie. Voilà une
|
|
belle partie de plaisir que nous faisons là! Tu nous a raconté des
|
|
histoires à porter le diable en terre; de Kleist n'a pas cessé de pâlir et
|
|
de trembler, je crois qu'elle en mourra de peur; et moi, qui voulais être
|
|
heureuse et gaie, je souffre de te voir souffrir, ma pauvre enfant!...»
|
|
|
|
La princesse prononça ces dernières paroles avec le bon diapason de sa
|
|
voix, et Consuelo, relevant la tête, vit qu'une larme de sympathie coulait
|
|
sur sa joue, tandis que le sourire d'ironie contractait encore ses lèvres.
|
|
Elle baisa la main que lui tendait l'abbesse, et la plaignit
|
|
intérieurement de ne pouvoir pas être bonne pendant quatre heures de
|
|
suite.
|
|
|
|
«Quelque mystérieux que soit ton château des Géants, ajouta la princesse,
|
|
quelque sauvage que soit l'orgueil de la chanoinesse, et quelque discrets
|
|
que puissent être ses serviteurs, sois sûre qu'il ne se passe rien là qui
|
|
soit plus qu'ailleurs à l'abri d'une certaine publicité. On avait beau
|
|
cacher la bizarrerie du comte Albert, toute la province a bientôt réussi à
|
|
la connaître, et il y avait longtemps qu'on en avait parlé à la petite
|
|
cour de Bareith, lorsque Supperville fut appelé pour soigner ton pauvre
|
|
époux. Il y a maintenant dans cette famille un autre mystère qu'on ne
|
|
cache pas avec moins de soin sans doute, et qu'on n'a pas préservé
|
|
davantage de la malice du public. C'est la fuite de la jeune baronne
|
|
Amélie, qui s'est fait enlever par un bel aventurier peu de temps après la
|
|
mort de son cousin.
|
|
|
|
--Et moi, madame, je l'ai ignoré assez longtemps. Je pourrais vous dire
|
|
même que tout ne se découvre pas dans ce monde; car jusqu'ici on n'a pas
|
|
pu savoir le nom et l'état de l'homme qui a enlevé la jeune baronne, non
|
|
plus que le lieu de sa retraite.
|
|
|
|
--C'est ce que Supperville m'a dit en effet. Allons, cette vieille Bohême
|
|
est le pays aux aventures mystérieuses: mais ce n'est pas une raison pour
|
|
que le comte Albert soit...
|
|
|
|
--Au nom du ciel, Madame, ne parlons plus de cela. Je vous demande pardon
|
|
de vous avoir fatiguée de cette longue histoire, et quand Votre Altesse
|
|
m'ordonnera de me retirer...
|
|
|
|
--Deux heures du matin! s'écria madame de Kleist, que le son lugubre de
|
|
l'horloge du château fit tressaillir.
|
|
|
|
--En ce cas, il faut nous séparer, mes chères amies, dit la princesse en
|
|
se levant; car ma soeur d'Anspach va venir dès sept heures me réveiller
|
|
pour m'entretenir des fredaines de son cher margrave qui est revenu de
|
|
Paris dernièrement, amoureux fou de mademoiselle Clairon. Ma belle
|
|
Porporina, c'est vous autres reines de théâtre qui êtes reines du monde
|
|
par le fait, comme nous le sommes par le droit, et votre lot est le
|
|
meilleur. Il n'est point de tête couronnée que vous ne puissiez nous
|
|
enlever quand il vous en prend fantaisie, et je ne serais pas étonnée de
|
|
voir un jour mademoiselle Hippolyte Clairon, qui est une fille d'esprit,
|
|
devenir margrave d'Anspach, en concurrence avec ma soeur, qui est une
|
|
bête. Allons, donne-moi une pelisse, de Kleist, je veux vous reconduire
|
|
jusqu'au bout de la galerie.
|
|
|
|
--Et Votre Altesse reviendra seule? dit madame de Kleist, qui paraissait
|
|
fort troublée.
|
|
|
|
--Toute seule, répondit Amélie, et sans aucune crainte du diable et des
|
|
farfadets qui tiennent pourtant cour plénière dans le château depuis
|
|
quelques nuits, à ce qu'on assure. Viens, viens, Consuelo! nous allons
|
|
voir la belle peur de madame de Kleist en traversant la
|
|
galerie.»
|
|
|
|
La princesse prit un flambeau et marcha la première, entraînant madame de
|
|
Kleist, qui était en effet très-peu rassurée. Consuelo les suivit, un peu
|
|
effrayée aussi, sans savoir pourquoi.
|
|
|
|
«Je vous assure, Madame, disait madame de Kleist, que c'est l'heure
|
|
sinistre, et qu'il y a de la témérité à traverser cette partie du château
|
|
dans ce moment-ci. Que vous coûterait-il de nous laisser attendre une
|
|
demi-heure de plus? A deux heures et demie, il n'y a plus rien.
|
|
|
|
--Non pas, non pas, reprit Amélie, je ne serais pas fâchée de la
|
|
rencontrer et de voir comment elle est faite.
|
|
|
|
--De quoi donc s'agit-il? demanda Consuelo en doublant le pas pour
|
|
s'adresser à madame de Kleist.
|
|
|
|
--Ne le sais-tu pas? dit la princesse. La femme blanche qui balaie les
|
|
escaliers et les corridors du palais, lorsqu'un membre de la famille
|
|
royale est près de mourir, est revenue nous visiter depuis quelques nuits.
|
|
Il paraît que c'est par ici qu'elle prend ses ébats. Donc ce sont mes
|
|
jours qui sont menacés. Voilà pourquoi tu me vois si tranquille. Ma
|
|
belle-soeur, la reine de Prusse (la plus pauvre tête qui ait jamais porté
|
|
couronne!), n'en dort pas, à ce qu'on assure, et va coucher tous les soirs
|
|
à Charlottenburg; mais, comme elle respecte infiniment la balayeuse, ainsi
|
|
que la reine ma mère, qui n'a pas plus de raison qu'elle à cet endroit-là,
|
|
ces dames ont eu soin de défendre qu'on épiât le fantôme et qu'on le
|
|
dérangeât en rien de ses nobles occupations. Aussi le château est-il
|
|
balayé d'importance, et de la propre main de Lucifer, ce qui ne l'empêche
|
|
pas d'être fort malpropre, comme tu vois.»
|
|
|
|
En ce moment un gros chat, accouru du fond ténébreux de la galerie, passa
|
|
en ronflant et en jurant auprès de madame de Kleist, qui fit un cri
|
|
perçant et voulut courir vers l'appartement de la princesse; mais celle-ci
|
|
la retint de force en remplissant l'espace sonore de ses éclats de rire
|
|
âpres et rauques, plus lugubres encore que la bise qui sifflait dans les
|
|
profondeurs de ce vaste local. Le froid faisait grelotter Consuelo, et
|
|
peut-être aussi la peur; car la figure décomposée de madame de Kleist
|
|
semblait attester un danger réel, et la gaieté fanfaronne et forcée de la
|
|
princesse n'annonçait pas une sécurité bien sincère.
|
|
|
|
«J'admire l'incrédulité de Votre Altesse royale, dit madame de Kleist
|
|
d'une voix entrecoupée et avec un peu de dépit; si elle avait vu et
|
|
entendu comme moi cette femme blanche, la veille de la mort du roi son
|
|
auguste père...
|
|
|
|
--Hélas! répondit Amélie d'un ton satanique, comme je suis bien sûre
|
|
qu'elle ne vient pas annoncer maintenant celle du roi mon auguste frère,
|
|
je suis fort aise qu'elle vienne pour moi. La diablesse sait bien que pour
|
|
être heureuse, il me faut l'une ou l'autre de ces deux morts.
|
|
|
|
--Ah! Madame, ne parlez pas ainsi dans un pareil moment! dit madame de
|
|
Kleist, dont les dents se serraient tellement, qu'elle prononçait avec
|
|
peine. Tenez, au nom du ciel, arrêtez-vous et écoutez: cela ne fait-il pas
|
|
frémir?»
|
|
|
|
La princesse s'arrêta d'un air moqueur, et le bruit de sa robe de soie,
|
|
épaisse et cassante comme du carton, cessant de couvrir les bruits plus
|
|
éloignés, nos trois héroïnes, parvenues presque à la grande cage
|
|
d'escalier qui s'ouvrait au fond de la galerie, entendirent distinctement
|
|
le bruit sec d'un balai qui frappait inégalement les degrés de pierre, et
|
|
qui semblait se rapprocher en montant de marche en marche, comme eût fait
|
|
un valet pressé de terminer son ouvrage.
|
|
|
|
La princesse hésita un instant, puis elle dit d'un air résolu:
|
|
|
|
«Comme il n'y a rien _là_ de surnaturel, je veux savoir si c'est un
|
|
laquais somnambule ou un page espiègle. Baisse ton voile, Porporina, il ne
|
|
faut pas qu'on te voie dans ma compagnie. Quant à toi, de Kleist, tu peux
|
|
te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de
|
|
toi. Allons, brave Rudolstadt, toi qui as affronté de pires aventures,
|
|
suis-moi si tu m'aimes.»
|
|
|
|
Amélie marcha d'un pas assuré vers l'entrée de l'escalier; Consuelo la
|
|
suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau à sa place; et madame
|
|
de Kleist, aussi effrayée de rester seule que d'avancer, se traîna
|
|
derrière elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.
|
|
|
|
Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva
|
|
jusqu'à la rampe au-dessus de laquelle elle avança son flambeau pour mieux
|
|
voir à distance. Mais, soit qu'elle fût moins calme qu'elle ne voulait le
|
|
paraître, soit qu'elle eût aperçu quelque objet terrible, la main lui
|
|
manqua, et le flambeau de vermeil, avec la bougie et sa collerette du
|
|
cristal découpée, allèrent tomber avec fracas au fond de la spirale
|
|
retentissante. Alors madame de Kleist, perdant la tête et ne se souciant
|
|
pas plus de la princesse que de la comédienne, se mit à courir jusqu'à ce
|
|
qu'elle eût rencontré dans l'obscurité la porte des appartements de sa
|
|
maîtresse, où elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partagée entre
|
|
une émotion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec
|
|
Consuelo le même chemin, d'abord lentement, et puis peu à peu en doublant
|
|
le pas; car d'autres pas se faisaient entendre derrière les siens, et ce
|
|
n'étaient pas ceux de la Porporina, qui marchait sur la même ligne qu'elle,
|
|
plus résolument peut-être, quoiqu'elle ne fit aucune bravade. Ces pas
|
|
étranges, qui de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons,
|
|
résonnaient dans les ténèbres comme ceux d'une vieille femme chaussée de
|
|
mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai faisait toujours
|
|
son office et se heurtait lourdement à la muraille, tantôt à droite,
|
|
tantôt à gauche. Ce court trajet parut bien long à Consuelo. Si quelque
|
|
chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est
|
|
un danger qui ne peut être ni prévu ni compris. Elle ne se piqua point
|
|
d'une audace inutile, et ne détourna pas la tête une seule fois. La
|
|
princesse prétendit ensuite l'avoir fait inutilement dans les ténèbres;
|
|
personne ne pouvait démentir ni constater le fait. Consuelo se souvint
|
|
seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas
|
|
adressé un mot durant cette retraite forcée, et qu'en rentrant un peu
|
|
précipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la
|
|
porte sur le visage, tant elle avait hâte de la refermer. Cependant Amélie
|
|
ne convint pas de sa faiblesse, et reprit assez vite son sang-froid pour
|
|
railler madame de Kleist, qui était presque en convulsions, et pour lui
|
|
faire, sur sa lâcheté et son manque d'égards, des reproches très-amers. La
|
|
bonté compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'état violent de la
|
|
favorite, ramena quelque pitié dans le coeur de la princesse. Elle daigna
|
|
s'apercevoir que madame de Kleist était incapable de l'entendre, et
|
|
qu'elle était pâmée sur un sofa, la figure enfoncée dans les coussins.
|
|
L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne eût
|
|
parfaitement repris ses esprits; sa terreur se manifestait encore par des
|
|
larmes. Amélie était lasse de n'être plus princesse, et ne se souciait
|
|
plus de se déshabiller seule et de se servir elle-même, outre qu'elle
|
|
avait peut-être l'esprit frappé de quelque pressentiment sinistre. Elle
|
|
résolut donc de garder madame de Kleist jusqu'au jour.
|
|
|
|
«Jusque-là, dit-elle, nous trouverons bien quelque prétexte pour colorer
|
|
l'affaire, si mon frère en entend parler. Quant à toi, Porporina, ta
|
|
présence ici serait bien plus difficile à expliquer, et je ne voudrais
|
|
pour rien au monde qu'on te vît sortir de chez moi. Il faut donc que tu te
|
|
retires seule, et dès à présent, car on est fort matinal dans cette
|
|
chienne d'hôtellerie. Voyons, de Kleist, calme-toi, je te garde, et si tu
|
|
peux dire un mot de bon sens, explique-nous par où tu es entrée et dans
|
|
quel coin tu as laissé ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour
|
|
retourner chez elle.»
|
|
|
|
La peur rend si profondément égoïste, que madame de Kleist, enchantée de
|
|
ne plus avoir à affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort
|
|
peu de l'angoisse que Consuelo pourrait éprouver en faisant seule ce
|
|
trajet, retrouva toute sa lucidité pour lui expliquer le chemin qu'elle
|
|
avait à prendre et le signal qu'elle aurait à donner pour rejoindre son
|
|
serviteur affidé à la sortie du palais, dans un endroit bien abrité et
|
|
bien désert, où elle lui avait commandé d'aller l'attendre.
|
|
|
|
Munie de ces instructions, et bien certaine cette fois de ne pas s'égarer
|
|
dans le palais, Consuelo prit congé de la princesse, qui ne s'amusa
|
|
nullement à la reconduire le long de la galerie. La jeune fille partit
|
|
donc seule, à tâtons, et gagna le redoutable escalier sans encombre. Une
|
|
lanterne suspendue, qui brûlait en bas, l'aida à descendre, ce qu'elle fit
|
|
sans mauvaise rencontre, et même sans frayeur. Cette fois elle s'était
|
|
armée de volonté; elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la
|
|
malheureuse Amélie, et, dans ces cas-là, elle était toujours courageuse et
|
|
forte. Enfin, elle parvint à sortir du palais par la petite porte
|
|
mystérieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef, et qui donnait
|
|
sur un coin d'arrière-cour. Lorsqu'elle fut tout à fait dehors, elle
|
|
longea le mur extérieur pour chercher le chasseur. Dès qu'elle eut
|
|
articulé le signal convenu, une ombre, se détachant du mur, vint droit à
|
|
sa rencontre, et un homme, enveloppé d'un large manteau, s'inclina devant
|
|
elle, et lui présenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XI.
|
|
|
|
|
|
Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses
|
|
fréquentes visites secrètes à la princesse Amélie, venait souvent à pied
|
|
le soir au château, la tête enveloppée d'une épaisse coiffe noire, la
|
|
taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuyé sur celui de son
|
|
domestique. De cette façon, elle n'était point remarquée des gens du
|
|
château, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la détresse qui
|
|
se cachent de mendier, et qui reçoivent ainsi quelques secours de la
|
|
libéralité des princes. Mais malgré toutes les précautions de la
|
|
confidente et de sa maîtresse, leur secret était un peu celui de la
|
|
comédie; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de
|
|
petits scandales qu'il vaut mieux tolérer qu'ébruiter en les combattant.
|
|
Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Trenck plus que
|
|
de magie; et bien qu'il condamnât presque également ces deux sujets
|
|
d'entretien, il fermait les yeux et savait gré intérieurement à sa soeur
|
|
d'y porter une affectation de mystère qui mettait sa responsabilité à
|
|
couvert aux yeux de certaines gens. Il voulait bien feindre d'être trompé;
|
|
il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa
|
|
soeur. C'était donc sur le malheureux Trenck que sa sévérité s'était
|
|
appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour
|
|
que le public ne pressentît pas les véritables motifs de sa disgrâce.
|
|
|
|
La Porporina, pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider à
|
|
son incognito, en lui donnant le bras de même qu'à sa maîtresse, n'hésita
|
|
point à accepter ses services, et à s'appuyer sur lui pour marcher sur le
|
|
pavé enduit de glace. Mais elle n'eut pas fait trois pas ainsi, que cet
|
|
homme lui dit d'un ton dégagé:
|
|
|
|
«Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laissé votre
|
|
fantasque Amélie?»
|
|
|
|
Malgré le froid et la bise, Consuelo sentit le sang lui monter aux joues.
|
|
Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa maîtresse, et
|
|
trahissait ainsi une intimité révoltante avec elle. La Porporina, saisie
|
|
de dégoût, retira son bras de celui de cet homme, en lui disant sèchement:
|
|
|
|
«Vous vous trompez.
|
|
|
|
--Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la
|
|
même aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse
|
|
de Rudolstadt; mais le comte de Saint-Germain est mieux instruit.
|
|
|
|
--Qui êtes-vous donc, dit Consuelo bouleversée de surprise;
|
|
n'appartenez-vous pas à la maison de madame la comtesse de Kleist?
|
|
|
|
--Je n'appartiens qu'à moi-même, et ne suis serviteur que de la vérité,
|
|
reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom; mais je vois qu'il est ignoré
|
|
de madame de Rudolstadt.
|
|
|
|
--Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne?
|
|
|
|
--Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore? Tenez,
|
|
madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux
|
|
pas que vous avez faits sans mon aide. Daignez reprendre mon bras. Je sais
|
|
fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un
|
|
honneur de vous y reconduire saine et sauve.
|
|
|
|
--Je vous remercie de votre bonté, monsieur le comte, répondit Consuelo,
|
|
dont la curiosité était trop excitée pour refuser l'offre de cet homme
|
|
intéressant et bizarre: aurez-vous celle de me dire pourquoi vous
|
|
m'appelez ainsi?
|
|
|
|
--Parce que je désire obtenir votre confiance d'emblée en vous montrant
|
|
que j'en suis digne. Il y a longtemps que je sais votre mariage avec
|
|
Albert, et je vous ai gardé à tous deux un secret inviolable, comme je le
|
|
garderai tant que ce sera votre volonté.
|
|
|
|
--Je vois que ma volonté à cet égard est fort peu respectée par M.
|
|
Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer à ce dernier les
|
|
notions de M. de Saint-Germain sur sa position.
|
|
|
|
--N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit,
|
|
si ce n'est à la princesse Amélie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de
|
|
lui que je tiens le fait.
|
|
|
|
--Et de qui donc, en ce cas, Monsieur?
|
|
|
|
--Je le tiens du comte Albert de Rudolstadt lui-même. Je sais bien que
|
|
vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la cérémonie
|
|
religieuse de votre hyménée; mais je vous répondrai qu'il n'y a pas de
|
|
mort, que personne, que rien ne meurt, et que l'on peut s'entretenir
|
|
encore avec ce que le vulgaire appelle les trépassés, quand on connaît
|
|
leur langage et les secrets de leur vie.
|
|
|
|
--Puisque vous savez tant de choses, Monsieur, vous n'ignorez peut-être
|
|
pas que de semblables assertions ne me peuvent aisément convaincre, et
|
|
qu'elles me font beaucoup de mal, en me présentant sans cesse l'idée d'un
|
|
malheur que je sais être sans remède, en dépit des promesses menteuses de
|
|
la magie.
|
|
|
|
--Vous avez raison d'être en garde contre les magiciens et les imposteurs.
|
|
Je sais que Cagliostro vous a effrayée d'une apparition au moins
|
|
intempestive. Il a cédé à la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans
|
|
s'inquiéter de la disposition de votre âme et de la sublimité de sa
|
|
mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut! Mais
|
|
c'est un vaniteux, et c'est par là qu'il a mérité souvent le reproche de
|
|
charlatanisme.
|
|
|
|
--Monsieur le comte, on vous fait le même reproche; et comme cependant on
|
|
ajoute que vous êtes un homme supérieur, je me sens le courage de vous
|
|
dire franchement les préventions qui combattent mon estime pour vous.
|
|
|
|
--C'est parler avec la noblesse qui convient à Consuelo, répondit M. de
|
|
Saint-Germain avec calme, et je vous sais gré de faire cet appel à ma
|
|
loyauté. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystère. Mais nous
|
|
voici à votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avancée, me défendent
|
|
de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de
|
|
la dernière importance, et d'où votre avenir dépend, permettez-moi de vous
|
|
entretenir en liberté.
|
|
|
|
--Si Votre Seigneurie veut venir me voir dans la journée, je l'attendrai
|
|
chez moi à l'heure qu'elle m'indiquera.
|
|
|
|
--Il faut que je vous parle demain; et demain vous recevrez la visite de
|
|
Frédéric, que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de
|
|
lui.
|
|
|
|
--De quel Frédéric voulez-vous parler, monsieur le comte?
|
|
|
|
--Oh! ce n'est pas de notre ami Frédéric de Trenck que nous avons réussi à
|
|
tirer de ses mains. C'est de ce méchant petit roi de Prusse qui vous fait
|
|
la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute à l'Opéra: soyez-y.
|
|
Quelque déguisement que vous preniez, je vous reconnaîtrai et me ferai
|
|
reconnaître de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la
|
|
sécurité. Autrement, mes relations avec vous amasseraient de grands
|
|
malheurs sur des têtes sacrées. A demain donc, madame la comtesse!»
|
|
|
|
En parlant ainsi, le comte de Saint-Germain salua profondément Consuelo et
|
|
disparut, la laissant pétrifiée de surprise au seuil de sa demeure.
|
|
|
|
«Il y a décidément, dans ce royaume de la raison, une conspiration
|
|
permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A
|
|
peine ai-je échappé à un des périls qui menacent la mienne, qu'un autre se
|
|
présente. La princesse Amélie m'avait donné l'explication des dernières
|
|
énigmes, et je me croyais bien tranquille; mais, au même instant, nous
|
|
rencontrons, ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se
|
|
promène dans ce château du doute, dans cette forteresse de l'incrédulité,
|
|
aussi tranquillement qu'elle l'eût fait il y a deux cents ans. Je me
|
|
débarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre
|
|
magicien qui parait encore mieux instruit de mes affaires. Que ces devins
|
|
tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des
|
|
personnages puissants ou illustres, je le conçois; mais que moi, pauvre
|
|
fille humble et discrète, je ne puisse dérober aucun fait de ma vie à
|
|
leurs investigations, voilà qui me confond et m'inquiète malgré moi.
|
|
Allons, suivons le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir
|
|
expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger.
|
|
Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-être dans celui-ci, c'est
|
|
que la visite du roi, prédite par M. de Saint-Germain, eût lieu
|
|
effectivement demain. Ce sera la troisième fois seulement que le roi sera
|
|
venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident? On dit
|
|
qu'il faut se méfier surtout de ceux qui parlent mal du maître. Je
|
|
tâcherai de ne pas l'oublier.»
|
|
|
|
Le lendemain, à une heure précise, une voiture sans livrée et sans
|
|
armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le
|
|
roi, qui l'avait fait prévenir, deux heures auparavant, d'être seule et de
|
|
l'attendre, pénétra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche,
|
|
le sourire sur les lèvres, et un petit panier à la main.
|
|
|
|
«Le capitaine Kreutz vous apporte des fruits de son jardin, dit-il. Des
|
|
gens malintentionnés prétendent que cela vient des jardins de Sans-Souci,
|
|
et que c'était destiné au dessert du roi. Mais le roi ne pense point à
|
|
nous, Dieu merci, et le petit baron vient passer une heure ou deux avec sa
|
|
petite amie.»
|
|
|
|
Cet agréable début, au lieu de mettre Consuelo à son aise, la troubla
|
|
étrangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volonté en recevant les
|
|
confidences de la princesse Amélie, elle ne pouvait plus braver avec une
|
|
impassible franchise le royal inquisiteur. Il eût fallu désormais le
|
|
ménager, le flatter peut-être, détourner ses soupçons par d'adroites
|
|
agaceries. Consuelo sentait que ce rôle ne lui convenait pas, quelle le
|
|
jouerait mal, surtout s'il était vrai que Frédéric eût _du goût_ pour elle,
|
|
comme on disait à la cour, où l'on eût cru rabaisser la majesté royale en
|
|
se servant du mot d'amour à propos d'une comédienne. Inquiète et troublée,
|
|
Consuelo remercia gauchement le roi de l'excès de ses bontés, et tout
|
|
aussitôt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle
|
|
s'était annoncée radieuse.
|
|
|
|
«Qu'est-ce, dit-il brusquement en fronçant le sourcil. Avez-vous de
|
|
l'humeur? êtes-vous malade? pourquoi m'appelez-vous _sire_? Ma visite vous
|
|
dérange de quelque amourette?
|
|
|
|
--Non, Sire, répondit la jeune fille en reprenant la sérénité de la
|
|
franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.
|
|
|
|
--A la bonne heure! Quand cela serait, après tout, que m'importe? mais
|
|
j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.
|
|
|
|
--L'aveu? M. le capitaine veut dire la confidence, sans doute?
|
|
|
|
--Expliquez la distinction.
|
|
|
|
--Monsieur le capitaine la comprend de reste.
|
|
|
|
--Comme vous voudrez; mais distinguer n'est pas répondre. Si vous étiez
|
|
amoureuse, je voudrais le savoir.
|
|
|
|
--Je ne comprends pas pourquoi.
|
|
|
|
--Vous ne le comprenez pas du tout? regardez-moi donc en face. Vous avez
|
|
le regard bien vague aujourd'hui!
|
|
|
|
--Monsieur le capitaine, il me semble que vous voulez singer le roi. On
|
|
dit, que quand il interroge un accusé, il lui lit dans le blanc des yeux.
|
|
Croyez-moi, ces façons-là ne vont qu'à lui; et encore, s'il venait chez
|
|
moi pour me les faire subir, je le prierais de retourner à ses affaires.
|
|
|
|
--C'est cela; vous lui diriez: «Va te promener, Sire.»
|
|
|
|
--Pourquoi non? La place du roi est sur son cheval ou sur son trône, et
|
|
s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le
|
|
souffrir maussade.
|
|
|
|
--Vous auriez raison; mais dans tout cela vous ne me répondez pas. Vous ne
|
|
voulez pas me prendre pour le confident de vos prochaines amours?
|
|
|
|
--Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent,
|
|
baron.
|
|
|
|
--Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de même; mais si je parle
|
|
sérieusement à cette heure?
|
|
|
|
--Je réponds de même.
|
|
|
|
--Savez-vous que vous êtes une singulière personne?
|
|
|
|
--Pourquoi cela?
|
|
|
|
--Parce que vous êtes la seule femme de théâtre qui ne soit pas occupée de
|
|
belles passions ou de galanterie.
|
|
|
|
--Vous avez une mauvaise idée des femmes de théâtre, monsieur le
|
|
capitaine!
|
|
|
|
--Non! j'en ai connu de sages; mais elles visaient à de riches mariages,
|
|
et vous, on ne sait à quoi vous songez.
|
|
|
|
--Je songe à chanter ce soir.
|
|
|
|
--Ainsi vous vivez au jour le jour?
|
|
|
|
--Désormais, je ne vis pas autrement.
|
|
|
|
--Il n'en a donc pas été toujours ainsi?
|
|
|
|
--Non, Monsieur.
|
|
|
|
--Vous avez aimé?
|
|
|
|
--Oui, Monsieur.
|
|
|
|
--Sérieusement.
|
|
|
|
--Oui, Monsieur.
|
|
|
|
--Et longtemps?
|
|
|
|
--Oui, Monsieur.
|
|
|
|
--Et qu'est devenu votre amant?
|
|
|
|
--Mort!
|
|
|
|
--Mais vous en êtes consolée?
|
|
|
|
--Non.
|
|
|
|
--Oh! vous vous en consolerez bien?
|
|
|
|
--Je crains que non.
|
|
|
|
--Cela est étrange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier.
|
|
|
|
--Jamais.
|
|
|
|
--Et vous n'aurez pas d'amour?
|
|
|
|
--Jamais.
|
|
|
|
--Pas même un ami?
|
|
|
|
--Pas même un ami comme l'entendent les belles dames.
|
|
|
|
--Bast, si vous alliez à Paris, et que le roi Louis XV, ce galant
|
|
chevalier...
|
|
|
|
--Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je déteste les rois
|
|
galants.
|
|
|
|
--Ah! je comprends; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier, comme
|
|
Trenck, par exemple!
|
|
|
|
--Je n'ai jamais songé à sa figure.
|
|
|
|
--Et cependant vous avez conservé des relations avec lui!
|
|
|
|
--Si cela était, elles seraient de pure et honnête amitié.
|
|
|
|
--Vous convenez donc que ces relations subsistent?
|
|
|
|
--Je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo, qui craignit de compromettre la
|
|
princesse par ce seul indice.
|
|
|
|
--Alors vous le niez.
|
|
|
|
--Je n'aurais pas de raisons pour le nier, si cela était; mais d'où vient
|
|
que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte? Quel intérêt peut-il
|
|
prendre à tout cela?
|
|
|
|
--Le roi en prend apparemment, repartit Frédéric en ôtant son chapeau et
|
|
en le posant brutalement sur la tête d'une Polymnie en marbre blanc dont
|
|
le buste antique ornait la console.
|
|
|
|
--Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi, dit Consuelo en
|
|
surmontant la terreur qui s'emparait d'elle, je penserais qu'il désire
|
|
entendre de la musique, et je me mettrais à mon clavecin pour lui chanter
|
|
l'air d'_Ariane abandonnée_...
|
|
|
|
--Le roi n'aime pas les prévenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui
|
|
réponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez été faire cette nuit dans le
|
|
palais du roi? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le
|
|
maître chez vous, puisque vous allez chez lui à des heures indues sans sa
|
|
permission?»
|
|
|
|
Consuelo trembla de la tête aux pieds; mais elle avait heureusement dans
|
|
toutes sortes de dangers une présence d'esprit qui l'avait toujours sauvée
|
|
comme par miracle. Elle se rappela que Frédéric plaidait souvent le faux
|
|
pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la
|
|
surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes, et,
|
|
souriant à travers sa pâleur, elle répondit:
|
|
|
|
«Voilà une singulière accusation, et je ne sais ce qu'on peut répondre à
|
|
des demandes fantastiques.
|
|
|
|
--Vous n'êtes plus laconique comme tout à l'heure, reprit le roi; comme on
|
|
voit bien que vous mentez! Vous n'avez pas été cette nuit au palais?
|
|
répondez oui ou non?
|
|
|
|
--Eh bien, non! dit Consuelo avec courage, préférant la honte d'être
|
|
convaincue de mensonge, à la lâcheté de livrer le secret d'autrui pour se
|
|
disculper.
|
|
|
|
--Vous n'en êtes pas sortie à trois heures du matin, toute seule?
|
|
|
|
--Non, répondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une
|
|
imperceptible irrésolution dans la physionomie du roi, et qui jouait déjà
|
|
la surprise avec supériorité.
|
|
|
|
--Vous avez osé dire trois fois non! s'écria le roi d'un air courroucé et
|
|
avec des regards foudroyants.
|
|
|
|
--J'oserai le dire une quatrième fois, si Votre Majesté l'exige, répondit
|
|
Consuelo, résolue de faire face à l'orage jusqu'au bout.
|
|
|
|
--Oh! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures,
|
|
comme les premiers chrétiens y soutenaient ce qu'ils croyaient être la
|
|
vérité. Qui pourra se flatter d'arracher une réponse sincère à un être
|
|
féminin? Écoutez, Mademoiselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous,
|
|
parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre
|
|
sexe. Je ne vous croyais ni intrigante, ni perfide, ni effrontée. J'avais
|
|
dans votre caractère une confiance qui allait jusqu'à l'amitié...
|
|
|
|
--Et maintenant, Sire...
|
|
|
|
--Ne m'interrompez pas. Maintenant, j'ai mon opinion, et vous en sentirez
|
|
les effets. Mais écoutez-moi bien. Si vous aviez le malheur de vous
|
|
immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accepter certaines
|
|
confidences déplacées, de rendre certains services dangereux, vous vous
|
|
flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici
|
|
aussi honteusement que je vous y ai reçue avec distinction et bonté.
|
|
|
|
--Sire, répondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus
|
|
constant de mes voeux est de quitter la Prusse, quels que soient le
|
|
prétexte de mon renvoi et la dureté de votre langage, je reçois avec
|
|
reconnaissance l'ordre de mon départ.
|
|
|
|
--Ah! vous le prenez ainsi, s'écria Frédéric transporté de colère, et vous
|
|
osez me parler de la sorte!»
|
|
|
|
En même temps il leva sa canne comme s'il eût voulu frapper Consuelo; mais
|
|
l'air de mépris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit
|
|
rentrer en lui-même, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix
|
|
émue:
|
|
|
|
«Tenez, oubliez les droits que vous avez à la reconnaissance du capitaine
|
|
Kreutz, et parlez au roi avec le respect convenable; car si vous me
|
|
poussez à bout, je suis capable de vous corriger comme un enfant mutin.
|
|
|
|
--Sire, je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille, et j'ai
|
|
ouï dire que Votre Majesté, pour se soustraire à de tels traitements,
|
|
avait autrefois essayé de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile à
|
|
une zingara comme moi qu'il ne l'a été au prince royal Frédéric. Si Votre
|
|
Majesté ne me fait pas sortir de ses États dans les vingt-quatre heures,
|
|
j'aviserai moi-même à la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse
|
|
sans passe-port, fallût-il fuir à pied et en sautant les fossés, comme
|
|
font les déserteurs et les contrebandiers.
|
|
|
|
--Vous êtes une folle! dit le roi en haussant les épaules et en marchant à
|
|
travers la chambre pour cacher son dépit et son repentir. Vous partirez,
|
|
je ne demande pas mieux, mais sans scandale et sans précipitation. Je ne
|
|
veux pas que vous me quittiez ainsi, mécontente de moi et de vous-même. Où
|
|
diable avez-vous pris l'insolence dont vous êtes douée? et quel diable me
|
|
pousse à la débonnaireté dont j'use avec vous?
|
|
|
|
--Vous la prenez sans doute dans un scrupule de générosité dont Votre
|
|
Majesté peut se dispenser. Elle croit m'être redevable d'un service que
|
|
j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le même zèle. Qu'elle se
|
|
regarde donc comme quitte envers moi, mille fois, et qu'elle me laisse
|
|
partir au plus vite: ma liberté sera une récompense suffisante, et je n'en
|
|
demande pas d'autre.
|
|
|
|
--Encore? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune
|
|
fille. Toujours le même langage? Vous n'en changerez pas avec moi? Ah! ce
|
|
n'est pas du courage, cela! c'est de la haine!
|
|
|
|
--Et si cela était, reprit Consuelo, est-ce que Votre Majesté s'en
|
|
soucierait le moins du monde?
|
|
|
|
--Juste ciel! que dites-vous là, pauvre petite fille! dit le roi avec un
|
|
accent de douleur naïve. Vous ne comprenez pas ce que vous dites,
|
|
malheureuse enfant! il n'y a qu'une âme perverse qui puisse être
|
|
insensible à la haine de son semblable.
|
|
|
|
--Frédéric le Grand regarde-t-il la Porporina comme un être de la même
|
|
nature que lui?
|
|
|
|
--Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui élèvent certains hommes
|
|
au-dessus des autres. Vous avez du génie dans votre art. Votre conscience
|
|
doit vous dire si vous avez de la loyauté... Mais elle vous dit le
|
|
contraire dans ce moment-ci, car vous avez l'âme remplie de fiel et de
|
|
ressentiment.
|
|
|
|
--Et si cela était, la conscience du grand Frédéric n'aurait-elle rien à
|
|
se reprocher pour avoir allumé ces mauvaises passions dans une âme
|
|
habituellement paisible et généreuse?
|
|
|
|
--Allons! vous êtes en colère?» dit Frédéric en faisant un mouvement pour
|
|
prendre la main de la jeune fille; mais il s'arrêta, retenu par cette
|
|
gaucherie qu'un fond de mépris et d'aversion pour les femmes lui avait
|
|
fait contracter.
|
|
|
|
Consuelo, qui avait exagéré son dépit pour refouler dans le coeur du roi
|
|
un sentiment de tendresse prêt à faire explosion au milieu de la colère,
|
|
remarqua combien il était timide, et perdit toutes ses craintes en voyant
|
|
qu'il attendait ses avances. C'était une singulière destinée, que la seule
|
|
femme capable d'exercer sur Frédéric une sorte de prestige ressemblant à
|
|
l'amour, fût peut-être la seule dans tout son royaume qui n'eût voulu à
|
|
aucun prix encourager cette disposition. Il est vrai que la répugnance et
|
|
la fierté de Consuelo étaient peut-être son principal attrait aux yeux du
|
|
roi. Cette âme rebelle tentait le despote comme la conquête d'une province;
|
|
et sans qu'il s'en rendit compte, sans qu'il voulût mettre sa gloire à ce
|
|
genre d'exploits frivoles, il sentait une admiration et une sympathie
|
|
d'instinct pour un caractère fortement trempé qui lui semblait avoir, à
|
|
quelque égard, une sorte de parenté avec le sien.
|
|
|
|
«Voyons, dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main
|
|
qu'il avait avancée vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie
|
|
pas d'être haï; car vous me feriez croire que je le suis et cette pensée
|
|
me serait odieuse!
|
|
|
|
--Et cependant vous voulez qu'on vous craigne.
|
|
|
|
--Non, je veux qu'on me respecte.
|
|
|
|
--Et c'est à coups de canne que vos caporaux inspirent à vos soldats le
|
|
respect de votre nom.
|
|
|
|
--Qu'en savez-vous? De quoi parlez-vous là? De quoi vous mêlez-vous?
|
|
|
|
--Je réponds _clair_ et _net_ à l'interrogatoire de Votre Majesté.
|
|
|
|
--Vous voulez que je vous demande pardon d'un moment d'emportement
|
|
provoqué par votre folie?
|
|
|
|
--Au contraire; si vous pouviez briser sur ma tête la canne-sceptre qui
|
|
gouverne la Prusse, je prierais Votre Majesté de ramasser ce jonc.
|
|
|
|
--Bah! quand je vous aurais un peu caressé les épaules avec, comme c'est
|
|
une canne que Voltaire m'a donnée, vous n'en auriez peut-être que plus
|
|
d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup, à cette canne-là; mais
|
|
il vous faut une réparation, je le vois bien.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la
|
|
briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point
|
|
rompre.
|
|
|
|
«Voyez, dit le roi en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme
|
|
vous le prétendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidèle,
|
|
qui plie sous ma volonté, et qui ne sera point brisée par elle. Faites de
|
|
même, Porporina, et vous vous en trouverez bien.
|
|
|
|
--Et quelle est donc la volonté de Votre Majesté à mon égard? Voilà un
|
|
beau sujet pour exercer l'autorité et pour troubler la sérénité d'un grand
|
|
caractère!
|
|
|
|
--Ma volonté est que vous renonciez à quitter Berlin, la trouvez-vous
|
|
offensante?»
|
|
|
|
Le regard vif et presque passionné de Frédéric expliquait assez cette
|
|
espèce de réparation. Consuelo sentit renaître ses terreurs, et, feignant
|
|
de ne pas comprendre:
|
|
|
|
«Pour cela, répondit-elle, je ne m'y résignerai jamais. Je vois trop qu'il
|
|
faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majesté par mes
|
|
roulades. Le soupçon pèse ici sur tout le monde. Les êtres les plus
|
|
intimes et les plus obscurs ne sont point à l'abri d'une accusation, et je
|
|
ne saurais vivre ainsi.
|
|
|
|
--Vous êtes mécontente de votre traitement, reprit le roi. Allons! il sera
|
|
augmenté.
|
|
|
|
--Non, Sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide.
|
|
Votre Majesté le sait.
|
|
|
|
--C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent, c'est une justice à vous rendre.
|
|
On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs!
|
|
|
|
--La liberté, Sire.
|
|
|
|
--Et qui gêne votre liberté? Vous me cherchez querelle, et vous n'avez
|
|
aucun motif à faire valoir. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de
|
|
clair.
|
|
|
|
--Oui, Sire.
|
|
|
|
--Oui? c'est bien décidé?
|
|
|
|
--Oui, Sire.
|
|
|
|
--En ce cas, allez au diable!»
|
|
|
|
Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait
|
|
pas brûlé, et, tournant le dos, s'avança vers la porte. Mais, au moment de
|
|
l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si
|
|
ingénument triste, si paternellement affligé, si différent, en un mot, de
|
|
son terrible front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique,
|
|
que la pauvre enfant se sentit émue et repentante. L'habitude qu'elle
|
|
avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques, lui fit oublier
|
|
qu'il y avait pour elle dans le coeur de Frédéric quelque chose de
|
|
personnel et de farouche, qui n'était jamais entré dans l'âme chastement
|
|
et généreusement ardente de son père adoptif. Elle se détourna pour cacher
|
|
une larme furtive, qui s'échappait de sa paupière; mais le regard du lynx
|
|
n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas,
|
|
et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de
|
|
tendresse dont il eût joué avec l'enfant de ses entrailles:
|
|
|
|
«Détestable créature! lui dit-il, d'une voix émue et caressante, vous
|
|
n'avez pas la moindre amitié pour moi!
|
|
|
|
--Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron, répondit la bonne
|
|
Consuelo, fascinée par cette demi-comédie, qui réparait si adroitement le
|
|
véritable accès de colère brutale de Frédéric. J'ai autant d'amitié pour
|
|
le capitaine Kreutz que j'ai d'éloignement pour le roi de Prusse.
|
|
|
|
--C'est que vous ne comprenez pas, c'est que vous ne pouvez pas comprendre
|
|
le roi de Prusse, reprit Frédéric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour
|
|
viendra, quand vous aurez habité ce pays assez longtemps pour en connaître
|
|
l'esprit et les besoins, où vous rendrez plus de justice à l'homme qui
|
|
s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu
|
|
plus aimable avec ce pauvre baron, qui s'ennuie si profondément de la cour
|
|
et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de
|
|
bonheur, auprès d'une âme pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une
|
|
heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je
|
|
reviendrai une autre fois, à condition que vous me recevrez un peu mieux.
|
|
J'amènerai _Mopsule_ pour vous divertir, et, si vous êtes bien sage, je
|
|
vous ferai cadeau d'un beau petit lévrier blanc qu'elle nourrit dans ce
|
|
moment. Il faudra en avoir grand soin! Ah! j'oubliais! Je vous ai apporté
|
|
des vers de ma façon, des strophes sur la musique; vous pourrez y adapter
|
|
un air, et ma soeur Amélie s'amusera à le chanter.»
|
|
|
|
Le roi s'en alla tout doucement, après être revenu plusieurs fois sur ses
|
|
pas en causant avec une familiarité gracieuse, et en prodiguant à l'objet
|
|
de sa bienveillance de frivoles cajoleries. Il savait dire des riens quand
|
|
il le voulait, quoique en général sa parole fût concise, énergique et
|
|
pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait _du fond_ dans
|
|
la conversation, et rien n'était plus rare à cette époque que ce ton
|
|
sérieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Consuelo, il eût
|
|
voulu être bon enfant, et il réussissait assez à s'en donner l'air, pour
|
|
qu'elle en fut parfois naïvement émerveillée. Quand il fut parti, elle se
|
|
repentit, comme à l'ordinaire, de ne pas avoir réussi à le dégoûter d'elle
|
|
et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son côté, le roi s'en
|
|
alla à demi mécontent de lui-même. Il aimait Consuelo à sa manière, et il
|
|
eût voulu lui inspirer en réalité l'attachement et l'admiration que ses
|
|
faux amis les beaux esprits jouaient auprès de lui. Il eût donné peut-être
|
|
beaucoup, lui qui n'aimait guère à donner, pour connaître une fois dans sa
|
|
vie le plaisir d'être aimé de bonne foi et sans arrière-pensée. Mais il
|
|
sentait bien que cela n'était pas facile à concilier avec l'autorité dont
|
|
il ne voulait pas se départir; et, comme un chat rassasié qui joue avec la
|
|
souris prête à fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou
|
|
l'étrangler. «Elle va trop loin, et cela finira mal, se disait-il en
|
|
remontant dans sa voiture; si elle continue à faire la mauvaise tête, je
|
|
serai forcé de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une
|
|
forteresse pendant quelque temps, afin que le régime émousse ce fier
|
|
courage. Pourtant j'aimerais mieux l'éblouir et la gouverner par le
|
|
prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en
|
|
vienne pas à bout avec un peu de patience. C'est un petit travail qui
|
|
m'irrite et qui m'amuse en même temps. Nous verrons bien! Ce qu'il y a de
|
|
certain, c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant, pour aller se
|
|
vanter de m'avoir dit mes vérités impunément. Non, non! elle ne me
|
|
quittera que soumise ou brisée...» Et puis le roi qui avait bien d'autres
|
|
choses dans l'esprit, comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas
|
|
perdre cinq minutes à d'inutiles rêveries, et descendit de sa voiture sans
|
|
trop se rappeler dans quelles idées il y était monté.
|
|
|
|
La Porporina, inquiète et tremblante, se préoccupa un peu plus longtemps
|
|
des dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas
|
|
insisté jusqu'au bout sur son départ, et de s'être laissé engager
|
|
tacitement à y renoncer. Mais elle fut tirée de ses méditations par un
|
|
envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour
|
|
M. de Saint-Germain. Tout cela était destiné à Trenck, et Consuelo devait
|
|
en accepter la responsabilité; elle devait au besoin accepter aussi le
|
|
rôle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amélie.
|
|
Elle se voyait donc embarquée dans une situation désagréable et dangereuse,
|
|
d'autant plus qu'elle ne se sentait pas très-rassurée sur la loyauté de
|
|
ces agents mystérieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui
|
|
semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets.
|
|
Elle s'occupa de son déguisement pour le bal de l'Opéra, où elle avait
|
|
accepté le rendez-vous avec Saint-Germain, tout en se disant avec une
|
|
terreur résignée qu'elle était sur le bord d'un abîme.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XII.
|
|
|
|
|
|
Aussitôt après l'opéra, la salle fut nivelée, illuminée, décorée suivant
|
|
l'usage, et le grand bal masqué, appelé à Berlin la _redoute_, fut ouvert
|
|
à minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les
|
|
princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient
|
|
confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres. La
|
|
Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui
|
|
permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile, et sa taille
|
|
sous une robe très ample. Elle sentait la nécessité de se rendre
|
|
méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa
|
|
rencontre avec M. de Saint-Germain; et elle n'était pas fâchée d'éprouver
|
|
la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître
|
|
quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule, et sans
|
|
mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile: et
|
|
elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa
|
|
qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour
|
|
de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de
|
|
sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d un costume de
|
|
nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs
|
|
reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.
|
|
|
|
«Chère soeur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de
|
|
nous est l'ombre de l'autre; et comme il me semble que tu es plus légère
|
|
et plus diaphane que moi, je demande à te toucher la main pour m'assurer
|
|
si tu es ma soeur jumelle ou mon spectre.»
|
|
|
|
Consuelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y
|
|
changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât
|
|
l'équivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il
|
|
aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son
|
|
déguisement, n'allât s'adresser à son Sosie et lui parler des secrets
|
|
qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà
|
|
un capucin s'était mis à sa poursuite, et bientôt, il s'empara, bon gré,
|
|
mal gré, de son bras.
|
|
|
|
«Vous ne m'éviterez pas, ma soeur, lui dit-il à voix basse, je suis votre
|
|
père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse
|
|
Amélie.
|
|
|
|
--Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme
|
|
il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.
|
|
|
|
--Oh! il est très-inutile de contrefaire ta voix, soeur. Je ne sais pas si
|
|
tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu
|
|
peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri.»
|
|
|
|
Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait
|
|
parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable.
|
|
Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et
|
|
le prince ajouta:
|
|
|
|
«J'ai vu ton costume chez le tailleur; et comme il n'y a pas de secrets
|
|
pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à
|
|
babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère
|
|
soeur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos
|
|
pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec
|
|
moi.»
|
|
|
|
Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses
|
|
traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de
|
|
famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagné
|
|
une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit
|
|
d'écouter jusqu'au bout.
|
|
|
|
«Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa
|
|
prétendue soeur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion ni de la
|
|
noblesse de son coeur. Les personnages les plus importants de _l'ordre_
|
|
s'en portent garants; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature
|
|
de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre
|
|
sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne
|
|
sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on
|
|
se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée
|
|
une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme
|
|
le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans
|
|
doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi
|
|
sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée
|
|
dans une sphère si différente. Laissez donc à Trismégiste ou à
|
|
Saint-Germain le soin de cette initiation.
|
|
|
|
--Mais Trismégiste n'est-il pas parti? dit Consuelo, qui était trop bonne
|
|
comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la
|
|
princesse Amélie.
|
|
|
|
--S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme
|
|
n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de
|
|
Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus
|
|
extraordinairement versé dans la science qui nous occupe. Il s'est fait
|
|
fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux
|
|
dangers qui la menacent.
|
|
|
|
--Est-elle réellement en danger? demanda Consuelo.
|
|
|
|
--Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de _M. le Marquis_.
|
|
|
|
--Quel marquis? demanda Consuelo étonnée.
|
|
|
|
--Vous êtes bien distraite, ma soeur! Je vous parle de Fritz ou du _grand
|
|
lama_.
|
|
|
|
--Oui, du marquis de Bandebourg! reprit la Porporina, comprenant enfin
|
|
qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette
|
|
petite fille?
|
|
|
|
--Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma soeur,
|
|
il faut bien reconnaître que vous la compromettez, cette pauvre fille, en
|
|
la prenant pour votre confidente... Allons! je ne sais rien de cela, je
|
|
n'en veux rien savoir; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez
|
|
pas soupçonner à _nos amis_ que vous soyez mue par un autre sentiment que
|
|
celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse
|
|
de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des
|
|
promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là,
|
|
je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos
|
|
affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où
|
|
votre présence n'est guère convenable, et où le _grand lama_ saura
|
|
certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je
|
|
ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à
|
|
Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque
|
|
de fer.»
|
|
|
|
En ce moment on frappa à la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait
|
|
pas, on insista.
|
|
|
|
«Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge où se
|
|
trouve une dame!» dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne
|
|
de la loge.
|
|
|
|
Mais un domino rouge, à face blême, dont l'aspect avait quelque chose
|
|
d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier:
|
|
|
|
«_Il pleut._»
|
|
|
|
Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.
|
|
|
|
«Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.
|
|
|
|
--Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à
|
|
celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,»
|
|
ajouta-t-il en désignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le
|
|
prince lui ouvrait avec empressement.
|
|
|
|
Ils échangèrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un
|
|
mot de plus à la Porporina.
|
|
|
|
«Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et
|
|
en s'adressant à Consuelo, avez-vous pris un déguisement tout pareil à
|
|
celui de la princesse? C'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises
|
|
fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.
|
|
|
|
--Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne, je l'ignore
|
|
entièrement, répondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce
|
|
nouvel interlocuteur.
|
|
|
|
--J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous
|
|
deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul
|
|
s'en est mêlé, parlons de vous, et abandonnons la princesse à son destin.
|
|
|
|
--Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le
|
|
rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.
|
|
|
|
--La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête
|
|
folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que
|
|
nous, car cette personne vous fait la cour _aussi?_
|
|
|
|
--Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus
|
|
que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un
|
|
plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.
|
|
|
|
--Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a
|
|
chargée de me remettre.
|
|
|
|
--Nullement, je ne suis chargée de rien pour qui que ce soit.
|
|
|
|
--C'est bien; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile: je
|
|
suis le comte de Saint-Germain.
|
|
|
|
--Je n'en sais rien.
|
|
|
|
--Quand même j'ôterais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par
|
|
une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de
|
|
créance.»
|
|
|
|
Le domino rouge présenta à Consuelo une feuille de musique accompagnée
|
|
d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non
|
|
sans trembler, et en ayant soin d'ajouter:
|
|
|
|
«Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message
|
|
pour vous; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les
|
|
traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.
|
|
|
|
--Ainsi, c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trenck?»
|
|
|
|
Consuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle, garda le
|
|
silence.
|
|
|
|
«Répondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point
|
|
qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime.
|
|
C'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron?
|
|
|
|
--C'est moi, répondit Consuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que
|
|
blessée de vos questions. Ne puis-je être l'amie du baron sans m'exposer
|
|
aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de
|
|
vous servir avec moi?
|
|
|
|
--La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des
|
|
mots. Écoutez bien: vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui
|
|
m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous
|
|
jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai
|
|
donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire
|
|
d'amour. Entendons-nous bien: je n'ai pas promis de servir _l'amitié_. Ce
|
|
mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable
|
|
de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et
|
|
si je puis en informer Albert de Rudolstadt...
|
|
|
|
--Juste ciel! Monsieur, ne me torturez pas ainsi; Albert n'est plus!...
|
|
|
|
--Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour
|
|
moi il est éternellement vivant.
|
|
|
|
--Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vérité;
|
|
mais si c'est dans un sens matériel...
|
|
|
|
--Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile
|
|
sera soulevé. Ce qu'il m'importe de savoir à présent, c'est votre position
|
|
à l'égard de Trenck. S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'où
|
|
sa vie dépend peut-être; car il est privé de toutes ressources. Si vous
|
|
refusez de vous prononcer, je refuse d'être votre intermédiaire.
|
|
|
|
--Eh bien, dit Consuelo avec un pénible effort, il est mon amant. Prenez
|
|
le portefeuille, et hâtez-vous de le lui faire tenir.
|
|
|
|
--Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille.
|
|
Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire
|
|
et te respecte. Ceci n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre
|
|
ton dévouement et ton abnégation. Va, je sais tout! Je sais fort bien que
|
|
tu mens par générosité, et que tu as été saintement fidèle à ton époux. Je
|
|
sais que la princesse Amélie, tout en se servant de moi, ne daigne pas
|
|
m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille à s'affranchir de la
|
|
tyrannie du _grand lama_ sans cesser de faire la princesse et la réservée.
|
|
Elle est dans son rôle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre
|
|
fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur éternel;
|
|
oui, au plus grand des malheurs! celui d'empêcher la brillante
|
|
résurrection de ton époux, et de plonger son existence présente dans les
|
|
limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre l'âme d'Albert
|
|
et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour
|
|
mettre en rapport celle qui agit sur la terre à la lumière du soleil, et
|
|
celle qui travaille dans un monde inconnu, à l'ombre du mystère, loin du
|
|
regard des vulgaires humains.»
|
|
|
|
Ce langage bizarre émut Consuelo, bien qu'elle eût résolu de se méfier des
|
|
captieuses déclamations des prétendus prophètes.
|
|
|
|
«Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un
|
|
ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur
|
|
la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort.
|
|
Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts
|
|
d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plaît à Dieu de
|
|
nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes. Ceci est un
|
|
point mystérieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider à l'influence
|
|
céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aimés dans
|
|
une vie passée. Que prétendez-vous donc me faire accroire, en disant que
|
|
certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement?
|
|
|
|
--Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain,
|
|
et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je
|
|
servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que
|
|
plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...
|
|
|
|
--Je sais, Monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes
|
|
vos existences antérieures, comme Albert en avait la persuasion maladive
|
|
et funeste. À Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa bonne foi à cet
|
|
égard! mais cette croyance était tellement liée chez lui à un état
|
|
d'exaltation délirante, que je n'ai jamais cru à la réalité de cette
|
|
puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc
|
|
l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce
|
|
chapitre. Je sais que beaucoup de gens, poussés par une curiosité frivole,
|
|
voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire
|
|
d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on
|
|
dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie
|
|
quand je n'y suis pas forcée, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on
|
|
appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant
|
|
effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les
|
|
réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au
|
|
monde vous tromper en feignant d'y croire; et quand même ces rêveries ne
|
|
réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me
|
|
moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à
|
|
égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à
|
|
votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des
|
|
vues particulières et mystérieuses. Vous devez m'initier à je ne sais
|
|
quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur
|
|
vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science
|
|
occulte.
|
|
|
|
--Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la
|
|
comtesse, répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la
|
|
loyauté avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher à des
|
|
choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les
|
|
comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science
|
|
occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aidé par des lumières
|
|
supérieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est
|
|
purement et simplement celle du coeur humain, ou, si vous l'aimez mieux,
|
|
la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus
|
|
intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne
|
|
me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre
|
|
coeur depuis que vous êtes séparée du comte de Rudolstadt, si toutefois
|
|
vous m'y autorisez.
|
|
|
|
--J'y consens, répondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne
|
|
pourrez m'abuser.
|
|
|
|
--Eh bien, vous aimez pour la première fois de votre vie, vous aimez
|
|
complètement, véritablement: et celui que vous aimez ainsi, dans les
|
|
larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont
|
|
l'absence vous est amère, et dont la disparition a décoloré votre vie et
|
|
désenchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel
|
|
vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille; ce
|
|
n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon;
|
|
ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraie et vous intéresse en même
|
|
temps; ce n'est pas même le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer;
|
|
c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des
|
|
ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe,
|
|
sur le linceul des trépassés: c'est Albert de Rudolstadt.»
|
|
|
|
Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments
|
|
intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en
|
|
songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre coeur
|
|
la nuit précédente, devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce
|
|
que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la
|
|
princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain
|
|
jouait un des principaux rôles, elle cessa de s'étonner, et avoua
|
|
ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de
|
|
savoir des choses récemment confiées à une amie indiscrète.
|
|
|
|
«Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain.
|
|
Eh bien, voulez-vous croire à ma parole d'honneur?
|
|
|
|
--Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.
|
|
|
|
--Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la
|
|
princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai
|
|
eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa
|
|
confidente madame de Kleist.
|
|
|
|
--Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins
|
|
indirectement?
|
|
|
|
--Quant à moi, tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres
|
|
de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que
|
|
sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que
|
|
j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette
|
|
princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures
|
|
tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de
|
|
la vérité ont beaucoup espéré d'elle, et lui ont accordé leur protection.
|
|
Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir!
|
|
|
|
--Vous jugez mal une princesse intéressante et malheureuse, Monsieur le
|
|
comte, et peut-être connaissez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les
|
|
ignore...
|
|
|
|
--Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soupé avec elle la nuit
|
|
dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances.»
|
|
|
|
Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres détails du souper de
|
|
la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist
|
|
jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la
|
|
_balayeuse_, etc. Il ne s'arrêta pas là, et raconta de même la visite que
|
|
le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre
|
|
eux, la canne levée sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frédéric,
|
|
tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies, comme
|
|
s'il eût assisté à cette scène. Il termina en disant:
|
|
|
|
«Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant, de vous laisser
|
|
prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans
|
|
l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses
|
|
ongles, à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus
|
|
honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne
|
|
se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui
|
|
planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait
|
|
jusque dans les déserts du nouveau monde.
|
|
|
|
--Je ne sache que Dieu, répondit Consuelo, qui puisse exercer une telle
|
|
protection, et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant
|
|
que moi. Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon
|
|
espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais
|
|
ni les moyens ni les motifs.
|
|
|
|
--La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte; et c'est parce
|
|
que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la
|
|
protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de
|
|
celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et
|
|
diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent
|
|
les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité,
|
|
de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour
|
|
et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de
|
|
reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont
|
|
ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême.
|
|
Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie,
|
|
encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale,
|
|
conserver le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la
|
|
mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et
|
|
diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos
|
|
jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations,
|
|
voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces
|
|
monstrueuses de la barbarie! Comment concevriez-vous que, dans un monde si
|
|
mal géré par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il
|
|
pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est,
|
|
pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des
|
|
âmes comme la vôtre, comme celle d'Albert, croître et briller sur la fange
|
|
terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se
|
|
préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si
|
|
elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par
|
|
des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à
|
|
toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître
|
|
insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa
|
|
foi? Croyez-vous qu'il fût un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se
|
|
soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance? Et vous-même,
|
|
pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le souffle divin n'eût
|
|
passé de l'esprit d'Albert dans le vôtre? Mais maintenant que vous voilà
|
|
séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les
|
|
petits, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une
|
|
princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et
|
|
glacé par l'égoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre
|
|
candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent
|
|
sur vous comme une égide céleste? Prenez-y garde, Consuelo! ce n'est pas
|
|
en vous-même, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont
|
|
vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement
|
|
déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres,
|
|
autour de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte
|
|
milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de
|
|
vous. On ne vous demande ni engagements, ni service; on vous ordonne
|
|
seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets
|
|
inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à
|
|
vous de réfléchir mûrement à mes paroles; et lorsque le temps viendra,
|
|
lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous,
|
|
ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui
|
|
travaillent en commun, à ceux qui sont égaux et libres; oui, à ceux-là,
|
|
rien n'est impossible pour récompenser le mérite; et si le vôtre s'élevait
|
|
assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient
|
|
même ressusciter Albert et vous le rendre.»
|
|
|
|
Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le
|
|
domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il
|
|
s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques
|
|
instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XIII.
|
|
|
|
|
|
Ne songeant plus qu'à se retirer, Consuelo descendit enfin, et rencontra
|
|
dans les corridors deux masques qui l'accostèrent, et dont l'un lui dit à
|
|
voix basse:
|
|
|
|
«Méfie-toi du comte de Saint-Germain.»
|
|
|
|
Elle crut reconnaître la voix d'Uberti Porporino, son camarade, et le
|
|
saisit par la manche de son domino en lui disant:
|
|
|
|
«Qui est le comte de Saint-Germain? je ne le connais pas.»
|
|
|
|
Mais l'autre masque, sans chercher à déguiser sa voix, que Consuelo
|
|
reconnut aussitôt pour celle du jeune Benda, le mélancolique violoniste,
|
|
lui prit l'autre main en lui disant:
|
|
|
|
«Méfie-toi des aventures et des aventuriers.»
|
|
|
|
Et ils passèrent outre assez précipitamment, comme s'ils eussent voulu
|
|
éviter ses questions.
|
|
|
|
Consuelo s'étonna d'être si facilement reconnue après s'être donné tant de
|
|
soins pour se bien déguiser; en conséquence, elle se hâta pour sortir.
|
|
Mais elle vit bientôt qu'elle était observée et suivie par un masque qu'à
|
|
sa démarche et à sa taille elle crut reconnaître pour M. de Poelnitz, le
|
|
directeur des théâtres royaux et le chambellan du roi. Elle n'en douta
|
|
plus lorsqu'il lui adressa la parole, quelque soin qu'il prit pour changer
|
|
son organe et sa prononciation. Il lui tint des discours oiseux auxquels
|
|
elle ne répondit pas, car elle vit bien qu'il désirait la faire parler.
|
|
Elle réussit à se débarrasser de lui, et traversa la salle, afin de le
|
|
dérouter s'il songeait à la suivre encore. Il y avait foule, et elle eut
|
|
beaucoup de peine à gagner la sortie. En ce moment, elle se retourna pour
|
|
s'assurer qu'elle n'était point remarquée, et fut assez surprise de voir,
|
|
dans un coin, Poelnitz, ayant l'air de causer confidemment avec le domino
|
|
rouge qu'elle supposait être le comte de Saint-Germain. Elle ignorait que
|
|
Poelnitz l'eût connu en France; et, craignant quelque trahison de la part
|
|
de l'_aventurier_, elle rentra chez elle dévorée d'inquiétude, non pas
|
|
tant pour elle-même que pour la princesse, dont elle venait de livrer le
|
|
secret, malgré elle, à un homme fort suspect.
|
|
|
|
À son réveil le lendemain, elle trouva une couronne de roses blanches
|
|
suspendue au-dessus de sa tête, au crucifix qui lui venait de sa mère, et
|
|
dont elle ne s'était jamais séparée. Elle remarqua en même temps que la
|
|
branche de cyprès qui, depuis une certaine soirée de triomphe à Vienne, où
|
|
elle lui avait été jetée sur le théâtre par une main inconnue, n'avait
|
|
jamais cessé d'orner le crucifix, avait disparu. Elle la chercha en vain
|
|
de tous côtés. Il semblait qu'en posant à la place cette fraîche et riante
|
|
couronne, on eût enlevé à dessein ce lugubre trophée. Sa suivante ne put
|
|
lui dire comment ni à quelle heure cette substitution avait été opérée.
|
|
Elle prétendait n'avoir pas quitté la maison la veille, et n'avoir ouvert
|
|
à personne. Elle n'avait pas remarqué, en préparant le lit de sa maîtresse,
|
|
si la couronne y était déjà. En un mot, elle était si ingénument étonnée
|
|
de cette circonstance, qu'il était difficile de suspecter sa bonne foi.
|
|
Cette fille avait l'âme fort désintéressée; Consuelo en avait eu plus
|
|
d'une preuve, et le seul défaut qu'elle lui connût, c'était une grande
|
|
démangeaison de parler, et de prendre sa maîtresse pour confidente de
|
|
toutes ses billevesées. Elle n'eût pas manqué cette occasion pour la
|
|
fatiguer d'un long récit et des plus fastidieux détails, si elle eût pu
|
|
lui apprendre quelque chose. Elle ne fit que se lancer dans des
|
|
commentaires à perte de vue sur la mystérieuse galanterie de cette
|
|
couronne; et Consuelo en fut bientôt si ennuyée, qu'elle la pria de ne pas
|
|
s'en inquiéter davantage et de la laisser tranquille. Restée seule, elle
|
|
examina la couronne avec le plus grand soin. Les fleurs étaient aussi
|
|
fraîches que si on les eût cueillies un instant auparavant, et aussi
|
|
parfumées que si l'on n'eût pas été en plein hiver. Consuelo soupira
|
|
amèrement en songeant qu'il n'y avait guère d'aussi belles roses dans
|
|
cette saison que dans les serres des résidences royales, et que sa
|
|
soubrette pourrait bien avoir eu raison en attribuant cet hommage au roi.
|
|
«Il ne savait pourtant pas combien je tenais à mon cyprès, pensa-t-elle;
|
|
pourquoi me l'aurait-il fait enlever? N'importe; quelle que soit la main
|
|
qui a commis cette profanation, maudite soit-elle!» Mais comme la
|
|
Porporina jetait avec chagrin, cette couronne loin d'elle, elle en vit
|
|
tomber une petite bande de parchemin qu'elle ramassa, et sur laquelle elle
|
|
lut ces mots d'une écriture inconnue:
|
|
|
|
«Toute noble action mérite une récompense, et la seule récompense digne
|
|
des grandes âmes, c'est l'hommage des âmes sympathiques. Que le cyprès
|
|
disparaisse de ton chevet, généreuse soeur, et que ces fleurs ceignent ta
|
|
tête, ne fût-ce qu'un instant. C'est ton diadème de fiancée, c'est le gage
|
|
de ton éternel hymen avec la vertu, et celui de ton admission à la
|
|
communion des croyants.»
|
|
|
|
Consuelo, stupéfaite, examina longtemps ces caractères, où son imagination
|
|
s'efforçait en vain de saisir quelque vague ressemblance avec l'écriture
|
|
du comte Albert. Malgré la méfiance que lui inspirait l'espèce
|
|
d'initiation à laquelle on semblait la convier, malgré la répulsion
|
|
qu'elle éprouvait pour les promesses de la magie, alors si répandues en
|
|
Allemagne et dans toute l'Europe philosophique, enfin malgré les
|
|
avertissements que ses amis lui avaient donnés de se tenir sur ses gardes,
|
|
les dernières paroles du domino rouge et les expressions de ce billet
|
|
anonyme enflammaient son imagination de cette curiosité riante qu'on
|
|
pourrait appeler plutôt une attente poétique. Sans trop savoir pourquoi,
|
|
elle obéissait à l'injonction affectueuse de ces amis inconnus. Elle posa
|
|
la couronne sur ses cheveux épars, et fixa ses yeux sur une glace comme si
|
|
elle se fût attendue à voir apparaître derrière elle une ombre chérie.
|
|
|
|
Elle fut tirée de sa rêverie par un coup de sonnette sec et brusque qui la
|
|
fit tressaillir, et on vint l'avertir que M. de Buddenbrock avait un mot à
|
|
lui dire sur-le-champ. Ce mot fut prononcé avec toute l'arrogance que
|
|
l'aide du camp du roi mettait dans ses manières et dans son langage,
|
|
lorsqu'il n'était plus sous les yeux de son maître.
|
|
|
|
«Mademoiselle, dit-il, lorsqu'elle l'eut rejoint dans le salon, vous allez
|
|
me suivre tout de suite chez le roi. Dépêchez-vous, le roi n'attend pas.
|
|
|
|
--Je n'irai pas chez le roi en pantoufles et en robe de chambre, répondit
|
|
la Porporina.
|
|
|
|
--Je vous donne cinq minutes pour vous habiller décemment, reprit
|
|
Buddenbrock en tirant sa montre, et en lui faisant signe de rentrer dans
|
|
sa chambre.»
|
|
|
|
Consuelo, effrayée, mais résolue d'assumer sur sa tête tous les dangers et
|
|
tous les malheurs qui pourraient menacer la princesse et le baron de
|
|
Trenck, s'habilla en moins de temps qu'on lui en avait donné, et reparut
|
|
devant Buddenbrock avec une tranquillité apparente. Celui-ci avait vu au
|
|
roi un air irrité, en donnant l'ordre d'amener la délinquante, et l'ire
|
|
royale avait passé aussitôt en lui, sans qu'il sût de quoi il s'agissait.
|
|
Mais en trouvant Consuelo si calme, il se rappela que le roi avait un
|
|
grand faible pour cette fille: il se dit qu'elle pourrait bien sortir
|
|
victorieuse de la lutte qui allait s'engager, et lui garder rancune de ses
|
|
mauvais traitements. Il jugea à propos de redevenir humble avec elle,
|
|
pensant qu'il serait toujours temps de l'accabler lorsque sa disgrâce
|
|
serait consommée. Il lui offrit la main avec une courtoisie gauche et
|
|
guindée, pour la faire monter dans la voiture qu'il avait amenée; et,
|
|
prenant un air judicieux et fin:
|
|
|
|
«Voilà, Mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant vis-à-vis d'elle, le
|
|
chapeau à la main, une magnifique matinée d'hiver!
|
|
|
|
--Certainement, monsieur le baron, répondit Consuelo d'un air moqueur, le
|
|
temps est magnifique pour faire une promenade hors des murs.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, Consuelo pensait, avec un enjouement stoïque qu'elle
|
|
pourrait bien passer, en effet, le reste de cette magnifique journée sur
|
|
la route de quelque forteresse. Mais Buddenbrock, qui ne concevait pas la
|
|
sérénité d'une résignation héroïque, crut qu'elle le menaçait de le faire
|
|
disgracier et enfermer si elle triomphait de l'épreuve orageuse qu'elle
|
|
allait affronter. Il pâlit, s'efforça d'être agréable, n'en put venir à
|
|
bout, et resta soucieux et décontenancé, se demandant avec angoisse en
|
|
quoi il avait pu déplaire à la Porporina.
|
|
|
|
Consuelo fut introduite dans un cabinet, dont elle eut le loisir d'admirer
|
|
l'ameublement couleur de rose, fané, éraillé par les petits chiens qui s'y
|
|
vautraient sans cesse, saupoudré de tabac, en un mot très-malpropre. Le
|
|
roi n'y était pas encore, mais elle entendit sa voix dans la chambre
|
|
voisine, et c'était une affreuse voix lorsqu'elle était en colère:
|
|
|
|
«Je vous dis que je ferai un exemple de ces canailles, et que je purgerai
|
|
la Prusse de cette vermine qui la ronge depuis trop longtemps, criait-il
|
|
en faisant craquer ses bottes, comme s'il eût arpenté l'appartement avec
|
|
agitation.
|
|
|
|
--Et Votre Majesté rendra un grand service à la raison et à la Prusse,
|
|
répondit son interlocuteur; mais ce n'est pas un motif pour qu'une
|
|
femme...
|
|
|
|
--Si, c'est un motif, mon cher Voltaire. Vous ne savez donc pas que les
|
|
pires intrigues et les plus infernales machinations éclosent dans ces
|
|
petites cervelles-là?
|
|
|
|
--Une femme, Sire, une femme!...
|
|
|
|
--Eh bien, quand vous le répéterez encore une fois! Vous aimez les femmes,
|
|
vous! vous avez eu le malheur de vivre sous l'empire d'un cotillon, et
|
|
vous ne savez pas qu'il faut les traiter comme des soldats, comme des
|
|
esclaves, quand elles s'ingèrent dans les affaires sérieuses.
|
|
|
|
--Mais Votre Majesté ne peut croire qu'il y ait rien de sérieux dans toute
|
|
cette affaire? Ce sont des calmants et des douches qu'il faudrait employer
|
|
avec les fabricants de miracles et adeptes du grand oeuvre.
|
|
|
|
--Vous ne savez de quoi vous parlez, monsieur de Voltaire! Si je vous
|
|
disais, moi, que ce pauvre La Mettrie a été empoisonné!
|
|
|
|
--Comme le sera quiconque mangera plus que son estomac ne peut contenir et
|
|
digérer. Une indigestion est un empoisonnement.
|
|
|
|
--Je vous dis, moi, que ce n'est pas sa gourmandise seulement qui l'a tué.
|
|
On lui a fait manger un pâté d'aigle, en lui disant que c'était du faisan.
|
|
|
|
--L'aigle prussienne est fort meurtrière, je le sais; mais c'est avec la
|
|
foudre, et non avec le poison qu'elle frappe.
|
|
|
|
--Bien, bien! épargnez-vous les métaphores. Je gagerais cent contre un que
|
|
c'est un empoisonnement. La Mettrie avait donné dans leurs extravagances,
|
|
le pauvre diable, et il racontait à qui voulait l'entendre, moitié
|
|
sérieusement, moitié en se moquant, qu'on lui avait fait voir des
|
|
revenants et des démons. Ils avaient frappé de folie cet esprit si
|
|
incrédule et si léger. Mais, comme il avait abandonné Trenck, après avoir
|
|
été son ami, ils l'ont châtié à leur manière. A mon tour, je les châtierai,
|
|
moi! et ils s'en souviendront. Quant à ceux qui veulent, à l'abri de ces
|
|
supercheries infâmes, tramer des conspirations et déjouer la vigilance des
|
|
lois...»
|
|
|
|
Ici le roi poussa la porte, qui était restée légèrement entr'ouverte, et
|
|
Consuelo n'entendit plus rien. Au bout d'un quart d'heure d'attente et
|
|
d'angoisse, elle vit enfin paraître le terrible Frédéric, affreusement
|
|
vieilli et enlaidi par la colère. Il ferma toutes les portes avec soin,
|
|
sans la regarder et sans lui parler; et quand il revint vers elle, il
|
|
avait dans les yeux quelque chose de si diabolique, qu'elle crut un
|
|
instant qu'il avait dessein de l'étrangler. Elle savait que, dans ses
|
|
accès de fureur, il retrouvait, comme malgré lui, les farouches instincts
|
|
de son père, et qu'il ne se faisait pas faute de meurtrir les jambes de
|
|
ses fonctionnaires publics à coups de botte, lorsqu'il était mécontent de
|
|
leur conduite. La Mettrie riait de ces lâches brutalités, et assurait que
|
|
cet exercice était excellent pour la goutte, dont le roi était
|
|
prématurément attaqué. Mais La Mettrie ne devait plus faire rire le roi ni
|
|
rire à ses dépens. Jeune, alerte, gras et fleuri, il était mort deux jours
|
|
auparavant, à la suite d'un excès de table, et je ne sais quelle sombre
|
|
fantaisie suggérait au roi le soupçon dans lequel il se complaisait,
|
|
d'attribuer sa mort tantôt à la haine des jésuites, tantôt aux
|
|
machinations des sorciers à la mode. Frédéric lui-même était, sans se
|
|
l'avouer, sous le coup de cette vague et puérile terreur que les sciences
|
|
occultes inspiraient à toute l'Allemagne.
|
|
|
|
«Écoutez-moi bien, vous! dit-il à Consuelo, en la foudroyant de son
|
|
regard. Vous êtes démasquée, vous êtes perdue; vous n'avez qu'un moyen de
|
|
vous sauver, c'est de tout confesser à l'instant même, sans détour, sans
|
|
restriction.» Et comme Consuelo s'apprêtait à répondre: «A genoux,
|
|
malheureuse, à genoux! s'écria-t-il en lui montrant le parquet: ce n'est
|
|
pas debout que vous pouvez faire de pareils aveux. Vous devriez être déjà
|
|
le front dans la poussière. A genoux, vous dis-je, ou je ne vous écoute
|
|
pas.
|
|
|
|
--Comme je n'ai absolument rien à vous dire, répondit Consuelo d'un ton
|
|
glacial, vous n'avez pas à m'écouter; et quant à me mettre à genoux, c'est
|
|
ce que vous n'obtiendrez jamais de moi.»
|
|
|
|
Le roi songea pendant un instant à renverser par terre et à fouler aux
|
|
pieds cette fille insensée. Consuelo regarda involontairement les mains de
|
|
Frédéric qui s'étendaient vers elle convulsivement, et il lui sembla voir
|
|
ses ongles s'allonger et sortir de ses doigts comme ceux des chats au
|
|
moment de s'élancer sur leur proie. Mais les griffes royales rentrèrent
|
|
aussitôt. Frédéric, au milieu de ses petitesses, avait trop de grandeur
|
|
dans l'esprit, pour ne pas admirer le courage chez les autres. Il sourit
|
|
en affectant un mépris qu'il était loin d'éprouver.
|
|
|
|
«Malheureuse enfant! dit-il d'un air de pitié, ils ont réussi à faire de
|
|
toi une fanatique. Mais écoute! les moments sont précieux. Tu peux encore
|
|
racheter ta vie; dans cinq minutes il sera trop tard. Je te les donne, ces
|
|
cinq minutes; mets-les à profit. Décide-toi à tout révéler, ou bien
|
|
prépare-toi à mourir.
|
|
|
|
--J'y suis toute préparée, répondit Consuelo, indignée d'une menace
|
|
qu'elle jugeait irréalisable et mise en avant pour l'effrayer.
|
|
|
|
--Taisez-vous, et faites vos réflexions,» dit le roi, en s'asseyant devant
|
|
son bureau et en ouvrant un livre avec une affectation de tranquillité qui
|
|
ne cachait pas entièrement une émotion pénible et profonde.
|
|
|
|
Consuelo, tout en se rappelant comme M. de Buddenbrock avait singé
|
|
grotesquement le roi, en lui donnant aussi, montre en main, cinq minutes
|
|
pour s'habiller, prit le parti de mettre, comme on lui prescrivait, le
|
|
temps à profit pour se tracer un plan de conduite. Elle sentait que ce
|
|
qu'elle devait le plus éviter, c'était l'interrogatoire habile et
|
|
pénétrant dont le roi allait l'envelopper comme d'un filet. Qui pouvait se
|
|
flatter de déjouer un pareil juge criminel? Elle risquait de tomber dans
|
|
ses pièges, et de perdre la princesse en croyant la sauver. Elle prit donc
|
|
la généreuse résolution de ne pas chercher à se justifier, de ne pas même
|
|
demander de quoi on l'accusait, et d'irriter le juge par son audace,
|
|
jusqu'à ce qu'il eût prononcé sans lumière et sans équité, sa sentence _ab
|
|
irato_. Dix minutes se passèrent sans que le roi levât les yeux de dessus
|
|
son livre. Peut-être voulait-il lui donner le temps de se raviser;
|
|
peut-être sa lecture avait-elle réussi à l'absorber.
|
|
|
|
«Avez-vous pris votre parti? dit-il en posant enfin le livre, et en
|
|
croisant ses jambes, le coude appuyé sur la table.
|
|
|
|
--Je n'ai point de parti à prendre, répondit Consuelo. Je suis sous
|
|
l'empire de l'injustice et de la violence. Il ne me reste qu'à en subir
|
|
les inconvénients.
|
|
|
|
--Est-ce moi que vous taxez de violence et d'injustice?
|
|
|
|
--Si ce n'est vous, c'est le pouvoir absolu que vous exercez, qui corrompt
|
|
votre âme, et qui égare votre jugement.
|
|
|
|
--Fort bien: c'est vous qui vous posez en juge de ma conduite, et vous
|
|
oubliez que vous n'avez que peu d'instants pour vous racheter de la mort.
|
|
|
|
--Vous n'avez pas le droit de disposer de ma vie; je ne suis pas votre
|
|
sujette, et si vous violez le droit des gens, tant pis pour vous. Quant à
|
|
moi, j'aime mieux mourir que de vivre un jour de plus sous vos lois.
|
|
|
|
--Vous me haïssez ingénument! dit le roi, qui semblait pénétrer le dessein
|
|
de Consuelo, et qui le faisait échouer en s'armant d'un sang-froid
|
|
méprisant. Je vois que vous avez été à bonne école, et ce rôle de vierge
|
|
Spartiate, que vous jouez si bien, accuse vos complices, et révèle leur
|
|
conduite plus que vous ne pensez. Mais vous connaissez mal le droit des
|
|
gens et les lois humaines. Tout souverain a le droit de faire périr
|
|
quiconque vient dans ses États conspirer contre lui.
|
|
|
|
--Moi, je conspire? s'écria Consuelo, emportée par la conscience de la
|
|
vérité; et, trop indignée pour se disculper, elle haussa les épaules et
|
|
tourna le dos comme pour s'en aller sans trop savoir ce qu'elle faisait.
|
|
|
|
--Où allez-vous? dit le roi, frappé de son air de candeur irrésistible.
|
|
|
|
--Je vais en prison, à l'échafaud, où bon vous semblera, pourvu que je
|
|
sois dispensée d'entendre cette absurde accusation.
|
|
|
|
--Vous êtes fort en colère, reprit le roi avec un rire sardonique;
|
|
voulez-vous que je vous dise pourquoi? C'est que vous êtes venue ici avec
|
|
la résolution de vous draper en Romaine devant moi, et que vous voyez que
|
|
votre comédie me sert de divertissement. Rien n'est mortifiant, surtout
|
|
pour une actrice, comme de ne pas faire de l'effet dans un rôle.»
|
|
|
|
Consuelo, dédaignant de répondre, se croisa les bras et regarda fixement
|
|
le roi avec une assurance qui faillit le déconcerter. Pour échapper à la
|
|
colère qui se réveillait en lui, il fut forcé de rompre le silence et de
|
|
revenir à ses railleries accablantes, espérant toujours qu'il irriterait
|
|
l'accusée, et que pour se défendre elle perdrait sa réserve et sa méfiance.
|
|
|
|
«Oui, dit-il, comme s'il eût répondu au langage muet de cette physionomie
|
|
altière, je sais fort bien qu'on vous a fait accroire que j'étais amoureux
|
|
de vous, et que vous pensez pouvoir me braver impunément. Tout cela serait
|
|
fort comique, si des personnes auxquelles je tiens un peu plus qu'à vous
|
|
n'étaient en cause dans l'affaire. Exaltée par la vanité de jouer une
|
|
belle scène, vous devriez pourtant savoir que les confidents subalternes
|
|
sont toujours sacrifiés par ceux qui les emploient. Aussi n'est-ce pas
|
|
ceux-là que je compte châtier: ils me tiennent de trop près pour que je
|
|
puisse les punir autrement qu'en vous châtiant sévèrement vous-même, sous
|
|
leurs yeux. C'est à vous de voir si vous devez subir ce malheur pour des
|
|
personnes qui ont trahi vos intérêts, et qui ont mis tout le mal sur le
|
|
compte de votre zèle indiscret et ambitieux.
|
|
|
|
--Sire, répondit Consuelo, je ne sais pas ce que vous voulez dire; mais la
|
|
manière dont vous parlez des confidents et de ceux qui les emploient me
|
|
fait frémir pour vous.
|
|
|
|
--C'est-à-dire?
|
|
|
|
--C'est-à-dire que vous me donneriez à penser que, dans un temps où vous
|
|
étiez la première victime de la tyrannie, vous auriez livré le major Katt
|
|
à l'inquisition paternelle.»
|
|
|
|
Le roi devint pâle comme la mort. Tout le monde sait qu'après une
|
|
tentative de fuite en Angleterre dans sa jeunesse, il avait vu trancher la
|
|
tête de son confident par les ordres de son père. Enfermé dans une prison,
|
|
il avait été conduit et tenu de force devant la fenêtre, pour voir couler
|
|
le sang de son ami sur l'échafaud. Cette scène horrible, dont il était
|
|
aussi innocent que possible, avait fait sur lui une épouvantable
|
|
impression. Mais il est dans la destinée des princes de suivre l'exemple
|
|
du despotisme, même quand ils en ont le plus cruellement souffert.
|
|
L'esprit de Frédéric s'était assombri dans le malheur, et, à la suite
|
|
d'une jeunesse enchaînée et douloureuse, il était monté sur le trône plein
|
|
des principes et des préjugés de l'autorité absolue. Aucun reproche ne
|
|
pouvait être plus sanglant que celui que feignait de lui adresser Consuelo
|
|
pour lui rappeler ses anciennes infortunes et lui faire sentir son
|
|
injustice présente. Il en fut frappé jusqu'au coeur; mais l'effet de la
|
|
blessure fut aussi peu salutaire à son âme endurcie que le supplice du
|
|
major Katt l'avait été jadis. Il se leva, et dit d'une voix altérée:
|
|
|
|
«C'est assez, vous pouvez vous retirer.»
|
|
|
|
Il sonna, et durant le peu de secondes qui s'écoulèrent avant l'arrivée de
|
|
ses gens, il rouvrit son livre, et feignit de s'y replonger. Mais un
|
|
tremblement nerveux agitait sa main et faisait crier la feuille qu'il
|
|
s'efforçait de retourner.
|
|
|
|
Un valet entra, le roi lui fit un signe, et Consuelo fut emmenée dans une
|
|
autre pièce. Une des petites levrettes du roi qui n'avait cessé de la
|
|
regarder en remuant la queue, et de gambader autour d'elle pour provoquer
|
|
ses caresses, se mit en devoir de la suivre; et le roi, qui n'avait
|
|
d'entrailles paternelles que pour ces petits animaux, fut forcé de
|
|
rappeler Mopsule, au moment où elle franchissait la porte sur les traces
|
|
de la condamnée. Le roi avait la manie, non dénuée de raison peut-être, de
|
|
croire ses chiens doués d'une espèce de divination instinctive des
|
|
sentiments de ceux qui l'approchaient. Il prenait de la méfiance lorsqu'il
|
|
les voyait s'obstiner à faire mauvais accueil à certaines gens, et au
|
|
contraire il se persuadait qu'il pouvait compter sur les personnes que ses
|
|
chiens caressaient volontiers. Malgré son agitation intérieure, la
|
|
sympathie bien marquée de Mopsule pour la Porporina ne lui avait pas
|
|
échappé, et lorsqu'elle revint vers lui en baissant la tête d'un air de
|
|
tristesse et de regret, il frappa sur la table en se disant à lui-même et
|
|
en pensant à Consuelo: «Et pourtant, elle n'a pas de mauvaises intentions
|
|
contre moi!»
|
|
|
|
«Votre Majesté m'a fait demander? dit Buddenbrock en se présentant à une
|
|
autre porte.
|
|
|
|
--Non! dit le roi, indigné de l'empressement avec lequel le courtisan
|
|
venait s'abattre sur sa proie; sortez, je vous sonnerai.»
|
|
|
|
Blessé d'être traité comme un valet, Buddenbrock sortit, et pendant
|
|
quelques instants que le roi passa à méditer, Consuelo fut gardée à vue
|
|
dans la salle des Gobelins. Enfin, la sonnette se fit entendre, et l'aide
|
|
de camp mortifié n'en fut pas moins prompt à s'élancer vers son maître.
|
|
Le roi paraissait adouci et communicatif.
|
|
|
|
«Buddenbrock, dit-il, cette fille est un admirable caractère! A Rome, elle
|
|
eût mérité le triomphe, le char à huit chevaux et les couronnes de chêne!
|
|
Fais atteler une chaise de poste, conduis-la toi-même hors de la ville et
|
|
mets-la sous bonne escorte sur la route de Spandaw, pour y être enfermée
|
|
et soumise au régime des prisonniers d'État, non le plus doux, tu
|
|
m'entends?
|
|
|
|
--Oui, Sire.
|
|
|
|
--Attends un peu! Tu monteras dans la voiture avec elle pour traverser la
|
|
ville, et tu l'effraieras par tes discours. Il sera bon de lui donner à
|
|
penser qu'elle va être livrée au bourreau et fouettée à tous les
|
|
carrefours de la ville, comme cela se pratiquait du temps du roi mon père.
|
|
Mais, tout en lui faisant ces contes-là, tu te souviendras que tu ne dois
|
|
pas déranger un cheveu de sa tête, et tu mettras ton gant pour lui offrir
|
|
la main. Va, et apprends en admirant son dévouement stoïque, comment on
|
|
doit se conduire envers ceux qui vous honorent de leur confiance. Cela ne
|
|
te fera point de mal.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XIV.
|
|
|
|
|
|
Consuelo fut reconduite chez elle dans la même voiture qui l'avait amenée
|
|
au palais. Deux factionnaires furent posés devant chaque porte de son
|
|
appartement, dans l'intérieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna,
|
|
_montre en main_, suivant son habitude imitée de la rigide ponctualité du
|
|
maître, une heure pour faire ses préparatifs, non sans l'avertir que ses
|
|
paquets seraient soumis à l'examen des employés de la forteresse qu'elle
|
|
allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets
|
|
dans un désordre pittoresque. Pendant sa conférence avec le roi, des
|
|
agents de la police secrète étaient venus, par ordre, forcer toutes les
|
|
serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possédait, en
|
|
fait d'écritures, que de la musique, éprouva quelque chagrin en pensant
|
|
qu'elle ne reverrait peut-être jamais ses précieux et chers auteurs, la
|
|
seule richesse qu'elle eût amassée dans sa vie. Elle regretta beaucoup
|
|
moins quelques bijoux, qui lui avaient été donnés par divers grands
|
|
personnages à Vienne et à Berlin, comme récompense de ses soirées de
|
|
chant. On les lui prenait, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des
|
|
bagues à poison ou des emblèmes séditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et
|
|
Consuelo ne les revit jamais. Les employés aux basses oeuvres de Frédéric
|
|
se livraient sans pudeur à ces honnêtes spéculations, étant peu payés
|
|
d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs
|
|
rapines que d'augmenter leurs salaires.
|
|
|
|
Le premier regard de Consuelo fut pour son crucifix; et en voyant qu'on
|
|
n'avait pas songé à le saisir, sans doute à cause de son peu de valeur,
|
|
elle le décrocha bien vite et le mit dans sa poche. Elle vit la couronne
|
|
de roses flétrie et gisante sur le plancher; puis, en la ramassant pour
|
|
l'examiner, elle remarqua avec effroi que la bande de parchemin qui
|
|
contenait de mystérieux encouragements n'y était plus attachée. C'était la
|
|
seule preuve qu'on put avoir contre elle de sa complicité avec une
|
|
prétendue conspiration: mais à combien de commentaires pouvait donner lieu
|
|
ce faible indice! Tout en le cherchant avec anxiété, elle porta la main à
|
|
sa poche et l'y trouva. Elle l'y avait mis machinalement au moment où
|
|
Buddenbrock était venu la chercher une heure auparavant.
|
|
|
|
Rassurée sur ce point, et sachant bien que l'on ne trouverait rien dans
|
|
ses papiers qui pût compromettre qui que ce fût, elle se hâta de
|
|
rassembler les effets nécessaires à un éloignement dont elle ne se
|
|
dissimulait pas la durée possible. Elle n'avait personne pour l'aider, car
|
|
on avait arrêté sa servante pour l'interroger; et, au milieu de ses
|
|
costumes arrachés des armoires et jetés en désordre sur tous les meubles,
|
|
elle avait, outre le trouble que lui causait sa situation, quelque peine à
|
|
se reconnaître. Tout à coup le bruit d'un objet sonore, tombant au milieu
|
|
de sa chambre, attira son attention; c'était un gros clou qui traversait
|
|
un mince billet.
|
|
|
|
Le style était laconique:
|
|
|
|
«Voulez-vous fuir? Montrez-vous à la fenêtre. Dans trois minutes vous
|
|
serez en sûreté.»
|
|
|
|
Le premier mouvement de Consuelo fut de courir à la fenêtre. Mais elle
|
|
s'arrêta à moitié chemin; car elle pensa que sa fuite, au cas qu'elle put
|
|
l'effectuer, serait comme l'aveu de sa culpabilité, et un tel aveu, en
|
|
pareil cas, fait toujours supposer des complices. Ô princesse Amélie!
|
|
pensa-t-elle, s'il est vrai que vous m'ayez trahie, moi, je ne vous
|
|
trahirai pas! Je paierai ma dette envers Trenck. Il m'a sauvé la vie; s'il
|
|
le faut, je la perdrai pour lui.
|
|
|
|
Ranimée par cette idée généreuse, elle acheva son paquet avec beaucoup de
|
|
présence d'esprit, et se trouva prête lorsque Buddenbrock vint la prendre
|
|
pour partir. Elle lui trouva l'air encore plus hypocrite et plus méchant
|
|
que de coutume. A la fois rampant et rogue, Buddenbrock était jaloux des
|
|
sympathies de son maître, comme les vieux chiens qui mordent tous les amis
|
|
de la maison. Il avait été blessé de la leçon que le roi lui avait donnée,
|
|
tout en le chargeant de faire souffrir la victime, et il ne demandait qu'à
|
|
s'en venger sur elle.
|
|
|
|
«Vous me voyez tout en peine, Mademoiselle, lui dit-il, d'avoir à exécuter
|
|
des ordres aussi rigoureux. Il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu à
|
|
Berlin pareille chose... Non, cela ne s'était pas vu depuis le temps du
|
|
roi Frédéric-Guillaume l'auguste père de Sa Majesté régnante. Ce fut un
|
|
cruel exemple de la sévérité de nos lois et du pouvoir terrible de nos
|
|
princes. Je m'en souviendrai toute ma vie.
|
|
|
|
--De quel exemple voulez-vous parler, Monsieur? dit Consuelo qui
|
|
commençait à croire qu'on en voulait à sa vie.
|
|
|
|
--D'aucun en particulier, reprit Buddenbrock; je voulais parler du règne
|
|
de Frédéric-Guillaume qui fut, d'un bout à l'autre, un exemple de fermeté,
|
|
à ne jamais l'oublier. Dans ce temps-là, on ne respectait ni âge ni sexe,
|
|
quand on pensait avoir une faute grave à punir. Je me souviens d'une jeune
|
|
personne fort jolie, fort bien née et fort aimable, qui pour avoir reçu
|
|
quelquefois la visite d'un auguste personnage contre le gré du roi, fut
|
|
livrée au bourreau et chassée de la ville après avoir été battue de verges.
|
|
|
|
--Je sais cette histoire, Monsieur, répondit Consuelo partagée entre la
|
|
terreur et l'indignation. La jeune personne était sage et pure. Tout son
|
|
crime fut d'avoir fait de la musique avec Sa Majesté aujourd'hui régnante,
|
|
comme vous dites, et alors prince royal. Ce même Frédéric a-t-il donc si
|
|
peu souffert des catastrophes attirées par lui sur la tête des autres,
|
|
qu'il veuille maintenant m'épouvanter par la menace de quelque infamie
|
|
semblable?
|
|
|
|
--Je ne le pense pas, Signora. Sa Majesté ne fait rien que de grand et de
|
|
juste; et c'est à vous de savoir si votre innocence vous met à l'abri de
|
|
sa colère. Je voudrais le croire; cependant j'ai vu tout à l'heure le roi
|
|
irrité comme cela ne lui était peut-être jamais arrivé. Il s'est écrié
|
|
qu'il avait tort de vouloir régner avec indulgence, et que jamais, du
|
|
vivant de son père, une femme n'eût montré l'audace que vous affichiez.
|
|
Enfin quelques autres paroles de Sa Majesté me font craindre pour vous
|
|
quelque peine avilissante, j'ignore laquelle... Je ne veux pas le
|
|
pressentir. Mon rôle, en ceci, est fort pénible; et si, à la porte de la
|
|
ville, il se trouvait que le roi eût donné des ordres contraires à ceux
|
|
que j'ai reçus de vous conduire immédiatement à Spandaw, je me hâterais de
|
|
m'éloigner, la dignité de mes fonctions ne me permettant pas d'assister...»
|
|
|
|
M. de Buddenbrock, voyant que l'effet était produit, et que la malheureuse
|
|
Consuelo était près de s'évanouir, s'arrêta. En cet instant, elle faillit
|
|
se repentir de son dévouement, et ne put s'empêcher d'invoquer, dans son
|
|
coeur, ses protecteurs inconnus. Mais comme elle fixait d'un oeil hagard
|
|
les traits de Buddenbrock, elle y trouva l'hésitation du mensonge, et
|
|
commença à se rassurer. Son coeur battit pourtant, à lui rompre la
|
|
poitrine, lorsqu'un agent de police se présenta à la porte de Berlin pour
|
|
échanger quelques mots avec M. de Buddenbrock. Pendant ce temps, un des
|
|
grenadiers qui l'accompagnaient à cheval s'approcha de la portière opposée,
|
|
et lui dit rapidement et à demi-voix:
|
|
|
|
«Soyez tranquille, Signora, il y aurait bien du sang de versé avant qu'on
|
|
vous fit aucun mal.»
|
|
|
|
Dans son trouble, Consuelo ne distingua pas les traits de cet ami inconnu,
|
|
qui s'éloigna aussitôt. La voiture prit, au grand galop, la route de la
|
|
forteresse; et au bout d'une heure, la Porporina fut incarcérée dans le
|
|
château de Spandaw avec toutes les formalités d'usage ou plutôt avec le
|
|
peu de formalités dont un pouvoir absolu a besoin pour procéder.
|
|
|
|
Cette citadelle, réputée alors inexpugnable, est bâtie au milieu d'un
|
|
étang formé par le confluent de la Havel et de la Sprée. La journée était
|
|
devenue sombre et brumeuse, et Consuelo, ayant accompli son sacrifice,
|
|
ressentit cet épuisement apathique qui suit les actes d'énergie et
|
|
d'enthousiasme. Elle se laissa donc conduire dans le triste domicile qu'on
|
|
lui assignait, sans rien regarder autour d'elle. Elle se sentait épuisée;
|
|
et, bien qu'on fût à peine au milieu du jour, elle se jeta, tout habillée,
|
|
sur son lit, et s'y endormit profondément. A la fatigue qu'elle éprouvait
|
|
se joignait cette sorte de sécurité délicieuse dont une bonne conscience
|
|
recueille les fruits; et quoique son lit fût bien dur et bien étroit, elle
|
|
y goûta le meilleur sommeil.
|
|
|
|
Depuis quelque temps, elle ne faisait plus que dormir à demi, lorsqu'elle
|
|
entendit sonner minuit à l'horloge de la citadelle. La répercussion du son
|
|
est si vive pour les oreilles musicales, qu'elle en fut éveillée tout à
|
|
fait. En se soulevant sur son lit, elle comprit qu'elle était en prison,
|
|
et qu'il fallait y passer la première nuit à réfléchir, puisqu'elle avait
|
|
dormi tout le jour. La perspective d'une pareille insomnie dans l'inaction
|
|
et l'obscurité n'était pas très-riante; elle se dit qu'il fallait s'y
|
|
résigner et travailler tout de suite à s'y habituer. Elle s'étonnait de ne
|
|
pas souffrir du froid, et s'applaudissait du moins de ne pas subir ce
|
|
malaise physique qui paralyse la pensée. Le vent mugissait au dehors d'une
|
|
façon lamentable, la pluie fouettait les vitres, et Consuelo n'apercevait,
|
|
par son étroite fenêtre, que le grillage serré se dessinant sur le bleu
|
|
sombre et voilé d'une nuit sans étoiles.
|
|
|
|
La pauvre captive passa la première heure de ce supplice tout à fait
|
|
nouveau et inconnu pour elle dans une grande lucidité d'esprit et dans des
|
|
pensées pleines de logique, de raison et de philosophie. Mais peu à peu
|
|
cette tension fatigua son cerveau, et la nuit commença à lui sembler
|
|
lugubre. Ses réflexions positives se changèrent en rêveries vagues et
|
|
bizarres. Des images fantastiques, des souvenirs pénibles, des
|
|
appréhensions effrayantes l'assaillirent, et elle se trouva dans un état
|
|
qui n'était ni la veille ni le sommeil, et où toutes ses idées prenaient
|
|
une forme et semblaient flotter dans les ténèbres de sa cellule. Tantôt
|
|
elle se croyait sur le théâtre, et elle chantait mentalement tout un rôle
|
|
qui la fatiguait, et dont le souvenir l'obsédait, sans qu'elle put s'en
|
|
débarrasser; tantôt elle se voyait dans les mains du bourreau, les épaules
|
|
nues, devant une foule stupide et curieuse, et déchirée par les verges,
|
|
tandis que le roi la regardait d'un air courroucé du haut d'un balcon, et
|
|
qu'Anzoleto riait dans un coin. Enfin, elle tomba dans une sorte de
|
|
torpeur, et n'eut plus devant les yeux que le spectre d'Albert couché sur
|
|
son cénotaphe, et faisant de vains efforts pour se relever et venir à son
|
|
secours. Puis cette image s'effaça, et elle se crut endormie par terre
|
|
dans la grotte du Schreckenstein, tandis que le chant sublime et déchirant
|
|
du violon d'Albert exprimait, dans le lointain de la caverne, une prière
|
|
éloquente et douloureuse. Consuelo dormait effectivement à moitié, et le
|
|
son de l'instrument caressait son oreille et ramenait le calme dans son
|
|
âme. Les phrases en étaient si suivies, quoique affaiblies par
|
|
l'éloignement, et les modulations si distinctes, qu'elle se persuadait
|
|
l'entendre réellement, sans songer à s'en étonner. Il lui sembla que cette
|
|
audition fantastique durait plus d'une heure, et qu'elle finissait par se
|
|
perdre dans les airs en dégradations insensibles. Consuelo s'était
|
|
rendormie tout de bon, et le jour commençait à poindre lorsqu'elle rouvrit
|
|
les yeux.
|
|
|
|
Son premier soin fut d'examiner sa chambre, qu'elle n'avait pas même
|
|
regardée la veille, tant la vie morale avait absorbé en elle le sentiment
|
|
de la vie physique. C'était une cellule toute nue, mais propre et bien
|
|
chauffée par un poêle en briques qu'on allumait à l'extérieur, et qui ne
|
|
jetait aucune clarté dans l'appartement, mais qui entretenait une
|
|
température très-supportable. Une seule ouverture cintrée éclairait cette
|
|
pièce, qui n'était cependant pas trop sombre; les murs étaient blanchis à
|
|
la chaux et peu élevés.
|
|
|
|
On frappa trois coups à la porte, et le gardien cria à travers, d'une voix
|
|
forte:
|
|
|
|
«Prisonnière numéro trois, levez-vous et habillez-vous; on entrera chez
|
|
vous dans un quart d'heure.»
|
|
|
|
Consuelo se hâta d'obéir et de refaire son lit avant le retour du gardien,
|
|
qui lui apporta du pain et de l'eau pour sa journée, d'un air
|
|
très-respectueux. Il avait la tournure empesée d'un ancien majordome de
|
|
bonne maison, et il posa ce frugal ordinaire de la prison sur la table,
|
|
avec autant de soin et de propreté qu'il en eût mis à servir un repas des
|
|
plus recherchés.
|
|
|
|
Consuelo examina cet homme, qui était d'un âge avancé, et dont la
|
|
physionomie fine et douce n'avait rien de repoussant au premier abord. On
|
|
l'avait choisi pour servir les femmes, à cause de ses moeurs, de sa bonne
|
|
tenue, et de sa discrétion à toute épreuve. Il s'appelait Schwartz, et
|
|
déclina son nom à Consuelo.
|
|
|
|
«Je demeure au-dessous de vous, dit-il, et si vous veniez à être malade,
|
|
il suffira que vous m'appeliez par votre fenêtre.
|
|
|
|
--N'avez-vous pas une femme? lui demanda Consuelo.
|
|
|
|
--Sans doute, répondit-il, et si vous avez absolument besoin d'elle, elle
|
|
sera à vos ordres. Mais il lui est défendu de communiquer avec les dames
|
|
prisonnières, sauf le cas de maladie. C'est le médecin qui en décide. J'ai
|
|
aussi un fils, qui partagera avec moi l'honneur de vous servir...
|
|
|
|
--Je n'ai pas besoin de tant de serviteurs, et si vous voulez bien le
|
|
permettre, monsieur Schwartz, je n'aurai affaire qu'à vous ou à votre
|
|
femme.
|
|
|
|
--Je sais que mon âge et ma physionomie rassurent les dames. Mais mon fils
|
|
n'est pas plus à craindre que moi; c'est un excellent enfant, plein de
|
|
piété, de douceur et de fermeté.»
|
|
|
|
Le gardien prononça ce dernier mot avec une netteté expressive que la
|
|
prisonnière entendit fort bien.
|
|
|
|
«Monsieur Schwartz, lui dit-elle, ce n'est pas avec moi que vous aurez
|
|
besoin de faire usage de votre fermeté. Je suis venue ici presque
|
|
volontairement, et je n'ai aucune intention de m'échapper. Tant que l'on
|
|
me traitera avec décence et convenance, comme on paraît disposé à le faire,
|
|
je supporterai sans me plaindre le régime de la prison, quelque rigoureux
|
|
qu'il puisse être.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, Consuelo, qui n'avait rien pris depuis vingt-quatre
|
|
heures, et qui avait souffert de la faim toute la nuit, se mit à rompre le
|
|
pain bis et à le manger avec appétit.
|
|
|
|
Elle remarqua alors que sa résignation faisait impression sur le vieux
|
|
gardien, et qu'il en était à la fois émerveillé et contrarié.
|
|
|
|
«Votre Seigneurie n'a donc pas de répugnance pour cette nourriture
|
|
grossière? lui dit-il avec un peu d'embarras.
|
|
|
|
--Je ne vous cacherai pas que, dans l'intérêt de ma santé, à la longue,
|
|
j'en désirerais une plus substantielle; mais si je dois me contenter de
|
|
celle-ci, ce ne sera pas pour moi une grande contrariété.
|
|
|
|
--Vous étiez cependant habituée à bien vivre? Vous aviez chez vous une
|
|
bonne table, je suppose?
|
|
|
|
--Eh! mais, sans doute.
|
|
|
|
--Et alors, reprit Schwartz d'un air insinuant, pourquoi ne vous
|
|
feriez-vous pas servir ici, à vos frais, un ordinaire convenable?
|
|
|
|
--Cela est donc permis?
|
|
|
|
--À coup sûr! s'écria Schwartz, dont les yeux brillèrent à l'idée
|
|
d'exercer son trafic, après avoir eu la crainte de trouver une personne
|
|
trop pauvre ou trop sobre pour lui assurer ce profit. Si Votre Seigneurie
|
|
a eu la précaution de cacher quelque argent sur elle en entrant ici... il
|
|
ne m'est pas défendu de lui fournir la nourriture qu'elle aime. Ma femme
|
|
fait fort bien la cuisine, et nous possédons une vaisselle plate fort
|
|
propre.
|
|
|
|
--C'est fort aimable de votre part, dit Consuelo, qui découvrait la
|
|
cupidité de M. Schwartz avec plus de dégoût que de satisfaction. Mais la
|
|
question est de savoir si j'ai de l'argent en effet. On m'a fouillée en
|
|
entrant ici; je sais qu'on m'a laissé un crucifix auquel je tenais
|
|
beaucoup, mais je n'ai pas remarqué si on me prenait ma bourse.
|
|
|
|
--Votre Seigneurie ne l'a pas remarqué?
|
|
|
|
--Non; cela vous étonne?
|
|
|
|
--Mais Votre Seigneurie sait sans doute ce qu'il y avait dans sa bourse?
|
|
|
|
--À peu de chose près.» Et en parlant ainsi, Consuelo faisait la revue de
|
|
ses poches, et n'y trouvait pas une obole. «M. Schwartz, lui dit-elle avec
|
|
une gaieté courageuse, on ne m'a rien laissé, à ce que je vois. Il faudra
|
|
donc que je me contente du régime des prisonniers. Ne vous faites pas
|
|
d'illusions là-dessus.
|
|
|
|
--Eh bien, Madame, reprit Schwartz, non sans faire un visible effort sur
|
|
lui-même, je vais vous prouver que ma famille est honnête, et que vous
|
|
avez affaire à des gens estimables. Votre bourse est dans ma poche; la
|
|
voici!» Et il fit briller la bourse aux yeux de la Porporina, puis il la
|
|
remit tranquillement dans son gousset.
|
|
|
|
«Puisse-t-elle vous profiter! dit Consuelo étonnée de son impudence.
|
|
|
|
--Attendez! reprit l'avide et méticuleux Schwartz. C'est ma femme qui vous
|
|
a fouillée. Elle a ordre de ne point laisser d'argent aux prisonnières, de
|
|
crainte qu'elles ne s'en servent pour corrompre leurs gardiens. Mais quand
|
|
les gardiens sont incorruptibles, la précaution est inutile. Elle n'a donc
|
|
pas jugé qu'il fût de son devoir de remettre votre argent au gouverneur.
|
|
Mais comme il y a une consigne à la lettre de laquelle on est obligé, en
|
|
conscience, de se conformer, votre bourse ne saurait retourner directement
|
|
dans vos mains.
|
|
|
|
--Gardez-la donc! dit Consuelo, puisque tel est votre bon plaisir.
|
|
|
|
--Sans aucun doute, je la garderai, et vous m'en remercierez. Je suis
|
|
dépositaire de votre argent, et je l'emploierai, pour vos besoins comme
|
|
vous l'entendrez. Je vous apporterai les mets qui vous seront agréables;
|
|
j'entretiendrai votre poêle avec soin; je vous fournirai même un meilleur
|
|
lit et du linge à discrétion. J'établirai mon compte chaque jour, et je me
|
|
paierai sur votre avoir jusqu'à due concurrence.
|
|
|
|
--À la bonne heure! dit Consuelo; je vois qu'il est avec le ciel des
|
|
accommodement; et j'apprécie l'honnêteté de M. Schwartz comme je le dois.
|
|
Mais quand cette somme, qui n'est pas bien considérable, sera épuisée,
|
|
vous me fournirez donc les moyens de me procurer de nouveaux fonds?
|
|
|
|
--Que Votre Seigneurie ne s'exprime pas ainsi! ce serait manquer à mon
|
|
devoir, et je ne le ferai jamais. Mais Votre Seigneurie n'en souffrira pas;
|
|
elle me désignera, soit à Berlin, soit ailleurs, la personne dépositaire
|
|
de ses fonds, et je ferai passer mes comptes à cette personne pour qu'ils
|
|
soient régulièrement soldés. Ma consigne ne s'oppose point à cela.
|
|
|
|
--Fort bien. Vous avez trouvé la manière de corriger cette consigne, qui
|
|
est fort inconséquente, puisqu'elle vous permet de nous bien traiter, et
|
|
qu'elle nous ôte cependant les moyens de vous y déterminer. Quand mes
|
|
ducats d'or seront à bout, j'aviserai à vous satisfaire. Commencez donc
|
|
par m'apporter du chocolat; vous me servirez à dîner un poulet et des
|
|
légumes; dans la journée vous me procurerez des livres, et le soir vous me
|
|
fournirez de la lumière.
|
|
|
|
--Pour le chocolat, Votre Seigneurie va l'avoir dans cinq minutes; le
|
|
dîner ira comme sur des roulettes; j'y ajouterai une bonne soupe, des
|
|
friandises que les dames ne dédaignent pas, et du café, qui est fort
|
|
salutaire pour combattre l'air humide de cette résidence. Quant aux livres
|
|
et à la lumière, c'est impossible. Je serais chassé sur-le-champ, et ma
|
|
conscience me défend de manquer à ma consigne.
|
|
|
|
--Mais les aliments recherchés et les friandises sont également prohibés?
|
|
|
|
--Non. Il nous est permis de traiter les dames, et particulièrement Votre
|
|
Seigneurie, avec humanité, dans tout ce qui a rapport à la santé et au
|
|
bien-être.
|
|
|
|
--Mais l'ennui est également préjudiciable à la santé!
|
|
|
|
--Votre Seigneurie se trompe. En se nourrissant bien et en laissant
|
|
reposer l'esprit, on engraisse toujours ici. Je pourrais vous citer telle
|
|
dame qui y est entrée svelte comme vous voilà, et qui en est sortie, au
|
|
bout de vingt ans, pesant au moins cent quatre-vingts livres.
|
|
|
|
--Grand merci, monsieur Schwartz. Je ne désire pas cet embonpoint
|
|
formidable, et j'espère que vous ne me refuserez pas les livres et la
|
|
lumière.
|
|
|
|
--J'en demande humblement pardon à Votre Seigneurie, je n'enfreindrai pas
|
|
mes devoirs. D'ailleurs, Votre Seigneurie ne s'ennuiera pas; elle aura ici
|
|
son clavecin et sa musique.
|
|
|
|
--En vérité! Est-ce à vous que je devrai cette consolation, monsieur
|
|
Schwartz?
|
|
|
|
--Non, Signora, ce sont les ordres de Sa Majesté, et j'ai là un ordre du
|
|
gouverneur pour laisser passer et déposer dans votre chambre lesdits
|
|
objets.»
|
|
|
|
Consuelo, enchantée de pouvoir faire de la musique, ne songea plus à rien
|
|
demander. Elle prit gaiement son chocolat, tandis que M. Schwartz mettait
|
|
en ordre son mobilier, composé d'un pauvre lit, de deux chaises de paille
|
|
et d'une petite table de sapin.
|
|
|
|
«Votre Seigneurie aura besoin d'une commode, dit-il de cet air caressant
|
|
que prennent les gens disposés à nous combler de soins et de douceurs pour
|
|
notre argent; et puis d'un meilleur lit, d'un tapis, d'un bureau, d'un
|
|
fauteuil, d'une toilette...
|
|
|
|
--J'accepte la commode et la toilette, répondit Consuelo, qui songeait à
|
|
ménager ses ressources. Quant au reste, je vous en tiens quitte. Je ne
|
|
suis pas délicate, et je vous prie de ne me fournir que ce que je vous
|
|
demande.»
|
|
|
|
Maître Schwartz hocha la tête d'un air d'étonnement et presque de mépris;
|
|
mais il ne répliqua pas; et lorsqu'il eut rejoint sa très-digne épouse:
|
|
|
|
«Ce n'est pas méchant, lui dit-il en lui parlant de la nouvelle
|
|
prisonnière, mais c'est pauvre. Nous n'aurons pas grands profits avec ça.
|
|
|
|
--Qu'est-ce que tu veux que ça dépense? reprit madame Schwartz en haussant
|
|
les épaules. Ce n'est pas une grande dame, celle-là! c'est une comédienne
|
|
à ce qu'on dit!
|
|
|
|
--Une comédienne, s'écria Schwartz. Ah bien! j'en suis charmé pour notre
|
|
fils Gottlieb.
|
|
|
|
--Fi donc! reprit madame Schwartz en fronçant le sourcil. Veux-tu en faire
|
|
un saltimbanque?
|
|
|
|
--Tu ne m'entends pas, femme. Il sera pasteur. Je n'en démordrai pas. Il a
|
|
étudié pour cela, et il est du bois dont on les fait. Mais comme il faudra
|
|
bien qu'il prêche et comme il ne montre pas jusqu'ici grande éloquence,
|
|
cette comédienne lui donnera des leçons de déclamation.
|
|
|
|
--L'idée n'est pas mauvaise. Pourvu qu'elle ne veuille pas rabattre le
|
|
prix de ses leçons sur nos mémoires!
|
|
|
|
--Sois donc tranquille! Elle n'a pas le moindre esprit.» répondit Schwartz
|
|
en ricanant et en se frottant les mains.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XV.
|
|
|
|
|
|
Le clavecin arriva dans la journée. C'était le même que Consuelo louait à
|
|
Berlin à ses frais. Elle fut fort aise de n'avoir pas à risquer avec un
|
|
autre instrument une nouvelle connaissance moins agréable et moins sûre.
|
|
De son côté, le roi, qui veillait aux moindres détails d'affaires, s'était
|
|
informé, en donnant l'ordre d'expédier le clavecin à la prison, si
|
|
celui-là appartenait à la prima-donna; et, en apprenant que c'était un
|
|
_locatis_, il avait fait savoir au luthier propriétaire qu'il lui en
|
|
garantissait la restitution, mais que la location resterait aux frais de
|
|
la prisonnière. Sur quoi le luthier s'était permis d'observer qu'il
|
|
n'avait point de recours contre une personne en prison, surtout si elle
|
|
venait à y mourir. M. de Poelnitz, chargé de cette importante négociation,
|
|
avait répliqué en riant:
|
|
|
|
«Mon cher Monsieur, vous ne voudriez pas chicaner le roi sur une semblable
|
|
vétille, et d'ailleurs cela ne servirait à rien. Votre clavecin est
|
|
décrété de prise de corps, pour être écroué aujourd'hui même à Spandaw.»
|
|
|
|
Les manuscrits et les partitions de la Porporina lui furent également
|
|
apportés; et, comme elle s'étonnait de tant d'aménité dans le régime de sa
|
|
prison, le commandant major de place vint lui rendre visite pour lui
|
|
expliquer qu'elle aurait à continuer ses fonctions de première chanteuse
|
|
au théâtre royal.
|
|
|
|
«Telle est la volonté de Sa Majesté, lui dit-il. Toutes les fois que le
|
|
semainier de l'Opéra vous portera sur le programme pour une représentation,
|
|
une voiture escortée vous conduira au théâtre à l'heure dite, et vous
|
|
ramènera coucher à la forteresse immédiatement après le spectacle. Ces
|
|
déplacements se feront avec la plus grande exactitude et avec les égards
|
|
qui vous sont dus. J'espère, Mademoiselle, que vous ne nous forcerez, par
|
|
aucune tentative d'évasion, à redoubler la rigueur de votre captivité.
|
|
Conformément aux ordres du roi, vous avez été placée dans une chambre à
|
|
feu, et il vous sera permis de vous promener sur le rempart que vous voyez,
|
|
aussi souvent qu'il vous sera agréable. En un mot, nous sommes
|
|
responsables, non-seulement de votre personne, mais de votre santé et de
|
|
votre voix. La seule contrariété que vous éprouverez de notre part sera
|
|
d'être tenue au secret, et de ne pouvoir communiquer avec personne, soit
|
|
de l'intérieur, soit de l'extérieur. Comme nous avons ici peu de dames, et
|
|
qu'un seul gardien suffit pour le corps de logis qu'elles occupent, vous
|
|
n'aurez pas le désagrément d'être servie par des gens grossiers. L'honnête
|
|
figure et les bonnes manières de monsieur Schwartz doivent vous
|
|
tranquilliser sur ce point. Un peu d'ennui sera donc le seul mal que vous
|
|
aurez à supporter, et je conçois qu'à votre âge et dans la situation
|
|
brillante où vous étiez...
|
|
|
|
--Soyez tranquille, monsieur le major, répondit Consuelo avec un peu de
|
|
fierté. Je ne m'ennuie jamais quand je peux m'occuper. Je ne demande
|
|
qu'une grâce; c'est d'avoir de quoi écrire, et de la lumière pour pouvoir
|
|
faire de la musique le soir.
|
|
|
|
--Cela est tout à fait impossible. Je suis au désespoir de refuser
|
|
l'unique demande d'une personne aussi courageuse. Mais je puis, en
|
|
compensation, vous donner l'autorisation de chanter à toutes les heures du
|
|
jour et de la nuit, si bon vous semble. Votre chambre est la seule habitée
|
|
dans cette tour isolée. Le logement du gardien est au-dessous, il est vrai;
|
|
mais M. Schwartz est trop bien élevé pour se plaindre d'entendre une
|
|
aussi belle voix, et quant à moi, je regrette de n'être pas à portée d'en
|
|
jouir.»
|
|
|
|
Ce dialogue, auquel assistait maître Schwartz, fut terminé par de grandes
|
|
révérences, et le vieil officier se retira, convaincu, d'après la
|
|
tranquillité de la cantatrice, qu'elle était là pour quelque infraction à
|
|
la discipline du théâtre, et pour quelques semaines tout au plus. Consuelo
|
|
ne savait pas elle-même si elle y était sous la prévention de complicité
|
|
dans une conspiration politique, ou pour le seul crime d'avoir rendu
|
|
service à Frédéric de Trenck, ou enfin pour avoir été tout simplement la
|
|
confidente discrète de la princesse Amélie.
|
|
|
|
Pendant deux ou trois jours, notre captive éprouva plus de malaise, de
|
|
tristesse et d'ennui qu'elle ne voulait se l'avouer. La longueur des nuits,
|
|
qui était encore de quatorze heures dans cette saison, lui fut
|
|
particulièrement désagréable, tant qu'elle espéra pouvoir s'y soustraire
|
|
en obtenant de M. Schwartz la lumière, l'encre et les plumes. Mais il ne
|
|
lui fallut pas beaucoup de temps pour se convaincre que cet homme
|
|
obséquieux était doué d'une ténacité inflexible. Schwartz n'était pas
|
|
méchant, il n'avait pas, comme la plupart des gens de son espèce, le goût
|
|
de faire souffrir. Il était même pieux et dévot à sa manière, croyant
|
|
servir Dieu et faire son salut, pourvu qu'il se conformât à ceux des
|
|
engagements de sa profession qu'il ne pouvait point éluder. Il est vrai
|
|
que ces cas réservés étaient en petit nombre, et portaient sur les
|
|
articles où il avait moins de chance de profit avec les prisonniers que de
|
|
chances de danger relativement à sa place.
|
|
|
|
«Est-elle simple, disait-il en parlant de Consuelo à sa femme, de
|
|
s'imaginer que pour gagner tous les jours quelques _groschen_ sur une
|
|
bougie, je vais m'exposer à être chassé!
|
|
|
|
--Fais bien attention, lui répondait son épouse, qui était l'Égérie de ses
|
|
inspirations cupides, de ne pas lui avancer un seul dîner quand sa bourse
|
|
sera épuisée.
|
|
|
|
--Ne t'inquiète pas. Elle a des économies, elle me l'a dit, et M.
|
|
Porporino, chanteur du théâtre, en est le dépositaire.
|
|
|
|
--Mauvaise créance! reprenait la femme. Relis donc le code de nos lois
|
|
prussiennes; tu en verras une relative aux comédiens, qui dégage tout
|
|
débiteur de toute réclamation de leur part. Prends donc garde que le
|
|
dépositaire de ladite demoiselle n'invoque la loi, et ne retienne l'argent
|
|
quand tu lui présenteras tes comptes.
|
|
|
|
--Mais puisque son engagement avec le théâtre n'est pas rompu par
|
|
l'emprisonnement, puisqu'elle doit continuer ses fonctions, je ferai une
|
|
saisie sur la caisse du théâtre.
|
|
|
|
--Et qui t'assure qu'elle touchera ses appointements? Le roi connaît la
|
|
loi mieux que personne, et si c'est son bon plaisir de l'invoquer...
|
|
|
|
--Tu penses à tout, femme! disait M. Schwartz. Je serai sur mes gardes.
|
|
Pas d'argent? pas de cuisine, pas de feu, le mobilier de rigueur. La
|
|
consigne à la lettre.»
|
|
|
|
C'est ainsi que le couple Schwartz devisait sur le sort de Consuelo. Quant
|
|
à elle, lorsqu'elle se fut bien assurée que l'honnête gardien était
|
|
incorruptible à l'endroit de la bougie, elle prit son parti, et arrangea
|
|
ses journées de manière à ne point trop souffrir de la longueur des nuits.
|
|
Elle s'abstint de chanter durant le jour, afin de se réserver cette
|
|
occupation pour le soir. Elle s'abstint même autant que possible de penser
|
|
à la musique et d'entretenir son esprit, de réminiscences ou
|
|
d'inspirations musicales avant les heures de l'obscurité. Au contraire,
|
|
elle donna la matinée et la journée aux réflexions que lui suggérait sa
|
|
position, au souvenir des événements de sa vie, et à la recherche rêveuse
|
|
des éventualités de l'avenir. De cette manière, elle réussit, en peu de
|
|
temps, à faire deux parts de sa vie, une toute philosophique, une toute
|
|
musicale; et elle reconnut qu'avec de l'exactitude et de la persévérance
|
|
on peut, jusqu'à un certain point, faire fonctionner régulièrement et
|
|
soumettre à la volonté ce coursier capricieux et rétif de la fantaisie,
|
|
cette muse fantasque de l'imagination. En vivant sobrement, en dépit des
|
|
prescriptions et des insinuations de M. Schwartz, et en faisant beaucoup
|
|
d'exercice, même sans plaisir, sur le rempart, elle parvint à se sentir
|
|
très-calme le soir, et à employer agréablement ces heures de ténèbres que
|
|
les prisonniers, en voulant forcer le sommeil pour échapper à l'ennui,
|
|
remplissent de fantômes et d'agitations. Enfin, en ne donnant que six
|
|
heures au sommeil, elle fut bientôt assurée de dormir paisiblement toutes
|
|
les nuits, sans que jamais un excès de repos empiétât sur la tranquillité
|
|
de la nuit suivante.
|
|
|
|
Au bout de huit jours, elle s'était déjà si bien faite à sa prison, qu'il
|
|
lui semblait qu'elle n'eût jamais vécu autrement. Ses soirées, si
|
|
redoutables d'abord, étaient devenues ses heures les plus agréables; et
|
|
les ténèbres, loin de lui causer l'effroi qu'elle en attendait, lui
|
|
révélèrent des trésors de conception musicale, qu'elle portait en elle
|
|
depuis longtemps sans avoir pu en faire usage et les formuler, dans
|
|
l'agitation de sa profession de virtuose. Lorsqu'elle sentit que
|
|
l'improvisation, d'une part, et de l'autre l'exécution de mémoire
|
|
suffiraient à remplir ses soirées, elle se permit de consacrer quelques
|
|
heures de la journée à noter ses inspirations, et à étudier ses auteurs
|
|
avec plus de soin encore qu'elle n'avait pu le faire au milieu de mille
|
|
émotions, ou sous l'oeil d'un professeur impatient et systématique. Pour
|
|
écrire la musique, elle se servit d'abord d'une épingle, au moyen de
|
|
laquelle elle piquait les notes dans les interlignes, puis de petits
|
|
éclats de bois enlevés à ses meubles, qu'elle faisait ensuite noircir
|
|
contre le poêle, au moment où il était le plus ardent. Mais comme ces
|
|
procédés prenaient du temps, et qu'elle avait une très-petite provision de
|
|
papier réglé, elle reconnut qu'il valait mieux exercer encore la robuste
|
|
mémoire dont elle était douée, et y loger avec ordre les nombreuses
|
|
compositions que chaque soir faisait éclore. Elle en vint à bout, et, en
|
|
pratiquant, elle put revenir de l'une à l'autre sans les avoir écrites et
|
|
sans les confondre.
|
|
|
|
Cependant, comme sa chambre était fort chaude, grâce au surcroît de
|
|
combustibles que M. Schwartz ajoutait bénévolement à la ration de
|
|
l'établissement, et comme le rempart où elle se promenait était sans cesse
|
|
rasé par un vent glacial, elle ne put échapper à quelques jours
|
|
d'enrouement, qui la privèrent de la distraction d'aller chanter au
|
|
théâtre de Berlin. Le médecin de la prison, qui avait été chargé de la
|
|
voir deux fois par semaine, et de rendre compte de l'état de sa santé à M.
|
|
de Poelnitz, écrivit qu'elle avait une extinction de voix, précisément le
|
|
jour où le baron se proposait, avec l'agrément du roi, de la faire
|
|
reparaître devant le public. Sa sortie fut donc retardée, sans qu'elle en
|
|
eût le moindre chagrin; elle ne désirait pas respirer l'air de la liberté,
|
|
avant de s'être assez familiarisée avec sa prison pour y rentrer sans
|
|
regret.
|
|
|
|
En conséquence, elle ne soigna pas son rhume avec tout l'amour et toute la
|
|
sollicitude qu'une cantatrice nourrit ordinairement pour le précieux
|
|
organe de son gosier. Elle ne s'abstint pas de la promenade, et il en
|
|
résulta un peu de fièvre durant plusieurs nuits. Elle éprouva alors un
|
|
petit phénomène que tout le monde connaît. La fièvre amène dans le cerveau
|
|
de chaque individu une illusion plus ou moins pénible. Les uns s'imaginent
|
|
que l'angle formé par les murailles de l'appartement se rapproche d'eux,
|
|
en se rétrécissant, jusqu'à leur presser et leur écraser la tête. Ils
|
|
sentent peu à peu l'angle se desserrer, s'élargir, les laisser libres,
|
|
retourner à sa place, pour revenir encore, se resserrer de nouveau et
|
|
recommencer continuellement la même alternative de gêne et de soulagement.
|
|
D'autres prennent leur lit pour une vague qui les soulève, les porte
|
|
jusqu'au baldaquin, et les laisse retomber, pour se soulever encore et les
|
|
ballotter obstinément. Le narrateur de cette véridique histoire subit la
|
|
fièvre sous la forme bizarre d'une grosse ombre noire, qu'il voit se
|
|
dessiner horizontalement sur une surface brillante au milieu de laquelle
|
|
il se trouve placé. Cette tache d'ombre, nageant sur le sol imaginaire,
|
|
est dans un continuel mouvement de contraction et de dilatation. Elle
|
|
s'élargit jusqu'à couvrir entièrement la surface brillante, et tout
|
|
aussitôt elle diminue, se resserre, et arrive à n'être plus qu'une ligne
|
|
déliée comme un fil, après quoi elle s'étend de nouveau pour se développer
|
|
et s'atténuer sans cesse. Cette vision n'aurait rien de désagréable pour
|
|
le rêveur, si, par une sensation maladive assez difficile à faire
|
|
comprendre, il ne s'imaginait être lui-même ce reflet obscur d'un objet
|
|
inconnu flottant sans repos sur une arène embrasée par les feux d'un
|
|
soleil invisible: à tel point que lorsque l'ombre imaginaire se contracte,
|
|
il lui semble que son être s'amoindrit et s'allonge jusqu'à devenir
|
|
l'ombre d'un cheveu; tandis que lorsqu'elle se dilate, il sent sa
|
|
substance se dilater également jusqu'à figurer l'ombre d'une montagne
|
|
enveloppant une vallée. Mais il n'y a dans le rêve ni montagne ni vallée.
|
|
Il n'y a rien que le reflet d'un corps opaque faisant sur un reflet de
|
|
soleil le même exercice que la prunelle noire du chat dans son iris
|
|
transparente, et cette hallucination, qui n'est point accompagnée de
|
|
sommeil, devient une angoisse des plus étranges.
|
|
|
|
Nous pourrions citer une personne qui, dans la fièvre, voit tomber le
|
|
plafond à chaque instant; une autre qui se croit devenue un globe flottant
|
|
dans l'espace; une troisième qui prend la ruelle de son lit pour un
|
|
précipice, et qui croit toujours tomber à gauche, tandis qu'une quatrième
|
|
se sent toujours entraînée à droite. Mais chaque lecteur pourrait fournir
|
|
ses observations et les phénomènes de sa propre expérience; ce qui
|
|
n'avancerait point la question, et n'expliquerait pas plus que nous ne
|
|
pouvons le faire, pourquoi chaque individu, durant toute sa vie, ou tout
|
|
au moins durant une longue série d'années, retombe, la nuit, dans un
|
|
certain rêve qui est le sien et non celui d'un autre, et subit, à chaque
|
|
accès de fièvre, une certaine hallucination qui lui présente toujours les
|
|
mêmes caractères et le même genre d'angoisses. Cette question est du
|
|
ressort de la physiologie; et nous pensons que le médecin y trouverait
|
|
peut-être quelques indications, je ne dis pas sur le siège du mal patent,
|
|
lequel se révèle par d'autres symptômes non moins évidents, mais sur celui
|
|
d'un mal latent, provenant, chez le malade, du côté faible de son
|
|
organisation, et qu'il est dangereux de provoquer par certains réactifs.
|
|
|
|
Mais cette question n'est pas de mon ressort, et je demande pardon au
|
|
lecteur d'avoir osé l'effleurer.
|
|
|
|
Quant à notre héroïne, l'hallucination que lui causait la fièvre devait
|
|
naturellement présenter un caractère musical, et porter sur ses organes
|
|
auditifs. Elle retomba donc dans le rêve qu'elle avait eu tout éveillée,
|
|
ou du moins à demi éveillée, la première nuit qu'elle avait passée dans la
|
|
prison. Elle s'imagina entendre le son plaintif et les phrases éloquentes
|
|
du violon d'Albert, tantôt forts et distincts, comme si l'instrument eût
|
|
résonné dans sa chambre, tantôt faibles, comme s'il fut parti de
|
|
l'horizon. Il y avait, dans cette fluctuation de l'intensité des sons
|
|
imaginaires, quelque chose d'étrangement pénible. Lorsque la vibration lui
|
|
semblait se rapprocher, Consuelo éprouvait un sentiment de terreur;
|
|
lorsqu'elle paraissait éclater, c'était avec une vigueur qui foudroyait la
|
|
malade. Puis le son faiblissait, et elle en ressentait peu de soulagement;
|
|
car la fatigue d'écouter avec une attention toujours croissante ce chant
|
|
qui se perdait dans l'espace lui causait bientôt une sorte de défaillance,
|
|
durant laquelle il lui semblait ne plus saisir aucun bruit. Mais le retour
|
|
incessant de la rafale harmonieuse lui apportait le frisson, l'épouvante,
|
|
et les bouffées d'une chaleur insupportable, comme si le vigoureux coup de
|
|
l'archet fantastique eût embrasé l'air, et déchaîné l'orage autour d'elle.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XVI.
|
|
|
|
|
|
Cependant, comme Consuelo ne s'alarma pas de son état et ne changea
|
|
presque rien à son régime, elle fut promptement rétablie. Elle put
|
|
reprendre ses soirées de chant, et elle retrouva le profond sommeil de
|
|
ses nuits paisibles.
|
|
|
|
Un matin, c'était le douzième de sa captivité, elle reçut de M. de
|
|
Poelnitz un billet qui lui donnait avis d'une sortie pour le lendemain
|
|
soir:
|
|
|
|
«J'ai obtenu du roi, disait-il, la permission d'aller moi-même vous
|
|
chercher avec une voiture de sa maison. Si vous me donnez votre parole de
|
|
ne point vous envoler par une des glaces, j'espère même pouvoir vous
|
|
dispenser de l'escorte, et vous faire reparaître au théâtre sans ce
|
|
lugubre attirail. Croyez que vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi,
|
|
et que je déplore la rigueur du traitement, peut-être injuste que vous
|
|
subissez.»
|
|
|
|
La Porporina s'étonna un peu de l'amitié soudaine et de l'attention
|
|
délicate du baron. Jusque-là dans ses fréquents rapports d'administration
|
|
théâtrale avec la prima-donna, M. de Poelnitz, qui, en qualité d'ex-_roué_,
|
|
n'aimait pas les filles vertueuses, lui avait témoigné beaucoup de
|
|
froideur et de sécheresse. Il lui avait même parlé souvent de sa conduite
|
|
régulière et de ses manières réservées avec une ironie désobligeante. On
|
|
savait bien à la cour que le vieux chambellan était le mouchard du roi,
|
|
mais Consuelo n'était pas initiée aux secrets de cour, et elle ne savait
|
|
pas qu'on pût faire cet odieux métier sans perdre les avantages d'une
|
|
apparente considération dans le grand monde. Cependant un vague instinct
|
|
de répulsion disait à Consuelo que Poelnitz avait contribué plus que tout
|
|
autre à son malheur. Elle veilla donc à toutes ses paroles lorsqu'elle se
|
|
trouva seule avec lui le lendemain, dans la voiture qui les conduisait
|
|
rapidement à Berlin, vers le déclin du jour.
|
|
|
|
«Eh bien, ma pauvre recluse, lui dit-il, vous voilà diablement matée!
|
|
Sont-ils farouches ces cuistres de vétérans qui vous gardent! Jamais ils
|
|
n'ont voulu me permettre d'entrer dans la citadelle, sous prétexte que je
|
|
n'avais point de permission, et voilà, sans reproche, un quart d'heure que
|
|
je gèle en vous attendant. Allons, enveloppez-vous bien de cette fourrure
|
|
que j'ai apportée pour préserver votre voix, et contez-moi donc un peu vos
|
|
aventures. Que diable s'est-il donc passé à la dernière redoute du
|
|
carnaval? Tout le monde se le demande, et personne ne le sait. Plusieurs
|
|
originaux qui, selon moi, ne faisaient de mal à personne, ont disparu
|
|
comme par enchantement. Le comte de Saint-Germain, qui est de vos amis, je
|
|
crois; un certain Trismégiste, qu'on disait caché chez M. de Golowkin, et
|
|
que vous connaissez peut-être aussi, car on dit que vous êtes au mieux
|
|
avec tous ces enfants du diable...
|
|
|
|
--Ces personnes ont été arrêtées? demanda Consuelo.
|
|
|
|
--Ou elles ont pris la fuite: les deux versions ont cours à la ville.
|
|
|
|
--Si ces personnes ne savent pas mieux que moi pourquoi on les persécute,
|
|
elles eussent mieux fait d'attendre de pied ferme leur justification.
|
|
|
|
--Ou la nouvelle lune qui peut changer l'humeur du monarque; c'est encore
|
|
le plus sûr, et je vous conseille de bien chanter ce soir. Cela fera plus
|
|
d'effet sur lui que de belles paroles. Comment diable avez-vous été assez
|
|
maladroite, ma belle amie, pour vous laisser envoyer à Spandaw? Jamais,
|
|
pour des vétilles pareilles à celles dont on vous accuse, le roi n'eût
|
|
prononcé une condamnation aussi discourtoise envers une dame; il faut que
|
|
vous lui ayez répondu avec arrogance, le bonnet sur l'oreille et la main
|
|
sur la garde de votre épée, comme une petite folle que vous êtes.
|
|
Qu'aviez-vous fait de criminel? Voyons, racontez-moi ça. Je parie arranger
|
|
vos affaires, et, si vous voulez suivre mes conseils, vous ne retournerez
|
|
pas dans cette humide souricière de Spandaw; vous irez coucher ce soir
|
|
dans votre joli appartement de Berlin. Allons, confessez-vous. On dit que
|
|
vous avez fait un souper fin dans le palais avec la princesse Amélie, et
|
|
que vous vous êtes amusée, au beau milieu de la nuit, à faire le revenant
|
|
et à jouer du balai dans les corridors, pour effrayer les filles d'honneur
|
|
de la reine. Il parait que plusieurs de ces demoiselles en ont fait
|
|
fausse-couche, et que les plus vertueuses mettront au monde des enfants
|
|
marqués d'un petit balai sur le nez. On dit aussi que vous vous êtes fait
|
|
dire votre bonne aventure par le _planétaire_ de madame de Kleist, et que
|
|
M. de Saint-Germain vous a révélé les secrets de la politique de Philippe
|
|
le Bel. Êtes-vous assez simple pour croire que le roi veuille faire autre
|
|
chose que de rire avec sa soeur de ces folies? Le roi est d'ailleurs, pour
|
|
madame l'abbesse, d'une faiblesse qui va jusqu'à l'enfantillage; et quant
|
|
aux devins, il veut seulement savoir s'ils prennent de l'argent pour
|
|
débiter leurs sornettes, auquel cas il les prie de quitter le pays, et
|
|
tout est dit. Vous voyez bien que vous vous abusez sur l'importance de
|
|
votre rôle, et que si vous aviez voulu répondre tranquillement à quelques
|
|
questions sans conséquence, vous n'auriez point passé un si triste
|
|
carnaval dans les prisons de l'État.»
|
|
|
|
Consuelo laissa babiller le vieux courtisan sans l'interrompre, et
|
|
lorsqu'il la pressa de répondre, elle persista à dire qu'elle ne savait de
|
|
quoi il voulait lui parler. Elle sentait un piège sous cette frivolité
|
|
bienveillante, et elle ne s'y laissa point prendre.
|
|
|
|
Alors Poelnitz changea de tactique, et d'un ton sérieux:
|
|
|
|
«C'est bien! lui dit-il, vous vous méfiez de moi. Je ne vous en veux pas,
|
|
et, au contraire, je fais grand cas de la prudence. Puisque vous êtes
|
|
ainsi, Mademoiselle, je vais, moi, vous parler à découvert. Je vois bien
|
|
qu'on peut se fier à vous, et que notre secret est en bonnes mains.
|
|
Apprenez donc, signora Porporina, que je suis votre ami plus que vous ne
|
|
pensez, car je suis un des vôtres; je suis du parti du prince Henry.
|
|
|
|
--Le prince Henry a donc un parti? dit la Porporina, curieuse d'apprendre
|
|
dans quelle intrigue elle se trouvait enveloppée.
|
|
|
|
--Ne faites pas semblant de l'ignorer, reprit le baron. C'est un parti que
|
|
l'on persécute beaucoup en ce moment, mais qui est loin d'être désespéré.
|
|
Le _grand lama_, ou, si vous aimez mieux, _M. le marquis_, n'est pas si
|
|
solide sur son trône qu'on ne puisse le faire dégringoler. La Prusse est
|
|
un bon cheval de bataille; mais il ne faut pas le pousser à bout.
|
|
|
|
--Ainsi, vous conspirez, monsieur le baron? Je ne m'en serais jamais
|
|
douté!
|
|
|
|
--Qui ne conspire pas à l'heure qu'il est? Le tyranneau est environné de
|
|
serviteurs dévoués en apparence, mais qui ont juré sa perte.
|
|
|
|
--Je vous trouve fort léger, monsieur le baron, de me faire une pareille
|
|
confidence.
|
|
|
|
--Si je vous la fais, c'est parce que j'y suis autorisé par le prince et
|
|
la princesse.
|
|
|
|
--De quelle princesse parlez-vous?
|
|
|
|
--De celle que vous savez. Je ne pense pas que les autres conspirent!... À
|
|
moins que ce ne soit la margrave de Bareith, qui est mécontente de sa
|
|
chétive position, et en colère contre le roi, depuis qu'il l'a rabrouée,
|
|
au sujet de ses intelligences avec le cardinal de Fleury. C'est déjà une
|
|
vieille histoire; mais rancune de femme est de longue durée, et la
|
|
margrave _Guillemette_[7] n'est pas un esprit ordinaire: que vous en
|
|
semble?
|
|
|
|
[Note 7: Sophie Wilhelmine. Elle signait _soeur Guillemette_, en écrivant
|
|
à Voltaire.]
|
|
|
|
--Je n'ai jamais eu l'honneur de lui entendre dire un seul mot.
|
|
|
|
--Mais vous l'avez vue chez l'abbesse de Quedlimburg!
|
|
|
|
--Je n'ai jamais été qu'une seule fois chez la princesse Amélie, et la
|
|
seule personne de la famille royale que j'y aie rencontrée, c'est le roi.
|
|
|
|
--N'importe! le prince Henry m'a donc chargé de vous dire...
|
|
|
|
--En vérité, monsieur le baron! dit Consuelo d'un ton méprisant; le prince
|
|
vous a chargé de me dire quelque chose?
|
|
|
|
--Vous allez voir que je ne plaisante pas. Il vous fait savoir que ses
|
|
affaires ne sont point gâtées, comme on veut vous le persuader; qu'aucun
|
|
de ses confidents ne l'a trahi; que Saint-Germain est déjà en France, où
|
|
il travaille à former une alliance entre notre conjuration et celle qui va
|
|
replacer incessamment Charles-Édouard sur le trône d'Angleterre; que
|
|
Trismégiste seul a été arrêté, mais qu'il le fera évader, et qu'il est sûr
|
|
de sa discrétion. Quant à vous, il vous conjure de ne point vous laisser
|
|
intimider par les menaces du _marquis_, et surtout de ne point croire à
|
|
ceux qui feindraient d'être dans vos intérêts, pour vous faire parler.
|
|
Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai soumise à une petite épreuve,
|
|
dont vous êtes sortie victorieuse; et je dirai à notre héros, à notre
|
|
brave prince, à notre roi futur, que vous êtes un des plus solides
|
|
champions de sa cause!»
|
|
|
|
Consuelo, émerveillée de l'aplomb de M. de Poelnitz, ne put réprimer un
|
|
éclat de rire; et quand le baron, piqué de son mépris, lui demanda le
|
|
motif de cette gaieté déplacée, elle ne put lui rien répondre, sinon:
|
|
«Vous êtes admirable, sublime, monsieur le baron!»
|
|
|
|
Et elle recommença à rire malgré elle. Elle eût ri sous le bâton, comme la
|
|
Nicole de M. Jourdain.
|
|
|
|
«Quand cette attaque de nerfs sera finie, dit Poelnitz sans se déconcerter,
|
|
vous daignerez peut-être m'expliquer vos intentions. Voudriez-vous trahir
|
|
le prince? Croiriez-vous, en effet, que la princesse vous eût livrée à la
|
|
colère du roi? Vous regarderiez-vous comme dégagée de vos serments? Prenez
|
|
garde, Mademoiselle! vous vous en repentiriez peut-être bientôt. La
|
|
Silésie ne tardera pas à être livrée par nous à Marie-Thérèse, qui n'a
|
|
point abandonné ses projets, et qui deviendra dès lors notre puissante
|
|
alliée. La Russie, la France, donneraient certainement les mains au prince
|
|
Henry; madame de Pompadour n'a point oublié les dédains de Frédéric. Une
|
|
puissante coalition, quelques années de lutte, peuvent facilement
|
|
précipiter du trône ce fier souverain qui ne tient encore qu'à un fil...
|
|
Avec l'amour du nouveau monarque, vous pourriez prétendre à une haute
|
|
fortune. Le moins qu'il puisse arriver de tout cela, c'est que l'électeur
|
|
de Saxe soit dépossédé de la royauté polonaise, et que le prince Henry
|
|
aille régner à Varsovie... Ainsi...
|
|
|
|
--Ainsi, monsieur le baron, il existe, selon vous, une conspiration qui,
|
|
pour satisfaire le prince Henry, veut mettre, encore une fois, l'Europe à
|
|
feu et à sang? Et ce prince, pour assouvir son ambition, ne reculerait pas
|
|
devant la honte de livrer son pays à l'étranger? J'ai beaucoup de peine à
|
|
croire de pareilles lâchetés possibles; et si, par malheur, vous dites
|
|
vrai, je suis fort humiliée de passer pour votre complice. Mais finissons
|
|
cette comédie, je vous en conjure. Voilà un quart d'heure que vous vous
|
|
évertuez fort ingénieusement à me faire avouer des crimes imaginaires. Je
|
|
vous ai écouté pour savoir de quel prétexte on se servait pour me tenir en
|
|
prison; il me reste à apprendre en quoi j'ai pu mériter la haine qui
|
|
s'acharne si bassement après moi. Si vous voulez me le dire, je tâcherai
|
|
de me disculper. Jusque là je ne puis rien répondre à toutes les belles
|
|
choses que vous m'apprenez, sinon qu'elles me surprennent fort, et que de
|
|
semblables projets n'ont aucune de mes sympathies.
|
|
|
|
--En ce cas, Mademoiselle, si vous n'êtes pas plus au courant que cela,
|
|
reprit Poelnitz très-mortifié, je m'étonne de la légèreté du prince, qui
|
|
m'engage à vous parler sans détour, avant de s'être assuré de votre
|
|
adhésion à tous ses projets.
|
|
|
|
--Je répète, monsieur le baron, que j'ignore absolument les projets du
|
|
prince; mais je suis bien certaine d'une chose: c'est qu'il ne vous a
|
|
jamais chargé de m'en dire un seul mot. Pardonnez-moi de vous donner ce
|
|
démenti. Je respecte votre âge; mais je ne puis m'empêcher de mépriser le
|
|
rôle affreux que vous jouez auprès de moi en ce moment.
|
|
|
|
--Les soupçons absurdes d'une tête féminine ne m'atteignent guère,
|
|
répondit Poelnitz, qui ne pouvait plus reculer devant ses mensonges. Un
|
|
temps viendra où vous me rendrez justice. Dans le trouble que cause la
|
|
persécution, et avec les idées chagrines que la prison doit nécessairement
|
|
engendrer, il n'est pas étonnant que vous manquiez tout à coup de
|
|
pénétration et de clairvoyance. Dans les conspirations, on doit s'attendre
|
|
à de pareilles lubies, surtout de la part des dames. Je vous plains et
|
|
vous pardonne. Il est possible, d'ailleurs, que vous ne soyez en tout ceci
|
|
que l'amie dévouée de Trenck et la confidente d'une auguste princesse...
|
|
Ces secrets sont d'une nature trop délicate pour que je veuille vous en
|
|
parler. Le prince Henry lui-même ferme les yeux là-dessus, quoiqu'il
|
|
n'ignore pas que le seul motif qui ait décidé sa soeur à entrer dans la
|
|
conspiration soit l'espérance de voir Trenck réhabilité, et peut-être
|
|
celle de l'épouser.
|
|
|
|
--Je ne sais rien de cela non plus, monsieur le baron, et je pense que si
|
|
vous étiez sincèrement dévoué à quelque auguste princesse, vous ne me
|
|
raconteriez pas de si étranges choses sur son compte.»
|
|
|
|
Le bruit des roues sur le pavé mit fin à cette conversation, au grand
|
|
contentement du baron, qui ne savait plus quel expédient inventer pour se
|
|
tirer d'affaire. On entrait dans la ville. La cantatrice, escortée jusqu'à
|
|
la porte de sa loge et dans les coulisses par deux factionnaires qui ne la
|
|
perdaient presque pas de vue, reçut de ses camarades un accueil assez
|
|
froid. Elle en était aimée, mais aucun d'eux ne se sentait le courage de
|
|
protester par des témoignages extérieurs contre la disgrâce prononcée par
|
|
le roi. Ils étaient tristes, contraints, et comme nappés de la peur de la
|
|
contagion. Consuelo qui ne voulut pas attribuer cette manière d'être à la
|
|
lâcheté, mais à la compassion, crut lire dans leur contenance abattue
|
|
l'arrêt d'une longue captivité. Elle s'efforça de leur montrer qu'elle
|
|
n'en s'en effrayait pas, et parut sur la scène avec une confiance
|
|
courageuse.
|
|
|
|
Il se passa en ce moment quelque chose d'assez bizarre dans la salle.
|
|
L'arrestation de la Porporina ayant fait beaucoup de bruit, et l'auditoire
|
|
n'étant composé que de personnes dévouées par conviction ou par position à
|
|
la volonté royale, chacun mit ses mains dans ses poches, afin de résister
|
|
au désir et à l'habitude d'applaudir la cantatrice disgraciée. Tout le
|
|
monde avait les yeux sur le monarque, qui, de son côté, promenait des
|
|
regards investigateurs sur la foule et semblait lui imposer le silence le
|
|
plus profond. Tout à coup une couronne de fleurs, partie on ne sait d'où,
|
|
vint tomber aux pieds de la cantatrice, et plusieurs voix prononcèrent
|
|
simultanément et assez haut pour être entendues des divers points de la
|
|
salle où elles s'étaient distribuées, les mots: _C'est le roi! c'est le
|
|
pardon du roi!_ Cette singulière assertion passa de bouche en bouche avec
|
|
la rapidité de l'éclair; et chacun croyant faire son devoir et complaire à
|
|
Frédéric, une tempête d'applaudissements, telle que de mémoire d'homme on
|
|
n'en avait ouï à Berlin, se déchaîna depuis les combles jusqu'au parterre.
|
|
Pendant plusieurs minutes, la Porporina, interdite et confondue d'une si
|
|
audacieuse protestation, ne put commencer son rôle. Le roi, stupéfait, se
|
|
retourna vers les spectateurs avec une expression terrible, qu'on prit
|
|
pour un signe d'adhésion et d'encouragement. Buddenbrock lui-même, placé
|
|
non loin de lui, ayant demandé au jeune Benda de quoi il s'agissait, et
|
|
celui-ci lui ayant répondu que la couronne était partie de la place du roi,
|
|
se mit à battre des mains d'un air de mauvaise humeur vraiment comique.
|
|
La Porporina croyait rêver; le roi se tâtait pour savoir s'il était bien
|
|
éveillé.
|
|
|
|
Quels que fussent la cause et le but de ce triomphe, Consuelo en ressentit
|
|
l'effet salutaire; elle se surpassa elle-même, et fut applaudie avec le
|
|
même transport durant tout le premier acte. Mais pendant l'entr'acte, la
|
|
méprise s'étant peu à peu éclaircie, il n'y eut plus qu'une partie de
|
|
l'auditoire, la plus obscure et la moins à portée d'être redressée par les
|
|
confidences des courtisans, qui s'obstinât à donner des signes
|
|
d'approbation. Enfin, au deuxième entr'acte, les orateurs des corridors et
|
|
du foyer apprirent à tout le monde que le roi paraissait fort mécontent de
|
|
l'attitude insensée du public; qu'une cabale avait été montée par la
|
|
Porporina avec une audace inouïe; enfin que quiconque serait signalé comme
|
|
ayant pris part à cette échauffourée s'en repentirait certainement. Quand
|
|
vint le troisième acte, le silence fut si profond dans la salle, en dépit
|
|
des merveilles que fit la prima-donna, qu'on aurait entendu voler une
|
|
mouche à la fin de chaque morceau chanté par elle, et qu'en revanche les
|
|
autres chanteurs recueillirent tous les fruits de la réaction.
|
|
|
|
Quant à la Porporina, elle avait été bientôt désillusionnée de son
|
|
triomphe.
|
|
|
|
«Ma pauvre amie, lui avait dit Conciolini en lui présentant la couronne
|
|
dans la coulisse après la première scène, je te plains d'avoir des amis si
|
|
dangereux. Ils achèveront de te perdre.»
|
|
|
|
Dans l'entr'acte, le Porporino vint dans sa loge, et lui parlant à
|
|
demi-voix:
|
|
|
|
«Je t'avais dit de te méfier de M. de Saint-Germain, lui dit-il; mais il
|
|
était trop tard. Chaque parti a ses traîtres. N'en sois pas moins fidèle à
|
|
l'amitié et docile à la voix de ta conscience. Tu es protégée par un bras
|
|
plus puissant que celui qui t'opprime.
|
|
|
|
--Que veux-tu dire, s'écria la Porporina? es-tu de ceux...
|
|
|
|
--Je dis que Dieu te protégera, répondit le Porporino, qui semblait
|
|
craindre d'avoir été entendu, et il lui montra la cloison qui séparait les
|
|
loges d'acteurs les unes des autres. Ces cloisons avaient dix pieds de
|
|
haut; mais elles laissaient entre leur sommité et le plafond commun un
|
|
espace assez considérable, de sorte qu'on pouvait facilement entendre
|
|
d'une loge à l'autre ce qui se passait.
|
|
|
|
«J'ai prévu, lui dit-il en parlant encore plus bas et en lui remettant une
|
|
bourse, que tu aurais besoin d'argent, et je t'en apporte.
|
|
|
|
--Je te remercie, répondit Consuelo; si le gardien, qui me vend chèrement
|
|
les vivres, venait te réclamer quelque paiement, comme voici de quoi le
|
|
satisfaire pour longtemps, refuse de solder ses comptes. C'est un usurier.
|
|
|
|
--Il suffit, répliqua le bon et loyal Porporino. Je te quitte;
|
|
j'aggraverais ta position si je paraissais avoir des secrets avec toi.»
|
|
|
|
Il s'esquiva, et Consuelo reçut la visite de madame de Cocceï (la
|
|
Barberini), qui lui témoigna courageusement beaucoup d'intérêt et
|
|
d'affection. La marquise d'Argens (la Cochois) vint les rejoindre d'un air
|
|
plus empesé, et avec les belles paroles d'une reine qui protège le
|
|
malheur. Consuelo ne lui en sut pas moins de gré de sa démarche, et la
|
|
supplia de ne pas compromettre la faveur de son époux en prolongeant sa
|
|
visite.
|
|
|
|
Le roi dit à Poelnitz:
|
|
|
|
«Eh bien, l'as-tu interrogée? As-tu trouvé moyen de la faire parler?
|
|
|
|
--Pas plus qu'une borne, répondit le baron.
|
|
|
|
--Lui as-tu fait entendre que je pardonnerais tout, si elle voulait
|
|
seulement me dire ce qu'elle sait de la _balayeuse_, et ce que
|
|
Saint-Germain lui a dit?
|
|
|
|
--Elle s'en soucie comme de l'an quarante.
|
|
|
|
--L'as-tu effrayée sur la longueur de sa captivité?
|
|
|
|
--Pas encore. Votre Majesté m'avait dit de la prendre par la douceur.
|
|
|
|
--Tu l'effraieras en la reconduisant.
|
|
|
|
--J'essaierai, mais je ne réussirai pas.
|
|
|
|
--C'est donc une sainte, une martyre?
|
|
|
|
--C'est une fanatique, une possédée, peut-être le diable en cotillons.
|
|
|
|
--En ce cas, malheur à elle! je l'abandonne. La saison de l'opéra italien
|
|
finit dans quelques jours; arrange-toi pour qu'on n'ait plus besoin de
|
|
cette fille jusque là, et que je n'entende plus parler d'elle jusqu'à
|
|
l'année prochaine.
|
|
|
|
--Un an! Votre Majesté n'y tiendra pas.
|
|
|
|
--Mieux que ta tête ne tient sur ton cou, Poelnitz!»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XVII.
|
|
|
|
|
|
Poelnitz avait assez de motifs de ressentiment contre la Porporina pour
|
|
saisir cette occasion de se venger. Il n'en fit rien pourtant; son
|
|
caractère était éminemment lâche, et il n'avait la force d'être méchant
|
|
qu'avec ceux qui s'abandonnaient à lui. Pour peu qu'on le remit à sa place,
|
|
il devenait craintif, et on eût dit qu'il éprouvait un respect
|
|
involontaire pour ceux qu'il ne réussissait pas à tromper. On l'avait vu
|
|
même se détacher de ceux qui caressaient ses vices pour suivre, l'oreille
|
|
basse, ceux qui le foulaient aux pieds. Était-ce le sentiment de sa
|
|
faiblesse, ou le souvenir d'une jeunesse moins avilie? On aimerait à
|
|
croire que, dans les âmes les plus corrompues, quelque chose accuse encore
|
|
de meilleurs instincts étouffés et demeurés seulement à l'état de
|
|
souffrance et de remords. Il est certain que Poelnitz s'était attaché
|
|
longtemps aux pas du prince Henry, en feignant de prendre part à ses
|
|
chagrins; que souvent il l'avait excité à se plaindre des mauvais
|
|
traitements du roi et lui en avait donné l'exemple, afin d'aller ensuite
|
|
rapporter ses paroles à Frédéric, même en les envenimant, pour augmenter
|
|
la colère de ce dernier. Poelnitz avait fait cet infâme métier pour le
|
|
plaisir de le faire; car, au fond, il ne haïssait pas le prince. Il ne
|
|
haïssait personne, si ce n'est le roi, qui le déshonorait de plus en plus
|
|
sans vouloir l'enrichir. Poelnitz aimait donc la ruse pour elle-même.
|
|
Tromper était un triomphe flatteur à ses yeux. Il avait d'ailleurs un
|
|
plaisir réel à dire du mal du roi et à en faire dire; et quand il venait
|
|
rapporter ces malédictions à Frédéric, tout en se vantant de les avoir
|
|
provoquées, il se réjouissait intérieurement de pouvoir jouer le même tour
|
|
à son maître, en lui cachant le bonheur qu'il avait goûté à le railler, à
|
|
le trahir, à révéler ses travers, ses ridicules et ses vices à ses
|
|
ennemis. Ainsi, chaque partie lui servait de dupe, et cette vie d'intrigue
|
|
où il fomentait la haine sans servir précisément celle de personne avait
|
|
pour lui des voluptés secrètes.
|
|
|
|
Cependant le prince Henry avait fini par remarquer que chaque fois qu'il
|
|
laissait paraître son aigreur devant le complaisant Poelnitz, il trouvait,
|
|
quelques heures après, le roi plus courroucé et plus outrageant avec lui
|
|
qu'à l'ordinaire. S'était-il plaint devant Poelnitz d'être aux arrêts pour
|
|
vingt-quatre heures, il voyait le lendemain sa condamnation doublée. Ce
|
|
prince, aussi franc que brave, aussi confiant que Frédéric était ombrageux,
|
|
avait enfin ouvert les yeux sur le caractère misérable du baron. Au lieu
|
|
de le ménager prudemment, il l'avait accablé de son indignation; et depuis
|
|
ce temps-là, Poelnitz, courbé jusqu'à terre devant lui, ne l'avait plus
|
|
desservi. Il semblait même qu'il l'aimât au fond du coeur, autant qu'il
|
|
était capable d'aimer. Il s'attendrissait en parlant de lui avec
|
|
admiration, et ces témoignages de respect paraissaient si sincères qu'on
|
|
s'en étonnait comme d'une bizarrerie incompréhensible de la part d'un tel
|
|
homme.
|
|
|
|
Le fait est que Poelnitz, le trouvant plus généreux et plus tolérant mille
|
|
fois que Frédéric, eût préféré l'avoir pour maître; pressentant ou
|
|
devinant vaguement, ainsi que le faisait le roi, une sorte de conjuration
|
|
mystérieuse autour du prince, il eût voulu pour beaucoup en tenir les fils
|
|
et savoir s'il pouvait compter assez sur le succès pour s'y associer.
|
|
C'était donc avec l'intention de s'éclairer pour son propre compte qu'il
|
|
avait tâché de surprendre la religion de Consuelo. Si elle lui eût révélé
|
|
le peu qu'elle en savait, il ne l'eût pas rapporté au roi, à moins
|
|
pourtant que ce dernier ne lui eût donné beaucoup d'argent. Mais Frédéric
|
|
était trop économe pour avoir de grands scélérats à ses ordres.
|
|
|
|
Poelnitz avait arraché quelque chose de ce mystère au comte de
|
|
Saint-Germain. Il lui avait dit, avec tant de conviction, tant de mal du
|
|
roi, que cet habile aventurier ne s'était pas assez méfié de lui. Disons,
|
|
en passant, que l'aventurier avait un grain d'enthousiasme et de folie;
|
|
que s'il était charlatan et même jésuitique à beaucoup d'égards, il avait
|
|
au fond de tout cela une conviction fanatique qui présentait de singuliers
|
|
contrastes et lui faisait commettre beaucoup d'inconséquences.
|
|
|
|
En ramenant Consuelo à la forteresse, Poelnitz, qui était un peu blasé sur
|
|
le mépris qu'on avait pour lui, et qui ne se souvenait déjà plus guère de
|
|
celui qu'elle lui avait témoigné, se conduisit assez naïvement avec elle.
|
|
Il lui confessa, sans se faire prier, qu'il ne savait rien, et que tout ce
|
|
qu'il avait dit des projets du prince, à l'égard des puissances étrangères,
|
|
n'était qu'un commentaire gratuit de la conduite bizarre et des relations
|
|
secrètes du prince et de sa soeur avec des gens suspects.
|
|
|
|
«Ce commentaire ne fait pas honneur à la loyauté de Votre Seigneurie,
|
|
répondit Consuelo, et peut-être ne devrait-elle pas s'en vanter.
|
|
|
|
--Le commentaire n'est pas de moi, répondit tranquillement Poelnitz; il
|
|
est éclos dans la cervelle du roi notre maître, cervelle maladive et
|
|
chagrine, s'il en fut, quand le soupçon s'en empare. Quant à donner des
|
|
suppositions pour des certitudes, c'est une méthode tellement consacrée
|
|
par l'usage des cours et par la science des diplomates, que vous êtes tout
|
|
à fait pédante de vous en scandaliser. Au reste, ce sont les rois qui me
|
|
l'ont apprise; ce sont eux qui ont fait mon éducation, et tous mes vices
|
|
viennent, de père en fils, des deux monarques prussiens que j'ai eu
|
|
l'honneur de servir. Plaider le faux pour savoir le vrai! Frédéric n'en
|
|
fait jamais d'autre, et on le tient pour un grand homme; ce que c'est que
|
|
d'avoir la vogue! tandis qu'on me traite de scélérat parce que je suis ses
|
|
errements; quel préjugé!»
|
|
|
|
Poelnitz tourmenta Consuelo, tant qu'il put, pour savoir ce qui se passait
|
|
entre elle, le prince, l'abbesse, Trenck, les aventuriers Saint-Germain et
|
|
Trismégiste, et un grand nombre de personnages très-importants, disait-il,
|
|
qui étaient mêlés à une intrigue inexplicable. Il lui avoua naïvement que
|
|
si cette affaire avait quelque consistance, il n'hésiterait pas à s'y
|
|
jeter. Consuelo vit bien qu'il parlait enfin à coeur ouvert; mais comme
|
|
elle ne savait réellement rien, elle n'eut pas de mérite à persister dans
|
|
ses dénégations.
|
|
|
|
Quand Poelnitz eut vu les portes de la citadelle se refermer sur Consuelo
|
|
et sur son prétendu secret, il rêva à la conduite qu'il devait tenir à son
|
|
égard; et en fin de cause, espérant qu'elle se laisserait pénétrer si,
|
|
grâce à lui, elle revenait à Berlin, il résolut de la disculper auprès du
|
|
roi. Mais dès le premier mot qu'il lui en dit le lendemain, le roi
|
|
l'interrompit:
|
|
|
|
«Qu'a-t-elle révélé?
|
|
|
|
--Rien, Sire.
|
|
|
|
--En ce cas, laissez-moi tranquille. Je vous ai défendu de me parler
|
|
d'elle.
|
|
|
|
--Sire, elle ne sait rien.
|
|
|
|
--Tant pis pour elle! Qu'il ne vous arrive plus jamais de prononcer son
|
|
nom devant moi.»
|
|
|
|
Cet arrêt fut proclamé d'un ton qui ne permettait pas de répliquer.
|
|
Frédéric souffrait certainement en songeant à la Porporina. Il y avait au
|
|
fond de son coeur et de sa conscience un tout petit point très-douloureux
|
|
qui tressaillait alors, comme lorsqu'on passe le doigt sur une mince épine
|
|
enfoncée dans les chairs. Pour se soustraire à cette pénible sensation, il
|
|
prit le parti d'en oublier irrévocablement la cause, et il n'eut pas de
|
|
peine à y réussir. Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que grâce à son
|
|
robuste tempérament royal et à la servile soumission de tous ceux qui
|
|
l'approchaient, il ne se souvenait pas que Consuelo eût jamais existé.
|
|
Cependant l'infortunée était à Spandaw. La saison du théâtre était finie,
|
|
et on lui avait retiré son clavecin. Le roi avait eu cette attention pour
|
|
elle le soir où on l'avait applaudie à sa barbe, croyant lui complaire. Le
|
|
prince Henry était aux arrêts indéfiniment. L'abbesse de Quedlimburg était
|
|
gravement malade; le roi avait eu la cruauté de lui faire croire que
|
|
Trenck avait été repris et replongé dans les cachots. Trismégiste et
|
|
Saint-Germain avaient réellement disparu, et la balayeuse avait cessé de
|
|
hanter le palais. Ce que son apparition présageait semblait avoir reçu une
|
|
sorte de confirmation. Le plus jeune des frères du roi était mort
|
|
d'épuisement à la suite d'infirmités prématurées.
|
|
|
|
À ces chagrins domestiques vint se joindre la brouille définitive de
|
|
Voltaire avec le roi. Presque tous les biographes ont déclaré que, dans
|
|
cette lutte misérable, l'honneur était demeuré à Voltaire. En examinant
|
|
mieux les pièces du procès, on s'aperçoit qu'il ne fait honneur au
|
|
caractère d'aucune des parties, et que le rôle le moins mesquin est
|
|
peut-être même celui de Frédéric. Plus froid, plus implacable, plus
|
|
égoïste que Voltaire, Frédéric ne connaissait ni l'envie ni la haine; et
|
|
ces brûlantes petites passions ôtaient à Voltaire la fierté et la dignité
|
|
dont Frédéric savait prendre au moins l'apparence. Parmi les amères
|
|
bisbilles qui amenèrent goutte à goutte l'explosion, il y en eut une où
|
|
Consuelo ne fut pas nommée, mais qui aggrava la sentence d'oubli
|
|
volontaire prononcée sur elle. D'Argens lisait un soir les gazettes
|
|
parisiennes à Frédéric, Voltaire présent. On y rapportait l'aventure de
|
|
mademoiselle Clairon, interrompue au beau milieu de son rôle par un
|
|
spectateur mal placé qui lui avait crié: «_Plus haut;_» sommée de faire
|
|
des excuses au public pour avoir répondu royalement: «_Et vous plus bas;_»
|
|
enfin envoyée à la Bastille pour avoir soutenu son rôle avec autant
|
|
d'orgueil que de fermeté. Les papiers publics ajoutaient que cette
|
|
aventure ne priverait pas le théâtre de mademoiselle Clairon, parce que,
|
|
durant sa séquestration, elle serait amenée de la Bastille sous escorte,
|
|
pour jouer Phèdre ou Chimène, après quoi elle retournerait coucher en
|
|
prison jusqu'à l'expiration de sa peine qu'on présumait et qu'on espérait
|
|
devoir être de courte durée.
|
|
|
|
Voltaire était fort lié avec Hippolyte Clairon, qui avait puissamment
|
|
contribué au succès de ses oeuvres dramatiques. Il fut indigné de cet
|
|
événement, et oubliant qu'il s'en passait un analogue et plus grave encore
|
|
sous ses yeux:
|
|
|
|
«Voici qui ne fait guère honneur à la France! s'écria-t-il en interrompant
|
|
d'Argens à chaque mot: le manant! interpeller si bêtement et si
|
|
grossièrement une actrice comme mademoiselle Clairon! butor de public! lui
|
|
vouloir faire faire des excuses! à une femme! à une femme charmante, les
|
|
cuistres! les Welches!... La Bastille? jour de Dieu! n'avez-vous pas la
|
|
berlue, marquis? Une femme à la Bastille, dans ce temps-ci? pour un mot
|
|
plein d'esprit, de goût et d'à-propos? pour une repartie ravissante? et
|
|
cela en France?
|
|
|
|
--Sans doute, dit le roi, la Clairon jouait Électre ou Sémiramis, et le
|
|
public, qui ne voulait pas en perdre un seul mot, devrait trouver grâce
|
|
devant M. de Voltaire.»
|
|
|
|
En un autre temps, cette réflexion du roi eût été flatteuse; mais elle fut
|
|
prononcée avec un ton d'ironie qui frappa le philosophe et lui rappela
|
|
tout à coup quelle maladresse il venait de faire. Il avait tout l'esprit
|
|
nécessaire pour la réparer; il ne le voulut point. Le dépit du roi
|
|
rallumait le sien, et il répliqua:
|
|
|
|
«Non, Sire, mademoiselle Clairon eût-elle abîmé un rôle écrit par moi, je
|
|
ne concevrai jamais qu'il y ait au monde une police assez brutale pour
|
|
traîner la beauté, le génie et la faiblesse dans les prisons de l'État.»
|
|
|
|
Cette réponse, jointe à cent autres, et surtout à des mots sanglants, à
|
|
des railleries cyniques, rapportés au roi par plus d'un _Poelnitz_
|
|
officieux, amena la rupture que tout le monde sait, et fournit à Voltaire
|
|
les plaintes les plus piquantes, les imprécations les plus comiques, les
|
|
reproches les plus acérés. Consuelo n'en fut que plus _oubliée_ à Spandaw,
|
|
tandis qu'au bout de trois jours, mademoiselle Clairon sortait triomphante
|
|
et adorée de la Bastille. Privée de son clavecin, la pauvre enfant s'arma
|
|
de tout son courage pour continuer à chanter le soir et à composer de la
|
|
musique. Elle en vint à bout et ne tarda pas à s'apercevoir que sa voix et
|
|
son exquise justesse d'oreille gagnaient encore à cet exercice aride et
|
|
difficile. La crainte de s'égarer la rendait beaucoup plus circonspecte;
|
|
elle s'écoutait davantage, ce qui nécessitait un travail de mémoire et
|
|
d'attention excessif. Sa manière devenait plus large, plus sérieuse, plus
|
|
parfaite. Quant à ses compositions, elles prirent un caractère plus simple,
|
|
et elle composa dans sa prison des airs d'une beauté remarquable et d'une
|
|
tristesse grandiose. Elle ne tarda pourtant pas à ressentir le préjudice
|
|
que la perte du clavecin portait à sa santé et au calme de son esprit.
|
|
Éprouvant le besoin de s'occuper sans relâche, et ne pouvant se reposer du
|
|
travail émouvant et orageux de la production et de l'exécution par un
|
|
travail plus tranquille de lectures et de recherches, elle sentit la
|
|
fièvre s'allumer lentement dans ses veines, et la douleur envahir toutes
|
|
ses pensées. Ce caractère actif, heureux et plein d'affectueuse expansion,
|
|
n'était pas fait pour l'isolement et pour l'absence de sympathies. Elle
|
|
eût succombé peut-être à quelques semaines de ce cruel régime, si la
|
|
Providence ne lui eût envoyé un ami, là où certainement elle ne
|
|
s'attendait pas à le trouver.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XVIII.
|
|
|
|
|
|
Au-dessous de la cellule qu'occupait notre recluse, une grande pièce
|
|
enfumée, dont la voûte épaisse et lugubre ne recevait jamais d'autre
|
|
clarté que celle du feu allumé dans une vaste cheminée toujours remplie de
|
|
marmites de fer, bouillant et grondant sur tous les tons, renfermait
|
|
pendant toute la journée la famille Schwartz, et ses savantes opérations
|
|
culinaires. Tandis que la femme combinait mathématiquement le plus grand
|
|
nombre de dîners possible avec le moins de comestibles et d'ingrédients
|
|
imaginables, le mari, assis devant une table noircie d'encre et d'huile,
|
|
composait artistement, à la lueur d'une lampe toujours allumée dans ce
|
|
sombre sanctuaire, les mémoires les plus formidables, chargés des détails
|
|
les plus fabuleux. Les maigres dîners étaient pour le bon nombre de
|
|
prisonniers que l'officieux gardien avait su mettre sur la liste de ses
|
|
pensionnaires: les mémoires devaient être présentés à leurs banquiers ou à
|
|
leurs parents, sans toutefois être soumis au contrôle des expérimentateurs
|
|
de cette fastueuse alimentation. Pendant que le couple spéculateur se
|
|
livrait ardemment à son travail, deux personnages plus paisibles, enfoncés
|
|
sous le manteau de la cheminée, vivaient là en silence, parfaitement
|
|
étrangers aux douceurs et aux profits de l'opération. Le premier était un
|
|
grand chat maigre, roux, pelé, dont l'existence se consumait à lécher ses
|
|
pattes et à se rouler sur la cendre. Le second était un jeune homme, ou
|
|
plutôt un enfant, encore plus laid dans son espèce, dont la vie immobile
|
|
et contemplative était partagée entre la lecture d'un vieux bouquin plus
|
|
gras que les marmites de sa mère, et d'éternelles rêveries qui
|
|
ressemblaient à la béatitude de l'idiotisme plus qu'à la méditation d'un
|
|
être pensant. Le chat avait été baptisé par l'enfant du nom de Belzébuth,
|
|
par antithèse sans doute à celui que l'enfant avait reçu de monsieur et
|
|
madame Schwartz, ses père et mère, le nom pieux et sacré de Gottlieb.
|
|
|
|
Gottlieb, destiné à l'état ecclésiastique, avait fait jusqu'à l'âge de
|
|
quinze ans de bonnes études et de rapides progrès dans la liturgie
|
|
protestante. Mais, depuis quatre ans, il vivait inerte et malade, près des
|
|
tisons, sans vouloir se promener, sans désirer de voir le soleil, sans
|
|
pouvoir continuer son éducation. Une crue rapide et désordonnée l'avait
|
|
réduit à cet état de langueur et d'indolence. Ses longues jambes grêles
|
|
pouvaient à peine supporter cette stature démesurée et quasi disloquée.
|
|
Ses bras étaient si faibles et ses mains si gauches, qu'il ne touchait à
|
|
rien sans le briser. Aussi sa mère avare lui en avait-elle interdit
|
|
l'usage, et il n'était que trop porté à lui obéir en ce point. Sa face
|
|
bouffie et imberbe, terminée par un front élevé et découvert, ne
|
|
ressemblait pas mal à une poire molle. Ses traits étaient aussi peu
|
|
réguliers que les proportions de son corps. Ses yeux semblaient
|
|
complètement égarés, tant ils étaient louches et divergents. Sa bouche
|
|
épaisse avait un sourire niais; son nez était informe, son teint blême,
|
|
ses oreilles plates et plantées beaucoup trop bas: des cheveux rares et
|
|
raides couronnaient tristement cette insipide figure, plus semblable à un
|
|
navet mal épluché qu'à la mine d'un chrétien; du moins telle était la
|
|
poétique comparaison de madame sa mère.
|
|
|
|
Malgré les disgrâces que la nature avait prodiguées à ce pauvre être,
|
|
malgré la honte et le chagrin que madame Schwartz éprouvait en le
|
|
regardant, Gottlieb, fils unique, malade inoffensif et résigné, n'en était
|
|
pas moins le seul amour et le seul orgueil des auteurs de ses jours. On
|
|
s'était flatté, alors qu'il était moins laid, qu'il pourrait devenir joli
|
|
garçon. On s'était réjoui de son enfance studieuse et de son avenir
|
|
brillant. Malgré l'état précaire où on le voyait réduit, on espérait qu'il
|
|
reprendrait de la force, de l'intelligence, de la beauté, lorsqu'il aurait
|
|
fini son interminable croissance. D'ailleurs, il n'est pas besoin
|
|
d'expliquer que l'amour maternel s'accommode de tout, et se contente de
|
|
peu. Madame Schwartz, tout en le brusquant et en le raillant, adorait son
|
|
vilain Gottlieb, et si elle ne l'eût pas vu à toute heure planté _comme
|
|
une statue de sel_ (c'était son expression) dans le coin de sa cheminée,
|
|
elle n'aurait plus eu le courage d'allonger ses sauces ni d'enfler ses
|
|
mémoires. Le père Schwartz, qui mettait comme beaucoup d'hommes, plus
|
|
d'amour-propre que de tendresse dans son sentiment paternel, persistait à
|
|
rançonner et à voler ses prisonniers dans l'espérance qu'un jour Gottlieb
|
|
serait ministre et fameux prédicateur, ce qui était son idée fixe, parce
|
|
que, avant sa maladie, l'enfant s'était exprimé avec facilité. Mais il y
|
|
avait bien quatre ans qu'il n'avait dit une parole de bon sens; et s'il
|
|
lui arrivait d'en coudre deux ou trois ensemble, ce n'était jamais qu'à
|
|
son chat Belzébuth qu'il daignait les adresser. En somme, Gottlieb avait
|
|
été déclaré idiot par les médecins, et ses parents seuls croyaient à la
|
|
possibilité de sa guérison.
|
|
|
|
Un jour cependant, Gottlieb, sortant tout à coup de son apathie, avait
|
|
manifesté à ses parents le désir d'apprendre un métier pour se désennuyer,
|
|
et utiliser ses tristes années de langueur. On avait accédé à cette
|
|
innocente fantaisie quoiqu'il ne fût guère de la dignité d'un futur membre
|
|
de l'Église réformée de travailler de ses mains. Mais l'esprit de Gottlieb
|
|
paraissait si bien déterminé à se reposer, qu'il fallut bien lui permettre
|
|
d'aller étudier l'art de la chaussure dans une boutique de cordonnier. Son
|
|
père eût souhaité qu'il choisît une profession plus élégante; mais on eut
|
|
beau passer en revue devant lui toutes les branches de l'industrie, il
|
|
s'arrêta obstinément à l'oeuvre de saint Crépin, et déclara même qu'il se
|
|
sentait appelé par la Providence à embrasser cette partie. Comme ce désir
|
|
devint chez lui une idée fixe, et que la seule crainte d'en être empêché
|
|
le jetait dans une profonde mélancolie, on le laissa passer un mois dans
|
|
l'atelier d'un maître, après quoi il revint un beau matin, muni de tous
|
|
les outils et matériaux nécessaires, et se réinstalla sous le manteau de
|
|
sa chère cheminée, déclarant qu'il en savait assez, et qu'il n'avait plus
|
|
besoin de leçons. Cela n'était guère vraisemblable; mais ses parents,
|
|
espérant que cette tentative l'avait dégoûté, et qu'il allait peut-être se
|
|
remettre à l'étude de la théologie, acceptèrent son retour sans reproche
|
|
et sans raillerie. Alors commença dans la vie de Gottlieb une ère nouvelle,
|
|
qui fut entièrement remplie et charmée par la confection imaginaire d'une
|
|
paire de souliers. Trois ou quatre heures par jour, il prenait sa forme et
|
|
son alêne, et travaillait à une chaussure qui ne chaussa jamais personne;
|
|
car elle ne fut jamais terminée. Tous les jours recoupée, tendue, battue,
|
|
piquée, elle prit toutes les figures possibles, excepté celle d'un soulier,
|
|
ce qui n'empêcha pas le paisible artisan de poursuivre son oeuvre avec un
|
|
plaisir, une attention, une lenteur, une patience et un contentement de
|
|
lui-même, au-dessus des atteintes de toute critique. Les Schwartz
|
|
s'effrayèrent un peu d'abord de cette monomanie; puis ils s'y habituèrent
|
|
comme au reste, et le soulier interminable, alternant dans les mains de
|
|
Gottlieb avec son volume de sermons et de prières, ne fut plus compté dans
|
|
sa vie que pour une infirmité de plus. On n'exigea de lui autre chose que
|
|
d'accompagner de temps en temps son père dans les galeries et les cours,
|
|
afin de prendre l'air. Mais ces promenades chagrinaient beaucoup M.
|
|
Schwartz, parce que les enfants des autres gardiens et employés de la
|
|
citadelle ne cessaient de courir après Gottlieb, en contrefaisant sa
|
|
démarche nonchalante et disgracieuse, et en criant sur tous les tons:
|
|
|
|
«Des souliers! des souliers! cordonnier, fais-nous des souliers!»
|
|
|
|
Gottlieb ne prenait point ces huées en mauvaise part; il souriait à cette
|
|
méchante engeance avec une sérénité angélique, et même il s'arrêtait pour
|
|
répondre:
|
|
|
|
«Des souliers? certainement, de tout mon coeur: venez chez moi, vous faire
|
|
prendre mesure. Qui veut des souliers?»
|
|
|
|
Mais M. Schwartz l'entraînait pour l'empêcher de se compromettre avec la
|
|
canaille, et le _cordonnier_ ne paraissait ni fâché ni inquiet d'être
|
|
ainsi arraché à l'empressement de ses pratiques.
|
|
|
|
Dès les premiers jours de sa captivité, Consuelo avait été humblement
|
|
requise par M. Schwartz, d'entrer en conférence avec Gottlieb pour essayer
|
|
de réveiller en lui le souvenir et le goût de cette éloquence dont il
|
|
avait paru être doué dans son enfance. Tout en avouant l'état maladif et
|
|
l'apathie de son héritier, M. Schwartz, fidèle à la loi de nature si bien
|
|
exprimée par La Fontaine:
|
|
|
|
«Nos petits sont mignons
|
|
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.»
|
|
|
|
n'avait pas décrit très-fidèlement les agréments du pauvre Gottlieb, sans
|
|
quoi Consuelo n'eût peut-être pas refusé, comme elle le fit, de recevoir
|
|
dans sa cellule un jeune homme de dix-neuf ans, qu'on lui dépeignait ainsi
|
|
qu'il suit: «Un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, qui eût fait
|
|
venir l'eau à la bouche de tous les recruteurs du pays, si malheureusement
|
|
pour sa santé, et heureusement pour son indépendance, un peu de faiblesse
|
|
dans les bras et dans les jambes ne l'eût rendu impropre au métier des
|
|
armes.» La captive pensa que la société d'un _enfant_ de cet âge et de
|
|
cette taille, était peu convenable dans sa situation, et elle refusa net
|
|
de le recevoir; désobligeance que la mère Schwartz lui fit expier en
|
|
ajoutant une pinte d'eau chaque jour à son bouillon.
|
|
|
|
Pour se promener sur l'esplanade où on lui avait permis d'aller prendre
|
|
l'air tous les jours, Consuelo était forcée de descendre dans la résidence
|
|
nauséabonde de la famille Schwartz et de la traverser, le tout avec la
|
|
permission et l'escorte de son gardien, qui, du reste, ne se faisait pas
|
|
prier, l'article _complaisance infatigable_ (dans tout ce qui tient aux
|
|
services autorisés par la consigne) étant porté en compte et coté à un
|
|
prix fort élevé. Il arriva donc qu'en traversant cette cuisine dont une
|
|
porte s'ouvrait sur l'esplanade, Consuelo finit par apercevoir et
|
|
remarquer Gottlieb. Cette figure d'enfant avorté sur le corps d'un géant
|
|
mal bâti la frappa de dégoût d'abord, et ensuite de pitié. Elle lui
|
|
adressa la parole, l'interrogea avec bonté, et s'efforça de le faire
|
|
causer. Mais elle trouva son esprit paralysé soit par la maladie, soit par
|
|
une excessive timidité; car il ne la suivait sur le rempart que poussé de
|
|
force par ses parents, et ne répondait à ses questions que par
|
|
monosyllabes. Elle craignit donc, en s'occupant de lui, d'aggraver l'ennui
|
|
qu'elle lui supposait, et s'abstint de lui parler, et même de le regarder,
|
|
après avoir déclaré à son père qu'elle ne lui trouvait pas la moindre
|
|
disposition pour l'art oratoire.
|
|
|
|
Consuelo avait été de nouveau fouillée par madame Schwartz, le soir où
|
|
elle avait revu son camarade Porporino et le public de Berlin pour la
|
|
dernière fois. Mais elle avait réussi à tromper la vigilance du cerbère
|
|
femelle. L'heure était avancée, la cuisine était sombre, et madame
|
|
Schwartz de mauvaise humeur d'être réveillée dans son premier sommeil.
|
|
Tandis que Gottlieb dormait dans une chambre, ou plutôt dans une niche
|
|
donnant sur l'atelier culinaire, et que M. Schwartz montait pour ouvrir
|
|
d'avance la double porte de fer de la cellule, Consuelo s'était approchée
|
|
du feu qui dormait sous la cendre, et, tout en feignant de caresser
|
|
Belzébuth, elle avait cherché un moyen de sauver ses ressources des
|
|
griffes de la _fouilleuse_, afin de n'être plus à sa discrétion absolue.
|
|
Pendant que madame Schwartz rallumait sa lampe et mettait ses lunettes.
|
|
Consuelo avait remarqué, au fond de la cheminée, à la place où Gottlieb se
|
|
tenait habituellement, un enfoncement, dans la muraille, à la hauteur de
|
|
son bras, et, dans cette case mystérieuse, le livre des sermons et le
|
|
soulier éternel du pauvre idiot. C'était là sa bibliothèque et son
|
|
atelier. Ce trou noirci par la suie et la fumée contenait toutes les
|
|
richesses, toutes les délices de Gottlieb. D'un mouvement prompt et adroit,
|
|
Consuelo y posa sa bourse, et se laissa ensuite examiner patiemment par
|
|
la vieille parque, qui l'importuna longtemps en passant ses doigts huileux
|
|
et crochus sur tous les plis de son vêtement, surprise et courroucée de
|
|
n'y rien trouver. Le sang-froid de Consuelo qui, après tout, ne mettait
|
|
pas beaucoup d'importance à réussir dans sa petite entreprise, finit par
|
|
persuader à la geôlière qu'elle n'avait rien; et elle put, dès que
|
|
l'examen fut fini, reprendre lestement sa bourse et la garder dans sa main
|
|
sous sa pelisse jusque chez elle. Là elle s'occupa de la cacher, sachant
|
|
bien que, pendant sa promenade, on venait chaque jour examiner sa cellule
|
|
avec soin. Elle ne trouva rien de mieux que de porter toujours sa petite
|
|
fortune sur elle, cousue dans une ceinture, madame Schwartz n'ayant pas le
|
|
droit de la fouiller, hors le cas de sortie.
|
|
|
|
Cependant la première somme que madame Schwartz avait saisie sur sa
|
|
prisonnière le jour de son arrivée était déjà épuisée depuis longtemps,
|
|
grâce à la rédaction ingénieuse des mémoires de M. Schwartz. Lorsqu'il eut
|
|
fait de nouveaux frais assez maigres, et un nouveau mémoire assez rond,
|
|
selon sa prudente et lucrative coutume, trop timoré pour parler d'affaires
|
|
et pour demander de l'argent à une personne condamnée à n'en point avoir,
|
|
mais bien renseigné par elle, dès le premier jour, sur les économies
|
|
quelle avait confiées au Porporino, ledit Schwartz s'était rendu, sans lui
|
|
rien dire, à Berlin, et avait présenté sa note à ce fidèle dépositaire. Le
|
|
Porporino, averti par Consuelo, avait refusé de solder la note avant
|
|
qu'elle fût approuvée par la consommatrice, et avait renvoyé le créancier
|
|
à son amie, qu'il savait munie par lui d'une nouvelle somme.
|
|
|
|
Schwartz rentra pâle et désespéré, criant à la banqueroute, et se
|
|
regardant comme volé, bien que les cent premiers ducats saisis sur la
|
|
prisonnière eussent payé le quadruple de toute la dépense qu'elle avait
|
|
faite depuis deux mois. Madame Schwartz supporta ce prétendu dommage avec
|
|
la philosophie d'une tête plus forte et d'un esprit plus persévérant.
|
|
|
|
«Sans doute nous sommes pillés comme dans un bois, dit-elle; mais est-ce
|
|
que tu as jamais compté sur cette prisonnière pour gagner ta pauvre vie?
|
|
Je t'avais averti de ce qui t'arrive. Une comédienne! cela n'a pas
|
|
d'économies. Un comédien pour mandataire? cela n'a pas d'honneur. Allons,
|
|
nous avons fait une perte de deux cents ducats. Mais nous nous
|
|
rattraperons sur les autres pratiques qui sont bonnes. Cela t'apprendra
|
|
seulement à ne pas offrir inconsidérément tes services aux premiers venus.
|
|
Je ne suis pas fâchée, Schwartz, que tu reçoives cette petite leçon.
|
|
Maintenant je vais me donner le plaisir de mettre au pain sec, et même au
|
|
pain moisi, cette péronnelle, qui n'a pas même l'attention de mettre un
|
|
frédéric d'or dans sa poche en rentrant, pour payer la peine de la
|
|
fouilleuse, et qui a l'air de regarder Gottlieb comme un imbécile sans
|
|
ressources, parce qu'il ne lui fait pas la cour. _Espèce_, va!...»
|
|
|
|
En grommelant ainsi, et en haussant les épaules, madame Schwartz reprit
|
|
le cours de ses occupations, et, se trouvant sous la cheminée auprès de
|
|
Gottlieb, elle lui dit, tout en écumant ses pots:
|
|
|
|
«Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, petit futé?»
|
|
|
|
Elle parlait ainsi pour parler, car elle savait bien que Gottlieb
|
|
entendait tout de la même oreille que son chat Belzébuth.
|
|
|
|
«Mon soulier avance, mère! répondit Gottlieb avec un sourire égaré. Je
|
|
vais bientôt en recommencer une nouvelle paire!
|
|
|
|
--Oui! dit la vieille en hochant la tête d'un air de pitié. Comme cela tu
|
|
en fais une paire tous les jours? Continue mon garçon... cela te fera un
|
|
beau revenu!... Mon Dieu, mon Dieu!...» ajouta-t-elle en recouvrant ses
|
|
marmites, et d'un ton de plainte résignée, comme si l'indulgence
|
|
maternelle eût donné des entrailles pieuses à ce coeur pétrifié à tous
|
|
égards.
|
|
|
|
Ce jour-là, Consuelo, ne voyant point paraître son dîner, se douta de ce
|
|
qui était arrivé, bien qu'elle eût peine à croire que cent ducats eussent
|
|
été absorbés en si peu de temps et par un si chétif ordinaire. Elle
|
|
s'était tracé d'avance un plan de conduite à l'égard des Schwartz. N'ayant
|
|
pas encore reçu une obole du roi de Prusse, et craignant fort de rester
|
|
sur les promesses du passé pour tout salaire (Voltaire s'en allait payé de
|
|
la même monnaie), elle savait bien que le peu d'argent qu'elle avait gagné
|
|
en charmant les oreilles de quelques personnages moins avares, mais moins
|
|
riches, ne la mènerait pas loin, pour peu que sa captivité se prolongeât,
|
|
et que M. Schwartz ne modifiât pas ses prétentions. Elle voulait le forcer
|
|
à en rabattre, et, pendant deux ou trois jours, elle se contenta du pain
|
|
et de l'eau qu'il lui apportait, sans faire mine de s'apercevoir de ce
|
|
changement dans son régime. Le poêle commençait à être aussi négligé que
|
|
les autres soins, et Consuelo souffrit le froid sans se plaindre.
|
|
Heureusement il n'était pas d'une rigueur insupportable; on était au mois
|
|
d'avril, saison moins printanière en Prusse que chez nous, mais où la
|
|
température commençait pourtant à s'adoucir.
|
|
|
|
Avant d'entrer en pourparler avec son tyran cupide, elle songeait à mettre
|
|
ses fonds en sûreté; car elle ne pouvait pas trop se flatter de n'être pas
|
|
soumise à un examen arbitraire et à une saisie nouvelle aussitôt qu'elle
|
|
avouerait ses ressources. La nécessité rend clairvoyant quand elle ne peut
|
|
nous rendre ingénieux. Consuelo n'avait aucun outil avec lequel elle pût
|
|
creuser le bois ou soulever la pierre. Mais le lendemain, en examinant,
|
|
avec la minutieuse patience dont les prisonniers sont seuls capables, tous
|
|
les recoins de sa cellule, elle finit par découvrir une brique qui ne
|
|
paraissait pas être aussi bien jointe au mur que les autres. A force d'en
|
|
gratter les contours avec ses oncles, elle enleva l'enduit, et remarqua
|
|
qu'il n'était pas formé de ciment, comme dans les autres endroits, mais
|
|
d'une matière friable qu'elle présuma être de la mie de pain desséchée.
|
|
Elle réussit à détacher la brique, et trouva, derrière, un petit espace,
|
|
ménagé certainement par quelque prisonnier, entre cette pièce mobile et
|
|
les briques adhérentes qui formaient l'épaisseur de la muraille. Elle n'en
|
|
douta plus, lorsqu'en fouillant cette cachette, ses doigts y rencontrèrent
|
|
plusieurs objets, véritables trésors pour un prisonnier: un paquet de
|
|
crayons, un canif, une pierre à fusil, de l'amadou et plusieurs rouleaux
|
|
de cette mince bougie tortillée qu'on appelle chez nous _rat de cave_. Ces
|
|
objets n'étaient nullement altérés, le mur étant fort sec; et d'ailleurs
|
|
ils pouvaient avoir été laissés là peu de jours avant sa prise de
|
|
possession de la cellule. Elle y joignit sa bourse, son petit crucifix de
|
|
filigrane, que plusieurs fois M. Schwartz avait regardé avec convoitise,
|
|
en disant que ce _joujou_ serait bien du goût de Gottlieb. Puis elle
|
|
replaça la brique et la cimenta avec la mie de pain de son déjeuner,
|
|
qu'elle noircit un peu en la frottant sur le plancher, pour lui donner la
|
|
même couleur que le reste de l'enduit. Tranquille pour quelque temps sur
|
|
ses moyens d'existence et sur l'emploi de ses soirées, elle attendit de
|
|
pied ferme la visite domiciliaire des Schwartz, et se sentit aussi fière
|
|
et aussi joyeuse que si elle eût découvert un nouveau monde.
|
|
|
|
Cependant Schwartz se lassa bientôt de ne pas trouver matière à spéculer.
|
|
Dût-il faire, connue il disait, de petites affaires, mieux valait peu que
|
|
rien, et il rompit le premier le silence pour demander à sa _prisonnière_
|
|
n° 3 si elle n'avait rien désormais à lui commander. Alors Consuelo se
|
|
décida à lui déclarer, non qu'elle avait de l'argent, mais qu'elle en
|
|
recevait régulièrement toutes les semaines par une voie qu'il serait
|
|
impossible de découvrir.
|
|
|
|
«Si pourtant cela vous arrivait, dit-elle, le résultat serait de
|
|
m'empêcher de faire aucune dépense, et c'est à vous de voir si vous
|
|
préférez la rigueur de votre consigne à d'honnêtes bénéfices.»
|
|
|
|
Après avoir beaucoup bataillé et avoir examiné sans succès, pendant
|
|
quelques jours, les vêtements, la paillasse, le plancher, les meubles,
|
|
Schwartz commença à penser que Consuelo recevait de quelque fonctionnaire
|
|
supérieur de la prison même les moyens de correspondre avec l'extérieur.
|
|
La corruption était partout dans la hiérarchie guichetière, et les
|
|
subalternes trouvaient leur profit à ne pas contrôler leurs confrères plus
|
|
puissants.
|
|
|
|
«Prenons ce que Dieu nous envoie!» dit Schwartz en soupirant.
|
|
|
|
Et il se résigna à compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne
|
|
le contraria point sur l'emploi des premiers fonds: mais elle régla
|
|
l'avenir de manière à ne payer chaque objet que le double de sa valeur,
|
|
procédé qui parut bien mesquin à madame Schwartz, mais qui ne l'empêcha
|
|
pas de recevoir son salaire et de le gagner tant bien que mal.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XIX.
|
|
|
|
|
|
Pour quiconque s'est attaché à la lecture des histoires de prisonniers, la
|
|
simplicité de cette cachette échappant toutefois à l'avide examen des
|
|
gardiens intéressés à la découvrir ne paraîtra point un fait miraculeux.
|
|
Le petit secret de Consuelo ne fut pas découvert, et lorsqu'elle regarda
|
|
ses trésors en rentrant de la promenade, elle les retrouva intacts. Son
|
|
premier soin fut de placer son matelas devant la fenêtre dès que la nuit
|
|
fut venue, d'allumer sa petite bougie, et de se mettre à écrire. Nous la
|
|
laisserons parler elle-même; car nous sommes possesseur de ce manuscrit,
|
|
qui est demeuré longtemps après sa mort dans les mains du chanoine ***.
|
|
Nous le traduisons de l'italien.
|
|
|
|
JOURNAL DE CONSUELO,
|
|
|
|
DITE PORPORINA.
|
|
|
|
Prisonnière à Spandaw, avril 175*.
|
|
|
|
Le 2.--«Je n'ai jamais écrit que de la musique, et quoique je puisse
|
|
parler facilement plusieurs langues, j'ignore si je saurais m'exprimer
|
|
d'un style correct dans aucune. Il ne m'a jamais semblé que je dusse
|
|
peindre ce qui occuperait mon coeur et ma vie dans une autre langue que
|
|
celle de l'art divin que je professe. Des mots, des phrases, cela me
|
|
paraissait si froid au prix de ce que je pouvais exprimer avec le chant!
|
|
Je compterais les lettres, ou plutôt les billets que j'ai tracés à la hâte,
|
|
et sans savoir comment, dans les trois ou quatre circonstances les plus
|
|
décisives de ma vie. C'est donc la première fois, depuis que j'existe, que
|
|
je sens le besoin de retracer par des paroles ce que j'éprouve et ce qui
|
|
m'arrive. C'est même un grand plaisir pour moi de l'essayer. Illustre et
|
|
vénéré Porpora, aimable et cher Haydn, excellent et respectable chanoine
|
|
***, vous, mes seuls amis, et peut-être vous aussi, noble et infortuné
|
|
baron de Trenck, c'est à vous que je songe en écrivant; c'est à vous que
|
|
je raconte mes revers et mes épreuves. Il me semble que je vous parle, que
|
|
je suis avec vous, et que dans ma triste solitude j'échappe au néant de la
|
|
mort en vous initiant au secret de ma vie. Peut-être mourrai-je ici
|
|
d'ennui et de misère, quoique jusqu'à présent ma santé ni mon courage ne
|
|
soient sensiblement altérés. Mais j'ignore les maux que me réserve
|
|
l'avenir, et si j'y succombe, du moins une trace de moi et une peinture de
|
|
mon agonie resteront dans vos mains: ce sera l'héritage de quelque
|
|
prisonnier qui me succédera dans cette cellule, et qui retrouvera la
|
|
cachette de la muraille où j'ai trouvé moi-même le papier et le crayon qui
|
|
me servent à vous écrire. Oh! maintenant, je remercie ma mère de m'avoir
|
|
fait apprendre à écrire, elle qui ne le savait pas! Oui, c'est un grand
|
|
soulagement que d'écrire en prison. Mon triste chant ne perçait pas
|
|
l'épaisseur de ces murailles et ne pouvait aller jusqu'à vous. Mon
|
|
écriture vous parviendra un jour... et qui sait si je ne trouverai pas un
|
|
moyen de vous l'envoyer bientôt? J'ai toujours compté sur la Providence.
|
|
|
|
Le 3.--«J'écrirai brièvement et sans m'arrêter à de longues réflexions.
|
|
Cette petite provision de papier, fin comme de la soie, ne sera pas
|
|
éternelle, et ma captivité le sera peut-être. Je vous dirai quelques mots
|
|
chaque soir avant de m'endormir. Je veux aussi ménager ma bougie. Je ne
|
|
puis écrire le jour, je risquerais d'être surprise. Je ne vous raconterai
|
|
pas pourquoi j'ai été envoyée ici: je ne le sais pas, et, en tâchant de le
|
|
deviner avec vous, je compromettrais peut-être des personnes qui ne m'ont
|
|
pourtant rien confié. Je ne me plaindrai pas non plus des auteurs de mon
|
|
infortune. Il me semble que si je me laissais aller au reproche et au
|
|
ressentiment, je perdrais la force qui me soutient. Je ne veux penser ici
|
|
qu'à ceux que j'aime, et à celui que j'ai aimé.
|
|
|
|
«Je chante tous les soirs pendant deux heures, et il me semble que je fais
|
|
des progrès. A quoi cela me servira-t-il? Les voûtes de mon cachot me
|
|
répondent; elles ne m'entendent pas... Mais Dieu m'entend, et quand j'ai
|
|
composé un cantique que je lui chante dans la ferveur de mon âme,
|
|
j'éprouve un calme céleste, et je m'endors presque heureuse. Il me semble
|
|
que du ciel on me répond, et qu'une voix mystérieuse me chante dans mon
|
|
sommeil un autre cantique plus beau que le mien, que j'essaie le lendemain
|
|
de me rappeler et de chanter à mon tour. A présent que j'ai des crayons,
|
|
comme il me reste un peu de papier réglé, je vais écrire mes compositions.
|
|
Un jour peut-être, vous les essaierez, mes chers amis, et je ne serai pas
|
|
morte tout entière.
|
|
|
|
Le 4.--«Ce matin le rouge-gorge est entré dans ma chambre, et il est resté
|
|
plus d'un quart d'heure. Il y a quinze jours que je l'invite à me faire
|
|
cet honneur, et enfin il s'y est décidé aujourd'hui. Il demeure dans un
|
|
vieux lierre qui se traîne jusqu'à ma fenêtre, et que mes gardiens
|
|
épargnent, parce qu'il donne un peu de verdure à leur porte située à
|
|
quelques pieds au-dessous. Le joli petit oiseau me regardait depuis
|
|
longtemps d'un air curieux et méfiant. Attiré par la mie de pain que je
|
|
lui roule en forme de petits vers, et que je fais tourner dans mes doigts
|
|
pour l'agacer par l'aspect d'une proie vivante, il venait légèrement, et
|
|
comme porté par un coup de vent, jusque auprès de mes barreaux; mais dès
|
|
qu'il s'apercevait de la tromperie, il s'en allait d'un air de reproche,
|
|
et faisait entendre un petit râlement qui ressemblait à une injure. Et
|
|
puis ces vilains barreaux de fer, si serrés et si noirs, à travers
|
|
lesquels nous avons fait connaissance, ressemblent tant à une cage, qu'il
|
|
en avait horreur. Cependant aujourd'hui, comme je ne pensais plus à lui,
|
|
il s'est déterminé à les traverser, et il est venu, sans penser à moi, je
|
|
le crois bien aussi, se poser sur un barreau de chaise, dans ma chambre.
|
|
Je n'ai pas bougé afin de ne pas l'effaroucher, et il s'est mis à regarder
|
|
autour de lui d'une manière étonnée. Il avait l'air d'un voyageur qui
|
|
vient de découvrir un pays inconnu, et qui fait ses observations afin de
|
|
raconter des choses merveilleuses à ses amis. C'était moi qui l'étonnais
|
|
le plus, et tant que je n'ai pas remué, il a eu l'air de me trouver fort
|
|
comique. Avec son grand oeil rond et son bec en l'air comme un petit nez
|
|
retroussé, il a une physionomie étourdie et impertinente qui est la plus
|
|
spirituelle du monde. Enfin j'ai toussé un peu pour entamer la
|
|
conversation, et il s'est envolé tout effrayé. Mais dans sa précipitation,
|
|
il n'a pas su retrouver la fenêtre. Il s'est élevé jusqu'au plafond, et il
|
|
a tourné en rond pendant une minute comme un être qui a perdu la tête.
|
|
Enfin il s'est calmé, en voyant que je ne songeais pas à le poursuivre, et,
|
|
fatigué de sa peur plus que de son vol, il est venu s'abattre sur le
|
|
poêle. Il a paru fort agréablement surpris de cette chaleur, car c'est un
|
|
oiseau très-frileux; et après avoir fait encore quelques tours au hasard,
|
|
il est revenu à plusieurs reprises y réchauffer ses pieds mignons avec une
|
|
secrète volupté. Il a pris courage jusqu'à becqueter mes petits vers en
|
|
mie de pain qui étaient sur la table, et après les avoir secoués d'un air
|
|
de mépris, et éparpillés autour de lui, il a fini, pressé de la faim sans
|
|
doute, par en avaler un qu'il n'a pas trouvé trop mauvais. En ce moment M.
|
|
Schwartz (mon gardien) est entré, et le cher petit visiteur a retrouvé la
|
|
fenêtre pour se sauver. Mais j'espère qu'il reviendra, car il ne s'est
|
|
guère éloigné de la journée, et il n'a cessé de me regarder comme pour me
|
|
le promettre et me dire qu'il n'a plus si mauvaise opinion de moi et de
|
|
mon pain.
|
|
|
|
«En voilà bien long sur un rouge-gorge. Je ne me croyais pas si enfant.
|
|
Est-ce que la prison conduirait à l'idiotisme? ou bien y a-t-il un mystère
|
|
de sympathie et d'affection entre tout ce qui respire sous le ciel? J'ai
|
|
eu ici mon clavecin pendant quelques jours. J'ai pu travailler, étudier,
|
|
composer, chanter... rien de tout cela ne m'a émue jusqu'ici autant que la
|
|
visite de ce petit oiseau, de cet être! Oui, c'est un être, et c'est pour
|
|
cela que mon coeur a battu en le voyant près de moi. Cependant mon gardien
|
|
est un être aussi, un être de mon espèce; sa femme, son fils que je vois
|
|
plusieurs fois le jour, la sentinelle qui se promène jour et nuit sur le
|
|
rempart et qui ne me perd pas de vue, ce sont des êtres mieux organisés,
|
|
des amis naturels, des frères devant Dieu; pourtant leur aspect m'est
|
|
beaucoup plus pénible qu'agréable. Ce gardien me fait l'effet d'un guichet,
|
|
sa femme d'un cadenas, son fils d'une pierre scellée dans le mur. Dans le
|
|
soldat qui me garde je ne vois qu'un fusil braqué sur moi. Il me semble
|
|
que ces gens-là n'ont rien d'humain, rien de vivant, que ce sont des
|
|
machines, des instruments de torture et de mort. Si ce n'était la crainte
|
|
d'être impie, je les haïrais... O mon rouge-gorge! toi, je t'aime, il n'y
|
|
a pas à dire, je le sens. Explique qui pourra ce genre d'amour.»
|
|
|
|
Le 5.--«Autre événement. Voilà le billet que j'ai reçu ce matin, d'une
|
|
écriture peu lisible, sur un morceau de papier fort malpropre:
|
|
|
|
«Ma soeur, puisque l'esprit te visite, tu es une sainte, j'en étais bien
|
|
sûr. Je suis ton ami et ton serviteur. Dispose de moi, et commande tout ce
|
|
que tu voudras à ton frère.»
|
|
|
|
«Quel est cet ami, ce frère improvisé? Impossible de deviner. J'ai trouvé
|
|
cela sur ma fenêtre ce matin, en l'ouvrant pour dire bonjour au
|
|
rouge-gorge. Serait-ce lui qui me l'aurait apporté? Je suis tentée de
|
|
croire que c'est lui qui me l'a écrit. Tant il y a qu'il me connaît, le
|
|
cher petit être, et qu'il commence à m'aimer. Il ne s'approche presque
|
|
jamais de la cuisine des Schwartz, dont la lucarne exhale une odeur de
|
|
graisse chaude qui monte chez moi, et qui n'est pas le moindre désagrément
|
|
de mon habitation. Mais je ne désire plus d'en changer depuis que mon
|
|
petit oiseau l'adopte. Il a trop bon goût pour se familiariser avec ce
|
|
porte-clefs gargotier, sa méchante femme et sa laide progéniture[8]. C'est
|
|
à moi décidément qu'il accorde sa confiance et son amitié. Il est rentré
|
|
dans ma chambre aujourd'hui. Il y a déjeuné avec appétit, et quand je me
|
|
suis promenée à midi sur l'esplanade, il est descendu de son lierre, et il
|
|
est venu voltiger autour de moi. Il faisait entendre son petit râle, comme
|
|
pour m'agacer et attirer mon attention. Le vilain Gottlieb était sur le
|
|
pas de sa porte, et me regardait, en ricanant, avec ses yeux égarés. Cet
|
|
être est toujours accompagné d'un affreux chat roux qui regarde mon
|
|
rouge-gorge d'un oeil plus horrible encore que celui de son maître. Cela
|
|
me fait frémir. Je hais ce chat presque autant que madame Schwartz la
|
|
fouilleuse.»
|
|
|
|
[Note 8: Consuelo donnait quelques détails, dans un paragraphe précédent,
|
|
sur la famille Schwartz. On a supprimé de son manuscrit tout ce qui serait
|
|
une répétition pour le lecteur.]
|
|
|
|
Le 6.--«Encore un billet ce matin! Voilà qui devient bizarre. Même
|
|
écriture crochue, pointue, pataraffée, malpropre; même papier à sucre. Mon
|
|
Lindor n'est pas un hidalgo, mais il est tendre et enthousiaste: «Chère
|
|
soeur, âme élue et marquée du doigt de Dieu, tu te méfies de moi. Tu ne
|
|
veux pas me parler. N'as-tu rien à me commander? Ne puis-je te servir en
|
|
rien? Ma vie t'appartient. Commande donc à ton frère.» Je regarde la
|
|
sentinelle. C'est un butor de soldat qui tricote son bas en se promenant
|
|
de long en large, le fusil sur l'épaule. Il me regarde aussi, et semble
|
|
plus disposé à m'envoyer une balle qu'un poulet. De quelque côté que je
|
|
tourne les yeux, je ne vois que d'immenses murailles grises, hérissées
|
|
d'orties, bordées d'un fossé, lequel est bordé lui-même d'un autre ouvrage
|
|
de fortification, dont je ne sais ni le nom ni l'usage, mais qui me prive
|
|
de la vue de l'étang; et sur le haut de cet ouvrage avancé, une autre
|
|
sentinelle dont j'aperçois le bonnet et le bout du fusil, et dont
|
|
j'entends le cri sauvage à chaque barque qui rase la citadelle: _Passez au
|
|
large!_ Si je voyais au moins ces barques, et un peu d'eau courante, et un
|
|
coin de paysage! J'entends seulement le clapotement de la rame,
|
|
quelquefois une chanson de pêcheur, et au loin, quand le vent souffle de
|
|
ce côté, le bouillonnement des deux rivières qui se réunissent à une
|
|
certaine distance de la prison. Mais d'où me viennent ces billets
|
|
mystérieux et ce beau dévouement dont je ne sais que faire? Peut-être que
|
|
mon rouge-gorge le sait, mais le rusé ne voudra pas me le dire.»
|
|
|
|
Le 7.--«En regardant de tous mes yeux, pendant que je me promenais sur mon
|
|
rempart, j'ai aperçu une petite ouverture étroite pratiquée dans le flanc
|
|
de la tour que j'habite, à une dizaine de pieds au-dessus de ma fenêtre,
|
|
et presque entièrement cachée par les dernières branches du lierre qui
|
|
montent jusque là. Un si petit jour ne peut éclairer la demeure d'un
|
|
vivant, pensais-je en frémissant. J'ai pourtant voulu savoir à quoi m'en
|
|
tenir, et j'ai essayé d'attirer Gottlieb sur le rempart en flattant sa
|
|
monomanie ou plutôt sa passion malheureuse, qui est de faire des souliers.
|
|
Je lui ai demandé s'il pourrait bien me fabriquer une paire de pantoufles;
|
|
et, pour la première fois, il s'est approché de moi sans y être forcé, et
|
|
il m'a répondu sans embarras. Mais sa manière de parler est aussi étrange
|
|
que sa figure, et je commence à croire qu'il n'est pas idiot, mais fou:
|
|
|
|
«--Des souliers pour toi? m'a-t-il dit (car il tutoie tout le monde); non,
|
|
je n'oserais. Il est écrit: _Je ne suis pas digne de délier les cordons de
|
|
ses souliers_.»
|
|
|
|
«Je voyais sa mère à trois pas de la porte et prête à venir se mêler à la
|
|
conversation. N'ayant donc pas le temps de m'arrêter à comprendre le motif
|
|
de son humilité ou de sa vénération, je me suis hâtée de lui demander si,
|
|
l'étage au-dessus de moi était habité, n'espérant guère, cependant,
|
|
obtenir une réponse raisonnable.
|
|
|
|
«--Il n'est pas habité, m'a répondu très-judicieusement Gottlieb; il ne
|
|
pourrait pas l'être, il n'y a qu'un escalier qui conduit à la plate-forme.
|
|
|
|
«--Et la plate-forme est isolée? Elle ne communique avec rien?
|
|
|
|
|
|
«--Pourquoi me demandes-tu cela, puisque tu le sais?
|
|
|
|
«--Je ne le sais pas et ne tiens guère à le savoir. C'est pour te faire
|
|
parler, Gottlieb, et pour voir si tu as autant d'esprit qu'on le dit.
|
|
|
|
«--J'ai beaucoup, beaucoup d'esprit, m'a répondu le pauvre Gottlieb d'un
|
|
ton grave et triste, qui contrastait avec le comique de ses paroles.
|
|
|
|
«--En ce cas, tu peux m'expliquer, ai-je repris (car les moments étaient
|
|
précieux), comment cette cour est construite.
|
|
|
|
«--Demande-le au rouge-gorge, a-t-il répondu avec un étrange sourire. Il
|
|
le sait, lui qui vole et qui va partout. Moi je ne sais rien, puisque je
|
|
ne vais nulle part.
|
|
|
|
«--Quoi! pas même jusqu'au haut de cette tour où tu demeures? Tu ne sais
|
|
pas ce qu'il y a derrière cette muraille?
|
|
|
|
«--J'y ai peut-être passé, mais je n'y ai pas fait attention. Je ne
|
|
regarde presque jamais rien ni personne.
|
|
|
|
«--Cependant tu regardes le rouge-gorge; tu le vois, tu le connais.
|
|
|
|
«--Oh! lui c'est différent. On connaît bien les anges: ce n'est pas une
|
|
raison pour regarder les murs.
|
|
|
|
«--C'est très-profond ce que tu dis là, Gottlieb. Pourrais-tu me
|
|
l'expliquer?
|
|
|
|
«--Demande au rouge gorge, je te dis qu'il sait tout, lui; il peut aller
|
|
partout, mais il n'entre jamais que chez ses pareils. C'est pourquoi il
|
|
entre dans ta chambre.
|
|
|
|
«--Grand merci, Gottlieb, tu me prends pour un oiseau.
|
|
|
|
«--Le rouge-gorge n'est pas un oiseau.
|
|
|
|
«--Qu'est-ce donc?
|
|
|
|
«--C'est un ange, tu le sais.
|
|
|
|
«--En ce cas, j'en suis un aussi?
|
|
|
|
«--Tu l'as dit.
|
|
|
|
«--Tu es galant, Gottlieb.
|
|
|
|
«--_Galant!_ a dit Gottlieb en me regardant d'un air profondément étonné;
|
|
qu'est-ce que c'est que «_Galant?_
|
|
|
|
«--Tu ne connais pas ce mot-là?
|
|
|
|
«--Non.
|
|
|
|
«--Comment sais-tu que le rouge-gorge entre dans ma chambre?
|
|
|
|
«--Je l'ai vu; et d'ailleurs il me l'a dit.
|
|
|
|
«--Il te parle donc?
|
|
|
|
«--Quelquefois, a dit Gottlieb en soupirant, bien rarement! Mais hier il
|
|
m'a dit: «Non! je n'entrerai jamais dans ton enfer de cuisine. Les anges
|
|
n'ont pas commerce avec les méchants esprits.»
|
|
|
|
«--Est-ce que tu serais un méchant esprit, Gottlieb?
|
|
|
|
«--Oh! non, pas moi; mais...»
|
|
|
|
Ici Gotllieb a posé un doigt sur ses grosses lèvres, d'un air mystérieux.
|
|
|
|
«--Mais qui?»
|
|
|
|
«Il n'a rien répondu, mais il m'a montré son chat à la dérobée et comme
|
|
s'il craignait d'en être aperçu.
|
|
|
|
«--C'est donc pour cela que tu l'appelles d'un si vilain nom? Belzébuth,
|
|
je crois?
|
|
|
|
«--Chut! a repris Gottlieb, c'est son nom et il le connaît bien. Il le
|
|
porte depuis que le monde existe. Mais il ne le portera pas toujours.
|
|
|
|
«--Sans doute; quand il sera mort!
|
|
|
|
«--Il ne mourra pas, lui! Il ne peut pas mourir, et il en est bien fâché,
|
|
parce qu'il ne sait pas qu'un jour viendra où il sera pardonné.»
|
|
|
|
«Ici nous fûmes interrompus par l'approche de madame Schwartz, qui
|
|
s'émerveillait de voir Gottlieb causer enfin librement avec moi. Elle en
|
|
était toute joyeuse, et me demanda si j'étais contente de lui.
|
|
|
|
«--Très-contente, je vous assure. Gottlieb est fort intéressant, et
|
|
j'aurai maintenant du plaisir à le faire parler.
|
|
|
|
«--Ah! Mademoiselle, vous nous rendrez grand service, car le pauvre enfant
|
|
n'a personne à qui causer, et avec nous c'est comme un fait exprès, il ne
|
|
veut pas desserrer les dents. Es-tu original, mon pauvre Gottlieb, et
|
|
têtu! voilà que tu causes très-bien avec mademoiselle, que tu ne connais
|
|
pas, tandis qu'avec tes parents...»
|
|
|
|
«Gottlieb tourna aussitôt les talons et disparut dans la cuisine, sans
|
|
paraître avoir entendu seulement la voix de sa mère.
|
|
|
|
«--Voilà comme il fait toujours! s'écria madame Schwartz; quand son père
|
|
ou moi lui adressons la parole, on jurerait, vingt-neuf fois sur trente,
|
|
qu'il est devenu sourd. Mais enfin, que vous disait-il donc, Mademoiselle?
|
|
De quoi, diantre, pouvait-il vous parler si longtemps?
|
|
|
|
«--Je vous avoue que je ne l'ai pas bien compris, répondis-je. Il faudrait
|
|
savoir à quoi se rapportent ses idées. Laissez-moi le faire causer de
|
|
temps en temps sans le déranger, et quand je serai au fait, je vous
|
|
expliquerai ce qui se passe dans sa tête.
|
|
|
|
«--Mais enfin, Mademoiselle, il n'a pas l'esprit dérangé?
|
|
|
|
«--Je ne le pense pas,» ai-je répondu; et j'ai fait là un gros mensonge,
|
|
que Dieu me le pardonne!
|
|
|
|
Mon premier mouvement a été d'épargner l'illusion de cette pauvre femme,
|
|
qui est une méchante sorcière, à la vérité, mais qui est mère, et qui a le
|
|
bonheur de ne pas voir la folie de son fils. Cela est toujours fort
|
|
étrange. Il faut que Gottlieb, qui m'a montré si naïvement ses bizarreries,
|
|
ait une folie silencieuse avec ses parents. En y songeant, je me suis
|
|
imaginé que je tirerais peut-être de la simplicité de ce malheureux
|
|
quelques renseignements sur les autres habitants de ma prison, et que je
|
|
découvrirais, par le hasard de ses réponses, l'auteur de mes billets
|
|
anonymes. Je veux donc m'en faire un ami, d'autant plus que ses sympathies
|
|
me paraissent soumises à celles du rouge-gorge, et que, décidément, le
|
|
rouge-gorge m'honore de la sienne. Il y a de la poésie dans l'esprit
|
|
malade de ce pauvre enfant! Le petit oiseau un ange, le chat un méchant
|
|
esprit qui sera pardonné! Qu'est-ce que tout cela? Il y a dans ces têtes
|
|
germaniques, même les plus détraquées, un luxe d'imagination que j'admire.
|
|
|
|
«Tant il y a que madame Schwartz est fort contente de ma condescendance,
|
|
et que me voilà très-bien avec elle pour le moment. Les billevesées de
|
|
Gottlieb me seront une distraction. Pauvre être! Celui-là, depuis
|
|
aujourd'hui que je le connais, il ne m'inspire plus d'éloignement. Un fou,
|
|
cela ne doit pas être méchant dans ce pays-ci, où les gens d'esprit et de
|
|
haute raison sont si loin d'être bons!
|
|
|
|
«Le 8.--Troisième billet sur ma fenêtre.
|
|
|
|
«Chère soeur, la plate-forme est isolée; mais l'escalier qui y monte
|
|
communique avec un autre corps de bâtiment au bout duquel se trouve
|
|
l'appartement d'une dame qui est prisonnière comme toi. Son nom est un
|
|
mystère, mais le rouge-gorge te le dira si tu l'interroges. Voilà, au
|
|
reste, ce que tu voulais savoir du pauvre Gottlieb, et ce qu'il ne pouvait
|
|
t'apprendre.»
|
|
|
|
«Quel est donc cet ami qui sait, qui voit, qui entend tout ce que je fais
|
|
et tout ce que je dis? Je m'y perds. Il est donc invisible? Tout cela me
|
|
paraît si merveilleux que je m'en amuse sérieusement. Il me semble que,
|
|
comme dans mon enfance, je vis au milieu d'un conte de fées, et que mon
|
|
rouge-gorge va parler tout d'un coup. Mais s'il est vrai de dire de ce
|
|
charmant petit lutin qu'il ne lui manque que la parole, il n'est que trop
|
|
certain qu'elle lui manque absolument, ou que je ne puis comprendre son
|
|
langage. Le voilà tout à fait habitué à moi. Il entre dans ma chambre, il
|
|
en sort, il y revient, il est chez lui. Je remue, je marche, il ne
|
|
s'enfuit plus qu'à la portée du bras, et il revient aussitôt. S'il aimait
|
|
beaucoup le pain, il m'aimerait davantage, car je ne puis me faire
|
|
illusion sur la cause de son attachement pour moi. C'est la faim, et un
|
|
peu aussi le besoin et le désir de se réchauffer à mon poêle. Si je peux
|
|
réussir à attraper une mouche (elles sont encore si rares!), je suis
|
|
certaine qu'il viendra la prendre dans mes doigts; car déjà il examine de
|
|
très-près les morceaux que je lui présente, et si la tentation était plus
|
|
forte, il mettrait de côté toute cérémonie. Je me souviens maintenant
|
|
d'avoir entendu dire à Albert qu'il ne fallait, pour apprivoiser les
|
|
animaux les plus craintifs, pour peu qu'ils eussent une étincelle
|
|
d'intelligence, que quelques heures d'une patience à toute épreuve. Il
|
|
avait rencontré une zingara, prétendue sorcière, qui ne restait pas un
|
|
jour entier dans un même coin de la forêt, sans que quelques oiseaux
|
|
vinssent se poser sur elle. Elle passait pour avoir un charme, et elle
|
|
prétendait recevoir d'eux, comme Apollonius de Tyane, dont Albert m'a
|
|
raconté aussi l'histoire, des révélations sur les choses cachées. Albert
|
|
assurait que tout son secret c'était la patience avec laquelle elle avait
|
|
étudié les instincts de ces petites créatures, outre une certaine affinité
|
|
de caractère qui se rencontre souvent entre des êtres de notre espèce et
|
|
des êtres d'une espèce particulière. A Venise, on élève beaucoup d'oiseaux,
|
|
on en a la passion, et je la conçois maintenant. C'est que cette belle
|
|
ville, séparée de la terre, a quelque chose d'une prison. On y excelle
|
|
dans l'éducation des rossignols. Les pigeons, protégés par une loi
|
|
spéciale, et presque vénérés par la population, y vivent librement sur les
|
|
vieux édifices, et sont si familiers que, dans les rues et sur les places,
|
|
il faut se déranger pour ne pas les écraser en marchant. Les goëlands du
|
|
port se posent sur les bras des matelots. Aussi il y a à Venise des
|
|
oiseleurs fameux. J'ai été fort liée, quand j'étais moi-même un enfant,
|
|
avec un enfant du peuple qui faisait ce trafic, et à qui il suffisait de
|
|
confier une heure l'oiseau le plus farouche pour qu'il vous le rendît
|
|
aussi apprivoisé que s'il eût été élevé dans la domesticité. Je m'amuse à
|
|
répéter ces expériences sur mon rouge-gorge, et le voilà qui se
|
|
familiarise de minute en minute. Quand je suis dehors, il me suit, il
|
|
m'appelle; quand je me mets à ma fenêtre, il accourt et vient à moi.
|
|
M'aimerait-il? pourrait-il m'aimer? Moi, je sens que je l'aime; mais lui,
|
|
il me connaît et ne me craint pas, voilà tout. L'enfant au berceau n'aime
|
|
pas autrement sa nourrice, sans doute. Un enfant! quelle tendresse cela
|
|
doit inspirer! Hélas! je crois qu'on n'aime, passionnément que ce qui ne
|
|
peut guère nous le rendre. L'ingratitude et le dévouement, ou tout au
|
|
moins l'indifférence et la passion, c'est là l'éternel hyménée des êtres.
|
|
Anzoleto, tu ne m'a pas aimée... Et toi, Albert, qui m'aimais tant, je
|
|
t'ai laissé mourir... Me voilà réduite à aimer un rouge-gorge! et je me
|
|
plaindrais de n'avoir pas mérité mon sort! Vous croyez peut-être, mes amis,
|
|
que j'ose plaisanter sur un pareil sujet! Non. Ma tête s'égare peut-être
|
|
dans la solitude; mon coeur, privé d'affections, se consume, et ce papier
|
|
est trempé de mes larmes.
|
|
|
|
«Je m'étais promis de ne pas le gaspiller, ce précieux papier; et voilà
|
|
que je le couvre de puérilités. J'y trouve un grand soulagement, et ne
|
|
puis m'en défendre. Il a plu toute la journée. Je n'ai pas revu Gottlieb;
|
|
je ne me suis pas promenée. J'ai été occupée du rouge-gorge tout ce temps,
|
|
et cet enfantillage a fini par m'attrister étrangement. Quand l'oiseau
|
|
espiègle et inconstant a cherché à me quitter en becquetant la vitre, je
|
|
lui ai cédé. J'ai ouvert la fenêtre par un sentiment de respect pour la
|
|
sainte liberté que les hommes ne craignent pas de ravir à leurs
|
|
semblables: mais j'ai été blessée de cet abandon momentané, comme si cette
|
|
bête me devait quelque chose pour tant de soins et d'amour. Je crois bien
|
|
que je deviens folle, et qu'avant peu je comprendrai parfaitement les
|
|
divagations de Gottlieb.»
|
|
|
|
Le 9.--«Qu'ai-je appris? ou plutôt qu'ai-je cru apprendre? car je ne sais
|
|
rien encore; mais mon imagination travaille énormément.
|
|
|
|
«D'abord j'ai découvert l'auteur des billets mystérieux. C'est le dernier
|
|
que j'eusse imaginé. Mais ce n'est déjà plus de cela que je songe à
|
|
m'émerveiller. N'importe, je vous raconterai toute cette journée.
|
|
|
|
«Dès le matin, j'ai ouvert ma petite fenêtre composée d'un seul carreau de
|
|
vitre assez grand, assez clair, grâce à la propreté avec laquelle je
|
|
l'essuie pour ne rien perdre du peu de jour qui m'arrive et que me dispute
|
|
le vilain grillage. Même le lierre menace de m'envahir et de me plonger
|
|
dans l'obscurité; mais je n'ose encore en arracher une seule feuille; ce
|
|
lierre vit, il est libre dans sa nature d'existence. Le contrarier, le
|
|
mutiler! Il faudra pourtant bien s'y résoudre. Il ressent l'influence du
|
|
mois d'avril; il se hâte de grandir, il s'étend, il s'accroche de tous
|
|
côtés; il a ses racines scellées dans la pierre; mais il monte, il cherche
|
|
l'air et le soleil. La pauvre pensée humaine en fait autant. Je comprends
|
|
maintenant qu'il y ait eu jadis des plantes sacrées... des oiseaux
|
|
sacrés... Le rouge-gorge est venu aussitôt, et il s'est posé sur mon
|
|
épaule sans plus de façon; puis il s'est mis selon sa coutume, à regarder
|
|
tout, à toucher à tout; pauvre être! il y a si peu de chose ici pour
|
|
l'amuser! Et pourtant il est libre, il peut habiter les champs, et il
|
|
préfère la prison, son vieux lierre et ma triste cellule. M'aimerait-il?
|
|
non. Il a chaud dans ma chambre, et il prend goût à mes miettes de pain.
|
|
Je suis effrayée maintenant de l'avoir si bien apprivoisé. S'il allait
|
|
entrer dans la cuisine de Schwartz et devenir la proie de son vilain chat!
|
|
Ma sollicitude lui causerait cette mort affreuse... Être déchiré, dévoré
|
|
par une bête féroce! Et que faisons-nous donc, nous autres faibles humains,
|
|
coeurs sans détours et sans défense, sinon d'être torturés et détruits
|
|
par des êtres sans pitié qui nous font sentir en nous tuant lentement,
|
|
leurs griffes et leur dent cruelle!
|
|
|
|
«Le soleil s'est levé clair, et ma cellule était presque couleur de rose,
|
|
comme autrefois ma chambre de la _corte-Minelli_ quand le soleil de
|
|
Venise... mais il ne faut pas penser à ce soleil-là; il ne se lèvera plus
|
|
sur ma tête. Puissiez-vous, ô mes amis, saluer pour moi la riante Italie,
|
|
et les _cieux immenses_, et _il firmamento lucido_... que je ne reverrai
|
|
sans doute plus.
|
|
|
|
«J'ai demandé à sortir; on me l'a permis quoique ce fût de meilleure heure
|
|
que de coutume: j'appelle cela sortir! Une plate-forme de trente pieds de
|
|
long, bordée d'un marécage et encaissée entre de hautes murailles!
|
|
Pourtant ce lieu n'est pas sans beauté, du moins je me le figure à présent
|
|
que je l'ai contemplé sous tous les aspects. La nuit, il est beau à force
|
|
d'être triste. Je suis sûre qu'il y a ici bien des gens innocents comme
|
|
moi et beaucoup plus mal partagés; des cachots d'où l'on ne sort jamais;
|
|
où jamais le jour ne pénètre; que la lune même, l'amie des coeurs désolés,
|
|
ne visite point. Ah! j'aurais tort de murmurer. Mon Dieu! si j'avais une
|
|
part de puissance sur la terre, je voudrais faire des heureux!...
|
|
|
|
«Gottlieb est accouru vers moi clopin-clopant, et souriant autant que sa
|
|
bouche pétrifiée peut sourire. On ne l'a pas troublé, on l'a laissé seul
|
|
avec moi; et tout à coup, miracle! Gottlieb s'est mis à parler presque
|
|
comme un être raisonnable.
|
|
|
|
«--Je ne t'ai pas écrit cette nuit, m'a-t-il dit, et tu n'as pas trouvé de
|
|
billet sur ta fenêtre. C'est que je ne t'avais pas vue hier, et que tu ne
|
|
m'avais rien commandé.
|
|
|
|
«--Que dis-tu! Gottlieb, c'était toi qui m'écrivais?
|
|
|
|
«--Et quel autre eût pu le faire? Tu n'avais pas deviné que c'était moi?
|
|
Mais je ne t'écrirai plus inutilement à présent que tu veux bien me
|
|
parler. Je ne veux pas t'importuner, mais te servir.
|
|
|
|
«--Bon Gottlieb, tu me plains donc? tu prends donc intérêt à moi?
|
|
|
|
«--Oui, puisque j'ai reconnu que tu étais un esprit de lumière!
|
|
|
|
«--Je ne suis rien de plus que toi, Gottlieb, tu te trompes.
|
|
|
|
«--Je ne me trompe pas. Ne t'entends-je pas chanter?
|
|
|
|
«--Tu aimes donc la musique?
|
|
|
|
«--J'aime la tienne; elle est selon Dieu et selon mon coeur.
|
|
|
|
«--Ton coeur est pieux, ton âme est pure, je le vois Gottlieb.
|
|
|
|
«--Je travaille à les rendre tels. Les anges m'assisteront, et je vaincrai
|
|
l'esprit des ténèbres qui s'est appesanti sur mon pauvre corps, mais qui
|
|
n'a pu s'emparer de mon âme.»
|
|
|
|
«Peu à peu Gottlieb s'est mis à parler avec enthousiasme, mais sans cesser
|
|
d'être noble et vrai dans ses symboles poétiques. Enfin, que vous
|
|
dirai-je? cet idiot, ce fou est arrivé à une véritable éloquence en
|
|
parlant de la bonté de Dieu, des misères humaines, de la justice future,
|
|
d'une Providence rémunératrice, des vertus évangéliques, des devoirs du
|
|
vrai croyant, des arts même, de la musique et de la poésie. Je n'ai pas pu
|
|
encore comprendre dans quelle religion il avait puisé toutes ses idées, et
|
|
cette fervente exaltation; car il ne m'a semblé ni catholique ni
|
|
protestant, et tout en me disant, à plusieurs reprises, qu'il croyait à la
|
|
seule, à la vraie religion, il ne m'a rien appris, sinon qu'il est, à
|
|
l'insu de ses parents, d'une secte particulière: je suis trop ignorante
|
|
pour deviner laquelle. J'étudierai peu à peu le mystère de cette âme
|
|
singulièrement forte et belle, singulièrement malade et affligée; car, en
|
|
somme, le pauvre Gottlieb est fou, comme Zdenko l'était dans sa poésie...
|
|
comme Albert l'était aussi dans sa vertu sublime!... La démence de
|
|
Gottlieb a reparu, lorsque après avoir parlé quelque temps avec chaleur,
|
|
son enthousiasme est devenu plus fort que lui; et alors il s'est mis à
|
|
divaguer d'une manière enfantine qui me faisait mal, sur l'ange
|
|
rouge-gorge et sur le chat démon; et aussi sur sa mère, qui a fait
|
|
alliance avec le chat et avec le mauvais esprit qui est en lui; enfin de
|
|
son père, qui a été changé en pierre par un regard de ce pauvre matou
|
|
Belzébuth. J'ai réussi à le calmer en le distrayant de ses sombres
|
|
fantaisies, et je l'ai interrogé sur les autres prisonniers. Je n'avais
|
|
plus aucun intérêt personnel à apprendre ces détails, puisque les billets,
|
|
au lieu d'être jetés sur ma fenêtre du haut de la tour, comme je le
|
|
supposais, étaient hissés d'en bas par Gottlieb, avant le jour, au moyen
|
|
de je ne sais quel engin sans doute fort simple. Mais Gottlieb, obéissant
|
|
à mes intentions avec une docilité singulière, s'était déjà enquis de ce
|
|
que la veille j'avais paru désirer de savoir. Il m'a appris que la
|
|
prisonnière qui demeure dans le bâtiment situé derrière moi, était jeune
|
|
et belle, et qu'il l'avait aperçue. Je ne faisais pas grande attention à
|
|
ses paroles, lorsque tout à coup il m'a dit son nom, qui m'a fait
|
|
tressaillir. Cette captive s'appelle Amélie.
|
|
|
|
«Amélie! quelle mer d'inquiétudes, quel monde de souvenirs ce nom réveille
|
|
en moi! J'ai connu deux Amélies qui toutes deux ont précipité ma destinée
|
|
dans l'abîme par leurs confidences. Celle-ci est-elle la princesse de
|
|
Prusse ou la jeune baronne de Rudolstadt? Sans doute ni l'une ni l'autre.
|
|
Gottlieb, qui n'a aucune curiosité pour son compte, et qui semble ne pas
|
|
pouvoir s'aviser de faire un pas ni une question si je ne le pousse en
|
|
avant comme un automate, n'a rien su me dire de plus que ce prénom
|
|
d'Amélie. Il a vu la captive, mais il l'a vue à sa manière, c'est-à-dire à
|
|
travers un nuage. Elle doit être jeune et belle, madame Schwartz le dit.
|
|
Mais lui, Gottlieb, avoue qu'il ne s'y connaît pas. Il a seulement
|
|
pressenti, en l'apercevant à sa fenêtre, que ce n'est pas un _bon esprit_,
|
|
_un ange_. On fait mystère de son nom de famille. Elle est riche et fait
|
|
de la dépense chez Schwartz. Mais elle est au secret comme moi. Elle ne
|
|
sort jamais. Elle est souvent malade. Voilà tout ce que j'ai pu arracher.
|
|
Gottlieb n'a qu'à écouter le caquet de ses parents pour en savoir
|
|
davantage, car on ne se gêne pas devant lui. Il m'a promis d'écouter, et
|
|
de me dire depuis combien de temps cette Amélie est ici. Quant à son autre
|
|
nom, il paraîtrait que les Schwartz l'ignorent. Pourraient-ils l'ignorer,
|
|
si c'était l'abbesse de Quedlimbourg? Le roi aurait-il mis sa soeur en
|
|
prison? On y met les princesses comme les autres, et plus que les autres.
|
|
La jeune baronne de Rudolstadt... Pourquoi serait-elle ici? De quel droit
|
|
Frédéric l'aurait-il privée de sa liberté? Allons! c'est une curiosité de
|
|
recluse qui me travaille, et mes commentaires, sur un simple prénom, sont
|
|
aussi d'une imagination oisive et peu saine. N'importe: j'aurai une
|
|
montagne sur le coeur tant que je ne saurai pas quelle est cette compagne
|
|
d'infortune qui porte un nom si émouvant pour moi.»
|
|
|
|
Le 1er mai.--«Plusieurs jours se sont passés sans que j'aie pu écrire.
|
|
Divers événements ont rempli cet intervalle; je me hâte de le combler en
|
|
vous les racontant.
|
|
|
|
«D'abord j'ai été malade. De temps en temps, depuis que je suis ici, je
|
|
ressens les atteintes d'une fièvre au cerveau qui ressemble en petit à ce
|
|
que j'ai éprouvé en grand au château des Géants, après avoir été dans le
|
|
souterrain à la recherche d'Albert. J'ai des insomnies cruelles,
|
|
entrecoupées de rêves durant lesquels je ne saurais dire si je veille ou
|
|
si je dors; et dans ces moments-là, il me semble toujours entendre ce
|
|
terrible violon jouant ses vieux airs bohémiens, ses cantiques et ses
|
|
chants de guerre. Cela me fait bien du mal, et pourtant quand cette
|
|
imagination commence à s'emparer de moi, je ne puis me défendre de prêter
|
|
l'oreille, et de recueillir avec avidité les faibles sons qu'une brise
|
|
lointaine semble m'apporter. Tantôt je me figure que ce violon joue en
|
|
glissant sur les eaux qui dorment autour de la citadelle; tantôt qu'il
|
|
descend du haut des murailles, et d'autres fois qu'il s'échappe du
|
|
soupirail d'un cachot. J'en ai la tête et le coeur brisés. Et pourtant
|
|
quand la nuit vient, au lieu de songer à me distraire en écrivant, je me
|
|
jette sur mon lit, et je m'efforce de retomber dans ce demi-sommeil qui
|
|
m'apporte mon rêve ou plutôt mon demi-rêve musical; car il y a quelque
|
|
chose de réel là-dessous. Un véritable violon résonne certainement dans la
|
|
chambre de quelque prisonnier: mais que joue-t-il, et de quelle façon? Il
|
|
est trop loin pour que j'entende autre chose que des sons entrecoupés. Mon
|
|
esprit malade invente le reste, je n'en doute pas. Il est dans ma destinée
|
|
désormais de ne pouvoir douter de la mort d'Albert, et de ne pouvoir pas
|
|
non plus l'accepter comme un malheur accompli. C'est qu'apparemment il est
|
|
dans ma nature d'espérer en dépit de tout, et de ne point me soumettre à
|
|
la rigueur du sort.
|
|
|
|
«Il y a trois nuits, je m'étais enfin endormie tout à fait, lorsque je fus
|
|
réveillée par un léger bruit dans ma chambre. J'ouvris les yeux. La nuit
|
|
était fort sombre, et je ne pouvais rien distinguer. Mais j'entendis
|
|
distinctement marcher auprès de mon lit, quoiqu'on marchât avec
|
|
précaution. Je pensai que c'était madame Schwartz qui prenait la peine de
|
|
venir s'assurer de mon état, et je lui adressai la parole; mais on ne me
|
|
répondit que par un profond soupir, et on sortit sur la pointe du pied;
|
|
j'entendis refermer et verrouiller ma porte; et comme j'étais fort
|
|
accablée, je me rendormis sans faire beaucoup d'attention à cette
|
|
circonstance. Le lendemain, j'en avais un souvenir si confus et si lourd,
|
|
que je n'étais pas sûre de ne pas l'avoir rêvé. J'eus le soir un dernier
|
|
accès de fièvre plus complet que les autres, mais que je préférai beaucoup
|
|
à mes insomnies inquiètes et à mes rêveries décousues. Je dormis
|
|
complètement, je rêvai beaucoup, mais je n'entendis pas le lugubre violon,
|
|
et, chaque fois que je m'éveillai, je sentis bien nettement la différence
|
|
du sommeil au réveil. Dans un de ces intervalles, j'entendis la
|
|
respiration égale et forte d'une personne endormie non loin de moi. Il me
|
|
semblait même distinguer quelqu'un sur mon fauteuil. Je ne fus point
|
|
effrayée. Madame Schwartz était venue à minuit m'apporter de la tisane; je
|
|
crus que c'était elle encore. J'attendis quelque temps sans vouloir
|
|
l'éveiller, et lorsque je crus m'apercevoir qu'elle s'éveillait
|
|
d'elle-même, je la remerciai de sa sollicitude, et lui demandai l'heure
|
|
qu'il était. Alors on s'éloigna, et j'entendis comme un sanglot étouffé,
|
|
si déchirant, si effrayant, que la sueur m'en vient encore au front quand
|
|
je me le rappelle. Je ne saurais dire pourquoi il me fit tant d'impression;
|
|
il me sembla qu'on me regardait comme très-malade, peut-être comme
|
|
mourante, et qu'on m'accordait quelque pitié: mais je ne me trouvais pas
|
|
assez mal pour me croire en danger, et d'ailleurs il m'était tout à fait
|
|
indifférent de mourir d'une mort si peu douloureuse, si peu sentie, et au
|
|
milieu d'une vie si peu regrettable. Dès que madame Schwartz rentra chez
|
|
moi à sept heures du matin, comme je ne m'étais pas rendormie et que
|
|
j'avais passé les dernières heures de la nuit dans un état de lucidité
|
|
parfaite, j'avais un souvenir très-net de cette étrange visite. Je priai
|
|
ma geôlière de me l'expliquer; mais elle secoua la tête en me disant
|
|
qu'elle ne savait ce que je voulais dire, qu'elle n'était pas revenue
|
|
depuis minuit, et que, comme elle avait toutes les clés des cellules
|
|
confiées à sa garde sous son oreiller pendant qu'elle dormait, il était
|
|
bien certain que j'avais fait un rêve ou que j'avais eu une vision.
|
|
J'étais pourtant si loin d'avoir eu le délire, que je me sentis assez bien
|
|
vers midi pour désirer prendre l'air. Je descendis sur l'esplanade,
|
|
toujours accompagnée de mon rouge-gorge qui semblait me féliciter sur le
|
|
retour de mes forces. Le temps était fort agréable. La chaleur commence à
|
|
se faire sentir ici, et les brises apportent de la campagne de tièdes
|
|
bouffées d'air pur, de vagues parfums d'herbes, qui réjouissent le coeur
|
|
malgré qu'on en ait. Gottlieb accourut. Je le trouvai fort changé, et
|
|
beaucoup plus laid que de coutume. Pourtant il y a une expression de bonté
|
|
angélique et même de vive intelligence dans le chaos de cette physionomie
|
|
lorsqu'elle s'illumine. Il avait ses gros yeux si rouges et si éraillés,
|
|
que je lui demandai s'il y avait mal.
|
|
|
|
«--J'y ai mal, en effet, me répondit-il, parce que j'ai beaucoup pleuré.
|
|
|
|
«--Et quel chagrin as-tu donc, mon pauvre Gottlieb?
|
|
|
|
«--C'est qu'à minuit, ma mère est descendue de la cellule en disant à mon
|
|
père: «Le numéro 3 est très-malade ce soir. Il a la fièvre tout de bon. Il
|
|
faudra mander le médecin. Je ne me soucie pas que cela nous meure entre
|
|
les mains.» Ma mère croyait que j'étais endormi; mais moi je n'avais pas
|
|
voulu m'endormir avant de savoir ce qu'elle dirait. Je savais bien que tu
|
|
avais la fièvre; mais quand j'ai entendu que c'était dangereux, je n'ai
|
|
pas pu m'empêcher de pleurer, jusqu'à ce que le sommeil m'ait vaincu. Je
|
|
crois bien pourtant que j'ai pleuré toute la nuit en dormant, car je me
|
|
suis éveillé ce matin avec les yeux en feu, et mon coussin était tout
|
|
trempé de larmes.»
|
|
|
|
«L'attachement du pauvre Gottlieb m'a vivement attendrie, et je l'en ai
|
|
remercié en serrant sa grande patte noire qui sent le cuir et la poix
|
|
d'une lieue. Puis l'idée m'est venue que Gottlieb pourrait bien, dans son
|
|
zèle naïf, m'avoir rendu cette visite nocturne plus qu'inconvenante. Je
|
|
lui ai demandé s'il ne s'était pas relevé, et s'il n'était pas venu
|
|
écouter à ma porte. Il m'a assuré n'avoir pas bougé, et j'en suis
|
|
persuadée maintenant. Il faut que l'endroit où il couche soit situé de
|
|
façon à ce que, de ma chambre, je l'entende respirer et gémir par quelque
|
|
fissure de la muraille, par la cachette où je mets mon argent et mon
|
|
journal, peut-être. Qui sait si cette ouverture ne communique pas, par une
|
|
coulée invisible, à celle où Gottlieb met aussi ses trésors, son livre et
|
|
ses outils de cordonnier, dans la cheminée de la cuisine? J'ai du moins en
|
|
ceci un rapport bien particulier avec Gottlieb, puisque tous deux nous
|
|
avons, comme les rats ou les chauves-souris, un méchant nid dans un trou
|
|
de mur, où toutes nos richesses sont enfouies à l'ombre. J'allais risquer
|
|
quelques interrogations là-dessus, lorsque j'ai vu sortir du logis des
|
|
Schwartz et s'avancer sur l'esplanade un personnage que je n'avais pas
|
|
encore vu ici, et dont l'aspect m'a causé une terreur incroyable, bien que
|
|
je ne fusse pas encore sûre de ne pas me tromper sur son compte.
|
|
|
|
«--Qu'est-ce que cet homme-là? ai-je demandé à Gottlieb à demi-voix.
|
|
|
|
«--Ce n'est rien de bon, m'a-t-il répondu de même. C'est le nouvel
|
|
adjudant. Voyez comme Belzébuth fait le gros dos en se frottant contre ses
|
|
jambes! Ils se connaissent bien, allez!
|
|
|
|
«--Mais comment s'appelle-t-il?
|
|
|
|
«Gottlieb allait me répondre, lorsque l'adjudant lui dit d'une voix douce
|
|
et avec un sourire bienveillant, en lui montrant la cuisine: «Jeune homme,
|
|
on vous demande là dedans. Votre père vous appelle.»
|
|
|
|
«Ce n'était qu'un prétexte pour être seul avec moi, et Gottlieb s'étant
|
|
éloigné, je me trouvai face à face... devine avec qui, ami Beppo? Avec le
|
|
gracieux et féroce recruteur que nous avons si mal à propos rencontré dans
|
|
les sentiers du Boehmer-Wald, il y a deux ans, avec M. Mayer en personne.
|
|
Je ne pouvais plus le méconnaître; sauf qu'il a pris encore plus
|
|
d'embonpoint, c'est le même homme, avec son air avenant, sans façon, son
|
|
regard faux, sa perfide bonhomie, et son _broum, broum_ éternel, comme
|
|
s'il faisait une étude de trompette avec sa bouche. De la musique
|
|
militaire, il avait passé dans la fourniture de chair à canon; et de là,
|
|
pour récompense de ses loyaux et honorables services, le voilà officier de
|
|
place, ou plutôt geôlier militaire, ce qui, après tout, lui convient aussi
|
|
bien que le métier de geôlier ambulant dont il s'acquittait avec tant de
|
|
grâce.
|
|
|
|
«--Mademoiselle, m'a-t-il dit en français, je suis votre humble serviteur!
|
|
Vous avez là pour vous promener une petite plate-forme tout à fait
|
|
gentille! de l'air, de l'espace, une belle vue! Je vous en fais mon
|
|
compliment. Il me paraît que vous la _passez douce_ en prison! avec cela
|
|
qu'il fait un temps magnifique, et qu'il y a vraiment du plaisir à être à
|
|
Spandaw par un si beau soleil, _broum! broum!_»
|
|
|
|
«Ces insolentes railleries me causaient un tel dégoût, que je ne lui
|
|
répondais pas. Il n'en fut pas déconcerté, et reprenant la parole en
|
|
italien:
|
|
|
|
«--Je vous demande pardon; je vous parlais une langue que vous n'entendez
|
|
peut-être point. J'oubliais que vous êtes italienne, cantatrice italienne,
|
|
n'est-ce pas? une voix superbe, à ce qu'on dit. Tel que vous me voyez, je
|
|
suis un mélomane renforcé. Aussi je me sens disposé à rendre votre
|
|
existence aussi agréable que me le permettra ma consigne. Ah ça, où diable
|
|
ai-je eu le bonheur de vous voir? Je connais votre figure... mais
|
|
parfaitement, d'honneur!
|
|
|
|
«--C'est sans doute au théâtre de Berlin, où j'ai chanté cet hiver.
|
|
|
|
«--Non! j'étais en Silésie; j'étais sous-adjudant à Glatz. Heureusement ce
|
|
démon de Trenck a fait son équipée pendant que j'étais en tournée... je
|
|
veux dire en mission, sur les frontières de la Saxe: autrement je n'aurais
|
|
pas eu d'avancement, et je ne serais pas ici, où je me trouve très-bien à
|
|
cause de la proximité de Berlin; car c'est une bien triste vie,
|
|
Mademoiselle, que celle d'un officier de place. Vous ne pouvez pas vous
|
|
figurer comme on s'ennuie, quand on est loin d'une grande ville, dans un
|
|
pays perdu; pour moi qui aime la musique de passion... Mais où diantre
|
|
ai-je donc eu le plaisir de vous rencontrer?
|
|
|
|
«--Je ne me rappelle pas, Monsieur, avoir jamais eu cet honneur.
|
|
|
|
«--Je vous aurai vue sur quelque théâtre, en Italie ou à Vienne... Vous
|
|
avez beaucoup voyagé? combien avez-vous fait de théâtres?»
|
|
|
|
«Et comme je ne lui répondais pas, il reprit avec son insouciance
|
|
effrontée:--N'importe! cela me reviendra. Que vous disais-je? ah! vous
|
|
ennuyez-vous aussi, vous?
|
|
|
|
«--Non, Monsieur.
|
|
|
|
«--Mais est-ce que vous n'êtes pas au secret? c'est bien vous qu'on
|
|
appelle la Porporina?
|
|
|
|
«Oui, Monsieur.
|
|
|
|
«--C'est cela! prisonnière n° 3. Eh bien, vous ne désirez pas un peu de
|
|
distraction? de la société?
|
|
|
|
«--Nullement, Monsieur, répondis-je avec empressement, pensant qu'il
|
|
allait me proposer la sienne.
|
|
|
|
«--Comme il vous plaira. C'est dommage. Il y a ici une autre prisonnière
|
|
fort bien élevée... une femme charmante, ma foi, qui, j'en suis sûr, eût
|
|
été enchantée de faire connaissance avec vous.
|
|
|
|
«--Puis-je vous demander son nom, Monsieur?
|
|
|
|
«--Elle s'appelle Amélie.
|
|
|
|
«--Amélie qui?
|
|
|
|
«--Amélie... _broum! broum!_ ma foi, je n'en sais rien. Vous êtes curieuse,
|
|
à ce que je vois; c'est la maladie des prisons.»
|
|
|
|
«J'en étais à me repentir d'avoir repoussé les avances de M. Mayer; car
|
|
après avoir désespéré de connaître cette mystérieuse Amélie, et y avoir
|
|
renoncé, je me sentais de nouveau entraînée vers elle par un sentiment de
|
|
commisération, et aussi par le désir d'éclaircir mes soupçons. Je tâchai
|
|
donc d'être un peu plus aimable avec ce repoussant Mayer, et bientôt il me
|
|
fit l'offre de me mettre en rapport avec la prisonnière n° 2; c'est ainsi
|
|
qu'il désigne cette Amélie.
|
|
|
|
«--Si cette infraction à mon arrêt ne vous compromet pas, Monsieur,
|
|
répondis-je, et que je puisse être utile à cette dame qu'on dit malade de
|
|
tristesse et d'ennui...
|
|
|
|
«--_Broum! broum!_ Vous prenez donc les choses au pied de la lettre, vous?
|
|
vous êtes encore bonne enfant! C'est ce vieux cuistre de Schwartz qui vous
|
|
aura fait peur de la consigne. La consigne! est-ce que ce n'est pas là une
|
|
chimère? c'est bon pour les portiers, pour les guichetiers; mais nous
|
|
autres officiers (et en disant ce mot, le Mayer se rengorgea comme un
|
|
homme qui n'est pas encore habitué à porter un titre aussi honorable),
|
|
nous fermons les yeux sur les infractions innocentes. Le roi lui-même les
|
|
fermerait, s'il était à notre place. Tenez, quand vous voudrez obtenir
|
|
quelque chose, Mademoiselle, ne vous adressez qu'à moi, et je vous promets
|
|
que vous ne serez pas contrariée et opprimée inutilement. Je suis
|
|
naturellement indulgent et humain, moi, Dieu m'a fait comme cela; et puis
|
|
j'aime la musique... Si vous voulez me chanter quelque chose de temps en
|
|
temps, le soir, par exemple, je viendrai vous écouter d'ici, et avec cela
|
|
vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.
|
|
|
|
«--J'abuserai le moins possible de votre obligeance, monsieur Mayer.
|
|
|
|
«--Mayer! s'écria l'adjudant en interrompant avec brusquerie le _broum...
|
|
broum..._ qui voltigeait encore sur ses lèvres noires et gercées. Pourquoi
|
|
m'appelez-vous Mayer! Je ne m'appelle pas Mayer. Où diable avez-vous péché
|
|
ce nom de Mayer?
|
|
|
|
«--C'est une distraction, monsieur l'adjudant, répondis-je, je vous en
|
|
demande pardon... J'ai eu un maître de chant qui s'appelait ainsi, et j'ai
|
|
pensé à lui toute la matinée.
|
|
|
|
«--Un maître de chant? ce n'est pas moi. Il y a beaucoup de Mayer en
|
|
Allemagne. Mon nom est Nanteuil. Je suis d'origine française!
|
|
|
|
«--Eh bien, monsieur l'officier, comment m'annoncerai-je à cette dame?
|
|
Elle ne me connaît pas, et refusera peut-être ma visite, comme tout à
|
|
l'heure j'ai failli refuser de la connaître. On devient si sauvage quand
|
|
on vit seul!
|
|
|
|
«--Oh! quelle qu'elle soit, cette belle dame sera charmée de trouver à qui
|
|
parler, je vous en réponds. Voulez-vous lui écrire un mot?
|
|
|
|
«--Mais je n'ai pas de quoi écrire.
|
|
|
|
«--C'est impossible; vous n'avez donc pas le sou?
|
|
|
|
«--Quand j'aurais de l'argent, M. Schwartz est incorruptible; et,
|
|
d'ailleurs, je ne sais pas corrompre.
|
|
|
|
«--Eh bien, tenez, je vous conduirai ce soir au n° 2 moi-même... après,
|
|
toutefois, que vous m'aurez chanté quelque chose.»
|
|
|
|
«Je fus effrayée de l'idée que M. Mayer, ou M. Nanteuil, comme il lui
|
|
plaît de s'appeler maintenant, voulait peut-être s'introduire dans ma
|
|
chambre, et j'allais refuser, lorsqu'il me fit mieux comprendre ses
|
|
intentions, soit qu'il n'eût pas songé à m'honorer de sa visite, soit
|
|
qu'il lût mon épouvante et ma répugnance sur ma figure.
|
|
|
|
«--Je vous écouterai de la plate-forme qui domine la tourelle que vous
|
|
habitez, dit-il. La voix monte, et j'entendrai fort bien. Puis, je vous
|
|
ferai ouvrir les portes et conduire par une femme. Je ne vous verrai pas.
|
|
Il ne serait pas convenable, au fait, que j'eusse l'air de vous pousser
|
|
moi-même à la désobéissance, quoique après tout, _broum... broum_... en
|
|
pareille occasion, il y ait un moyen bien simple de se tirer d'affaire...
|
|
On fait sauter la tête de la prisonnière n° 3, d'un coup de pistolet, et
|
|
on dit qu'on l'a surprise en flagrant délit de tentative d'évasion. Eh!
|
|
eh! l'idée est drôle, n'est-ce pas? En prison, il faut toujours avoir des
|
|
idées riantes. Votre serviteur très-humble, mademoiselle Porporina, à ce
|
|
soir.»
|
|
|
|
«Je me perdais en commentaires sur l'obligeance prévenante de ce misérable,
|
|
et, malgré moi, j'avais une peur affreuse de lui. Je ne pouvais croire
|
|
qu'une âme si étroite et si basse aimât la musique au point de n'agir
|
|
ainsi que pour le plaisir de m'entendre. Je supposais que la prisonnière
|
|
en question n'était autre que la princesse de Prusse, et que, par l'ordre
|
|
du roi, on me ménageait une entrevue avec elle, afin de nous épier et de
|
|
surprendre les secrets d'État dont on croit qu'elle m'a fait la
|
|
confidence. Dans cette pensée, je redoutais l'entrevue autant que je la
|
|
désirais; car j'ignore absolument ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette
|
|
prétendue conspiration dont on m'accuse d'être complice.
|
|
|
|
«Néanmoins, regardant comme de mon devoir de tout braver pour porter
|
|
quelque secours moral à une compagne d'infortune, quelle qu'elle fût, je
|
|
me mis à chanter à l'heure dite, pour les oreilles de fer-blanc de
|
|
monsieur l'adjudant. Je chantai bien pauvrement: l'auditoire ne
|
|
m'inspirait guère; j'avais encore un peu de fièvre, et d'ailleurs je
|
|
sentais bien qu'il ne m'écoutait que pour la forme; peut-être même ne
|
|
m'écoutait-il pas du tout. Quand onze heures sonnèrent, je fus prise d'une
|
|
terreur assez puérile. Je m'imaginai que M. Mayer avait reçu l'ordre
|
|
secret de se débarrasser de moi, et qu'il allait me tuer tout de bon,
|
|
comme il me l'avait prédit sous forme d'agréable plaisanterie, aussitôt
|
|
que je ferais un pas hors de ma cellule. Lorsque ma porte s'ouvrit, je
|
|
tremblais de tous mes membres. Une vieille femme, fort malpropre et fort
|
|
laide (beaucoup plus laide et plus malpropre encore que madame Schwartz),
|
|
me fit signe de la suivre, et monta devant moi un escalier étroit et raide
|
|
pratiqué dans l'intérieur du mur. Quand nous fûmes en haut, je me trouvai
|
|
sur la plate-forme de la tour, à trente pieds environ au-dessus de
|
|
l'esplanade où je me promène dans la journée, et à quatre-vingts ou cent
|
|
pieds au-dessus du fossé qui baigne toute cette portion des bâtiments sur
|
|
une assez longue étendue. L'affreuse vieille qui me guidait me dit de
|
|
l'attendre là un instant, et disparut je ne sais par où. Mes inquiétudes
|
|
s'étaient dissipées, et j'éprouvais un tel bien-être à me trouver dans un
|
|
air pur, par un clair de lune magnifique, et à une élévation considérable
|
|
qui me permettait de contempler enfin un vaste horizon, que je ne
|
|
m'inquiétai pas de la solitude où on me laissait. Les grandes eaux mortes
|
|
où la citadelle enfonce ses ombres noires et immobiles, les arbres et les
|
|
terres que je voyais vaguement au loin sur le rivage, l'immensité du ciel,
|
|
et jusqu'au libre vol des chauves-souris errantes dans la nuit, mon Dieu!
|
|
que tout cela me semblait grand et majestueux, après deux mois passés à
|
|
contempler des pans de mur et à compter les rares étoiles qui passent dans
|
|
l'étroite zone de firmament qu'on aperçoit de ma cellule! Mais je n'eus
|
|
pas le loisir d'en jouir longtemps. Un bruit de pas m'obligea de me
|
|
retourner, et toutes mes terreurs se réveillèrent lorsque je me vis face à
|
|
face avec M. Mayer.
|
|
|
|
«--Signora, me dit-il, je suis désespéré d'avoir à vous apprendre que vous
|
|
ne pouvez pas voir la prisonnière numéro 2, du moins quant à présent.
|
|
C'est une personne fort capricieuse, à ce qu'il me paraît. Hier, elle
|
|
montrait le plus grand désir d'avoir de la société; mais tout à l'heure,
|
|
je viens de lui proposer la vôtre, et voici ce qu'elle m'a répondu: «La
|
|
prisonnière numéro 3, celle qui chante dans la tour, et que j'entends tous
|
|
les soirs? Oh! je connais bien sa voix, et vous n'avez pas besoin de me
|
|
dire son nom. Je vous suis infiniment obligée de la compagne que vous
|
|
voulez me donner. J'aimerais mieux ne revoir jamais âme vivante que de
|
|
subir la vue de cette malheureuse créature. Elle est la cause de tous mes
|
|
maux, et fasse le ciel qu'elle les expie aussi durement que j'expie
|
|
moi-même l'amitié imprudente que j'ai eue pour elle!» Voilà, Signora,
|
|
l'opinion de ladite dame sur votre compte. Reste à savoir si elle est
|
|
méritée ou non; cela regarde, comme on dit, le tribunal de votre
|
|
conscience. Quant à moi, je ne m'en mêle pas, et je suis prêt à vous
|
|
reconduire chez vous quand bon semblera.
|
|
|
|
«--Tout de suite, Monsieur, répondis-je, extrêmement mortifiée d'avoir été
|
|
accusée de trahison devant un misérable de l'espèce de celui-là, et
|
|
ressentant au fond du coeur beaucoup d'amertume contre celle des deux
|
|
Amélie qui me témoigne tant d'injustice ou d'ingratitude.
|
|
|
|
«--Je ne vous presse pas à ce point, reprit le nouvel adjudant. Vous me
|
|
paraissez prendre plaisir à regarder la lune. Regardez-la donc tout à
|
|
votre aise. Cela ne coûte rien, et ne fait de tort à personne.»
|
|
|
|
«J'eus l'imprudence de profiter encore un instant de la condescendance de
|
|
ce drôle. Je ne pouvais pas me décider à m'arracher si vite au beau
|
|
spectacle dont j'allais être privée peut-être pour toujours; et malgré moi,
|
|
le Mayer me faisait l'effet d'un méchant laquais trop honoré d'attendre
|
|
mes ordres. Il profita de mon mépris pour s'enhardir à vouloir faire la
|
|
conversation.
|
|
|
|
«--Savez-vous, Signora, me dit-il, que vous chantez diablement bien? Je
|
|
n'ai rien entendu de plus fort en Italie, où j'ai pourtant suivi les
|
|
meilleurs théâtres et passé en revue les premiers artistes. Où avez-vous
|
|
débuté? Depuis combien de temps courez-vous le pays? Vous avez beaucoup
|
|
voyagé?»
|
|
|
|
«Et comme je feignais de ne pas entendre ses interrogations, il ajouta
|
|
sans se décourager:
|
|
|
|
«--Vous voyagez quelquefois à pied, habillée en homme?»
|
|
|
|
«Cette demande me fit tressaillir, et je me hâtai de répondre
|
|
négativement. Mais il ajouta:
|
|
|
|
«--Allons! vous ne voulez pas en convenir; mais moi, je n'oublie rien, et
|
|
j'ai bien retrouvé dans ma mémoire une plaisante aventure que vous ne
|
|
pouvez pas avoir oubliée non plus.
|
|
|
|
«--Je ne sais de quoi vous voulez parler, Monsieur, repris-je en quittant
|
|
les créneaux de la tour pour reprendre le chemin de ma cellule.
|
|
|
|
«--Un instant, un instant! dit Mayer. Votre clef est dans ma poche, et
|
|
vous ne pouvez pas rentrer comme cela sans que je vous reconduise.
|
|
Permettez-moi donc, _ma belle enfant_, de vous dire deux mots...
|
|
|
|
«--Pas un de plus, Monsieur; je désire rentrer chez moi, et je regrette
|
|
d'en être sortie.
|
|
|
|
«--Pardine! vous faites bien la mijaurée! comme si on ne savait pas un peu
|
|
de vos aventures! Vous pensiez donc que j'étais assez simple pour ne pas
|
|
vous reconnaître quand vous arpentiez le Boehmer-Wald avec un petit brun
|
|
pas trop mal tourné? À d'autres! J'enlevais bien le jouvenceau pour les
|
|
armées du roi de Prusse; mais la jouvencelle n'eût pas été pour son nez;
|
|
oui-dà! quoiqu'on dise que vous avez été de son goût, et que c'est pour
|
|
avoir essayé de vous en vanter que vous êtes venue ici! Que voulez-vous?
|
|
La fortune a des caprices contre lesquels il est fort inutile de regimber.
|
|
Vous voilà tombée de bien haut! mais je vous conseille de ne pas faire la
|
|
fière et de vous contenter de ce qui se présente. Je ne suis qu'un petit
|
|
officier de place, mais je suis plus puissant ici qu'un roi que personne
|
|
ne connaît et que personne ne craint, parce qu'il y commande de trop haut
|
|
et de trop loin pour y être obéi. Vous voyez bien que j'ai le pouvoir
|
|
d'éluder la consigne et d'adoucir vos arrêts. Ne soyez pas ingrate, et
|
|
vous verrez que la protection d'un adjudant vaut à Spandaw autant que
|
|
celle d'un roi à Berlin. Vous m'entendez? Ne courez pas, ne criez pas, ne
|
|
faites pas de folies. Ce serait du scandale en pure perte; je dirai ce que
|
|
je voudrai, et vous, on ne vous croira pas. Allons, je ne veux pas vous
|
|
effrayer. Je suis d'un naturel doux et compatissant. Seulement, faites vos
|
|
réflexions; et quand je vous reverrai, rappelez-vous que je puis disposer
|
|
de votre sort, vous jeter dans un cachot, ou vous entourer de distractions
|
|
et d'amusements, vous faire mourir de faim sans qu'on m'en demande compte,
|
|
ou vous faire évader sans qu'on me soupçonne; réfléchissez, vous dis-je,
|
|
je vous en laisse le temps...» Et comme je ne répondais pas, atterrée que
|
|
j'étais de ne pouvoir me soustraire à l'outrage de pareilles prétentions
|
|
et à l'humiliation cruelle de les entendre exprimer, cet odieux homme
|
|
ajouta, croyant sans doute que j'hésitais: «Et pourquoi ne vous
|
|
prononceriez-vous pas tout de suite? Faut-il vingt-quatre heures pour
|
|
reconnaître le seul parti raisonnable qu'il y ait à prendre, et pour
|
|
répondre à l'amour d'un galant homme, encore jeune, et assez riche pour
|
|
vous faire habiter, en pays étranger, une plus jolie résidence que ce
|
|
vilain château-fort?»
|
|
|
|
«En parlant ainsi, l'ignoble recruteur se rapprochait de moi, et faisait
|
|
mine, avec son air à la fois gauche et impudent, de vouloir me barrer le
|
|
passage et me prendre les mains. Je courus vers les créneaux de la tour,
|
|
bien déterminée à me précipiter dans le fossé, plutôt que de me laisser
|
|
souiller par la moins significative de ses caresses. Mais en ce moment un
|
|
spectacle bizarre frappa mes yeux, et je me hâtai d'attirer l'attention de
|
|
l'adjudant sur cet objet, afin de la détourner de moi. Ce fut mon salut,
|
|
mais hélas! il a failli en coûter la vie à un être qui vaut peut-être
|
|
mieux que moi!
|
|
|
|
«Sur le rempart élevé qui borde l'autre rive du fossé, en face de
|
|
l'esplanade, une figure, qui paraissait gigantesque, courait ou plutôt
|
|
voltigeait sur le parapet avec une rapidité et une adresse qui tenaient du
|
|
prodige. Arrivé à l'extrémité de ce rempart, qui est flanqué d'une tour à
|
|
chaque bout, le fantôme s'élança sur le toit de la tour, qui se trouvait
|
|
de niveau avec la balustrade, et gravissant ce cône escarpé avec la
|
|
légèreté d'un chat, parut se perdre dans les airs.
|
|
|
|
«--Que diable est-ce là? s'écria l'adjudant, oubliant son rôle de galant
|
|
pour reprendre ses soucis de geôlier.
|
|
|
|
Un prisonnier qui s'évade, le diable m'emporte! Et la sentinelle endormie,
|
|
par le corps de Dieu! Sentinelle! cria-t-il d'une voix de Stentor, prenez
|
|
garde à vous! alerte, alerte! Et, courant vers un créneau où est suspendue
|
|
une cloche d'avertissement, il la mit en mouvement avec une vigueur digne
|
|
d'un aussi remarquable professeur de musique infernale. Je n'ai rien
|
|
entendu de plus lugubre que ce tocsin interrompant de son timbre mordant
|
|
et âpre l'auguste silence de la nuit. C'était le cri sauvage de la
|
|
violence et de la brutalité, troublant l'harmonie des libres respirations
|
|
de l'onde et de la brise. En un instant, tout fut en émoi dans la prison.
|
|
J'entendis le bruit sinistre des fusils agités dans la main des
|
|
sentinelles, qui faisaient claquer la batterie et couchaient en joue, au
|
|
hasard, le premier objet qui se présenterait. L'esplanade s'illumina d'une
|
|
lueur rouge qui fit pâlir les beaux reflets azurés de la lune. C'était M.
|
|
Schwartz qui allumait un fanal. Des signaux se répondirent d'un rempart à
|
|
l'autre, et les échos se les renvoyèrent d'une voix plaintive et
|
|
affaiblie. Le canon d'alarme vint bientôt jeter sa note terrible et
|
|
solennelle dans cette diabolique symphonie. Des pas lourds retentissaient
|
|
sur les dalles. Je ne voyais rien; mais j'entendais tous ces bruits, et
|
|
mon coeur était serré d'épouvante. Mayer m'avait quittée avec
|
|
précipitation; mais je ne songeais pas à me réjouir d'en être délivrée: je
|
|
me reprochais amèrement de lui avoir signalé, sans savoir de quoi il
|
|
s'agissait, l'évasion de quelque malheureux prisonnier. J'attendais,
|
|
glacée de terreur, la fin de l'aventure, frémissant à chaque coup de fusil
|
|
tiré par intervalles, écoutant avec anxiété si les cris du fugitif blessé
|
|
ne m'annonceraient pas son désastre.
|
|
|
|
«Tout cela dura plus d'une heure; et, grâce au ciel, le fugitif ne fut ni
|
|
aperçu ni atteint. Pour m'en assurer, j'avais été rejoindre les Schwartz
|
|
sur l'esplanade. Ils étaient tellement troublés et agités eux-mêmes,
|
|
qu'ils ne songèrent pas à s'étonner de me voir hors de ma cellule, au
|
|
milieu de la nuit. Peut-être aussi avaient-ils été d'accord avec Mayer
|
|
pour m'en laisser sortir cette nuit-là. Schwartz, après avoir couru comme
|
|
un fou et s'être assuré qu'aucun des captifs confiés à sa garde ne lui
|
|
manquait, commençait à se tranquilliser un peu; mais sa femme et lui
|
|
étaient frappés d'une consternation douloureuse, comme si le salut d'un
|
|
homme était, à leurs yeux, une calamité publique et privée, un énorme
|
|
attentat contre la justice céleste. Les autres guichetiers, les soldats
|
|
qui allaient et venaient tout effarés, échangeaient avec eux des paroles
|
|
qui exprimaient le même désespoir, la même terreur: à leurs yeux, c'est
|
|
apparemment le plus noir des crimes que la tentative d'une évasion. Ô Dieu
|
|
de bonté! qu'ils me parurent affreux, ces mercenaires dévoués au barbare
|
|
emploi de priver leurs semblables du droit sacré d'être libres! Mais tout
|
|
à coup il sembla que la suprême équité eût résolu d'infliger un châtiment
|
|
exemplaire à mes deux gardiens. Madame Schwartz, étant rentrée un instant
|
|
dans son bouge, en ressortit avec de grands cris:
|
|
|
|
«--Gottlieb! Gottlieb! disait-elle d'une voix étouffée. Arrêtez! ne tirez
|
|
pas, ne tuez pas mon fils! c'est lui; bien certainement c'est lui!»
|
|
|
|
«Au milieu de l'agitation des deux Schwartz, je compris, par leurs
|
|
discours entrecoupés, que Gottlieb ne se trouvait ni dans son lit, ni dans
|
|
aucun coin de leur demeure, et que probablement il avait repris, sans
|
|
qu'on s'en aperçût, ses anciennes habitudes de courir, en dormant, sur les
|
|
toits. Gottlieb était somnambule!
|
|
|
|
«Aussitôt que cet avis eut circulé dans la citadelle, l'émotion se calma
|
|
peu à peu. Chaque geôlier avait eu le temps de faire sa ronde et de
|
|
constater qu'aucun prisonnier n'avait disparu. Chacun retournait à son
|
|
poste avec insouciance. Les officiers étaient enchantés de ce dénouement;
|
|
les soldats riaient de leur alarme; madame Schwartz, hors d'elle-même,
|
|
courait de tous côtés, et son mari explorait tristement le fossé,
|
|
craignant que la commotion des coups de canon et de la fusillade n'y eût
|
|
fait tomber le pauvre Gottlieb, réveillé en sursaut dans sa course
|
|
périlleuse. Je le suivis dans cette exploration. Le moment eût été bon,
|
|
peut-être, pour tenter de m'évader moi-même; car il me sembla voir des
|
|
portes ouvertes et des gens distraits; mais je ne m'arrêtai pas à cette
|
|
pensée, absorbée que j'étais par celle de retrouver le pauvre malade qui
|
|
m'a témoigné tant d'affection.
|
|
|
|
«Cependant M. Schwartz, qui ne perd jamais tout à fait la tête, voyant
|
|
poindre le jour, me pria de retourner chez moi, vu qu'il était tout à fait
|
|
contraire à sa consigne de me laisser errer ainsi à des heures indues. Il
|
|
me reconduisit, afin de me renfermer à clef; mais le premier objet qui
|
|
frappa mes regards en rentrant dans ma chambre fut Gottlieb, paisiblement
|
|
endormi sur mon fauteuil. Il avait eu le bonheur de se réfugier là avant
|
|
que l'alarme fût tout à fait répandue dans la forteresse, ou bien son
|
|
sommeil avait été si profond et sa course si agile, qu'il avait pu
|
|
échapper à tous les dangers. Je recommandai à son père de ne pas
|
|
l'éveiller brusquement, et promis de veiller sur lui jusqu'à ce que madame
|
|
Schwartz fût avertie de cette heureuse nouvelle.
|
|
|
|
«Lorsque je fus seule avec Gottlieb, je posai doucement la main sur son
|
|
épaule, et lui parlant à voix basse, j'essayai de l'interroger. J'avais
|
|
ouï dire que les somnambules peuvent se mettre en rapport avec des
|
|
personnes amies et leur répondre avec lucidité. Mon essai réussit à
|
|
merveille.
|
|
|
|
«--Gottlieb, lui dis-je, où as-tu donc été cette nuit?
|
|
|
|
«--Cette nuit? répondit-il; il fait déjà nuit? Je croyais voir briller le
|
|
soleil du matin sur les toits.
|
|
|
|
«--Tu as donc été sur les toits?
|
|
|
|
«--Sans doute. Le rouge-gorge, ce bon petit ange, est venu m'appeler à ma
|
|
fenêtre; je me suis envolé avec lui, et nous avons été bien haut, bien
|
|
loin dans le ciel, tout près des étoiles, et presque dans la demeure des
|
|
anges. Nous avons bien, en partant, rencontré Belzébuth qui courait sur
|
|
les toitures et sur les parapets pour nous attraper. Mais il ne peut pas
|
|
voler, lui! parce que Dieu le condamne à une longue pénitence, et il
|
|
regarde voler les anges et les oiseaux sans pouvoir les atteindre.
|
|
|
|
«--Et après avoir couru dans les nuages, tu es redescendu ici, pourtant?
|
|
|
|
«--Le rouge-gorge m'a dit: Allons voir ma soeur qui est malade, et je suis
|
|
revenu avec lui te trouver dans ta cellule.
|
|
|
|
«--Tu pouvais donc entrer dans ma cellule, Gottlieb?
|
|
|
|
«--Sans doute, j'y suis venu plusieurs fois te veiller depuis que tu es
|
|
malade. Le rouge-gorge vole les clefs sous le chevet de ma mère, et
|
|
Belzébuth a beau faire, il ne peut pas la réveiller une fois que l'ange
|
|
l'a endormie, en voltigeant invisible autour de sa tête.
|
|
|
|
«--Qui t'a donc enseigné à connaître si bien les anges et les démons?
|
|
|
|
«--C'est mon maître! répondit le somnambule avec un sourire enfantin où se
|
|
peignit un naïf enthousiasme.
|
|
|
|
«--Et qui est ton maître? lui demandai-je.
|
|
|
|
«--Dieu, d'abord, et puis... le sublime cordonnier!
|
|
|
|
«--Comment l'appelles-tu, ce sublime cordonnier?
|
|
|
|
«--Oh! c'est un grand nom! mais il ne faut pas le dire, vois-tu; c'est un
|
|
nom que ma mère ne connaît pas. Elle ne sait pas que j'ai deux livres dans
|
|
le trou de la cheminée. Un que je ne lis pas, et un autre que je dévore
|
|
depuis quatre ans, et qui est mon pain céleste, ma vie spirituelle, le
|
|
livre de la vérité, le salut et la lumière de l'âme.
|
|
|
|
«--Et qui a fait ce livre?
|
|
|
|
«--Lui, le cordonnier de Gorlitz, Jacques Boehm!»
|
|
|
|
«Ici nous fûmes interrompus par l'arrivée de madame Schwartz, que j'eus
|
|
bien de la peine à empêcher de se précipiter sur son fils pour
|
|
l'embrasser. Cette femme adore sa progéniture: que ses péchés lui soient
|
|
remis! Elle voulut lui parler; mais Gottlieb ne l'entendit pas, et je pus,
|
|
seule, le déterminer à retourner à son lit, où l'on m'a assuré ce matin
|
|
qu'il avait paisiblement continué son sommeil. Il ne s'est aperçu de rien,
|
|
quoique son étrange maladie et l'alerte de cette nuit fassent aujourd'hui
|
|
la nouvelle de tout Spandaw.
|
|
|
|
«Me voilà rentrée dans ma cellule après quelques heures d'une demi-liberté
|
|
bien douloureuse et bien agitée. Je ne désire pas d'en ressortir à pareil
|
|
prix. Pourtant j'aurais pu m'échapper peut-être!... Je ne songerai plus
|
|
qu'à cela maintenant que je me sens ici sous la main d'un scélérat, et
|
|
menacée de dangers pires que la mort, pires qu'une éternelle souffrance.
|
|
J'y vais penser sérieusement désormais, et qui sait? j'y parviendrai
|
|
peut-être! On dit qu'une volonté persévérante vient à bout de tout. Ô mon
|
|
Dieu, protégez-moi!»
|
|
|
|
Le 5 mai.--«Depuis ces derniers événements, j'ai vécu assez tranquille.
|
|
J'en suis venue à compter mes jours de repos comme des jours de bonheur,
|
|
et à rendre grâces à Dieu, comme dans la prospérité on le remercie pour
|
|
des années écoulées sans désastre. Il est certain qu'il faut connaître le
|
|
malheur pour sortir de cette ingratitude apathique où l'on vit
|
|
ordinairement. Je me reproche aujourd'hui d'avoir laissé passer tant de
|
|
beaux jours de mon insouciante jeunesse sans en sentir le prix et sans
|
|
bénir la Providence qui me les accordait. Je ne me suis point assez dit,
|
|
dans ce temps-là, que je ne les méritais pas, et c'est pour cela, sans
|
|
doute, que je mérite un peu les maux dont je suis accablée aujourd'hui.
|
|
|
|
«Je n'ai pas revu cet odieux recruteur, devenu pour moi plus effrayant
|
|
qu'il ne le fut sur les bords de la Moldaw, alors que je le prenais tout
|
|
simplement pour un ogre, mangeur d'enfants. Aujourd'hui je vois en lui un
|
|
persécuteur plus abominable et plus dangereux encore. Quand je songe aux
|
|
prétentions révoltantes de ce misérable, à l'autorité qu'il exerce autour
|
|
de moi, à la facilité qu'il peut avoir de s'introduire la nuit dans ma
|
|
cellule, sans que les Schwartz, animaux serviles et cupides, voulussent
|
|
peut-être me protéger contre lui, je me sens mourir de honte et de
|
|
désespoir... Je regarde ces barreaux impitoyables qui ne me permettraient
|
|
pas de m'élancer par la fenêtre. Je ne puis me procurer de poison, je n'ai
|
|
pas même une arme pour m'ouvrir la poitrine... Cependant j'ai quelques
|
|
motifs d'espoir et de confiance que je me plais à invoquer dans ma pensée,
|
|
car je ne veux pas me laisser affaiblir par la peur. D'abord Schwartz
|
|
n'aime pas l'adjudant, qui, à ce que j'ai pu comprendre, exploite avant
|
|
lui les besoins et les désirs de ses prisonniers, en leur vendant, au
|
|
grand préjudice de Schwartz, qui voudrait en avoir le monopole, un peu
|
|
d'air, un rayon de soleil, un morceau de pain en sus de la ration, et
|
|
autres munificences du régime de la prison. Ensuite ces Schwartz, la femme
|
|
surtout, commencent à avoir de l'amitié pour moi, à cause de celle que me
|
|
porte Gottlieb, et à cause de l'influence salutaire qu'ils disent que j'ai
|
|
sur son esprit. Si j'étais menacée, ils ne viendraient peut-être pas à mon
|
|
secours; mais dès que je le serais sérieusement, je pourrais faire
|
|
parvenir par eux mes plaintes au commandant de place. C'est un homme qui
|
|
m'a paru doux et humain la seule fois que je l'ai vu... Gottlieb,
|
|
d'ailleurs, sera prompt à me rendre ce service, et, sans lui rien
|
|
expliquer, je me suis déjà concertée avec lui à cet effet. Il est tout
|
|
prêt à porter une lettre que je tiens prête aussi. Mais j'hésite à
|
|
demander secours avant le péril; car mon ennemi, s'il cesse de me
|
|
tourmenter, pourrait tourner en plaisanterie une déclaration que j'aurais
|
|
eu la pruderie ridicule de prendre au sérieux. Quoi qu'il en soit, je ne
|
|
dors que d'un oeil, et j'exerce mes forces musculaires pour un pugilat,
|
|
s'il en est besoin. Je soulève mes meubles, je raidis mes bras contre les
|
|
barreaux de fer de ma fenêtre, j'endurcis mes mains en frappant contre les
|
|
murailles. Quiconque me verrait faire ces exercices me croirait folle ou
|
|
désespérée. Je m'y livre pourtant avec le plus triste sang-froid, et j'ai
|
|
découvert que ma force physique était bien plus grande que je ne le
|
|
supposais. Dans l'état de sécurité où la vie ordinaire s'écoule, nous
|
|
n'interrogeons pas nos moyens de défense, nous ne les connaissons pas. En
|
|
me sentant forte, je me sens devenir brave, et ma confiance en Dieu
|
|
s'accroît de mes efforts pour seconder sa protection. Je me rappelle
|
|
souvent, ces beaux vers que le Porpora m'a dit avoir lus sur les murs d'un
|
|
cachot de l'inquisition à Venise:
|
|
|
|
Di che mi fido, mi guarda Iddio;
|
|
Di che non mi fido, mi guardero Io[9].
|
|
|
|
[Note 9: Que Dieu me préserve de ceux auxquels je me fie!
|
|
Je me garderai, moi, de ceux dont je me méfie.»]
|
|
|
|
Plus heureuse que l'infortuné qui traça cette sombre invocation, je puis,
|
|
du moins, me fier sans restriction à la chasteté et au dévouement de ce
|
|
pauvre exalté de Gottlieb. Ses accès de somnambulisme n'ont pas reparu; sa
|
|
mère le surveille d'ailleurs assidûment. Dans le jour, il vient causer
|
|
avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas voulu descendre sur l'esplanade
|
|
depuis que j'y ai rencontré Mayer.
|
|
|
|
«Gottlieb m'a expliqué ses idées religieuses. Elles m'ont paru fort belles,
|
|
quoique souvent bizarres, et j'ai voulu lire sa théologie de Boehm,
|
|
puisque décidément il est Boehmiste, afin de savoir ce qu'il ajoutait de
|
|
son cru aux rêveries enthousiastes de l'illustre cordonnier. Il m'a prêté
|
|
ce livre précieux, et je m'y suis plongée à mes risques et périls. Je
|
|
comprends maintenant comment cette lecture a troublé un esprit simple qui
|
|
a pris au pied de la lettre les symboles d'un mystique un peu fou
|
|
lui-même. Je ne me pique pas de les bien comprendre et de les bien
|
|
expliquer; mais il me semble voir là un rayon de haute divination
|
|
religieuse et l'inspiration d'une généreuse poésie. Ce qui m'a le plus
|
|
frappée, c'est sa théorie sur le diable. «Dans le combat avec le Lucifer,
|
|
Dieu ne l'a pas détruit. Homme aveugle, vous n'en voyez pas la raison.
|
|
C'est que Dieu combattait contre Dieu. C'était la lutte d'une portion de
|
|
la divinité contre l'autre.» Je me rappelle qu'Albert expliquait à peu
|
|
près de même le règne terrestre et transitoire du principe du mal, et que
|
|
le chapelain de Riesenburg l'écoutait avec horreur, et traitait cette
|
|
croyance de _manichéisme_. Albert prétendait que notre christianisme était
|
|
un manichéisme plus complet et plus superstitieux que le sien, puisqu'il
|
|
consacrait l'éternité du principe du mal, tandis que, dans son système, il
|
|
admettait la réhabilitation du mauvais principe, c'est-à-dire la
|
|
conversion et la réconciliation. Le mal, suivant Albert, n'était que
|
|
l'erreur, et la lumière divine devait un jour dissiper l'erreur et faire
|
|
cesser le mal. J'avoue, mes amis, dussé-je vous sembler très-hérétique,
|
|
que cette éternelle condamnation de Satan à susciter le mal, à l'aimer, et
|
|
à fermer les yeux à la vérité, me paraissait aussi et me paraît toujours
|
|
une idée impie.
|
|
|
|
«Enfin, Jacques Boehm me semble millénaire, c'est-à-dire partisan de la
|
|
résurrection des justes et de leur séjour avec Jésus-Christ, sur une
|
|
nouvelle terre, née de la dissolution de celle-ci, pendant mille ans d'un
|
|
bonheur sans nuage et d'une sagesse sans voile; après quoi viendra la
|
|
réunion complète des âmes avec Dieu, et les récompenses de l'éternité,
|
|
plus parfaites encore que le _millenium_. Je me souviens bien d'avoir
|
|
entendu expliquer ce symbole par le comte Albert, lorsqu'il me racontait
|
|
l'histoire orageuse de sa vieille Bohême, et de ses chers Taborites,
|
|
lesquels étaient imbus de ces croyances renouvelées des premiers temps du
|
|
christianisme. Albert croyait à tout cela dans un sens moins matériel, et
|
|
sans se prononcer sur la durée de la résurrection ni sur le chiffre de
|
|
l'âge futur du monde. Mais il pressentait et voyait prophétiquement une
|
|
prochaine dissolution de la société humaine, devant faire place à une ère
|
|
de rénovation sublime; et Albert ne doutait pas que son âme, sortant des
|
|
passagères étreintes de la mort, pour recommencer ici-bas une nouvelle
|
|
série d'existences, ne fût appelée à contempler cette rémunération
|
|
providentielle et ces jours, tour à tour terribles et magnifiques, promis
|
|
aux efforts de la race humaine. Cette foi magnanime qui semblait
|
|
monstrueuse aux orthodoxes de Riesenburg, et qui a passé en moi après
|
|
m'avoir semblé d'abord si nouvelle et si étrange, c'est une foi de tous
|
|
les temps et de tous les peuples; et, malgré les efforts de l'Église
|
|
romaine pour l'étouffer, ou malgré son impuissance pour l'éclaircir et la
|
|
purifier du sens matériel et superstitieux, je vois bien qu'elle a rempli
|
|
et enthousiasmé beaucoup d'âmes ardemment pieuses. On dit même que de
|
|
grands saints l'ont eue. Je m'y livre donc sans remords et sans effroi,
|
|
certaine qu'une idée adoptée par Albert ne peut être qu'une idée grande.
|
|
Elle me sourit, d'ailleurs, et répand toute une poésie céleste sur la
|
|
pensée que je me fais de la mort et des souffrances qui en rapprocheront
|
|
sans doute le terme pour moi. Ce Jacques Boehm me plaît. Ce disciple qui
|
|
est là dans la sale cuisine des Schwartz, occupé de rêveries sublimes et
|
|
entouré de visions célestes, tandis que ses parents pétrissent, trafiquent
|
|
et s'abrutissent, me parait bien pur et bien touchant, avec son livre
|
|
qu'il sait par coeur sans le bien comprendre, et son soulier qu'il a
|
|
entrepris pour modeler sa vie sur celle de son maître, sans pouvoir en
|
|
venir à bout. Infirme de corps et d'esprit, mais naïf, candide, et de
|
|
moeurs angéliques! Pauvre Gottlieb, destiné sans doute à te briser en
|
|
tombant du haut d'un rempart dans ton vol imaginaire à travers les cieux,
|
|
ou à succomber sous le poids d'infirmités prématurées! tu auras passé sur
|
|
la terre comme un saint méconnu, comme un ange exilé, sans avoir compris
|
|
le mal, sans avoir connu le bonheur, sans avoir seulement senti la chaleur
|
|
du soleil qui éclaire le monde, à force de contempler le soleil mystique
|
|
qui brille dans ta pensée! Personne ne t'aura connu, personne ne t'aura
|
|
plaint et admiré comme tu le mérites! Et moi qui, seule, ai surpris le
|
|
secret de tes méditations, moi qui, en comprenant aussi le beau idéal,
|
|
aurais eu des forces pour le chercher et le réaliser dans ma vie, je
|
|
mourrai comme toi dans la fleur de ma jeunesse, sans avoir agi, sans avoir
|
|
vécu. Il y a dans les fentes de ces murailles qui nous abritent et nous
|
|
dévorent tous les deux, de pauvres petites plantes que le vent brise et
|
|
que le soleil ne colore jamais. Elles s'y dessèchent sans fleurir et sans
|
|
fructifier. Cependant elles semblent s'y renouveler; mais ce sont des
|
|
semences lointaines que la brise apporte aux mêmes lieux, et qui essaient
|
|
de croître et de vivre sur les débris des anciennes. Ainsi végètent les
|
|
captifs, ainsi se repeuplent les prisons?
|
|
|
|
«Mais n'est-il pas étrange que je me trouve ici avec un extatique d'un
|
|
ordre inférieur à celui d'Albert, mais attaché comme lui à une religion
|
|
secrète, à une croyance raillée, persécutée ou méprisée? Gottlieb assure
|
|
qu'il y a beaucoup d'autres Boehmistes que lui dans ce pays, que plusieurs
|
|
cordonniers professent sa doctrine ouvertement, et que le fond de cette
|
|
doctrine est implanté de tout temps dans les âmes populaires de nombreux
|
|
philosophes et prophètes inconnus, qui ont jadis fanatisé la Bohême, et
|
|
qui, aujourd'hui, couvent un feu sacré sous la cendre dans toute
|
|
l'Allemagne. Je me souviens, en effet, des ardents cordonniers hussites
|
|
dont Albert me racontait les prédications audacieuses et les exploits
|
|
terribles au temps de Jean Ziska. Le nom même de Jacques Boehm atteste
|
|
cette origine glorieuse. Moi, je ne sais pas bien ce qui se passe dans ces
|
|
cerveaux contemplatifs de la patiente Germanie. Ma vie bruyante et
|
|
dissipée m'éloignait d'un pareil examen. Mais Gottlieb et Zdenko
|
|
fussent-ils les derniers disciples de la religion mystérieuse qu'Albert
|
|
conservait comme un précieux talisman, je n'en sens pas moins que cette
|
|
religion est la mienne, puisqu'elle proclame la future égalité entre tous
|
|
les hommes et la future manifestation de la justice et de la bonté de Dieu
|
|
sur la terre. Oh oui! il faut que je croie à ce règne de Dieu annoncé aux
|
|
hommes par le Christ; il faut que je compte sur un bouleversement de ces
|
|
iniques monarchies et de ces impures sociétés pour ne pas douter de la
|
|
Providence en me voyant ici!
|
|
|
|
«De la prisonnière n° 2, aucune nouvelle. Si Mayer ne m'a pas fait un
|
|
mensonge impudent en me rapportant ses paroles, c'est Amélie de Prusse qui
|
|
m'accuse ainsi de trahison. Que Dieu lui pardonne de douter de moi, qui
|
|
n'ai pas douté d'elle, malgré les mêmes accusations sur son compte! Je ne
|
|
veux plus faire de démarches pour la voir. En cherchant à me justifier, je
|
|
pourrais la compromettre encore, comme je l'ai fait déjà sans savoir
|
|
comment.
|
|
|
|
«Mon rouge-gorge me tient fidèle compagnie. En voyant Gottlieb sans son
|
|
chat dans ma cellule, il s'est familiarisé, avec lui, et le pauvre
|
|
Gottlieb achève d'en devenir fou d'orgueil et de joie. Il l'appelle
|
|
seigneur, et ne se permet pas de le tutoyer. C'est avec le plus profond
|
|
respect et une sorte de tremblement religieux qu'il lui présente sa
|
|
nourriture. Je fais de vains efforts pour lui persuader que ce n'est qu'un
|
|
oiseau comme les autres; je ne lui ôterai pas l'idée que c'est un esprit
|
|
céleste qui a pris cette forme. Je tâche de le distraire en lui donnant
|
|
quelques notions de musique, et véritablement il a, j'en suis certaine,
|
|
une très-belle intelligence musicale. Ses parents sont enchantés de mes
|
|
soins, et ils m'ont offert de mettre une épinette dans une de leurs
|
|
chambres où je pourrai donner des leçons à leur fils et travailler pour
|
|
mon compte. Mais cette proposition qui m'eût comblée de joie il y a
|
|
quelques jours, je n'ose l'accepter. Je n'ose même plus chanter dans ma
|
|
cellule, tant je crains d'attirer par ici ce mélomane grossier, cet
|
|
ex-professeur de trompette que Dieu confonde!»
|
|
|
|
Le 10 mai.--«Depuis longtemps je me demandais ce qu'étaient devenus ces
|
|
amis inconnus, ces protecteurs merveilleux dont le comte de Saint-Germain
|
|
m'avait annoncé l'intervention dans mes affaires, et qui ne s'en sont
|
|
mêlés apparemment que pour hâter les désastres dont me menaçait la
|
|
bienveillance royale. Si c'étaient là les conspirateurs dont je partage le
|
|
châtiment, ils ont été tous dispersés et abattus, pensais-je, en même
|
|
temps que moi, ou bien ils m'ont abandonnée sur mon refus de m'échapper
|
|
des griffes de M. Buddenbrock, le jour où j'ai été transférée de Berlin à
|
|
Spandaw. Eh bien, les voilà qui reparaissent, et ils ont pris Gottlieb
|
|
pour leur émissaire. Les téméraires! puissent-ils ne pas attirer sur la
|
|
tête de cet innocent les mêmes maux que sur la mienne!
|
|
|
|
«Ce matin Gottlieb m'a apporté furtivement un billet ainsi conçu:
|
|
|
|
«Nous travaillons à ta délivrance; le moment approche. Mais un nouveau
|
|
danger te menace, qui retarderait le succès de notre entreprise. Méfie-toi
|
|
de quiconque te pousserait à la fuite avant que nous t'ayons donné des
|
|
avis certains et des détails précis. On te tend un piège. Sois sur tes
|
|
gardes et persévère dans ta force.
|
|
|
|
«Tes frères:
|
|
|
|
«_Les Invisibles_.»
|
|
|
|
«Ce billet est tombé aux pieds de Gottlieb comme il traversait ce matin
|
|
une des cours de la prison. Il croit fermement, lui, que cela est tombé du
|
|
ciel et que le rouge-gorge s'en est mêlé. En le faisant causer, sans trop
|
|
chercher à contrarier ses idées féeriques, j'ai pourtant appris des choses
|
|
étranges, qui ont peut-être un fond de vérité. Je lui ai demandé s'il
|
|
savait ce que c'était que les _Invisibles_.
|
|
|
|
«--Nul ne le sait, m'a-t-il répondu, bien que tout le monde feigne de le
|
|
savoir.
|
|
|
|
«--Comment, Gottlieb, tu as donc entendu parler de gens qu'on appelle
|
|
ainsi?
|
|
|
|
«--Dans le temps que j'étais en apprentissage chez le maître cordonnier de
|
|
la ville, j'ai entendu beaucoup de choses là-dessus.
|
|
|
|
«--On en parle donc? le peuple les connaît?
|
|
|
|
«--Voici comment cela est venu à mes oreilles, et, de toutes les paroles
|
|
que j'ai entendues, celles-là sont du petit nombre qui valent la peine
|
|
d'être écoutées et retenues. Un pauvre ouvrier de nos camarades s'était
|
|
blessé la main si grièvement, qu'il était question de la lui couper. Il
|
|
était l'unique soutien d'une nombreuse famille qu'il avait assistée
|
|
jusque-là avec beaucoup de courage et d'amour. Il venait nous voir avec sa
|
|
main empaquetée, et, tristement, il nous disait en nous regardant
|
|
travailler: «Vous êtes bien heureux, vous autres, d'avoir les mains
|
|
libres! Pour moi, il faudra bientôt, je pense, que j'aille à l'hôpital et
|
|
que ma vieille mère demande l'aumône pour que mes petits frères et mes
|
|
petites soeurs ne meurent pas de faim.» On proposa une collecte; mais nous
|
|
étions tous si pauvres, et moi, quoique né de parents riches, j'avais si
|
|
peu d'argent à ma disposition, que nous ne réunîmes pas de quoi assister
|
|
convenablement notre pauvre camarade. Chacun ayant vidé sa poche, chercha
|
|
dans sa cervelle un moyen de tirer Franz de ce mauvais pas. Mais nul n'en
|
|
trouvait, car Franz avait frappé à toutes les portes, et il avait été
|
|
repoussé de partout. On dit que le roi est très-riche et que son père lui
|
|
a laissé un gros trésor. Mais on dit aussi qu'il l'emploie à équiper des
|
|
soldats; et comme c'était le temps de la guerre, que le roi était absent,
|
|
et que tout le monde avait peur de manquer, le pauvre peuple souffrait
|
|
beaucoup, et Franz ne pouvait trouver d'aide suffisante chez les bons
|
|
coeurs. Quant aux mauvais coeurs ils n'ont jamais une obole à leur
|
|
disposition. Tout à coup un jeune homme de l'atelier dit à Franz: «A ta
|
|
place, je sais bien ce que je ferais! mais peut-être n'en auras-tu pas le
|
|
courage.--Ce n'est pas le courage qui me manque, dit Franz; que faut-il
|
|
faire?--Il faut t'adresser aux _Invisibles_.» Franz parut comprendre ce
|
|
dont il s'agissait, car il secoua la tête d'un air de répugnance, et ne
|
|
répondit rien. Quelques jeunes gens qui, comme moi, ne savaient ce que
|
|
cela signifiait, en demandèrent l'explication, et il leur fut répondu de
|
|
tous côtés: «Vous ne connaissez pas les Invisibles? On voit bien que vous
|
|
êtes des enfants! Les Invisibles, ce sont des gens qu'on ne voit pas, mais
|
|
qui agissent. Ils font toute sorte de bien et toute sorte de mal. On ne
|
|
sait pas s'ils demeurent quelque part, mais il y en a partout. On dit
|
|
qu'on en trouve dans les quatre parties du monde. Ce sont eux qui
|
|
assassinent beaucoup de voyageurs et qui prêtent main-forte à beaucoup
|
|
d'autres contre les brigands, selon que ces voyageurs sont jugés par eux
|
|
dignes de châtiment ou de protection. Ils sont les instigateurs de toutes
|
|
les révolutions: ils vont dans toutes les cours, dirigent toutes les
|
|
affaires, décident la guerre ou la paix, rachètent les prisonniers,
|
|
soulagent les malheureux, punissent les scélérats, font trembler les rois
|
|
sur leurs trônes; enfin ils sont cause de tout ce qui arrive d'heureux et
|
|
de malheureux dans le monde. Ils se trompent peut-être plus d'une fois;
|
|
mais enfin on dit qu'ils ont bonne intention; et d'ailleurs qui peut dire
|
|
si ce qui est malheur aujourd'hui ne sera pas la cause d'un grand bonheur
|
|
demain?»
|
|
|
|
«Nous écoutions cela avec grand étonnement et grande admiration,
|
|
poursuivit Gottlieb, et peu à peu j'en entendis assez pour pouvoir vous
|
|
dire tout ce qu'on pense des Invisibles parmi les ouvriers et le pauvre
|
|
peuple ignorant. Les uns disent que ce sont de méchantes gens, voués au
|
|
diable qui leur communique sa puissance, le don de connaître les choses
|
|
cachées, le pouvoir de tenter les hommes par l'appât des richesses et des
|
|
honneurs dont ils disposent, la faculté de connaître l'avenir, de faire de
|
|
l'or, de guérir les malades, de rajeunir les vieillards, de ressusciter
|
|
les morts, d'empêcher les vivants de mourir, car ce sont eux qui ont
|
|
découvert la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. D'autres
|
|
pensent que ce sont des hommes religieux et bienfaisants qui ont mis en
|
|
commun leurs fortunes pour assister les malheureux, et qui s'entendent
|
|
pour redresser les torts et récompenser la vertu. Dans notre atelier,
|
|
chacun faisait son commentaire: «C'est l'ancien ordre des Templiers,
|
|
disait l'un.--On les appelle aujourd'hui francs-maçons, disait
|
|
l'autre.--Non, disait un troisième, ce sont les _Herrnhuters_ de
|
|
Zinzendorf, autrement dit les frères Moraves, les anciens frères de
|
|
l'Union, les anciens orphelins du mont Thabor; enfin c'est la vieille
|
|
Bohême qui est toujours debout et qui menace en secret toutes les
|
|
puissances de l'Europe, parce qu'elle veut faire de l'univers une
|
|
république.»
|
|
|
|
«D'autres encore prétendaient que c'était seulement une poignée de
|
|
sorciers, élèves et disciples de Paracelse, de Boehm, de Swedenborg, et
|
|
_maintenant de Schroepfer le limonadier_ (voilà un beau rapprochement),
|
|
qui, par des prestiges et des pratiques infernales, voulaient gouverner le
|
|
monde et renverser les empires. La plupart s'accordaient à dire que
|
|
c'était l'antique tribunal secret des francs-juges, qui ne s'était jamais
|
|
dissous en Allemagne, et qui, après avoir agi dans l'ombre durant
|
|
plusieurs siècles, commençait à relever la tête fièrement, et à faire
|
|
sentir son bras de fer, son épée de feu, et ses balances de diamant.
|
|
|
|
«Quant à Franz, il hésitait à s'adresser à eux, parce que, disait-il,
|
|
quand on avait accepté leurs bienfaits, on se trouvait lié à eux pour
|
|
cette vie et pour l'autre, au grand préjudice du salut, et avec de grands
|
|
périls pour ses proches. Cependant la nécessité l'emporta sur la crainte.
|
|
Un de nos camarades, celui qui lui avait donné le conseil, et qui fut
|
|
grandement soupçonné d'être affilié aux Invisibles, bien qu'il le niât
|
|
fortement, lui donna en secret les moyens de faire ce qu'il appelait le
|
|
signal de détresse. Nous n'avons jamais su en quoi consistait ce signal.
|
|
Les uns ont dit que Franz avait tracé avec son sang sur sa porte un signe
|
|
cabalistique. D'autres, qu'il avait été à minuit sur un tertre entre
|
|
quatre chemins, au pied d'une croix où un cavalier noir lui était apparu.
|
|
Enfin il en est qui ont parlé simplement d'une lettre qu'il aurait déposée
|
|
dans le creux d'un vieux saule pleureur à l'entrée du cimetière. Ce qu'il
|
|
y a de certain, c'est qu'il fut secouru, que sa famille put attendre sa
|
|
guérison sans mendier, et qu'il eut le moyen de se faire traiter par un
|
|
habile chirurgien qui le tira d'affaire. Des Invisibles, il n'en dit
|
|
jamais un mot, si ce n'est qu'il les bénirait toute sa vie. Et voila, ma
|
|
soeur, comment j'ai appris pour la première fois l'existence de ces êtres
|
|
terribles et bienfaisants.
|
|
|
|
«--Mais toi, qui es plus instruit que ces jeunes gens de ton atelier,
|
|
dis-je à Gottlieb, que penses-tu des Invisibles? Sont-ce des sectaires,
|
|
des charlatans, ou des conspirateurs?»
|
|
|
|
«Ici Gottlieb, qui s'était exprimé jusque là avec beaucoup de raison,
|
|
retomba dans ses divagations accoutumées, et je ne pus rien en tirer,
|
|
sinon que c'étaient des êtres d'une nature véritablement invisible,
|
|
impalpable, et qui, comme Dieu et les anges, ne pouvaient tomber sous les
|
|
sens, qu'en empruntant, pour communiquer avec les hommes, de certaines
|
|
apparences.
|
|
|
|
«--Il est bien évident, me dit-il, que la fin du monde approche. Des
|
|
signes manifestes ont éclaté. L'Antéchrist est né. Il y en a qui disent
|
|
qu'il est en Prusse et qu'il s'appelle Voltaire; mais je ne connais pas ce
|
|
Voltaire, et ce peut bien être quelque autre, d'autant plus que _V_ n'est
|
|
pas _W_, et que le nom que l'Antechrist portera parmi les hommes
|
|
commencera par cette lettre, et sera allemand[10]. En attendant les grands
|
|
prodiges qui vont éclater dans le courant de ce siècle, Dieu qui ne se
|
|
mêle de rien ostensiblement, Dieu qui est le _silence éternel_[11], suscite
|
|
parmi nous des êtres d'une nature supérieure pour le bien et pour le mal,
|
|
des puissances occultes, des anges et des démons: ceux-ci pour éprouver
|
|
les justes, ceux-là pour les faire triompher. Et puis, le grand combat
|
|
entre les deux principes est déjà commencé. Le roi du mal, le père de
|
|
l'erreur et de l'ignorance se défend en vain. Les archanges ont tendu
|
|
l'arc de la science et de la vérité. Leurs traits ont traversé la cuirasse
|
|
de Satan. Satan rugit et se débat encore; mais bientôt il va renoncer au
|
|
mensonge, perdre tout son venin, et au lieu du sang impur des reptiles,
|
|
sentir circuler dans ses veines la rosée du pardon. Voilà l'explication
|
|
claire et certaine de ce qui se passe d'incompréhensible et d'effrayant
|
|
dans le monde. Le mal et le bien sont aux prises dans une région
|
|
supérieure, inaccessible aux efforts des hommes. La victoire et la défaite
|
|
planent sur nous sans que nul puisse les fixer à son gré. Frédéric de
|
|
Prusse attribue à la force de ses armes des succès que le destin seul lui
|
|
a octroyés en attendant qu'il le brise ou le relève encore suivant ses
|
|
fins cachées. Oui, te dis-je, il est tout simple que les hommes ne
|
|
comprennent plus rien à ce qui se passe sur la terre. Ils voient l'impiété
|
|
prendre les armes de la foi, et réciproquement. Ils souffrent l'oppression,
|
|
la misère, et tous les fléaux de la discorde, sans que leurs prières
|
|
soient entendues, sans que les miracles de l'ancienne religion
|
|
interviennent. Ils ne s'entendent plus sur rien, ils se querellent sans
|
|
savoir pourquoi. Ils marchent, les yeux bandés, vers un abîme. Ce sont les
|
|
Invisibles qui les y poussent; mais on ne sait si les prodiges qui
|
|
signalent leur mission sont de Dieu ou du diable, de même qu'au
|
|
commencement du christianisme Simon le magicien paraissait à beaucoup
|
|
d'hommes tout aussi puissant, tout aussi divin que le Christ. Moi, je te
|
|
dis que tous les prodiges viennent de Dieu, puisque Satan n'en peut faire
|
|
sans qu'il le permette, et que parmi ceux qu'on appelle les Invisibles, il
|
|
y en a qui agissent par la lumière directe de l'Esprit-Saint, tandis que
|
|
d'autres reçoivent la puissance à travers le nuage, et font le bien
|
|
fatalement croyant faire le mal.
|
|
|
|
[Note 10: Ce pouvait être Weishaupt. Il naquit en 1748.]
|
|
|
|
[Note 11: Expression de Jacques Boehm. (_Notes de l'éditeur._)]
|
|
|
|
«--Voilà une explication bien abstraite, mon cher Gottlieb; est-elle de
|
|
Jacques Boehm ou de toi?
|
|
|
|
«Elle est de lui, si on veut l'entendre ainsi; elle est de moi, si son
|
|
inspiration ne me l'a pas suggérée.
|
|
|
|
«--À la bonne heure, Gottlieb! me voila aussi avancée qu'auparavant,
|
|
puisque j'ignore si ces Invisibles sont pour moi de bons ou de mauvais
|
|
anges.»
|
|
|
|
Le 12 mai.--«Les prodiges commencent, en effet, et ma destinée s'agite
|
|
dans les mains des Invisibles. Je dirai comme Gottlieb: «Sont-ils de Dieu
|
|
ou du diable?» Aujourd'hui Gottlieb a été appelé par la sentinelle qui
|
|
garde l'esplanade, et qui fait sa faction sur le petit bastion qui la
|
|
termine. Cette sentinelle, suivant Gottlieb, n'est autre qu'un Invisible,
|
|
un esprit. La preuve en est que Gottlieb, qui connaît tous les
|
|
factionnaires, et qui cause volontiers avec eux, quand ils s'amusent à lui
|
|
commander des souliers, n'a jamais vu celui-là; et puis il lui a paru
|
|
d'une stature plus qu'humaine, et sa figure était d'une expression
|
|
indéfinissable. «Gottlieb, lui a-t-il dit en lui parlant bien bas, il faut
|
|
que la Porporina soit délivrée dans trois nuits. Cela dépend de toi; tu
|
|
peux prendre les clefs de sa chambre sous l'oreiller de ta mère, lui faire
|
|
traverser votre cuisine, et l'amener jusqu'ici, au bout de l'esplanade. Là
|
|
je me charge du reste. Préviens-la, afin qu'elle se tienne prête; et
|
|
souviens-toi que si tu manques de prudence et de zèle, elle, toi et moi
|
|
sommes perdus.»
|
|
|
|
«Voilà où j'en suis. Cette nouvelle m'a rendue malade d'émotion. Toute
|
|
cette nuit, j'en ai eu la fièvre; toute cette nuit, j'ai entendu le violon
|
|
fantastique. Fuir! quitter cette triste prison, échapper surtout aux
|
|
terreurs que me cause ce Mayer! Ah! s'il ne faut risquer que ma vie pour
|
|
cela, je suis prête; mais quelles seront les conséquences de ma fuite pour
|
|
Gottlieb, pour ce factionnaire que je ne connais pas et qui se dévoue si
|
|
gratuitement, enfin pour ces complices inconnus, qui vont assumer sur eux
|
|
une nouvelle charge? Je tremble, j'hésite, je ne suis décidée à rien. Je
|
|
vous écris encore sans songer à préparer ma fuite. Non! je ne fuirai pas,
|
|
à moins d'être rassurée sur le sort de mes amis et de mes protecteurs. Ce
|
|
pauvre Gottlieb est résolu à tout, lui! Quand je lui demande s'il ne
|
|
redoute rien, il me répond qu'il souffrirait avec joie le martyre pour moi;
|
|
et quand j'ajoute que peut-être il aura des regrets de ne plus me voir,
|
|
il ajoute que cela le regarde, que je ne sais pas ce qu'il compte faire.
|
|
D'ailleurs tout cela lui paraît un ordre du ciel, et il obéit sans
|
|
réflexion à la puissance inconnue qui le pousse. Mais moi, je relis
|
|
attentivement le billet des Invisibles, que j'ai reçu ces jours derniers,
|
|
et je crains que l'avis de ce factionnaire ne soit, en effet, le piège
|
|
dont je dois me méfier. J'ai encore quarante-huit heures devant moi. Si
|
|
Mayer reparaît, je risque tout; s'il continue à m'oublier, et que je n'aie
|
|
pas de meilleure garantie que l'avertissement d'un inconnu, je reste.
|
|
|
|
Le 13.--«Oh! décidément, je me fie à la destinée, à la Providence, qui
|
|
m'envoie des secours inespérés. Je pars, je m'appuie sur le bras puissant
|
|
qui me couvre de son égide!... En me promenant, ce matin, sur l'esplanade,
|
|
où je me suis risquée, dans l'espérance de recevoir des _esprits_ qui
|
|
m'environnent quelque nouvelle révélation, j'ai regardé sur le bastion où
|
|
se tient le factionnaire. Ils étaient deux, un qui montait la garde,
|
|
l'arme au bras; un autre qui allait et venait, comme s'il eût cherché
|
|
quelque chose. La grande taille de ce dernier attirait mon attention; il
|
|
me semblait qu'il ne m'était pas inconnu. Mais je ne devais le regarder
|
|
qu'à la dérobée, et à chaque tour de promenade, il fallait lui tourner le
|
|
dos. Enfin, dans un moment où j'allais vers lui, il vint aussi vers nous,
|
|
comme par hasard; et, quoiqu'il fût sur un glacis beaucoup plus élevé que
|
|
le nôtre, je le reconnus complètement. Je faillis laisser échapper un cri.
|
|
C'était Karl le Bohémien, le déserteur que j'ai sauvé des griffes de Mayer,
|
|
dans la forêt de Bohême; le Karl que j'ai revu ensuite à Roswald, en
|
|
Moravie, chez le comte Hoditz, et qui m'a sacrifié un projet de vengeance
|
|
formidable... C'est un homme qui m'est dévoué, corps et âme, et dont la
|
|
figure sauvage, le nez épaté, la barbe rouge et les yeux de faïence m'ont
|
|
semblé aujourd'hui beaux comme les traits de l'ange Gabriel.
|
|
|
|
«--C'est lui! me disait Gottlieb tout bas, c'est l'émissaire des
|
|
Invisibles, un Invisible lui-même, j'en suis certain! du moins il le
|
|
serait s'il le voulait. C'est votre libérateur, c'est celui qui vous fera
|
|
sortir d'ici, la nuit prochaine.»
|
|
|
|
«Mon coeur battait si fort, que je pouvais à peine me soutenir; des larmes
|
|
de joie s'échappaient de mes yeux. Pour cacher mon émotion à l'autre
|
|
factionnaire, je m'approchai du parapet, en m'éloignant du bastion, et je
|
|
feignis de contempler les herbes du fossé. Je voyais pourtant à la dérobée
|
|
Karl et Gottlieb échanger, sans trop de mystère, des paroles que je
|
|
n'entendais pas. Au bout de quelques instants, Gottlieb revint près de moi,
|
|
et me dit rapidement:
|
|
|
|
«--_Il_ va descendre ici, _il_ va entrer chez nous et y boire une
|
|
bouteille de vin. Feignez de ne pas faire attention à lui. Mon père est
|
|
sorti. Pendant que ma mère ira chercher le vin à la cantine, vous
|
|
rentrerez dans la cuisine, comme pour remonter chez vous, et vous pourrez
|
|
_lui_ parler un instant.»
|
|
|
|
«En effet, lorsque Karl eut causé quelques minutes avec madame Schwartz,
|
|
qui ne dédaigne pas de faire rafraîchir à son profit les vétérans de la
|
|
citadelle, je vis Gottlieb paraître sur le seuil. Je compris que c'était
|
|
le signal. J'entrai, je me trouvai seule avec Karl. Gottlieb avait suivi
|
|
sa mère à la cantine. Le pauvre enfant! il semble que l'amitié lui ait
|
|
révélé tout à coup la ruse et la présence d'esprit nécessaires à la
|
|
pratique des chose réelles. Il fit à dessein mille gaucheries, laissa
|
|
tomber la bougie, impatienta sa mère, et la retint assez longtemps pour
|
|
que je pusse m'entendre avec mon sauveur.
|
|
|
|
«--Signora, me dit Karl, me voilà! vous voici donc enfin! J'ai été repris
|
|
par les recruteurs, c'était dans ma destinée. Mais le roi m'a reconnu et
|
|
m'a fait grâce, à cause de vous peut-être. Puis, il m'a permis de m'en
|
|
aller, en me promettant même de l'argent, que d'ailleurs il ne m'a pas
|
|
donné. Je m'en retournais au pays, quand j'ai appris que vous étiez ici.
|
|
J'ai été trouver un fameux sorcier, pour savoir comment je devais m'y
|
|
prendre pour vous servir. Le sorcier m'a envoyé au prince Henry, et le
|
|
prince Henry m'a renvoyé à Spandaw. Il y a autour de nous des gens
|
|
puissants que je ne connais pas, mais qui travaillent pour vous, Ils
|
|
n'épargnent ni l'argent, ni les démarches, je vous assure! Enfin, tout est
|
|
prêt. Demain soir, les portes s'ouvriront d'elles-mêmes devant nous. Tout
|
|
ce qui pourrait nous barrer le passage est gagné. Il n'y a que les
|
|
Schwartz qui ne soient pas dans nos intérêts. Mais ils auront demain le
|
|
sommeil plus lourd que de coutume, et quand ils s'éveilleront, vous serez
|
|
déjà loin. Nous enlevons Gottlieb, qui demande à vous suivre. Je décampe
|
|
avec vous, nous ne risquons rien, tout est prévu. Soyez prête, Signora, et
|
|
maintenant retournez sur l'esplanade, afin que la vieille ne vous trouve
|
|
pas ici.»
|
|
|
|
«Je n'exprimai ma reconnaissance à Karl que par des pleurs, et je courus
|
|
les cacher au regard inquisiteur de madame Schwartz.
|
|
|
|
«Ô mes amis, je vous reverrai donc! je vous presserai donc dans mes bras!
|
|
J'échapperai encore une fois à l'affreux Mayer! Je reverrai l'étendue des
|
|
cieux, les riantes campagnes, Venise, l'Italie; je chanterai encore, je
|
|
retrouverai des sympathies! Oh! cette prison a retrempé ma vie et
|
|
renouvelé mon coeur qui s'éteignait dans la langueur de l'indifférence.
|
|
Comme je vais vivre, comme je vais aimer, comme je vais être pieuse et
|
|
bonne!
|
|
|
|
«Et pourtant, énigme profonde du coeur humain! je me sens terrifiée et
|
|
presque triste à l'idée de quitter cette cellule où j'ai passé trois mois
|
|
dans un effort perpétuel de courage et de résignation, cette esplanade où
|
|
j'ai promené tant de mélancoliques rêveries, ces vieilles murailles qui
|
|
paraissaient si hautes, si froides, si sereines au clair de la lune! Et ce
|
|
grand fossé dont l'eau morne était d'un si beau vert, et ces milliers de
|
|
tristes fleurs que le printemps avait semées sur ses rives! Et mon
|
|
rouge-gorge surtout! Gottlieb prétend qu'il nous suivra; mais à cette
|
|
heure-là, il sera endormi dans le lierre, et ne s'apercevra pas de notre
|
|
départ. O cher petit être! puisses-tu faire la société et la consolation
|
|
de celle qui me succédera dans cette cellule! Puisse-t-elle te soigner et
|
|
te respecter comme je l'ai fait!
|
|
|
|
«Allons! je vais essayer de dormir pour être forte et calme demain. Je
|
|
cachette ce manuscrit, que je veux emporter. Je me suis procuré, au moyen
|
|
de Gottlieb, une nouvelle provision de papier, de crayons et de bougie,
|
|
que je veux laisser dans ma cachette, afin que ces richesses
|
|
inappréciables aux prisonniers fassent la joie de quelque autre après moi.»
|
|
|
|
Ici finissait le journal de Consuelo. Nous reprendrons le récit fidèle de
|
|
ses aventures.
|
|
|
|
Il est nécessaire d'apprendre au lecteur que Karl ne s'était pas
|
|
faussement vanté d'être aidé et employé par de puissants personnages. Ces
|
|
chevaliers invisibles qui travaillaient à la délivrance de notre héroïne
|
|
avaient répandu l'or à pleines mains. Plusieurs guichetiers, huit ou dix
|
|
vétérans, et jusqu'à un officier, s'étaient engagés à se tenir coi, à ne
|
|
rien voir, et, en cas d'alarme, à ne courir sus aux fugitifs que pour la
|
|
forme. Le soir fixé pour l'évasion, Karl avait soupé chez les Schwartz, et,
|
|
feignant d'être ivre, il les avait invités à boire avec lui. La mère
|
|
Schwartz avait le gosier ardent comme la plupart des femmes adonnées à
|
|
l'art culinaire. Son mari ne haïssait pas l'eau-de-vie de sa cantine,
|
|
quand il la dégustait aux frais d'autrui. Une drogue narcotique,
|
|
furtivement introduite par Karl dans le flacon, aida à l'effet du breuvage
|
|
énergique. Les époux Schwartz regagnèrent leur lit avec peine, et y
|
|
ronflèrent si fort, que Gottlieb, qui attribuait tout à des influences
|
|
surnaturelles, ne manqua pas de les croire enchantés lorsqu'il s'approcha
|
|
d'eux pour dérober les clefs; Karl était retourné sur le bastion pour y
|
|
faire sa faction. Consuelo arriva sans peine avec Gottlieb jusqu'à cet
|
|
endroit, et monta intrépidement l'échelle de corde que lui jeta le
|
|
déserteur. Mais le pauvre Gottlieb, qui s'obstinait à fuir avec elle
|
|
malgré toutes ses remontrances, devint un grand embarras dans ce passage.
|
|
Lui qui, dans ses accès de somnambulisme, courait comme un chat dans les
|
|
gouttières, il n'était plus capable de faire agilement trois pas sur le
|
|
sol le plus uni dès qu'il était éveillé. Soutenu par la conviction qu'il
|
|
suivait un envoyé du ciel, il n'avait aucune peur, et se fût jeté sans
|
|
hésitation en bas des remparts si Karl le lui eût conseillé. Mais sa
|
|
confiance audacieuse ajoutait aux dangers de sa gaucherie. Il grimpait au
|
|
hasard, dédaignant de rien voir et de rien calculer. Après avoir fait
|
|
frissonner vingt fois Consuelo qui le crut vingt fois perdu, il atteignit
|
|
enfin la plate-forme du bastion, et de là nos trois fugitifs se dirigèrent
|
|
à travers les corridors de cette partie de la citadelle où se trouvaient
|
|
logés les fonctionnaires initiés à leur complot. Ils s'avançaient sans
|
|
obstacles, lorsque tout à coup ils se trouvèrent face à face avec
|
|
l'adjudant Nanteuil, autrement dit, l'ex-recruteur Mayer. Consuelo se crut
|
|
perdue; mais Karl l'empêcha de prendre la fuite en lui disant: «Ne
|
|
craignez rien, Signora, monsieur l'adjudant est dans vos intérêts.»
|
|
|
|
«--Arrêtez-vous ici, leur dit Nanteuil à la hâte; il y a une anicroche.
|
|
L'adjudant Weber ne s'est-il pas avisé de venir souper dans notre quartier
|
|
avec ce vieux imbécile de lieutenant? Ils sont dans la salle que vous êtes
|
|
obligés de traverser. Il faut trouver un moyen de les renvoyer. Karl,
|
|
retournez vite à votre faction, on pourrait s'apercevoir trop tôt de votre
|
|
absence. J'irai vous chercher quand il sera temps. Madame va entrer dans
|
|
ma chambre. Gottlieb va venir avec moi. Je prétendrai qu'il est en
|
|
somnambulisme; mes deux nigauds courront après lui pour le voir, et quand
|
|
la salle sera évacuée, j'en prendrai la clef pour qu'ils n'y reviennent
|
|
pas.»
|
|
|
|
Gottlieb, qui ne se savait pas somnambule, ouvrit de gros yeux; mais Karl
|
|
lui ayant fait signe d'obéir, il obéit aveuglément. Consuelo éprouvait une
|
|
insurmontable répugnance à entrer dans la chambre de Mayer.
|
|
|
|
«Que craignez-vous de cet homme? lui dit Karl à voix basse. Il a une trop
|
|
grosse somme à gagner pour songer à vous trahir. Son conseil est bon: je
|
|
retourne sur le bastion. Trop de hâte nous perdrait.
|
|
|
|
--Trop de sang froid et de prévoyance pourrait bien nous perdre aussi,»
|
|
pensa Consuelo. Néanmoins elle céda. Elle avait une arme sur elle. En
|
|
traversant la cuisine de Schwartz, elle s'était emparée d'un petit
|
|
couperet dont la compagnie la rassurait un peu. Elle avait remis à Karl
|
|
son argent et ses papiers, ne gardant sur elle que son crucifix, qu'elle
|
|
n'était pas loin de regarder comme un amulette.
|
|
|
|
Mayer l'enferma dans sa chambre pour plus de sûreté, et s'éloigna avec
|
|
Gottlieb. Au bout de dix minutes, qui parurent un siècle à Consuelo,
|
|
Nanteuil revint la trouver, et elle remarqua avec terreur qu'il refermait
|
|
la porte sur lui et mettait la clef dans sa poche.
|
|
|
|
«Signora, lui dit-il en italien, vous avez encore une demi-heure à
|
|
patienter. Les drôles sont ivres, et ne lèveront le siège que quand
|
|
l'horloge sonnera une heure; alors le gardien qui a le soin de ce quartier
|
|
les mettra dehors.
|
|
|
|
--Et qu'avez-vous fait de Gottlieb, Monsieur?
|
|
|
|
--Votre ami Gottlieb est en sûreté derrière un tas de fagots où il pourra
|
|
bien s'endormir; mais il n'en marchera peut-être que mieux pour vous
|
|
suivre.
|
|
|
|
--Karl sera averti, n'est-il pas vrai?
|
|
|
|
--A moins que je ne veuille le faire pendre, répondit l'adjudant avec une
|
|
expression qui parut diabolique à Consuelo, je n'aurai garde de le laisser
|
|
là. Êtes-vous contente de moi, Signora?
|
|
|
|
--Je ne suis pas à même de vous prouver maintenant ma gratitude, Monsieur,
|
|
répondit Consuelo avec une froideur dont elle s'efforçait en vain de
|
|
dissimuler le dédain, mais j'espère m'acquitter bientôt honorablement
|
|
envers vous.
|
|
|
|
--Pardieu, vous pouvez vous acquitter tout de suite (Consuelo fit un
|
|
mouvement d'horreur) en me témoignant un peu d'amitié, ajouta Mayer d'un
|
|
ton de lourde et grossière cajolerie. Là, voyons, si je n'étais pas un
|
|
mélomane passionné... et si vous n'étiez pas une si jolie personne, je
|
|
serais bien coupable de manquer ainsi à mes devoirs pour vous faire
|
|
évader. Croyez-vous que ce soit l'attrait du gain qui m'ait porté à cela?
|
|
Baste! je suis assez riche pour me passer de vous autres, et le prince
|
|
Henry n'est pas assez puissant pour me sauver de la corde ou de la prison
|
|
perpétuelle, si je suis découvert. Dans tous les cas, ma mauvaise
|
|
surveillance va entraîner ma disgrâce, ma translation dans une forteresse
|
|
moins agréable, moins voisine de la capitale... Tout cela exige bien
|
|
quelque consolation. Allons, ne faites pas tant la fière. Vous savez bien
|
|
que je suis amoureux de vous. J'ai le coeur tendre, moi! Ce n'est pas une
|
|
raison pour abuser de ma faiblesse; vous n'êtes pas une religieuse, une
|
|
bigote, que diable! Vous êtes une charmante fille de théâtre, et je parie
|
|
bien que vous n'avez pas fait votre chemin dans les premiers emplois sans
|
|
faire l'aumône d'un peu de tendresse à vos directeurs. Pardieu! si vous
|
|
avez chanté devant Marie-Thérèse, comme on le dit, vous avez traversé le
|
|
boudoir du prince de Kaunitz. Vous voici dans un appartement moins
|
|
splendide; mais je tiens votre liberté dans mes mains, et la liberté est
|
|
plus précieuse encore que la faveur d'une impératrice.
|
|
|
|
--Est-ce une menace, Monsieur? répondit Consuelo pâle d'indignation et de
|
|
dégoût.
|
|
|
|
--Non, c'est une prière, belle Signora.
|
|
|
|
--J'espère que ce n'est pas une condition?
|
|
|
|
--Nullement! Fi donc! Jamais! ce serait une indignité,» répondit Mayer
|
|
avec une impudente ironie, en s'approchant de Consuelo les bras ouverts.
|
|
|
|
Consuelo, épouvantée, s'enfuit au bout de la chambre. Mayer l'y suivit,
|
|
elle vit bien qu'elle était perdue si elle ne sacrifiait l'humanité à
|
|
l'honneur; et, subitement inspirée par la terrible fierté des femmes
|
|
espagnoles, elle reçut l'étreinte de l'ignoble Mayer en lui enfonçant
|
|
quelques lignes de couteau dans la poitrine. Mayer était fort gras, et la
|
|
blessure ne fut pas dangereuse; mais en voyant son sang couler, comme il
|
|
était aussi lâche que sensuel, il se crut mort, et alla tomber en
|
|
défaillance, le ventre sur son lit, en murmurant: «Je suis assassiné! je
|
|
suis perdu!» Consuelo crut l'avoir tué, et faillit s'évanouir elle-même.
|
|
Au bout de quelques instants de terreur silencieuse, elle osa pourtant
|
|
s'approcher de lui, et, le voyant immobile, elle se hasarda à ramasser la
|
|
clef de la chambre, qu'il avait laissée tomber à ses pieds. A peine la
|
|
tint-elle, qu'elle sentit renaître son courage; elle sortit sans
|
|
hésitation, et s'élança au hasard dans les galeries. Elle trouva toutes
|
|
les portes ouvertes devant elle, et descendit un escalier sans savoir où
|
|
il la conduirait. Mais ses jambes fléchirent lorsqu'elle entendit retentir
|
|
la cloche d'alarme, et peu après le roulement du tambour, et ce canon qui
|
|
l'avait émue si fort la nuit où le somnambulisme de Gottlieb avait causé
|
|
une alerte. Elle tomba à genoux sur les dernières marches, et joignant les
|
|
mains, elle invoqua Dieu pour le pauvre Gottlieb et pour le généreux Karl.
|
|
Séparée d'eux après les avoir laissés s'exposer à la mort pour elle, elle
|
|
ne se sentit plus aucune force, aucun désir de salut. Des pas lourds et
|
|
précipités retentissaient à ses oreilles, la clarté des flambeaux
|
|
jaillissait devant ses yeux effarés, et elle ne savait déjà plus si
|
|
c'était la réalité ou l'effet de son propre délire. Elle se laissa glisser
|
|
dans un coin, et perdit tout à fait connaissance.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XX.
|
|
|
|
|
|
Lorsque Consuelo reprit connaissance, elle éprouva un bien-être
|
|
incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu où elle était, ni
|
|
des événements qui l'y avaient amenée. Elle était couchée en plein air; et,
|
|
sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les
|
|
étoiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'oeil enchanteur
|
|
succéda bientôt la sensation d'un mouvement assez rapide, mais souple et
|
|
agréable. Le bruit de la rame qui s'enfonçait dans l'eau, à intervalles
|
|
rapprochés, lui fit comprendre qu'elle était dans une barque, et qu'elle
|
|
traversait l'étang. Une douce chaleur pénétrait ses membres; et il y avait,
|
|
dans la placidité des eaux dormantes où la brise agitait de nombreux
|
|
herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de
|
|
Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tête
|
|
alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras
|
|
chacun à une extrémité de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle,
|
|
et la vit déjà loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre
|
|
transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle était sauvée; mais
|
|
aussitôt elle se rappela ses amis, et prononça le nom de Karl avec
|
|
anxiété. «Je suis là! Pas un mot, Signora, le plus profond silence!»
|
|
répondit Karl qui ramait devant elle. Consuelo pensa que l'autre rameur
|
|
était Gottlieb; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se
|
|
laissa retomber dans sa première attitude. Une main ramena autour d'elle
|
|
le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppée; mais elle l'écarta
|
|
doucement de son visage, afin de contempler l'azur constellé qui se
|
|
déroulait sans bornes au-dessus de sa tête.
|
|
|
|
A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'élasticité de ses
|
|
mouvements, paralysés par une violente crise nerveuse, elle recueillait
|
|
ses pensées; et le souvenir de Mayer se présenta horrible et sanglant
|
|
devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en
|
|
s'apercevant qu'elle avait la tête appuyée sur les genoux et le corps
|
|
soutenu par le bras d'un troisième passager qu'elle n'avait pas encore vu,
|
|
ou plutôt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il était enveloppé,
|
|
caché et immobile, étendu derrière elle, dans le fond de la barque.
|
|
|
|
Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela
|
|
l'imprudente confiance que Karl avait témoignée à Mayer, et qu'elle
|
|
supposa possible la présence de ce misérable auprès d'elle. Le soin qu'il
|
|
semblait prendre de se cacher aggravait les soupçons de la fugitive. Elle
|
|
était pleine de confusion d'avoir reposé contre le sein de cet homme, et
|
|
reprochait presque à la Providence de lui avoir laissé goûter, sous sa
|
|
protection, quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-être
|
|
ineffable.
|
|
|
|
Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hâta de
|
|
se lever pour prendre la main de Karl et s'élancer sur le rivage; mais la
|
|
secousse de l'atterrissement la fit chanceler et retomber dans les bras du
|
|
personnage mystérieux. Elle le vit alors debout, et, à la faible clarté
|
|
des étoiles, elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage.
|
|
Mais il avait toute la tête de plus que Mayer; et quoiqu'il fût enveloppé
|
|
d'un long manteau, sa stature avait l'élégance d'un corps svelte et
|
|
dégagé. Ces circonstances rassurèrent complètement la fugitive; elle
|
|
accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fit avec lui une
|
|
cinquantaine de pas sur la grève, suivie de Karl et de l'autre individu,
|
|
qui lui avaient renouvelé, par signes, l'injonction de ne pas dire un seul
|
|
mot. La campagne était muette et déserte; aucune agitation ne se laissait
|
|
plus pressentir dans la citadelle. On trouva, derrière un hallier, une
|
|
voiture attelée de quatre chevaux, où l'inconnu monta avec Consuelo. Karl
|
|
se mit sur le siège. Le troisième individu disparut, sans que Consuelo y
|
|
prît garde. Elle cédait à la hâte silencieuse et solennelle de ses
|
|
libérateurs; et bientôt le carrosse, qui était excellent et d'une
|
|
souplesse recherchée, roula dans la nuit avec la rapidité de la foudre. Le
|
|
bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent guère à la
|
|
conversation. Consuelo se sentait fort intimidée et même un peu effrayée
|
|
de son tête-à-tête avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y
|
|
avait plus aucun danger à rompre le silence, elle crut devoir lui exprimer
|
|
sa reconnaissance et sa joie; mais elle n'en obtint aucune réponse. Il
|
|
s'était placé vis-à-vis d'elle, en signe de respect; il lui prit la main,
|
|
et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot; puis il se renfonça
|
|
dans le coin de la voiture; et Consuelo, qui avait espéré engager la
|
|
conversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle désirait
|
|
vivement savoir à quel ami généreux et dévoué elle était redevable de son
|
|
salut; mais elle éprouvait pour lui, sans le connaître, un sentiment
|
|
instinctif de respect mêlé de crainte, et son imagination prêtait à cet
|
|
étrange compagnon de voyage toutes les qualités romanesques que comportait
|
|
la circonstance. Enfin la pensée lui vint que c'était un agent subalterne
|
|
des _invisibles_, peut-être un fidèle serviteur qui craignait de manquer
|
|
aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le
|
|
tête-à-tête.
|
|
|
|
Au bout de deux heures de course rapide, on s'arrêta au milieu d'un bois
|
|
fort sombre; le relais qu'on y devait trouver n'était pas encore arrivé.
|
|
L'inconnu s'éloigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler
|
|
son impatience et son inquiétude. Consuelo mit pied à terre aussi, et se
|
|
promena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl, à qui elle avait mille
|
|
questions à faire.
|
|
|
|
«Grâce à Dieu, Signora, vous voilà vivante, lui dit ce fidèle écuyer.
|
|
|
|
--Et toi-même, cher Karl?
|
|
|
|
--On ne peut mieux, puisque vous êtes sauvée.
|
|
|
|
--Et Gottlieb, comment se trouve-t-il?
|
|
|
|
--Je présume qu'il se trouve bien dans son lit à Spandaw.
|
|
|
|
--Juste ciel! Gottlieb est donc resté? Il va donc payer pour nous?
|
|
|
|
--Il ne paiera ni pour lui-même, ni pour personne. L'alarme donnée, je ne
|
|
sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre à tout hasard, voyant bien
|
|
que c'était le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontré
|
|
l'adjudant Nanteuil, c'est-à-dire le recruteur Mayer, qui était fort
|
|
pâle...
|
|
|
|
--Tu l'as rencontré, Karl? Il était debout, il marchait?
|
|
|
|
--Pourquoi non?
|
|
|
|
--Il n'était donc pas blessé?
|
|
|
|
--Ah! si fait: il m'a dit qu'il s'était un peu blessé en tombant dans
|
|
l'obscurité sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas fait grande
|
|
attention, et lui ai demandé vite où vous étiez. Il n'en savait rien, il
|
|
avait perdu la tête. Je crus même voir qu'il avait l'intention de nous
|
|
trahir; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien
|
|
reconnu le timbre, est celle qui part de son alcôve et qui sonne pour son
|
|
quartier. Mais il paraissait s'être ravisé; car il savait bien, le drôle,
|
|
qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en vous délivrant. Il m'a donc
|
|
aidé à détourner l'orage, en disant à tous ceux que nous rencontrions que
|
|
c'était ce somnambule de Gottlieb qui avait encore une fois causé une
|
|
fausse alerte. En effet, comme si Gottlieb eût voulu lui donner raison,
|
|
nous le trouvâmes endormi dans un coin, de ce sommeil singulier dont il
|
|
est pris souvent au beau milieu du jour, là où il se trouve, fût-ce sur le
|
|
parapet de l'esplanade. On eût dit que l'agitation de sa fuite le faisait
|
|
dormir debout, ce qui est, ma foi, bien merveilleux, à moins qu'il n'ait
|
|
bu par mégarde à souper quelques gouttes du breuvage que j'ai versé à
|
|
pleins bords à ses chers parents! Ce que je sais, c'est qu'on l'a enfermé
|
|
dans la première chambre venue pour l'empêcher de s'aller promener sur les
|
|
glacis, et que j'ai jugé à propos de le laisser là jusqu'à nouvel ordre.
|
|
On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la
|
|
vôtre. Les Schwartz dormaient trop bien de leur côté pour entendre la
|
|
cloche, et personne n'aura été voir si votre chambre était ouverte ou
|
|
fermée. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera sérieuse. M. Nanteuil
|
|
m'a aidé à la dissiper, et je me suis mis à votre recherche, en feignant
|
|
de retourner à mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver à trois pas
|
|
de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de
|
|
par là étaient tous gagnés. D'abord j'ai été bien effrayé de vous trouver
|
|
presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser là.
|
|
Je vous ai portée sans encombre dans la barque qui nous attendait le long
|
|
du fossé. Et alors... il m'est arrivé une petite aventure assez
|
|
désagréable que je vous raconterai une autre fois, Signora... Vous avez eu
|
|
assez d'émotions comme cela aujourd'hui, et ce que je vous dirais pourrait
|
|
vous causer un peu de saisissement.
|
|
|
|
--Non, non, Karl, je veux tout savoir, je suis de force à tout entendre.
|
|
|
|
--Oh! je vous connais, Signora! vous me blâmerez. Vous avez votre manière
|
|
de voir. Je me souviens de Roswald, où vous m'avez empêché...
|
|
|
|
--Karl, ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en
|
|
conjure, je le veux.
|
|
|
|
--Eh bien, Signora, c'est un petit malheur, après tout; et s'il y a péché,
|
|
cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une
|
|
arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes
|
|
rames dans cet endroit sonore, voilà que sur le bout d'une petite jetée
|
|
qui se trouve là et qui barre à demi l'arcade, je suis arrêté par trois
|
|
hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut
|
|
vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui
|
|
était déjà des nôtres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu
|
|
l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue à Nanteuil,
|
|
en traversant la dernière poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien
|
|
s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'était aposté là
|
|
avec deux vauriens de son espèce pour vous rattraper. Il espérait se
|
|
défaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne put
|
|
parler de l'argent qu'il avait reçu. Voilà pourquoi, sans doute, ces
|
|
garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de
|
|
voyage, Signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le
|
|
combat. Je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de
|
|
bras, il se débarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau; le
|
|
second, intimidé, ressauta sur la chaussée, et se tint à distance pour
|
|
voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi,
|
|
Signora, je ne m'en acquittai pas avec autant de grâce que sa brillante
|
|
Seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui
|
|
ne me fait pas honneur; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort comme
|
|
un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il eût eu peur, ou comme
|
|
si la blessure dont il m'avait parlé lui eût donné du souci. Enfin, le
|
|
sentant lâcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans
|
|
l'eau. _Sa Seigneurie_ me dit alors: «Ne le tuez pas, c'est inutile.» Mais
|
|
moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est
|
|
tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de
|
|
ses poings, et qui avais de vieux comptes à régler avec lui, je n'ai pas
|
|
pu me retenir de lui donner un coup de ma main fermée sur la tête... coup
|
|
qui le préservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres,
|
|
Signora! Que Dieu fasse paix à son âme et miséricorde à la mienne? Il
|
|
s'enfonça dans l'eau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond,
|
|
et ne reparut pas plus que s'il eût été de marbre. Le compagnon que Sa
|
|
Seigneurie avait renvoyé de notre barque par le même chemin avait fait un
|
|
plongeon, et déjà il était au bord de la jetée, où son camarade, le plus
|
|
prudent des trois, l'aidait à tâcher de reprendre pied. Ce n'était pas
|
|
facile; la levée est si étroite dans cet endroit-là que l'un entraînait
|
|
l'autre, et qu'ils retombaient à l'eau tous les deux. Pendant qu'ils se
|
|
débattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie
|
|
de natation, moi je faisais force de rames, et j'eus bientôt gagné un
|
|
endroit où un second rameur, brave pêcheur de son métier, m'avait donné
|
|
parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser
|
|
l'étang. Bien m'a pris, du reste, Signora, de m'être exercé au métier de
|
|
marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour où
|
|
je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle répétition, que j'aurais un
|
|
jour l'occasion de soutenir pour vous un combat naval, un peu moins
|
|
magnifique, mais un peu plus sérieux. Cela m'a traversé la mémoire quand
|
|
je me suis trouvé en pleine eau, et voilà qu'il m'a pris un fou rire...
|
|
mais un fou rire bien désagréable! Je ne faisais pas le moindre bruit, du
|
|
moins je ne m'entendais pas. Mais mes dents claquaient dans ma bouche,
|
|
j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du
|
|
front, froide comme glace!... Ah! je vois bien qu'on ne tue pas un homme
|
|
aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier,
|
|
puisque j'ai fait la guerre; mais c'était la guerre! Au lieu que comme
|
|
cela dans un coin, la nuit, derrière un mur, sans se dire un mot, cela
|
|
ressemble à un meurtre prémédité. Et pourtant c'était le cas de légitime
|
|
défense! Et encore ce n'eût pas été le premier assassinat que j'aurais
|
|
prémédité!... Vous vous en souvenez, Signora? Sans vous... je l'aurais
|
|
fait! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti après. Ce qu'il y a
|
|
de sûr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'étang... Et encore à
|
|
présent, je ne peux pas m'empêcher... Il était si drôle en s'enfonçant
|
|
tout droit dans le fossé! comme un roseau qu'on plante dans la vase! et
|
|
quand je n'ai plus vu que sa tête près de disparaître, sa tête aplatie par
|
|
mon poing... miséricorde! qu'il était laid! Il m'a fait peur!... Je le
|
|
vois encore!»
|
|
|
|
Consuelo, craignant l'effet de cette terrible émotion sur le pauvre Karl,
|
|
chercha à surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl
|
|
était né doux et patient comme un véritable serf bohémien. Cette vie
|
|
tragique, où la destinée l'avait jeté, n'était pas faite pour lui; et en
|
|
accomplissant des actes d'énergie et de vengeance, il éprouvait l'horreur
|
|
du remords et les terreurs de la dévotion. Consuelo le détourna de ses
|
|
pensées lugubres, pour donner peut-être aussi le change aux siennes
|
|
propres. Elle aussi s'était armée cette nuit-là pour le meurtre. Elle
|
|
aussi avait frappé et fait couler quelques gouttes du sang de la victime
|
|
impure. Une âme droite et pieuse ne saurait aborder la pensée et concevoir
|
|
la résolution de l'homicide sans maudire et déplorer les circonstances qui
|
|
placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo était
|
|
navrée et atterrée, et elle n'osait plus se dire que sa liberté méritât
|
|
d'être achetée au prix du sang, même de celui d'un scélérat.
|
|
|
|
«Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette
|
|
nuit! cela est affreux. Console-toi par l'idée que nous n'avions ni résolu
|
|
ni prévu ce à quoi la nécessité nous a poussés. Parle-moi de ce seigneur
|
|
qui a travaillé si généreusement à ma délivrance. Tu ne le connais donc
|
|
pas?
|
|
|
|
--Nullement, Signora, je l'ai vu ce soir pour la première fois, et je ne
|
|
sais pas son nom.
|
|
|
|
--Mais où nous mène-t-il, Karl?
|
|
|
|
--Je ne sais pas, Signora. Il m'est défendu de m'en informer; et je suis
|
|
même chargé, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route la
|
|
moindre tentative pour savoir où vous êtes et où vous allez, on serait
|
|
forcé de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne nous veut que
|
|
du bien: je suis donc résolu, pour ma part, à me laisser conduire comme un
|
|
enfant.
|
|
|
|
--As-tu vu la figure de ce seigneur?
|
|
|
|
--Je l'ai aperçue, au reflet d'une lanterne, au moment où je vous déposais
|
|
dans la barque. C'est une belle figure, Signora, je n'en ai jamais vu de
|
|
plus belle. On dirait un roi.
|
|
|
|
--Rien que cela, Karl? Est-il jeune?
|
|
|
|
--Quelque chose comme trente ans.
|
|
|
|
--Quelle langue te parle-t-il?
|
|
|
|
--Le franc bohême, la vraie langue du chrétien! Il ne m'a dit que quatre
|
|
ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'eût fait de les entendre dans ma
|
|
langue... si ce n'eût été dans un vilain moment! «_Ne le tue pas, c'est
|
|
inutile_.» Oh! il se trompait, c'était grandement nécessaire, n'est-ce pas,
|
|
Signora?
|
|
|
|
--Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti?
|
|
|
|
--Je crois, Dieu me pardonne! qu'il ne s'en est pas aperçu. Il s'était
|
|
jeté au fond de la barque où vous étiez comme morte; et, dans la crainte
|
|
que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart
|
|
de son corps. Et quand nous nous sommes trouvés en sûreté, en pleine eau,
|
|
il vous a soulevée dans ses bras, il vous a enveloppée d'un bon manteau
|
|
qu'il avait apporté pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son
|
|
coeur, comme une mère qui tient son enfant. Oh! il parait grandement vous
|
|
chérir, Signora! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.
|
|
|
|
--Je le connais peut-être, mais puisque je n'ai pu venir à bout
|
|
d'apercevoir son visage!...
|
|
|
|
--Voilà qui est singulier, qu'il se cache de vous! Au reste, rien ne doit
|
|
étonner de la part de ces gens-là.
|
|
|
|
--Quelles gens, dis-moi?
|
|
|
|
--Ceux qu'on appelle les _chevaliers_, les _masques noirs_, les
|
|
_invisibles_. Je n'en sais pas plus long que vous sur leur compte, Signora,
|
|
bien que depuis deux mois ils me conduisent par la lisière et me mènent
|
|
pas à pas à vous secourir et à vous sauver.»
|
|
|
|
Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux
|
|
minutes, l'attelage fut renouvelé, ainsi que le postillon qui
|
|
n'appartenait pas à l'ordonnance royale, et qui échangea à l'écart
|
|
quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint présenter la main à
|
|
Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. Il s'y assit au fond, à la
|
|
plus grande distance d'elle possible; mais il n'interrompit le silence
|
|
solennel de la nuit que pour faire sonner deux heures à sa montre. Le jour
|
|
était encore loin de paraître, quoiqu'on entendit le chant de la caille
|
|
dans les bruyères et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit
|
|
était magnifique, la constellation de la grande ourse s'élargissait en se
|
|
renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture étouffa les voix
|
|
harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes étoiles
|
|
boréales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le
|
|
siège de la voiture, s'efforçait de repousser le spectre de Mayer, qu'il
|
|
croyait voir flotter à tous les carrefours de la forêt, au pied des croix,
|
|
ou sous les grands sapins des futaies, il ne songeait donc guère à
|
|
remarquer vers quelles régions sa bonne ou sa mauvaise étoile le dirigeait.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXI.
|
|
|
|
|
|
La Porporina, jugeant que c'était un parti pris, chez son compagnon, de ne
|
|
point échanger une seule parole avec elle, crut ne pouvoir mieux faire que
|
|
de respecter le voeu bizarre qu'il semblait observer, à l'exemple des
|
|
antiques chevaliers errants. Pour échapper aux sombres images et aux
|
|
tristes réflexions que le récit de Karl lui suggérait, elle s'efforça de
|
|
ne penser qu'à l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant elle; et peu à peu
|
|
elle tomba dans une rêverie pleine de charmes. Peu d'organisations
|
|
privilégiées ont seules le don de commander à leur pensée dans l'état
|
|
d'oisiveté contemplative. Consuelo avait eu souvent, et principalement
|
|
durant les trois mois d'isolement qu'elle venait de passer à Spandaw,
|
|
l'occasion d'exercer cette faculté, accordée d'ailleurs, moins aux heureux
|
|
de ce monde qu'à ceux qui disputent leur vie au travail, aux persécutions
|
|
et aux dangers. Car il faut bien reconnaître le mystère providentiel des
|
|
_grâces d'état_; sans quoi la force et la sérénité de certains infortunés
|
|
paraîtrait impossible à ceux qui n'ont guère connu le malheur.
|
|
|
|
Notre fugitive se trouvait, d'ailleurs, dans une situation assez bizarre
|
|
pour donner lieu à beaucoup de châteaux en Espagne. Ce mystère qui
|
|
l'enveloppait comme un nuage, cette fatalité qui l'attirait dans un monde
|
|
fantastique, cette sorte d'amour paternel qui l'environnait de miracles,
|
|
c'en était bien assez pour charmer une jeune imagination riche de poésie.
|
|
Elle se rappelait ces paroles de l'Écriture que, dans ses jours de
|
|
captivité, elle avait mises en musique.
|
|
|
|
«J'enverrai vers toi un de mes anges qui te portera dans ses bras, afin
|
|
que ton pied ne heurte point la pierre...
|
|
|
|
«... Je marche dans les ténèbres, et j'y marche sans crainte, parce que le
|
|
Seigneur est avec moi.»
|
|
|
|
Ces mots avaient désormais un sens plus clair et plus divin pour elle.
|
|
Dans un temps où l'on ne croit plus à la révélation directe et à la
|
|
manifestation sensible de la Divinité, la protection et le secours du ciel
|
|
se traduisent sous la forme d'assistance, d'affection et de dévouement de
|
|
la part de nos semblables. Il y a quelque chose de si doux à abandonner la
|
|
conduite de sa propre destinée à qui nous aime, et à se sentir, pour ainsi
|
|
dire, porté par autrui! C'est un bonheur si grand qu'il nous corromprait
|
|
vite, si nous ne nous combattions nous-mêmes pour ne pas en abuser. C'est
|
|
le bonheur de l'enfant, dont les songes dorés ne sont troublés, sur le
|
|
sein maternel, par aucune des appréhensions de la vie réelle.
|
|
|
|
Ces pensées, qui se présentaient comme un rêve à Consuelo, au sortir subit
|
|
et imprévu d'une existence si cruelle, la bercèrent d'une sainte volupté,
|
|
jusqu'à ce que le sommeil vint les noyer et les confondre dans cette sorte
|
|
de repos de l'âme et du corps qu'on pourrait appeler un néant senti et
|
|
savouré. Elle avait totalement oublié la présence de son muet compagnon de
|
|
voyage, lorsqu'elle se réveilla tout près de lui, la tête appuyée sur son
|
|
épaule. Elle ne pensa pas d'abord à se déranger; elle venait de rêver
|
|
qu'elle voyageait en charrette avec sa mère, et le bras qui la soutenait
|
|
lui semblait être celui de la Zingara. Un réveil plus complet lui fit
|
|
sentir la confusion de son inadvertance; mais le bras de l'inconnu
|
|
semblait être devenu une chaîne magique. Elle fit à la dérobée de vaines
|
|
tentatives pour s'en dégager; l'inconnu paraissait dormir lui-même et
|
|
avoir reçu machinalement sa compagne dans ses bras lorsque la fatigue et
|
|
le mouvement de la voiture l'y avaient fait glisser. Il avait joint ses
|
|
deux mains ensemble autour de la taille de Consuelo, comme pour se
|
|
préserver lui-même de la laisser tomber à ses pieds en s'endormant. Mais
|
|
son sommeil n'avait pas relâché la force de ses doigts entrelacés, et il
|
|
eût fallu, en essayant de les détacher, le réveiller complètement.
|
|
Consuelo ne l'osa pas. Elle espéra que de lui-même il lui rendrait sa
|
|
liberté sans le savoir, et qu'elle pourrait retourner à sa place sans
|
|
paraître avoir remarqué positivement toutes ces circonstances délicates de
|
|
leur tête-à-tête.
|
|
|
|
Mais en attendant que l'inconnu s'endormît plus profondément, Consuelo,
|
|
que le calme de sa respiration et l'immobilité de son repos avaient
|
|
rassurée, se rendormit elle-même, vaincue par l'épuisement qui succède aux
|
|
grandes agitations. Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, la tête de son
|
|
compagnon s'était penchée sur la sienne, son masque s'était détaché, leurs
|
|
joues se touchaient, leurs haleines se confondaient. Elle fit un mouvement
|
|
brusque pour se retirer, sans songer à regarder les traits de l'inconnu,
|
|
ce qui, d'ailleurs, eût été assez difficile vu l'obscurité qui régnait au
|
|
dehors et surtout dans la voiture. L'inconnu rapprocha Consuelo de sa
|
|
poitrine, dont la chaleur embrasa magnétiquement la sienne, et lui ôta la
|
|
force et le désir de s'éloigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni
|
|
de brutal dans l'étreinte douce et brûlante de cet homme. La chasteté ne
|
|
se sentait ni effrayée ni souillée par ses caresses; et Consuelo, comme si
|
|
un charme eût été jeté sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même
|
|
dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais été tentée de se
|
|
départir, même dans les bras du fougueux Anzoleto, rendit à l'inconnu le
|
|
baiser enthousiaste et pénétrant qu'il cherchait sur ses lèvres.
|
|
|
|
Comme tout était bizarre et insolite chez cet être mystérieux, le
|
|
transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni
|
|
l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son coeur;
|
|
et quoique ce fût avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la
|
|
douleur qu'une violente pression cause toujours à un être délicat. Elle
|
|
n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa
|
|
pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de réflexion.
|
|
Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet instant
|
|
d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de sa vie.
|
|
Elle en avait l'instinct, ou plutôt la révélation; et le charme en était
|
|
si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais
|
|
l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose
|
|
d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de
|
|
ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupières de
|
|
Consuelo, et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il
|
|
resta éveillé cette fois, mais calme en apparence, comme s'il eût été
|
|
invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son
|
|
armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel
|
|
qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et
|
|
consumé par le rayonnement de la Divinité.
|
|
|
|
Le jour naissant et le froid du malin tirèrent enfin Consuelo de cette
|
|
espèce de léthargie. Elle se trouva seule dans la voiture, et se demanda
|
|
si elle avait rêvé qu'elle aimait. Elle essaya de baisser une des
|
|
jalousies: mais elles étaient toutes fermées par un verrou extérieur ou
|
|
par un ressort dont elle ne connaissait pas le jeu. Elle pouvait recevoir
|
|
l'air et voir courir en lignes brisées et confuses les marges blanches ou
|
|
vertes du chemin; mais elle ne pouvait rien discerner dans la campagne, ni
|
|
par conséquent faire aucune observation, aucune découverte sur la route
|
|
qu'elle tenait. Il y avait quelque chose d'absolu et de despotique dans la
|
|
protection étendue sur elle. Cela ressemblait à un enlèvement, elle
|
|
commença à en prendre souci et frayeur.
|
|
|
|
L'inconnu disparu, la pauvre pécheresse sentit arriver enfin toutes les
|
|
angoisses de la honte, toute la stupeur de l'étonnement. Il n'était
|
|
peut-être pas beaucoup de _filles d'Opéra_ (comme on appelait alors les
|
|
cantatrices et les danseuses) qui se fussent tourmentées pour un baiser
|
|
rendu dans les ténèbres à un inconnu fort discret, surtout avec la
|
|
garantie donnée par Karl à la Porporina que c'était un jeune homme d'une
|
|
prestance et d'une figure admirables. Mais cet acte de folie était
|
|
tellement en dehors des moeurs et des idées de la bonne et sage Consuelo,
|
|
qu'elle en fut profondément humiliée. Elle en demanda pardon aux mânes
|
|
d'Albert, et rougit jusqu'au fond de l'âme d'avoir été infidèle de coeur à
|
|
son souvenir d'une façon si brusque, et avec si peu de réflexion et de
|
|
dignité. Il faut, pensa-t-elle, que les évènements tragiques de la soirée
|
|
et la joie de ma délivrance m'aient donné un accès de délire. Autrement,
|
|
comment aurais-je pu me figurer que j'éprouvais de l'amour pour un homme
|
|
qui ne m'a pas adressé un seul mot, dont je ne sais pas le nom, et dont je
|
|
n'ai pas seulement vu les traits! Cela ressemble aux plus honteuses
|
|
aventures de bal masqué, à ces ridicules surprises des sens dont la
|
|
Corilla s'accusait devant moi, et dont je ne pouvais pas concevoir la
|
|
possibilité pour une autre femme qu'elle. Quel mépris cet homme doit avoir
|
|
conçu pour moi! S'il n'a pas abusé de mon égarement, c'est que j'étais
|
|
sous la garantie de son honneur, ou bien qu'un serment le lie sans doute à
|
|
des devoirs plus respectables, ou bien enfin qu'il m'a justement
|
|
dédaignée! Puisse-t-il avoir compris ou deviné que ce n'était de ma part
|
|
qu'un accès de fièvre, qu'un transport au cerveau!
|
|
|
|
Consuelo avait beau se faire tous ces reproches, elle ne pouvait se
|
|
défendre d'une amertume plus grande encore que toutes les railleries de sa
|
|
conscience: le regret d'avoir perdu ce compagnon du voyage qu'elle ne se
|
|
sentait le droit ni la force d'accuser ou de maudire. Il restait au fond
|
|
de sa pensée comme un être supérieur investi d'une puissance magique,
|
|
peut-être diabolique, mais à coup sûr irrésistible. Elle en avait peur, et
|
|
pourtant elle désirait n'en être pas si brusquement et à jamais séparée.
|
|
|
|
La voiture se mit au pas, et Karl vint ouvrir la jalousie. «Si vous voulez
|
|
marcher un peu, Signora, lui dit-il, _monsieur le chevalier_ vous y
|
|
engage. La montée est rude pour les chevaux, et nous sommes en plein bois;
|
|
il parait qu'il n'y a pas de danger.»
|
|
|
|
Consuelo s'appuya sur l'épaule de Karl, et sauta sur le sable sans lui
|
|
donner le temps de baisser le marchepied. Elle espérait voir son compagnon
|
|
de voyage, son amant improvisé. Elle le vit en effet, mais à trente pas
|
|
devant elle, le dos tourné par conséquent, et toujours drapé de ce vaste
|
|
manteau gris qu'il paraissait décidé à garder le jour comme la nuit. Sa
|
|
démarche et le peu qu'on apercevait de sa chevelure et de sa chaussure
|
|
annonçait une grande distinction, et l'élégance d'un homme soigneux de
|
|
rehausser par une toilette _galante_, comme on disait alors, _les
|
|
avantages de sa personne_. La poignée de son épée, recevant les rayons du
|
|
soleil levant, brillait à son flanc comme une étoile, et le parfum de la
|
|
poudre que les gens de bon ton choisissaient alors avec la plus grande
|
|
recherche, laissait derrière lui, dans l'atmosphère du matin, la trace
|
|
embaumée d'un homme _comme il faut_.
|
|
|
|
Hélas! mon Dieu, pensa Consuelo, c'est peut-être quelque fat, quelque
|
|
seigneur de contrebande, ou quelque noble orgueilleux. Quel qu'il soit,
|
|
il me tourne le dos ce matin, et il a bien raison!
|
|
|
|
«Pourquoi l'appelles-tu _le chevalier?_ demanda-t-elle à Karl en
|
|
continuant tout haut ses réflexions.
|
|
|
|
--C'est parce que je l'entends appeler ainsi par les postillons.
|
|
|
|
--Le chevalier de quoi?
|
|
|
|
--M. le chevalier tout court. Mais pourquoi cherchez-vous à le savoir,
|
|
Signora? Puisqu'il désire vous rester inconnu, il me semble qu'il vous
|
|
rend d'assez grands services au péril de sa vie, pour que vous ayez
|
|
l'obligeance de rester tranquille à cet égard. Quant à moi, je voyagerais
|
|
bien dix ans avec lui sans lui demander où il me mène. Il est si beau, si
|
|
brave, si bon, si gai!...
|
|
|
|
--Si gai? cet homme-là est gai?
|
|
|
|
--Certes. Il est si content de vous avoir sauvée, qu'il ne peut s'en
|
|
taire. Il me fait mille questions sur Spandaw, sur vous, sur Gottlieb, sur
|
|
moi, sur le roi de Prusse. Moi, je lui dis tout ce que je sais, tout ce
|
|
qui m'est arrivé, même l'aventure de Roswald! Cela fait tant de bien de
|
|
parler le bohémien et d'être écouté par un homme d'esprit qui vous
|
|
comprend, au lieu que tous ces ânes de Prussiens n'entendent que leur
|
|
chienne de langue.
|
|
|
|
--Il est donc Bohémien, lui?
|
|
|
|
--Je me suis permis de lui faire cette question, et il m'a répondu _non_
|
|
tout court, même un peu sèchement. Aussi j'avais tort de l'interroger,
|
|
lorsque son bon plaisir était de me faire répondre.
|
|
|
|
--Est-il toujours masqué?
|
|
|
|
--Seulement quand il s'approche de vous, Signora. Oh! c'est un plaisant;
|
|
il veut sans doute vous intriguer.»
|
|
|
|
L'enjouement et la confiance de Karl ne rassuraient pas entièrement
|
|
Consuelo. Elle voyait bien qu'il joignait à beaucoup de détermination et
|
|
de bravoure une droiture et une simplicité de coeur dont on pouvait
|
|
aisément abuser. N'avait-il pas compté sur la bonne foi de Mayer? Ne
|
|
l'avait-il pas poussée elle-même dans la chambre de ce misérable? Et
|
|
maintenant il se soumettait aveuglément à un inconnu pour enlever Consuelo,
|
|
et l'exposer peut-être à des séductions plus raffinées et plus
|
|
dangereuses! Elle se rappelait le billet des _invisibles_: «On te tend un
|
|
piège, un nouveau danger te menace. Méfie-toi de quiconque t'engagerait à
|
|
fuir avant que nous t'ayons donné des avis certains. Persévère dans ta
|
|
force, etc.» Aucun autre billet n'était venu confirmer celui-là, et
|
|
Consuelo, s'abandonnant à la joie de retrouver Karl, avait cru ce digne
|
|
serviteur suffisamment autorisé à la servir. L'inconnu n'était-il pas un
|
|
traître? Où la conduisait-il avec tant de mystère? Consuelo ne se
|
|
connaissait pas d'ami dont la ressemblance pût s'accommoder à la brillante
|
|
tournure du chevalier, à moins que ce ne fût Frédéric de Trenck. Mais Karl
|
|
connaissait parfaitement ce dernier, ce ne l'était donc pas. Le comte de
|
|
Saint-Germain était plus âgé, Cagliostro moins grand. À force de regarder
|
|
de loin l'inconnu pour tâcher de découvrir en lui un ancien ami, Consuelo
|
|
arriva à trouver qu'elle n'avait jamais vu personne marcher avec tant
|
|
d'aisance et de grâce. Albert seul eût été doué d'autant de majesté; mais
|
|
sa démarche lente et son abattement habituel excluaient cet air de force,
|
|
cette allure chevaleresque qui caractérisaient l'inconnu.
|
|
|
|
Le bois s'éclaircissait et les chevaux commençaient à trotter pour
|
|
rejoindre les voyageurs qui les avaient devancés. Le chevalier, sans se
|
|
retourner, étendit les bras, et secoua son mouchoir plus blanc que la
|
|
neige, Karl comprit ce signal, et fit remonter Consuelo en en voiture en
|
|
lui disant:
|
|
|
|
«À propos, Signora, vous trouverez dans de grands coffres, sous les
|
|
banquettes, du linge, des vêtements, et tout ce qu'il vous faudra pour
|
|
déjeuner et dîner au besoin. Il y aussi des livres. Enfin, il paraît que
|
|
c'est une hôtellerie roulante, et que vous n'en sortirez pas de si tôt.
|
|
|
|
--Karl, dit Consuelo, je te prie de demander à monsieur le chevalier si
|
|
je serai libre, lorsque nous aurons passé la frontière, de lui faire mes
|
|
remerciements et d'aller où bon me semblera.
|
|
|
|
--Oh! Signora, je n'oserai jamais dire une chose si désobligeante à un
|
|
homme si aimable!
|
|
|
|
--C'est égal, je l'exige. Tu me rendras sa réponse au prochain relais,
|
|
puisqu'il ne veut pas me parler.»
|
|
|
|
La réponse de l'inconnu fut que la voyageuse était parfaitement libre, et
|
|
que tous ses désirs seraient des ordres; mais qu'il y allait de son salut
|
|
et de la vie de son guide, ainsi que de celle de Karl, à ne pas contrarier
|
|
les desseins qu'on avait sur sa route, et sur le choix de son asile. Karl
|
|
ajouta, d'un air de reproche naïf, que cette méfiance avait paru faire
|
|
bien du mal au chevalier, et qu'il était devenu triste et morne. Elle en
|
|
eut des remords, et lui fit dire qu'elle remettait son sort entre les
|
|
mains des _invisibles_.
|
|
|
|
La journée entière se passa sans aucun incident. Enfermée et cachée dans
|
|
la voiture comme un prisonnier d'État, Consuelo ne put faire aucune
|
|
conjecture sur la direction de son voyage. Elle changea de toilette avec
|
|
la plus grande satisfaction; car elle avait aperçu au jour quelques
|
|
gouttes du sang noir de Mayer sur ses vêtements, et ces traces lui
|
|
faisaient horreur. Elle essaya de lire; mais son esprit était trop
|
|
préoccupé. Elle prit le parti de dormir le plus possible, espérant oublier
|
|
de plus en plus la mortification de sa dernière aventure. Mais lorsque la
|
|
nuit fut venue, et que l'inconnu resta sur le siège, elle éprouva une plus
|
|
grande confusion encore. Évidemment il n'avait rien oublié, lui, et sa
|
|
respectueuse délicatesse rendait Consuelo plus ridicule et plus coupable
|
|
encore à ses propres yeux. En même temps elle s'affligeait du malaise et
|
|
de la fatigue qu'il supportait sur ce siège, étroit pour deux personnes
|
|
côte à côte, lui qui paraissait si recherché, avec un soldat fort
|
|
proprement travesti en domestique, à la vérité, mais dont la conversation
|
|
confiante et prolixe pouvait bien lui peser à la longue; enfin, exposé au
|
|
frais de la nuit et privé de sommeil. Tant de courage ressemblait
|
|
peut-être aussi à de la présomption; se croyait-il irrésistible?
|
|
Pensait-il que Consuelo, revenue d'une première surprise de l'imagination,
|
|
ne se défendrait pas de sa familiarité par trop paternelle? La pauvre
|
|
enfant se disait tout cela pour consoler son orgueil abattu; mais le plus
|
|
certain, c'est qu'elle désirait le revoir, et craignait, par-dessus tout,
|
|
son dédain ou le triomphe d'un excès de vertu qui les eût à jamais rendus
|
|
étrangers l'un à l'autre.
|
|
|
|
Vers le milieu de la nuit, on s'arrêta dans une ravine. Le temps était
|
|
sombre. Le bruit du vent dans le feuillage ressemblait à celui d'une eau
|
|
courante: «Signora, dit Karl en ouvrant la portière, nous voici arrivés au
|
|
moment le moins commode de notre voyage: il nous faut passer la frontière.
|
|
Avec de l'audace et de l'argent, on se tire de tout, dit-on. Cependant il
|
|
ne serait pas prudent que vous fissiez cet essai par la grande route et
|
|
sous l'oeil des gens de police. Je ne risque rien, moi qui ne suis rien.
|
|
Je vais conduire le carrosse au pas, avec un seul cheval, comme si je
|
|
menais cette nouvelle acquisition chez mes maîtres, à une campagne
|
|
voisine. Vous, vous prendrez la traverse avec monsieur le chevalier, et
|
|
vous passerez peut-être par des sentiers un peu difficiles. Vous
|
|
sentez-vous la force de faire une lieue à pied sur de mauvais chemins?»
|
|
|
|
Sur la réponse affirmative de Consuelo, elle trouva le bras du chevalier
|
|
prêt à recevoir le sien; Karl ajouta:
|
|
|
|
«Si vous arrivez avant moi au lieu du rendez-vous, vous m'attendrez sans
|
|
crainte, n'est-ce pas, Signora?
|
|
|
|
--Je ne crains rien, répondit Consuelo avec un mélange de tendresse et de
|
|
fierté envers l'inconnu, puisque je suis sous la protection de Monsieur.
|
|
Mais, mon pauvre Karl, ajouta-t-elle, n'y a-t-il point de danger pour toi?»
|
|
|
|
Karl haussa les épaules en baisant la main de Consuelo; puis il courut
|
|
procéder à l'arrangement du cheval; et Consuelo partit aussitôt à travers
|
|
champs avec son taciturne protecteur.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXII.
|
|
|
|
|
|
Le temps s'obscurcissait de plus en plus; le vent s'élevait toujours, et
|
|
nos deux fugitifs marchaient péniblement depuis une demi-heure, tantôt sur
|
|
des sentiers pierreux, tantôt dans les ronces et les longues herbes,
|
|
lorsque la pluie se déclara soudainement avec une violence extraordinaire.
|
|
Consuelo n'avait pas encore dit un mot à son compagnon; mais le voyant
|
|
s'inquiéter pour elle et chercher un abri, elle lui dit enfin:
|
|
|
|
«Ne craignez rien pour moi, Monsieur; je suis forte, et n'ai de chagrin
|
|
que celui de vous voir exposé à tant de fatigues et de soucis pour une
|
|
personne qui ne vous est rien et qui ne sait comment vous remercier.»
|
|
|
|
L'inconnu fit un mouvement de joie en apercevant une masure abandonnée,
|
|
dans un coin de laquelle il réussit à mettre sa compagne à couvert des
|
|
torrents de pluie. La toiture de cette ruine avait été enlevée, et
|
|
l'espace abrité par un retour de la maçonnerie était si exigu, qu'à moins
|
|
de se placer tout près de Consuelo, l'inconnu était forcé de recevoir la
|
|
pluie. Il respecta pourtant sa situation, au point de s'éloigner d'elle
|
|
pour lui ôter toute crainte. Mais Consuelo ne put souffrir longtemps
|
|
d'accepter tant d'abnégation. Elle le rappela; et, voyant qu'il persistait,
|
|
elle quitta son abri, en lui disant d'un ton qu'elle s'efforça de rendre
|
|
enjoué:
|
|
|
|
«Chacun son tour, Monsieur le chevalier; je puis bien me mouiller un peu.
|
|
Vous allez prendre ma place, puisque vous refusez d'en prendre votre part.»
|
|
|
|
Le chevalier voulut reconduire Consuelo à cette place qui faisait l'objet
|
|
d'un combat de générosité; mais elle lui résista:
|
|
|
|
«Non, dit-elle, je ne vous céderai pas. Je vois bien que je vous ai
|
|
offensé aujourd'hui en exprimant le désir de vous quitter à la frontière.
|
|
Je dois expier mes torts. Je voudrais qu'il m'en coûtât un bon rhume!»
|
|
|
|
Le chevalier céda, et se mit à l'abri. Consuelo, sentant bien qu'elle lui
|
|
devait une grande réparation, vint s'y placer à ses côtés, quoiqu'elle fût
|
|
humiliée d'avoir peut-être l'air de lui faire des avances; mais elle
|
|
aimait mieux lui paraître légère qu'ingrate, et elle voulut s'y résigner,
|
|
en expiation de son tort. L'inconnu la comprit si bien, qu'il resta aussi
|
|
éloigné d'elle que pouvait le permettre un espace de deux ou trois pieds
|
|
carrés. Appuyé sur les gravois, il affectait même de détourner la tête,
|
|
pour ne pas l'embarrasser et ne pas se montrer enhardi par sa sollicitude.
|
|
Consuelo admirait qu'un homme condamné au mutisme, et qui l'y condamnait
|
|
elle-même jusqu'à un certain point, la devinât si bien, et se fit si bien
|
|
comprendre. Chaque instant augmentait son estime pour lui; et cette estime
|
|
singulière lui causait de si forts battements de coeur, qu'elle pouvait à
|
|
peine respirer dans l'atmosphère embrasée par la respiration de cet homme
|
|
incompréhensiblement sympathique.
|
|
|
|
Au bout d'un quart d'heure, l'averse s'apaisa au point de permettre aux
|
|
deux voyageurs de se remettre en route; mais les sentiers détrempés
|
|
étaient devenus presque impraticables pour une femme. Le chevalier
|
|
souffrit quelques instants, avec sa contenance impassible, que Consuelo
|
|
glissât et se retint à lui pour ne pas tomber à chaque pas. Mais, tout à
|
|
coup, las de la voir se fatiguer, il la prit dans ses bras, et l'emporta
|
|
comme un enfant, quoiqu'elle lui en fit des reproches; mais ces reproches
|
|
n'allaient pas jusqu'à la résistance. Consuelo se sentait fascinée et
|
|
dominée. Elle traversait le vent et l'orage emportée par ce sombre
|
|
cavalier, qui ressemblait à l'esprit de la nuit, et qui franchissait
|
|
ravins et fondrières, avec son fardeau, d'un pas aussi rapide et aussi
|
|
assuré que s'il eût été d'une nature immatérielle. Ils arrivèrent ainsi au
|
|
gué d'une petite rivière. L'inconnu s'élança dans l'eau en élevant
|
|
Consuelo dans ses bras, à mesure que le gué devenait plus profond.
|
|
|
|
Malheureusement, cette trombe de pluie si épaisse et si soudaine avait
|
|
enflé le cours du ruisseau, qui était devenu un torrent, et qui courait,
|
|
trouble et couvert d'écume, avec un murmure sourd et sinistre. Le
|
|
chevalier en avait déjà jusqu'à la ceinture; et dans l'effort qu'il
|
|
faisait pour soutenir Consuelo au-dessus de la surface, il était à
|
|
craindre que ses pieds engagés dans la vase ne vinssent à fléchir.
|
|
Consuelo eut peur pour lui:
|
|
|
|
«Lâchez-moi, dit-elle, je sais nager. Au nom du ciel, lâchez-moi! L'eau
|
|
augmente toujours, vous allez vous noyer!»
|
|
|
|
En ce moment, un coup de vent furieux abattit un des arbres du rivage vers
|
|
lequel nos voyageurs se dirigeaient, ce qui entraîna l'éboulement
|
|
d'énormes masses de terre et de pierres qui semblèrent, pour un instant,
|
|
opposer une digue naturelle à la violence du courant. L'arbre était
|
|
heureusement tombé en sens inverse de la rivière, et l'inconnu commençait
|
|
à respirer, lorsque l'eau, se frayant un passage entre les obstacles qui
|
|
l'encombraient, se resserra en un courant d'une telle force qu'il lui
|
|
devint à peu près impossible de lutter davantage. Il s'arrêta, et Consuelo
|
|
essaya de se dégager de ses bras.
|
|
|
|
«Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas être cause de votre perte. J'ai de
|
|
la force et du courage, moi aussi! laissez-moi lutter avec vous.»
|
|
|
|
Mais le chevalier la serra contre son coeur avec une nouvelle énergie. On
|
|
eût dit qu'il avait dessein de périr là avec elle. Elle eut peur de ce
|
|
masque noir, de cet homme silencieux qui, comme les ondins des antiques
|
|
ballades allemandes, semblait vouloir l'entraîner dans le gouffre. Elle
|
|
n'osa plus résister. Pendant plus d'un quart d'heure, l'inconnu combattit
|
|
contre la fureur du flot et du vent, avec une froideur et une obstination
|
|
vraiment effrayantes, soutenant toujours Consuelo au-dessus de l'eau, et
|
|
gagnant un pied de terrain en quatre ou cinq minutes. Il jugeait sa
|
|
situation avec calme. Il lui était aussi difficile de reculer que
|
|
d'avancer; il avait passé l'endroit le plus profond, et il sentait que,
|
|
dans le mouvement qu'il serait forcé de faire pour se retourner, l'eau
|
|
pourrait le soulever et lui faire perdre pied. Il atteignit enfin la rive,
|
|
et continua sa marche sans permettre à Consuelo de marcher elle-même, et
|
|
sans reprendre haleine, jusqu'à ce qu'il eut entendu le sifflet de Karl
|
|
qui l'attendait avec anxiété. Alors il déposa son précieux fardeau dans
|
|
les bras du déserteur, et tomba anéanti sur le sable. Sa respiration ne
|
|
s'exhalait plus qu'en sourds gémissements; on eût dit que sa poitrine
|
|
allait se briser.
|
|
|
|
«O mon Dieu, Karl, il va mourir! dit Consuelo en se jetant sur le
|
|
chevalier. Vois! c'est le râle de la mort. Otons-lui ce masque qui
|
|
l'étouffe...»
|
|
|
|
Karl allait obéir; mais l'inconnu, soulevant avec effort sa main glacée,
|
|
arrêta celle du déserteur.
|
|
|
|
«C'est juste! dit Karl; mon serment, Signora. Je lui ai juré que quand
|
|
même il mourrait sous vos yeux, je ne toucherais pas à son masque. Courez
|
|
à la voiture, Signora, apportez-moi ma gourde d'eau-de-vie, qui est sur le
|
|
siège; quelques gouttes le ranimeront.»
|
|
|
|
Consuelo voulut se lever, mais le chevalier la retint. S'il devait mourir,
|
|
il voulait expirer à ses pieds.
|
|
|
|
«C'est encore juste, dit Karl, qui, malgré sa rude enveloppe, comprenait
|
|
les mystères de l'amour (il avait aimé)! Vous le soignerez mieux que moi.
|
|
Je vais chercher la gourde. Tenez, Signora, ajouta-t-il à voix basse, je
|
|
crois bien que si vous l'aimiez un peu, et que si vous aviez la charité
|
|
de lui dire, il ne se laisserait pas mourir. Sans cela, je ne réponds de
|
|
rien.»
|
|
|
|
Karl s'en alla en souriant. Il ne partageait pas tout à fait l'effroi de
|
|
Consuelo; il voyait bien que déjà la suffocation du chevalier commençait à
|
|
s'alléger. Mais Consuelo épouvantée, et croyant assister aux derniers
|
|
moments de cet homme généreux, l'entoura de ses bras et couvrit de baisers
|
|
le haut de son large front, seule partie de son visage que le masque
|
|
laissât à découvert.
|
|
|
|
«Ô mon Dieu, dit-elle; ôtez cela; je ne vous regarderai pas, je
|
|
m'éloignerai; au moins vous pourrez respirer.»
|
|
|
|
L'inconnu prit les deux mains de Consuelo, et les posa sur sa poitrine
|
|
haletante, autant pour en sentir la douce chaleur que pour lui ôter
|
|
l'envie de le soulager en découvrant son visage. En ce moment, toute l'âme
|
|
de la jeune fille était dans cette chaste étreinte. Elle se rappela ce que
|
|
Karl lui avait dit d'un air moitié goguenard, moitié attendri.
|
|
|
|
«Ne mourez pas, dit-elle à l'inconnu; oh! ne vous laissez pas mourir;
|
|
ne sentez-vous donc pas bien que je vous aime?»
|
|
|
|
Elle n'eut pas plus tôt dit ces paroles, qu'elle crut les avoir dites dans
|
|
un rêve. Mais elles s'étaient échappées de ses lèvres, comme malgré elle.
|
|
Le chevalier les avait entendues. Il fit un effort pour se soulever, se
|
|
mit sur ses genoux, et embrassa ceux de Consuelo qui fondit en larmes sans
|
|
savoir pourquoi.
|
|
|
|
Karl revint avec sa gourde. Le chevalier repoussa ce spécifique favori du
|
|
déserteur, et s'appuyant sur lui, gagna la voiture, où Consuelo s'assit à
|
|
ses côtés. Elle s'inquiétait beaucoup du froid que devaient lui causer ses
|
|
vêtements mouillés.
|
|
|
|
«Ne craignez rien, Signora, dit Karl, M. le chevalier n'a pas eu le temps
|
|
de se refroidir. Je vais lui mettre sur le corps mon manteau, que j'ai eu
|
|
soin de serrer dans la voiture quand j'ai vu venir la pluie; car je me
|
|
suis bien douté que l'un de vous se mouillerait. Quand on s'enveloppe de
|
|
vêtements bien secs et bien épais sur des habits mouillés, on peut
|
|
conserver assez longtemps la chaleur. On est comme dans un bain tiède, et
|
|
ce n'est pas malsain.
|
|
|
|
--Mais toi, Karl, fais de même, dis Consuelo; prends mon mantelet, car tu
|
|
t'es mouillé pour nous préserver.
|
|
|
|
--Oh! moi, dit Karl, j'ai la peau plus épaisse que vous autres. Mettez
|
|
encore le mantelet sur le chevalier. Empaquetez-le bien; et moi, dussé-je
|
|
crever ce pauvre cheval, je vous conduirai jusqu'au relais sans
|
|
m'engourdir en chemin.»
|
|
|
|
Pendant une heure Consuelo tint ses bras enlacés autour de l'inconnu; et
|
|
sa tête, qu'il avait attirée sur son sein, y ramena la chaleur de la vie
|
|
mieux que toutes les recettes et les prescriptions de Karl. Elle
|
|
interrogeait quelquefois son front, et le réchauffait de son haleine, pour
|
|
que la sueur dont il était baigné ne s'y refroidit pas. Lorsque la voiture
|
|
s'arrêta, il la pressa contre son coeur avec une force qui lui prouva bien
|
|
qu'il était dans toute la plénitude de la vie et du bonheur. Puis il
|
|
descendit précipitamment le marchepied, et disparut.
|
|
|
|
Consuelo se trouva sous une espèce de hangar, face à face avec un vieux
|
|
serviteur, à demi paysan qui portait une lanterne sourde, et qui la
|
|
conduisit, par un sentier bordé de haies, le long d'une maison de médiocre
|
|
apparence, jusqu'à un pavillon, dont il referma la porte derrière elle,
|
|
après l'y avoir fait entrer sans lui. Voyant une seconde porte ouverte,
|
|
elle pénétra dans un petit appartement fort propre et fort simple, composé
|
|
de deux pièces: une chambre à coucher bien chauffée, avec un bon lit tout
|
|
préparé, et une autre pièce éclairée à la bougie et munie d'un souper
|
|
confortable. Elle remarqua avec chagrin qu'il n'y avait qu'un couvert; et
|
|
lorsque Karl vint lui apporter ses paquets et lui offrir ses services pour
|
|
la table, elle n'osa pas lui dire que tout ce qu'elle souhaitait, c'eût
|
|
été la compagnie de son protecteur pour souper.
|
|
|
|
«Va manger et dormir toi-même, mon bon Karl, dit-elle, je n'ai besoin de
|
|
rien. Tu dois être plus fatigué que moi.
|
|
|
|
--Je ne suis pas plus fatigué que si je venais de dire mes prières au coin
|
|
du feu avec ma pauvre femme, à qui Dieu fasse paix! Oh! c'est pour le coup
|
|
que j'ai baisé la terre quand je me suis vu encore une fois hors de Prusse,
|
|
quoiqu'en vérité je ne sache pas si nous sommes en Saxe, en Bohême, en
|
|
Pologne, ou _en Chine_, comme on disait chez M. le comte Hoditz à Roswald.
|
|
|
|
--Et comment est-il possible, Karl, que, voyageant sur le siège de la
|
|
voiture, tu n'aies pas reconnu dans la journée un seul des endroits où
|
|
nous avons passé?
|
|
|
|
--C'est qu'apparemment je n'ai jamais fait cette route-là, Signora; et
|
|
puis, c'est que je ne sais pas lire ce qui est écrit sur les murs et sur
|
|
les poteaux, et enfin que nous ne nous sommes arrêtés dans aucune ville ni
|
|
village, et que nous avons toujours pris nos relais dans quelque bois ou
|
|
dans la cour de quelque maison particulière. Enfin il y a une quatrième
|
|
raison, c'est que j'ai donné ma parole d'honneur à M. le chevalier de ne
|
|
pas vous le dire, Signora.
|
|
|
|
--C'est par cette raison-là que tu aurais dû commencer, Karl; je ne
|
|
t'aurais pas fait d'objections. Mais, dis-moi, le chevalier te paraît-il
|
|
malade?
|
|
|
|
--Nullement, Signora, il va et vient dans la maison, où véritablement il
|
|
ne me semble pas avoir de grandes affaires, car je n'y aperçois d'autre
|
|
figure que celle d'un vieux jardinier peu causeur.
|
|
|
|
--Va donc lui offrir tes services, Karl. Cours, laisse-moi.
|
|
|
|
--Comment donc faire? il les a refusés, en me commandant de ne m'occuper
|
|
que de vous.
|
|
|
|
--Hé bien, occupe-toi de toi-même, mon ami, et fais de bons rêves sur ta
|
|
liberté.»
|
|
|
|
Consuelo se coucha aux premières lueurs du matin; et lorsqu'elle fut
|
|
relevée et habillée, sa montre marqua deux heures. La journée paraissait
|
|
claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans l'une
|
|
et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celles de la
|
|
chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir; les portes
|
|
étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les
|
|
premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une
|
|
ville ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison;
|
|
au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le
|
|
roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri
|
|
plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait
|
|
plonger. Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille, si
|
|
longtemps privée des échos de la vie rustique. Consuelo était encore
|
|
prisonnière, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation
|
|
lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour
|
|
quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et
|
|
l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.
|
|
|
|
Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle
|
|
serait levée, elle ne voulut pas le déranger jugeant qu'il avait besoin
|
|
d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son
|
|
autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle
|
|
passa dans la pièce attenante à sa chambre, et à la place du repas de la
|
|
veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la
|
|
table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.
|
|
|
|
Les livres la tentèrent peu; elle était trop agitée pour en faire usage,
|
|
et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible
|
|
plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit
|
|
aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle
|
|
était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit
|
|
pour préambule cette page sur une feuille volante.
|
|
|
|
«Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizares
|
|
aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspire la conformité
|
|
des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que
|
|
mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute
|
|
plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas
|
|
exempte de torts; j'en ai à mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'à
|
|
présent la portée et les conséquences.
|
|
|
|
«Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui,
|
|
en vérité, ne me paraît presque plus rien au prix de ce qui m'occupe
|
|
maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je?... je ne
|
|
le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait? Je sens pourtant que
|
|
ma tête brûle et que mon coeur tressaille, comme s'il voulait s'élancer
|
|
hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout
|
|
simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade,
|
|
j'aime!
|
|
|
|
«J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai
|
|
pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison:
|
|
l'amour n'est-il pas une folie sérieuse? Écoute, Joseph, et ne doute pas
|
|
de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de
|
|
Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de
|
|
l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon
|
|
affection, celle même de ne pas être payée de retour... Oh! c'est que je
|
|
suis aimée, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas,
|
|
et que j'aime, cette fois, véritablement, oserai-je dire éperdument?
|
|
Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de
|
|
rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel.
|
|
Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom
|
|
qu'en tremblant!) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente
|
|
et sacrée; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je
|
|
n'avais aimé sa personne. Qui sait de quelle manière je pourrais l'aimer,
|
|
s'il m'était rendu?...»
|
|
|
|
A peine Consuelo eut-elle tracé ces derniers mots, qu'elle les effaça, pas
|
|
assez peut-être pour qu'on ne put les lire encore, mais assez pour se
|
|
soustraire à l'effroi de les avoir eus dans la pensée. Elle était vivement
|
|
excitée; et la vérité de son inspiration amoureuse se trahissait, malgré
|
|
elle, dans ce qu'elle avait de plus intime. Elle voulut en vain continuer
|
|
d'écrire, afin de mieux s'expliquer à elle-même le mystère de son propre
|
|
coeur. Elle ne trouvait rien à dire pour en rendre la nuance délicate que
|
|
ces terribles mots: «Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il
|
|
m'était rendu?»
|
|
|
|
Consuelo ne savait pas mentir; elle avait cru aimer d'amour le souvenir
|
|
d'un mort; mais elle sentait la vie déborder de son sein, et une passion
|
|
réelle anéantir une passion imaginaire.
|
|
|
|
Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'écrire, pour sortir de ce
|
|
désordre d'esprit. En le relisant, elle n'y trouva précisément que
|
|
désordre, et, désespérant de pouvoir goûter assez de calme pour se résumer,
|
|
sentant que cet effort lui donnait la fièvre, elle froissa dans ses mains
|
|
la feuille écrite, et la jeta sur la table, en attendant qu'elle pût la
|
|
brûler. Tremblante comme une âme coupable, le visage en feu, elle marchait
|
|
avec agitation, et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait,
|
|
et qu'il ne dépendait plus d'elle d'en douter.
|
|
|
|
On frappa à la porte de sa chambre à coucher, et elle rentra pour ouvrir à
|
|
Karl. Il avait la figure échauffée, l'oeil troublé, la mâchoire un peu
|
|
lourde. Elle le crut malade de fatigue; mais elle comprit bientôt à ses
|
|
réponses, qu'il avait un peu trop fêté, le matin en arrivant, le vin ou la
|
|
bière de l'hospitalité. C'était là le seul défaut du pauvre Karl. Une
|
|
certaine dose le rendait confiant à l'excès; une dose plus forte pouvait
|
|
le rendre terrible. Heureusement il s'était tenu à la dose de l'expansion
|
|
et de la bienveillance, et il lui en restait quelque chose, même après
|
|
avoir dormi toute la journée. Il raffolait de M. le chevalier, il ne
|
|
pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier était si bon, si humain,
|
|
si peu fier avec le pauvre monde! Il avait fait asseoir Karl vis-à-vis de
|
|
lui, au lieu de lui permettre de le servir à table, et il l'avait
|
|
contraint de partager son repas, et il lui avait versé du meilleur vin,
|
|
trinquant avec lui à chaque verre, et lui tenant tête comme un vrai Slave.
|
|
|
|
«Quel dommage que ce ne soit qu'un Italien! disait Karl: il mériterait
|
|
bien d'être Bohême; il porte aussi bien le vin que moi-même.
|
|
|
|
--Ce n'est peut-être pas beaucoup dire, répondit Consuelo, peu flattée de
|
|
cette grande aptitude du chevalier à boire avec les valets.»
|
|
|
|
Mais elle se reprocha aussitôt de pouvoir considérer Karl comme inférieur
|
|
à elle ou à ses amis, après les services qu'il lui avait rendus.
|
|
D'ailleurs, c'était, sans doute, pour entendre parler d'elle que le
|
|
chevalier avait recherché la société de ce serviteur dévoué. Les discours
|
|
de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.
|
|
|
|
«Oh! Signora, ajouta-t-il naïvement, ce digne jeune homme vous aime comme
|
|
un fou, il ferait pour vous des crimes, des bassesses même!
|
|
|
|
--Je l'en dispenserais fort, répondit Consuelo, à qui ces expressions
|
|
déplurent quoique sans doute Karl n'en comprit pas la portée. Pourrais-tu
|
|
m'expliquer, lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien
|
|
enfermée ici?
|
|
|
|
--Oh! pour cela, Signora, si je le savais, on me couperait la langue
|
|
plutôt que de me le faire dire; car j'ai donné ma parole d'honneur au
|
|
chevalier de ne répondre à aucune de vos questions.
|
|
|
|
--Grand merci, Karl! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi?
|
|
|
|
--Oh! jamais! Je ne dis pas cela; mais puisqu'il m'a prouvé que c'était
|
|
dans vos intérêts, je dois vous servir malgré vous.
|
|
|
|
--Comment t'a-t-il prouvé cela?
|
|
|
|
--Je n'en sais rien; mais j'en suis bien persuadé. De même, Signora, qu'il
|
|
m'a chargé de vous enfermer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnière,
|
|
au secret, en un mot, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.
|
|
|
|
--Nous ne restons donc pas ici?.
|
|
|
|
--Nous repartons dès la nuit. Nous ne voyagerons plus le jour, pour ne pas
|
|
vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.
|
|
|
|
--Et tu vas être mon geôlier tout ce temps?
|
|
|
|
--Allons! M. le chevalier est facétieux. J'en prends mon parti, Karl;
|
|
j'aime mieux avoir affaire à toi qu'à M. Schwartz.
|
|
|
|
--Et je vous garderai un peu mieux, répondit Karl en riant d'un air de
|
|
bonhomie. Je vais, pour commencer, faire préparer votre dîner, Signora.
|
|
|
|
--Je n'ai pas faim, Karl.
|
|
|
|
--Oh! ce n'est pas possible: il faut que vous dîniez, et que vous dîniez
|
|
très-bien, Signora, c'est ma consigne; c'est ma consigne, comme disait
|
|
maître Schwartz.
|
|
|
|
--Si tu l'imites en tout, tu ne me forceras pas à manger. Il était fort
|
|
aise de me faire payer, le lendemain, le dîner de la veille qu'il me
|
|
réservait consciencieusement.
|
|
|
|
--Cela faisait ses affaires. Avec moi c'est différent, par exemple. Les
|
|
affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-là; il verse
|
|
l'or à pleines mains. Il faut qu'il soit fièrement riche, ou bien son
|
|
patrimoine n'ira pas loin.»
|
|
|
|
Consuelo se fit apporter une bougie, et rentra dans la pièce voisine pour
|
|
brûler son écrit. Mais elle le chercha en vain; il lui fut impossible de
|
|
le retrouver.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXIII.
|
|
|
|
|
|
Peu d'instants après, Karl rentra avec une lettre dont l'écriture était
|
|
inconnue à Consuelo et dont voici à peu près le contenu:
|
|
|
|
«Je vous quitte pour ne vous revoir peut-être jamais. Je renonce à trois
|
|
jours que j'aurais pu passer encore auprès de vous, trois jours que je ne
|
|
retrouverai peut-être pas dans toute ma vie! J'y renonce volontairement.
|
|
Je le dois. Vous apprécierez un jour la sainteté de mon sacrifice.
|
|
|
|
«Oui, je vous aime, je vous aime _éperdument_, moi aussi! Je ne vous
|
|
connais pourtant guère plus que vous ne me connaissez. Ne me sachez donc
|
|
aucun gré de ce que j'ai fait pour vous. J'obéissais à des ordres suprêmes,
|
|
j'accomplissais le devoir de ma charge. Ne me tenez compte que de l'amour
|
|
que j'ai pour vous, et que je ne puis vous prouver qu'en m'éloignant. Cet
|
|
amour est violent autant qu'il est respectueux. Il sera aussi durable
|
|
qu'il a été subit et irréfléchi. J'ai à peine vu vos traits, je ne sais
|
|
rien de votre vie; mais j'ai senti que mon âme vous appartenait, et que je
|
|
ne pourrais jamais la reprendre. Votre passé fût-il aussi souillé que
|
|
votre front est pur, vous ne m'en serez pas moins respectable et chère. Je
|
|
m'en vais le coeur plein d'orgueil, de joie et d'amertume. Vous m'aimez!
|
|
Comment supporterai-je l'idée de vous perdre, si la terrible volonté qui
|
|
dispose de vous et de moi m'y condamne?... Je l'ignore. En ce moment je ne
|
|
puis pas être malheureux, malgré mon épouvante, je suis trop enivré de
|
|
votre amour et du mien pour souffrir. Dussé-je vous chercher en vain toute
|
|
ma vie, je ne me plaindrai pas de vous avoir rencontrée, et d'avoir goûté
|
|
dans un baiser de vous un bonheur qui me laissera d'éternels regrets. Je
|
|
ne pourrai pas non plus perdre l'espérance de vous retrouver un jour; et
|
|
ne fut-ce qu'un instant, n'eussé-je jamais d'autre témoignage de votre
|
|
amour que ce baiser si saintement donné et rendu, je me trouverai encore
|
|
cent fois plus heureux que je ne l'avais été avant de vous connaître.
|
|
|
|
«Et maintenant, sainte fille, pauvre âme troublée, rappelle-toi aussi sans
|
|
honte et sans effroi ces courts et divins moments où tu as senti mon amour
|
|
passer dans ton coeur. Tu l'as dit, l'amour nous vient de Dieu, et il ne
|
|
dépend pas de nous de l'étouffer ou de l'allumer malgré lui. Fussé-je
|
|
indigne de toi, l'inspiration soudaine qui t'a forcée de répondre à mon
|
|
étreinte n'en serait pas moins céleste. Mais la Providence qui te protège,
|
|
n'a pas voulu que le trésor de ton affection tombât dans la fange d'un
|
|
coeur égoïste et froid. Si j étais ingrat, ce ne serait de ta part qu'un
|
|
noble instinct égaré, qu'une sainte inspiration perdue: je t'adore, et,
|
|
quel que je sois, d'ailleurs, tu ne t'es pas fait d'illusion en te croyant
|
|
aimée. Tu n'as pas été profanée par le battement de mon coeur, par l'appui
|
|
de mon bras, par le souffle de mes lèvres. Notre mutuelle confiance, notre
|
|
foi aveugle, notre impérieux élan nous a élevés en un instant à l'abandon
|
|
sublime que sanctifie une longue passion, Pourquoi le regretter? Je sais
|
|
bien qu'il y a quelque chose d'effrayant dans cette fatalité qui nous a
|
|
poussés l'un vers l'autre. Mais c'est le doigt de Dieu, vois-tu! Nous ne
|
|
pouvons pas le méconnaître. J'emporte ce terrible secret. Garde-le aussi,
|
|
ne le confie à personne. _Beppo_ ne le comprendrait peut-être pas. Quel
|
|
que soit cet ami, moi seul puis te respecter dans ta folie et te vénérer
|
|
dans ta faiblesse, puisque cette faiblesse et cette folie sont les
|
|
miennes. Adieu! c'est peut-être un adieu éternel. Et pourtant je suis
|
|
libre selon le monde, il me semble que tu l'es aussi. Je ne puis aimer que
|
|
toi, et vois bien que tu n'en aimes pas un autre... Mais notre sort ne
|
|
nous appartient plus. Je suis engagé par des voeux éternels, et tu vas
|
|
l'être sans doute bientôt; du moins tu es au pouvoir des invisibles, et
|
|
c'est un pouvoir sans appel. Adieu donc... mon sein se déchire, mais Dieu
|
|
me donnera la force d'accomplir ce sacrifice, et de plus rigoureux encore
|
|
s'il en existe. Adieu... Adieu! O grand Dieu, ayez pitié de moi!»
|
|
|
|
Cette lettre sans signature était d'une écriture pénible ou contrefaite.
|
|
|
|
«Karl! s'écria Consuelo pâle et tremblante, c'est bien le chevalier qui
|
|
t'a remis ceci?
|
|
|
|
--Oui, Signora.
|
|
|
|
--Et il l'a écrit lui-même?
|
|
|
|
--Oui, Signora, et non sans peine. Il a la main droite blessée.
|
|
|
|
--Blessée, Karl? gravement?
|
|
|
|
--Peut-être. La blessure est profonde, quoiqu'il ne paraisse guère y
|
|
songer.
|
|
|
|
--Mais où s'est-il blessé ainsi?
|
|
|
|
--La nuit dernière, au moment où nous changions de chevaux, avant de
|
|
gagner la frontière, le cheval de brancard a voulu s'emporter avant que le
|
|
postillon fut monté sur son porteur. Vous étiez seule dans la voiture; le
|
|
postillon et moi étions à quatre ou cinq pas. Le chevalier a retenu le
|
|
cheval avec la force d'un diable et le courage d'un lion, car c'était un
|
|
terrible animal...
|
|
|
|
--Oh! oui, j'ai senti de violentes secousses. Mais tu m'as dit que ce
|
|
n'était rien.
|
|
|
|
--Je n'avais pas vu que monsieur le chevalier s'était fendu le dos de la
|
|
main contre une boucle du harnais.
|
|
|
|
--Toujours pour moi! Et dis-moi, Karl, est-ce que le chevalier a quitté
|
|
cette maison?
|
|
|
|
--Pas encore, Signora; mais on selle son cheval, et je viens de faire son
|
|
porte-manteau. Il dit que vous n'avez rien à craindre maintenant, et la
|
|
personne qui doit le remplacer auprès de vous est déjà arrivée. J'espère
|
|
que nous le reverrons bientôt, car j'aurais bien du chagrin qu'il en fût
|
|
autrement. Cependant il ne s'engage à rien, et à toutes mes questions il
|
|
répond: _Peut-être!_
|
|
|
|
--Karl! où est le chevalier?
|
|
|
|
--Je n'en sais rien, Signora. Sa chambre est par ici. Voulez-vous que je
|
|
lui dise de votre part...
|
|
|
|
--Ne lui dis rien, je vais écrire. Non... dis-lui que je veux le
|
|
remercier... le voir un instant, lui presser la main seulement... Va,
|
|
dépêche-toi, je crains qu'il ne soit déjà parti.»
|
|
|
|
Karl sortit; et Consuelo se repentit aussitôt de lui avoir confié ce
|
|
message. Elle se dit que si le chevalier ne s'était jamais tenu près
|
|
d'elle durant ce voyage que dans le cas d'absolue nécessité, ce n'était
|
|
pas sans doute sans en avoir pris l'engagement avec les bizarres et
|
|
redoutables invisibles. Elle résolut de lui écrire; mais à peine
|
|
avait-elle tracé et déjà effacé quelques mots, qu'un léger bruit lui fit
|
|
lever les yeux. Elle vit alors glisser un pan de boiserie qui faisait une
|
|
porte secrète de communication avec le cabinet où elle avait déjà écrit et
|
|
une pièce voisine, sans doute celle qu'occupait le chevalier. La boiserie
|
|
ne s'écarta cependant qu'autant qu'il le fallut pour le passage d'une main
|
|
gantée qui semblait appeler celle de Consuelo. Elle s'élança et saisit
|
|
cette main en disant: «L'autre main, la main blessée!»
|
|
|
|
L'inconnu s'effaçait derrière le panneau de manière à ce qu'elle ne pût le
|
|
voir. Il lui passa sa main droite, dont Consuelo s'empara, et défaisant
|
|
précipitamment la ligature, elle vit la blessure qui était profonde en
|
|
effet. Elle y porta ses lèvres et l'enveloppa de son mouchoir; puis tirant
|
|
de son sein la petite croix en filigrane qu'elle chérissait
|
|
superstitieusement, elle la mit dans cette belle main dont la blancheur
|
|
était rehaussée par le pourpre du sang:
|
|
|
|
«Tenez, dit-elle, voici ce que je possède de plus précieux au monde, c'est
|
|
l'héritage de ma mère, mon porte-bonheur qui ne m'a jamais quitté. Je
|
|
n'avais jamais aimé personne au point de lui confier ce trésor. Gardez-le
|
|
jusqu'à ce que je vous retrouve.»
|
|
|
|
L'inconnu attira la main de Consuelo derrière la boiserie qui le cachait,
|
|
et la couvrit de baisers et de larmes. Puis, au bruit des pas de Karl, qui
|
|
venait chez lui remplir son message, il la repoussa, et referma
|
|
précipitamment la boiserie. Consuelo entendit le bruit d'un verrou. Elle
|
|
écouta en vain, espérant saisir le son de la voix de l'inconnu. Il parlait
|
|
bas, ou il s'était éloigné.
|
|
|
|
Karl revint chez Consuelo peu d'instants après.
|
|
|
|
«Il est parti, Signora, dit-il tristement; parti sans vouloir vous faire
|
|
ses adieux, et en remplissant mes poches de je ne sais combien de ducats,
|
|
pour les besoins imprévus de votre voyage, à ce qu'il a dit, vu que les
|
|
dépenses régulières sont à la charge de ceux... à la charge de Dieu ou du
|
|
diable, n'importe! Il y a là un petit homme noir qui ne desserre les dents
|
|
que pour commander d'un ton clair et sec, et qui ne me plaît pas le moins
|
|
du monde; c'est lui qui remplace le chevalier, et j'aurai l'honneur de sa
|
|
compagnie sur le siège, ce qui ne me promet pas une conversation fort
|
|
enjouée. Pauvre chevalier! fusse le ciel qu'il nous soit rendu!
|
|
|
|
--Mais sommes-nous donc obligés de suivre ce petit homme noir?
|
|
|
|
--On ne peut plus obligés, Signora. Le chevalier m'a fait jurer que je lui
|
|
obéirais comme à lui-même. Allons, Signora, voilà votre dîner. Il ne faut
|
|
pas le bouder, il a bonne mine. Nous partons à la nuit pour ne plus nous
|
|
arrêter qu'où il plaira... à Dieu ou au diable, comme je vous le disais
|
|
tout à l'heure.»
|
|
|
|
Consuelo, abattue et consternée, n'écouta plus le babil de Karl. Elle ne
|
|
s'inquiéta de rien quant à son voyage et à son nouveau guide. Tout lui
|
|
devenait indifférent, du moment que le cher inconnu l'abandonnait. En
|
|
proie à une tristesse profonde, elle essaya machinalement de faire plaisir
|
|
à Karl en goûtant à quelques mets. Mais ayant plus d'envie de pleurer que
|
|
de manger, elle demanda une tasse de café pour se donner au moins un peu
|
|
de force et de courage physique. Le café lui fut apporté.
|
|
|
|
«Tenez, Signora, dit Karl, le petit Monsieur a voulu le préparer lui-même,
|
|
afin qu'il fût excellent. Cela m'a tout l'air d'un ancien valet de chambre
|
|
ou d'un maître d'hôtel, et, après tout, il n'est pas si diable qu'il est
|
|
noir; je crois qu'au fond c'est un bon enfant, quoiqu'il n'aime pas à
|
|
causer. Il m'a fait boire de l'eau-de-vie de cent ans au moins, la
|
|
meilleure que j'aie jamais bue. Si vous vouliez en essayer un peu, cela
|
|
vous vaudrait mieux que ce café, quelque succulent qu'il puisse être...
|
|
|
|
--Mon bon Karl, va-t'en boire tout ce que tu voudras, et laisse-moi
|
|
tranquille, dit Consuelo en avalant son café, dont elle ne songea guère à
|
|
apprécier la qualité.»
|
|
|
|
A peine se fut-elle levée de table, qu'elle se sentit accablée d'une
|
|
pesanteur d'esprit extraordinaire. Lorsque Karl vint lui dire que la
|
|
voiture était prête, il la trouva assoupie sur sa chaise.
|
|
|
|
«Donne-moi le bras, lui dit-elle, je ne me soutiens pas. Je crois bien que
|
|
j'ai la fièvre.»
|
|
|
|
Elle était si anéantie qu'elle vit confusément la voiture, son nouveau
|
|
guide, et le concierge de la maison, auquel Karl ne put rien faire
|
|
accepter de sa part. Dès qu'elle fut en route, elle s'endormit
|
|
profondément. La voiture avait été arrangée et garnie de coussins comme un
|
|
lit. A partir de ce moment, Consuelo n'eut plus conscience de rien. Elle
|
|
ne sut pas combien de temps durait son voyage; elle ne remarqua même pas
|
|
s'il faisait jour ou nuit, si elle faisait halte ou si elle marchait sans
|
|
interruption. Elle aperçut Karl une ou deux fois à la portière, et ne
|
|
comprit ni ses questions ni son effroi. Il lui sembla que le petit homme
|
|
lui tâtait le pouls, et lui faisait avaler une potion rafraîchissante en
|
|
disant:
|
|
|
|
«Ce n'est rien, Madame va très-bien.»
|
|
|
|
Elle éprouvait pourtant un malaise vague, un abattement insurmontable. Ses
|
|
paupières appesanties ne pouvaient laisser passer son regard, et sa pensée
|
|
n'était pas assez nette pour se rendre compte des objets qui frappaient sa
|
|
vue. Plus elle dormait, plus elle désirait dormir. Elle ne songeait pas
|
|
seulement à se demander si elle était malade, et elle ne pouvait répondre
|
|
à Karl que les derniers mots qu'elle lui avait dits: «Laisse-moi
|
|
tranquille, bon Karl.»
|
|
|
|
Enfin elle se sentit un peu plus libre de corps et d'esprit, et, regardant
|
|
autour d'elle, elle comprit qu'elle était couchée dans un excellent lit,
|
|
entre quatre vastes rideaux de satin blanc à franges d'or. Le petit homme
|
|
du voyage, masqué de noir comme le chevalier, lui faisait respirer un
|
|
flacon qui semblait dissiper les nuages de son esprit, et faire succéder
|
|
la clarté du jour au brouillard dont elle était enveloppée.
|
|
|
|
«Êtes-vous médecin, Monsieur? dit-elle enfin avec un peu d'effort.
|
|
|
|
--Oui, madame la comtesse, j'ai cet honneur, répondit-il d'une voix qui ne
|
|
lui sembla pas tout à fait inconnue.
|
|
|
|
--Ai-je été malade?
|
|
|
|
--Seulement un peu indisposée. Vous devez vous trouver beaucoup mieux?
|
|
|
|
--Je me sens bien, et je vous remercie de vos soins.
|
|
|
|
--Je vous présente mes devoirs, et ne paraîtrai plus devant Votre
|
|
Seigneurie qu'elle ne me fasse appeler pour cause de maladie.
|
|
|
|
--Suis-je arrivée au terme de mon voyage?
|
|
|
|
--Oui, Madame.
|
|
|
|
--Suis-je libre ou prisonnière?
|
|
|
|
--Vous êtes libre, madame la comtesse, dans toute l'enceinte réservée à
|
|
votre habitation.
|
|
|
|
--Je comprends, je suis dans une grande et belle prison, dit Consuelo en
|
|
regardant sa chambre vaste et claire, tendue de lampas blanc à ramages
|
|
d'or, et relevée de boiseries magnifiquement sculptées et dorées.
|
|
Pourrai-je voir Karl?
|
|
|
|
--Je l'ignore, Madame, je ne ne suis pas le maître ici. Je me retire; vous
|
|
n'avez plus besoin de mon ministère; et il m'est défendu de céder au
|
|
plaisir de causer avec vous.»
|
|
|
|
L'homme noir sortit; et Consuelo, encore faible et nonchalante, essaya de
|
|
se lever. Le seul vêtement qu'elle trouva sous sa main fut une longue robe
|
|
en étoffe de laine blanche, d'un tissu merveilleusement souple,
|
|
ressemblant assez à la tunique d'une dame romaine. Elle la prit, et en fit
|
|
tomber un billet sur lequel était écrit en lettres d'or: «Ceci est la robe
|
|
sans tache des néophytes. Si ton âme est souillée, cette noble parure de
|
|
l'innocence sera pour toi la tunique dévorante de Déjanire.»
|
|
|
|
Consuelo, habituée à la paix de sa conscience (peut-être même à une paix
|
|
trop profonde), sourit et passa la belle robe avec un plaisir naïf. Elle
|
|
ramassa le billet pour le lire encore, et le trouva puérilement
|
|
emphatique. Puis elle se dirigea vers une riche toilette de marbre blanc,
|
|
qui soutenait une grande glace encadrée d'enroulements dorés d'un goût
|
|
exquis. Mais son attention fut attirée par une inscription placée dans
|
|
l'ornement qui couronnait ce miroir: «Si ton âme est aussi pure que mon
|
|
cristal, tu t'y verras éternellement jeune et belle; mais si le vice a
|
|
flétri ton coeur, crains de trouver en moi un reflet sévère de ta laideur
|
|
morale.»
|
|
|
|
«Je n'ai jamais été ni belle ni coupable, pensa Consuelo: ainsi cette
|
|
glace ment dans tous les cas.»
|
|
|
|
Elle s'y regarda sans crainte, et ne s'y trouva point laide. Cette belle
|
|
robe flottante et ses longs cheveux noirs dénoués lui donnaient l'aspect
|
|
d'une prêtresse de l'antiquité; mais son extrême pâleur la frappa. Ses
|
|
yeux étaient moins purs et moins brillants qu'à l'ordinaire. «Serais-je
|
|
enlaidie, pensa-t-elle aussitôt, ou le miroir m'accuserait-il?
|
|
|
|
Elle ouvrit un tiroir de la toilette, et y trouva, avec les mille
|
|
recherches d'un soin luxueux, divers objets accompagnés de devises et de
|
|
sentences à la fois naïves et pédantes; un pot de rouge avec ces mots
|
|
gravés sur le couvercle: «Mode et mensonge! Le fard ne rend point aux
|
|
joues la fraîcheur de l'innocence, et n'efface pas les ravages du
|
|
désordre des parfums exquis», avec cette devise sur le flacon: «Une âme
|
|
sans foi, une bouche indiscrète, sont comme des flacons ouverts, dont la
|
|
précieuse essence s'est répandue ou corrompue»; enfin des rubans blancs
|
|
avec ces mots tissés en or dans la soie: «À un front pur les bandelettes
|
|
sacrées; à une tête chargée d'infamie le cordon, supplice des esclaves.»
|
|
|
|
Consuelo releva ses cheveux, et les rattacha complaisamment, à la manière
|
|
antique, avec ces bandelettes. Puis elle examina curieusement le bizarre
|
|
palais enchanté où sa destinée romanesque l'avait amenée. Elle passa dans
|
|
les diverses pièces de son riche et vaste appartement. Une bibliothèque,
|
|
un salon de musique, rempli d'instruments parfaits, de partitions
|
|
nombreuses et de précieux manuscrits; un boudoir délicieux, une petite
|
|
galerie ornée de tableaux superbes et de charmantes statues. C'était un
|
|
logement digne d'une reine pour la richesse, d'une artiste pour le goût,
|
|
et d'une religieuse pour la chasteté. Consuelo, étourdie de cette
|
|
somptueuse et délicate hospitalité, se réserva d'examiner en détail et à
|
|
tête reposée tous les symboles cachés dans le choix des livres, des objets
|
|
d'art et des tableaux qui décoraient ce sanctuaire. La curiosité de savoir
|
|
en quel lieu de la terre était située cette résidence merveilleuse lui fit
|
|
abandonner l'intérieur pour l'extérieur. Elle s'approcha d'une fenêtre;
|
|
mais avant de lever le store de taffetas qui la couvrait, elle y lut
|
|
encore une sentence: «Si la pensée du mal est dans ton coeur, tu n'es pas
|
|
digne de contempler le divin spectacle de la nature. Si la vertu habite
|
|
dans ton âme, regarde et bénis le Dieu qui t'ouvre l'entrée du paradis
|
|
terrestre.» Elle se hâta d'ouvrir la fenêtre pour voir si l'aspect de
|
|
cette contrée répondait aux orgueilleuses promesses de l'inscription.
|
|
C'était un paradis terrestre, en effet, et Consuelo crut faire un rêve. Ce
|
|
jardin, planté à l'anglaise, chose fort rare à cette époque, mais orné
|
|
dans ses détails avec la recherche allemande, offrait les perspectives
|
|
riantes, les magnifiques ombrages, les fraîches pelouses, les libres
|
|
développements d'un paysage naturel, en même temps que l'exquise propreté,
|
|
les fleurs abondantes et suaves, les sables fins, les eaux cristallines
|
|
qui caractérisent un jardin entretenu avec intelligence et avec amour.
|
|
Au-dessus de ces beaux arbres, hautes barrières d'un étroit vallon semé ou
|
|
plutôt tapissé de fleurs, et coupé de ruisseaux gracieux et limpides,
|
|
s'élevait un sublime horizon de montagnes bleues, aux croupes variées, aux
|
|
cimes imposantes. Le pays était inconnu à Consuelo. Aussi loin que sa vue
|
|
pouvait s'étendre, elle ne trouvait aucun indice révélateur d'une contrée
|
|
particulière en Allemagne, où il y a tant de beaux sites et de nobles
|
|
montagnes. Seulement, la floraison plus avancée et le climat plus chaud
|
|
qu'en Prusse lui attestaient quelques pas de plus faits vers le Midi. «O
|
|
mon bon chanoine, où êtes-vous? pensa Consuelo en contemplant les bois de
|
|
lilas blancs et les haies de roses, et la terre jonchée de narcisses, de
|
|
jacinthes et de violettes. O Frédéric de Prusse, béni soyez-vous pour
|
|
m'avoir appris par de longues privations et de cruels ennuis à savourer,
|
|
comme je le dois, les délices d'un pareil refuge! Et vous, tout-puissant
|
|
invisible, retenez-moi éternellement dans cette douce captivité; j'y
|
|
consens de toute mon âme... surtout si le chevalier...» Consuelo n'acheva
|
|
pas de formuler son désir. Depuis qu'elle était sortie de sa léthargie,
|
|
elle n'avait pas encore pensé à l'inconnu. Ce souvenir brûlant se réveilla
|
|
en elle, et la fit réfléchir au sens des paroles menaçantes inscrites sur
|
|
tous les murs, sur tous les meubles du palais magique, et jusque sur les
|
|
ornements dont elle s'était ingénument parée.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXIV.
|
|
|
|
|
|
Consuelo ressentait, par dessus tout, un désir et un besoin de liberté,
|
|
bien naturels après tant de jours d'esclavage. Elle éprouva donc un
|
|
plaisir extrême à s'élancer dans un vaste espace, que les soins de l'art
|
|
et l'ingénieuse disposition des massifs et des allées faisaient paraître
|
|
beaucoup plus vaste encore. Mais au bout de deux heures de promenade, elle
|
|
se sentit attristée par la solitude et le silence qui régnaient dans ces
|
|
beaux lieux. Elle en avait fait déjà plusieurs fois le tour, sans y
|
|
rencontrer seulement la trace d'un pied humain sur le sable fin et
|
|
fraîchement passé au râteau. Des murailles assez élevées, que masquait une
|
|
épaisse végétation, ne lui permettaient pas de s'égarer au hasard dans des
|
|
sentiers inconnus. Elle savait déjà par coeur tous ceux qui se croisaient
|
|
sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'interrompait pour être
|
|
remplacé par de larges fossés remplis d'eau, et les regards pouvaient
|
|
plonger sur de belles pelouses montant en collines et terminées par des
|
|
bois, ou sur l'entrée des mystérieuses et charmantes allées qui se
|
|
perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fenêtre, Consuelo avait vu
|
|
toute la nature à sa disposition: de plain-pied, elle se trouvait dans un
|
|
terrain encaissé, borné de toutes parts, et dont toutes les recherches
|
|
intérieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivité. Elle
|
|
chercha le palais enchanté où elle s'était éveillée. C'était un très-petit
|
|
édifice à l'italienne, décoré avec luxe à l'intérieur, élégamment bâti au
|
|
dehors, et adossé contre un rocher à pic d'un effet pittoresque, mais qui
|
|
formait une meilleure clôture naturelle pour tout le fond du jardin et un
|
|
plus impénétrable obstacle à la vue que les plus hautes murailles et les
|
|
plus épais glacis de Spandaw. «Ma forteresse est belle, se dit Consuelo,
|
|
mais elle n'en est que mieux close, je le vois bien.»
|
|
|
|
Elle alla se reposer sur la terrasse d'habitation, qui était ornée de
|
|
vases de fleurs et surmontée d'un petit jet d'eau. C'était un endroit
|
|
ravissant; et pour n'embrasser que l'intérieur d'un jardin, quelques
|
|
échappées sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues
|
|
dépassaient celles des arbres, la vue n'en était que plus fraîche et plus
|
|
suave. Mais Consuelo, instinctivement effrayée du soin qu'on prenait de
|
|
l'installer, peut-être pour longtemps, dans une nouvelle prison, eut donné
|
|
tous les catalpas en fleurs et toutes les plates-bandes émaillées pour un
|
|
coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume, des chemins
|
|
raboteux et l'aspect libre d'un pays possible à connaître et à explorer.
|
|
D'où elle était, elle n'avait pas de plans intermédiaires à découvrir
|
|
entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons
|
|
dentelés, déjà perdus dans la brume du couchant. Les rossignols chantaient
|
|
admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonçait le voisinage
|
|
d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, située aux confins
|
|
d'un grand parc et d'une forêt peut-être immense, n'était qu'une
|
|
dépendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne
|
|
servait qu'à lui faire désirer d'en voir davantage. Elle n'y distinguait
|
|
d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant
|
|
aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un
|
|
mortel eût été pour eux un événement inconnu. Enfin la brise du soir
|
|
écarta un rideau de peupliers qui fermait un des côtés du jardin, et
|
|
Consuelo aperçut, aux dernières lueurs du jour, les tourelles blanches et
|
|
les toits aigus d'un château assez considérable, à demi caché derrière un
|
|
mamelon boisé, à la distance d'un quart de lieue environ. Malgré tout son
|
|
désir de ne plus penser au chevalier, Consuelo se persuada qu'il devait
|
|
être là; et ses yeux se fixèrent avidement sur ce château, peut-être
|
|
imaginaire, dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du
|
|
crépuscule faisaient lentement disparaître dans l'éloignement.
|
|
|
|
Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, Consuelo vit le reflet des
|
|
lumières, à l'étage inférieur de son pavillon, courir sur les arbustes
|
|
voisins, et elle descendit à la hâte, espérant voir enfin une figure
|
|
humaine dans sa demeure. Elle n'eut pas ce plaisir; celle du domestique
|
|
qu'elle trouva occupé à allumer les bougies et à servir le souper était,
|
|
comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait être
|
|
l'uniforme des Invisibles. C'était un vieux serviteur, en perruque lisse
|
|
et roide comme du laiton, proprement vêtu d'un habit complet couleur pomme
|
|
d'amour.
|
|
|
|
«Je demande humblement pardon à Madame, dit-il d'une voix cassée, de me
|
|
présenter devant elle avec ce visage-là. C'est ma consigne, et il ne
|
|
m'appartient pas d'en comprendre la nécessité. J'espère que Madame aura la
|
|
bonté de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je
|
|
suis aux ordres de Madame. Je m'appelle Matteus. Je suis à la fois gardien
|
|
de ce pavillon, directeur du jardin, maître d'hôtel et valet de chambre.
|
|
On m'a dit que Madame, ayant beaucoup voyagé, avait un peu l'habitude de
|
|
se servir toute seule; que, par exemple, elle n'exigerait peut-être pas
|
|
l'aide d'une femme. Il me serait difficile d'en procurer une à Madame, vu
|
|
que je n'en ai point, et que la fréquentation de ce pavillon est interdite
|
|
à toutes celles du château. Cependant, une servante entrera ici le matin
|
|
pour m'aider à faire le ménage, et un garçon jardinier viendra de temps en
|
|
temps arroser les fleurs et entretenir les allées. J'ai, à ce propos, une
|
|
très-humble observation à faire à Madame: c'est que tout domestique, autre
|
|
que moi, à qui Madame serait seulement soupçonnée d'avoir adressé un mot
|
|
ou fait un signe serait chassé à l'instant même; ce qui serait bien
|
|
malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obéissance bien
|
|
récompensée. Madame est trop généreuse et trop juste, sans doute, pour
|
|
vouloir exposer ces pauvres gens...
|
|
|
|
--Soyez tranquille, monsieur Matteus, répondit Consuelo, je ne serais pas
|
|
assez riche pour les dédommager, et il n'est pas dans mon caractère de
|
|
détourner qui que ce soit de son devoir.
|
|
|
|
--D'ailleurs, je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se
|
|
parlant à lui-même.
|
|
|
|
--Vous pouvez vous épargner toute précaution à cet égard. J'ai de trop
|
|
grandes obligations aux personnes qui m'ont amenée ici, et je pense, aussi
|
|
à celles qui m'y reçoivent, pour rien tenter qui puisse leur déplaire.
|
|
|
|
--Ah! Madame est ici de son plein gré? demanda Matteus, à qui la curiosité
|
|
ne semblait pas aussi interdite que l'expansion.
|
|
|
|
--Je vous prie de m'y considérer comme captive volontaire, et sur parole.
|
|
|
|
--Oh! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gardé personne
|
|
autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole
|
|
pleurer et se tourmenter comme s'ils regrettaient de s'être engagés. Et
|
|
Dieu sait pourtant qu'ils étaient bien ici! Mais, dans ces cas-là, on leur
|
|
rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient; on ne retient ici
|
|
personne de force. Le souper de Madame est servi.»
|
|
|
|
L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de
|
|
rendre tout à coup l'appétit à sa nouvelle maîtresse; et elle trouva le
|
|
souper si bon, qu'elle en fit de grands compliments à l'auteur. Celui-ci
|
|
parut très-flatté de se voir apprécié, et Consuelo vit bien qu'elle avait
|
|
gagné son estime; mais il n'en fut ni plus confiant ni moins circonspect.
|
|
C'était un excellent homme, à la fois naïf et rusé. Consuelo connut vite
|
|
son caractère, en voyant avec quel mélange de bonhomie et d'adresse il
|
|
prévenait toutes les questions qu'elle eût pu lui faire, pour n'en être
|
|
pas embarrassé, et arranger les réponses à son gré. Ainsi elle apprit de
|
|
lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois:
|
|
«Ses maîtres étaient des personnages fort riches, fort puissants,
|
|
très-généreux, mais très-sévères, particulièrement sur l'article de la
|
|
discrétion. Le pavillon faisait partie d'une belle résidence, tantôt
|
|
habitée par les maîtres, tantôt confiée à la garde de serviteurs
|
|
très-fidèles, très-bien payés et très-discrets. Le pays était riche,
|
|
fertile et bien gouverné. Les habitants n'avaient pas l'habitude de se
|
|
plaindre de leurs seigneurs: d'ailleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec
|
|
maître Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des personnes, et
|
|
qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrètes.» Consuelo fut si ennuyée
|
|
de ses savantes insinuations et de ses renseignements officieux, qu'elle
|
|
lui dit en souriant, aussitôt après le souper: «Je craindrais d'être
|
|
indiscrète moi-même, monsieur Matteus, en jouissant plus longtemps de
|
|
l'agrément de votre conversation; je n'ai plus besoin de rien pour
|
|
aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.
|
|
|
|
--Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit,
|
|
reprit-il. Je demeure derrière la maison, sous le rocher, dans un joli
|
|
ermitage où je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatté
|
|
que Madame put leur accorder un coup d'oeil d'encouragement; mais il m'est
|
|
particulièrement interdit d'ouvrir jamais cette porte à Madame.
|
|
|
|
--J'entends, maître Matteus, je ne dois jamais sortir que dans le jardin,
|
|
et je ne dois pas m'en prendre à votre caprice, mais à la volonté de mes
|
|
hôtes. Je m'y conformerai.
|
|
|
|
--D'autant plus que Madame aurait bien de la peine à ouvrir cette porte.
|
|
Elle est si lourde...; et puis il y a un secret à la serrure qui pourrait
|
|
blesser grièvement les mains de Madame, si elle n'était pas prévenue.
|
|
|
|
--Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, monsieur Matteus.
|
|
Dormez en paix, comme je suis disposée à le faire de mon côté.»
|
|
|
|
Plusieurs jours s'écoulèrent sans que Consuelo reçût signe de vie de la
|
|
part de ses hôtes, et sans qu'elle eût d'autre visage sous les yeux que le
|
|
masque noir de Matteus, plus agréable peut-être que sa véritable figure.
|
|
Ce digne serviteur la servait avec un zèle et une ponctualité dont elle ne
|
|
pouvait assez le remercier; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa
|
|
conversation, qu'elle était obligée de subir; car il refusa constamment
|
|
avec stoïcisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas
|
|
d'autre manière de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant
|
|
babiller. Il aimait passionnément l'usage de la parole, et cela était
|
|
d'autant plus remarquable que, voué par état à une réserve bizarre, il ne
|
|
s'en départait jamais, et possédait l'art de toucher à beaucoup de sujets
|
|
sans jamais effleurer les cas réservés confiés à sa discrétion. Consuelo
|
|
apprit de lui combien le potager du château produisait au juste chaque
|
|
année de carottes et d'asperges; combien il naissait de faons dans le parc,
|
|
l'histoire de tous les cygnes de la pièce d'eau, de tous les poussins de
|
|
la faisanderie, et de tous les ananas de la serre. Mais elle ne put
|
|
soupçonner un instant dans quel pays elle se trouvait; si le maître ou les
|
|
maîtres du château étaient absents ou présents, si elle devait communiquer
|
|
un jour avec eux, ou rester indéfiniment seule dans le pavillon.
|
|
|
|
En un mot, rien de ce qui l'intéressait réellement ne s'échappa des lèvres
|
|
prudentes et pourtant actives de Matteus. Elle eût craint de manquer à
|
|
toute délicatesse en approchant seulement à la portée de la voix du
|
|
jardinier ou de la servante, qui, du reste, étaient fort matineux et
|
|
disparaissaient presque aussitôt qu'elle était levée. Elle se borna à
|
|
jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer
|
|
personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et à contempler le
|
|
faîte du château qui s'illuminait le soir de rares lumières toujours
|
|
éteintes de bonne heure.
|
|
|
|
Elle ne tarda pas à tomber dans une profonde mélancolie, et l'ennui,
|
|
qu'elle avait victorieusement combattu à Spandaw, vint l'assaillir et la
|
|
dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie.
|
|
Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul? La
|
|
solitude prolongée assombrit et désenchante les plus beaux objets; elle
|
|
répand l'effroi dans l'âme la plus forte. Consuelo trouva bientôt
|
|
l'hospitalité des Invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dégoût
|
|
mortel s'empara de toutes ses facultés. Son magnifique clavecin lui sembla
|
|
répandre des sons trop éclatants dans ces chambres vides et sonores, et
|
|
les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait à
|
|
chanter, si les premières ombres de la nuit la surprenaient dans cette
|
|
occupation, elle s'imaginait entendre les échos lui répondre d'un ton
|
|
courroucé, et croyait voir courir, contre les murs tendus de soie et sur
|
|
les tapis silencieux, des ombres inquiètes et furtives, qui, lorsqu'elle
|
|
essayait de les regarder, s'effaçaient et allaient se tapir derrière les
|
|
meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ce n'étaient
|
|
pourtant que les brises du soir courant parmi le feuillage qui encadrait
|
|
ses croisées, ou les vibrations de son propre chant qui frémissaient
|
|
autour d'elle. Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets
|
|
témoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon
|
|
remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commençait à
|
|
se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente
|
|
d'un événement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir étrange attribué aux
|
|
Invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait été environnée
|
|
par Cagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin,
|
|
les promesses merveilleuses du comte de Saint Germain relativement à la
|
|
résurrection du comte Albert: elle se disait que toutes ces choses
|
|
inexpliquées émanaient probablement de l'action secrète des Invisibles
|
|
dans la société et dans sa destinée particulière. Elle ne croyait point à
|
|
leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'attachaient à
|
|
conquérir les esprits par tous les moyens, en s'adressant soit au coeur,
|
|
soit à l'imagination, par des menaces ou des promesses, par des terreurs
|
|
ou des séductions. Elle était donc sous le coup de quelque révélation
|
|
formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants
|
|
poltrons, elle eût pu dire qu'elle avait _peur d'avoir peur_.
|
|
|
|
À Spandaw, elle avait roidi sa volonté contre des périls extrêmes, contre
|
|
des souffrances réelles; elle avait triomphé de tout avec vaillance; et
|
|
puis la résignation lui semblait naturelle à Spandaw. L'aspect sinistre
|
|
d'une forteresse est en harmonie avec les tristes méditations de la
|
|
solitude; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait disposé pour
|
|
une vie d'épanchement poétique ou de paisible intimité; et ce silence
|
|
éternel, cette absence de toute sympathie humaine en détruisaient
|
|
l'harmonie comme un monstrueux contre-sens. On eût dit de la délicieuse
|
|
retraite de deux amants heureux ou d'une élégante famille, riant foyer
|
|
tout à coup haï et délaissé à cause de quelque rupture douloureuse ou de
|
|
quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la
|
|
décoraient, et qui se trouvaient placées dans tous les ornements, ne la
|
|
faisaient plus sourire comme d'emphatiques puérilités. C'étaient des
|
|
encouragements joints à des menaces, des éloges conditionnels corrigés par
|
|
d'humiliantes accusations. Elle ne pouvait plus lever les yeux autour
|
|
d'elle sans découvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas encore
|
|
remarquée, et qui semblait lui défendre de respirer à l'aise dans ce
|
|
sanctuaire d'une justice soupçonneuse et vigilante. Son âme s'était
|
|
affaissée sur elle-même après la crise de son évasion et celle de son
|
|
amour improvisé pour _l'inconnu_. L'état léthargique qu'on avait provoqué,
|
|
sans doute à dessein, chez elle, pour lui cacher la situation de son asile,
|
|
lui avait laissé une secrète langueur, jointe à l'irritabilité nerveuse
|
|
qui en est la conséquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir à
|
|
la fois inquiète et nonchalante, tour à tour effrayée d'un rien et
|
|
indifférente à tout.
|
|
|
|
Un soir, elle crut entendre les sons, à peine saisissables, d'un orchestre
|
|
dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le château
|
|
resplendissant de lumières à travers le feuillage. Une musique de
|
|
symphonie, fière et vibrante, parvint distinctement jusqu'à elle. Ce
|
|
contraste d'une fête et de son isolement l'émut plus qu'elle ne voulait se
|
|
l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait échangé une parole avec
|
|
des êtres intelligents ou raisonnables! Pour la première fois de sa vie,
|
|
elle se fit une idée merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et,
|
|
comme Cendrillon, elle souhaita que quelque bonne fée l'enlevât dans les
|
|
airs et la fit entrer dans le palais enchanté par une fenêtre, fût-ce pour
|
|
y rester invisible, et y jouir de la vue d'une réunion d'êtres humains
|
|
animés par le plaisir.
|
|
|
|
La lune n'était pas encore levée. Malgré la pureté du ciel, l'ombre était
|
|
si épaisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans
|
|
être aperçue, fût-elle entourée d'invisibles surveillants. Une violente
|
|
tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spécieuses que la
|
|
curiosité nous suggère quand elle veut livrer un assaut à notre conscience,
|
|
se présentèrent en foule à son esprit. L'avait-on traitée avec confiance,
|
|
en l'amenant endormie et à demi morte dans cette prison dorée, mais
|
|
implacable? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission,
|
|
lorsqu'on ne daignait même pas la lui demander? D'ailleurs, ne voulait-on
|
|
pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fête? Qui sait? tout
|
|
était bizarre dans la conduite des Invisibles. Peut-être, en essayant de
|
|
sortir de l'enclos, allait-elle trouver précisément une porte ouverte, une
|
|
gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade
|
|
pratiquée dans la muraille. Elle s'arrêta à cette dernière supposition, la
|
|
plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, résolue de tenter
|
|
l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans
|
|
les airs un bruit assez semblable à celui que produirait un oiseau
|
|
gigantesque en s'élevant vers les nues avec une rapidité fantastique. En
|
|
même temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui
|
|
s'éteignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque
|
|
aussitôt avec une détonation assez forte. Consuelo comprit alors que ce
|
|
n'était ni la foudre ni un météore, mais le feu d'artifice qui commençait
|
|
au château. Ce divertissement de ses hôtes lui promettait un beau
|
|
spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche à
|
|
secouer l'ennui d'une longue pénitence, elle retourna à la hâte vers le
|
|
pavillon.
|
|
|
|
Mais, à la clarté de ces longs éclairs factices, tantôt rouges et tantôt
|
|
bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme
|
|
noir, debout et immobile à côté d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de le
|
|
regarder, que la bombe lumineuse, retombant en pluie de feu, s'éteignait
|
|
rapidement, et laissait tous les objets plongés dans une obscurité plus
|
|
profonde pour les yeux un instant éblouis. Alors Consuelo, effrayée,
|
|
courait dans un sens opposé à celui où le spectre lui était apparu; mais,
|
|
au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait à deux pas de lui. À la
|
|
troisième fois, elle avait gagné le perron du pavillon; il était devant
|
|
elle, lui barrant le passage. Saisie d'une terreur insurmontable, elle fit
|
|
un cri perçant et chancela. Elle fût tombée à la renverse sur les degrés,
|
|
si le mystérieux visiteur ne l'eût saisie dans ses bras. Mais à peine
|
|
eut-il effleuré son front de ses lèvres, qu'elle sentit et reconnut le
|
|
chevalier, _l'inconnu_, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait
|
|
aimée.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXV.
|
|
|
|
|
|
La joie qu'elle éprouva de le retrouver comme un ange de consolation dans
|
|
cette insupportable solitude fit taire tous les scrupules et toutes les
|
|
craintes qu'elle avait encore dans l'esprit un instant auparavant, en
|
|
songeant à lui sans espérance prochaine de le revoir. Elle répondit à son
|
|
étreinte avec passion; et, comme il tâchait déjà de se dégager de ses bras
|
|
pour ramasser son masque noir qui était tombé, elle le retint en
|
|
s'écriant: «Ne me quittez pas, ne m'abandonnez pas!» Sa voix était
|
|
suppliante, ses caresses irrésistibles. L'inconnu se laissa tomber à ses
|
|
pieds, et, cachant son visage dans les plis de sa robe, qu'il couvrit de
|
|
baisers, il resta quelques instants comme partagé entre le ravissement et
|
|
le désespoir; puis, ramassant son masque et glissant une lettre dans la
|
|
main de Consuelo, il s'élança dans le pavillon, et disparut sans qu'elle
|
|
eût pu apercevoir ses traits.
|
|
|
|
Elle le suivit, et, à la lueur d'une petite lampe d'albâtre que Matteus
|
|
allumait chaque soir au fond de l'escalier, elle espéra le retrouver; mais,
|
|
avant qu'elle eût monté quelques marches, il était devenu insaisissable.
|
|
Elle parcourut en vain tous les recoins du pavillon; elle n'aperçut aucune
|
|
trace de lui, et, sans la lettre qu'elle tenait dans sa main tremblante,
|
|
elle eût pu croire qu'elle avait rêvé.
|
|
|
|
Enfin elle se décida à rentrer dans son boudoir, pour lire cette lettre
|
|
dont l'écriture lui parut cette fois plutôt contrefaite à dessein
|
|
qu'altérée par la souffrance. Elle contenait à peu près ce qui suit:
|
|
|
|
«Je ne puis ni vous voir ni vous parler; mais il ne m'est pas défendu de
|
|
vous écrire. Me le permettrez-vous? Oserez-vous répondre à l'_inconnu?_ Si
|
|
j'avais ce bonheur, je pourrais trouver vos lettres et placer les miennes,
|
|
durant votre sommeil, dans un livre que vous laisseriez le soir sur le
|
|
banc du jardin au bord de l'eau. Je vous aime avec passion, avec idolâtrie,
|
|
avec égarement. Je suis vaincu, ma force est brisée; mon activité, mon
|
|
zèle, mon enthousiasme pour l'oeuvre à laquelle je me suis voué, tout,
|
|
jusqu'au sentiment du devoir, est anéanti en moi, si vous ne m'aimez pas.
|
|
Lié à des devoirs étranges et terribles par mes serments, par le don et
|
|
l'abandon de ma volonté, je flotte entre la pensée de l'infamie et celle
|
|
du suicide; car je ne puis me persuader que vous m'aimiez réellement, et
|
|
qu'à l'heure où nous sommes, la méfiance et la peur n'aient pas déjà
|
|
effacé votre amour involontaire pour moi. Pourrait-il en être autrement?
|
|
Je ne suis pour vous qu'une ombre, le rêve d'une nuit, l'illusion d'un
|
|
instant. Eh bien! pour me faire aimer de vous, je me sens prêt, vingt fois
|
|
le jour, à sacrifier mon honneur, à trahir ma parole, à souiller ma
|
|
conscience d'un parjure. Si vous parveniez à fuir cette prison, je vous
|
|
suivrais au bout du monde, dussé-je expier, par une vie de honte et de
|
|
remords, l'ivresse de vous voir, ne fût-ce qu'un jour, et de vous entendre
|
|
dire encore, ne fût-ce qu'une fois: «Je vous aime.» Et cependant, si vous
|
|
refusez de vous associer à l'oeuvre des Invisibles, si les serments qu'on
|
|
va sans doute exiger de vous bientôt vous effraient et vous répugnent, il
|
|
me sera défendu de vous revoir jamais!... Mais je n'obéirai pas, je ne
|
|
pourrai pas obéir. Non! j'ai assez souffert, j'ai assez travaillé, j'ai
|
|
assez servi la cause de l'humanité; si vous n'êtes pas la récompense de
|
|
mon labeur, j'y renonce; je me perds en retournant au monde, à ses lois et
|
|
à ses habitudes. Ma raison est troublée, vous le voyez. Oh! ayez, ayez
|
|
pitié! Ne me dites pas que vous ne m'aimez plus. Je ne pourrais supporter
|
|
ce coup, je ne voudrais pas le croire, ou, si je le croyais, il faudrait
|
|
mourir.»
|
|
|
|
Consuelo lut ce billet au milieu du bruit des fusées et des bombes du feu
|
|
d'artifice qui éclatait dans les airs sans qu'elle l'entendît. Tout
|
|
entière à sa lecture, elle éprouvait cependant, sans en avoir conscience,
|
|
la commotion électrique que causent, surtout aux organisations
|
|
impressionnables, la détonation de la poudre et en général tous les bruits
|
|
violents. Celui-là influe particulièrement sur l'imagination, quand il
|
|
n'agit pas physiquement sur un corps débile et maladif par des
|
|
tressaillements douloureux. Il exalte, au contraire, l'esprit et les sens
|
|
des gens braves et bien constitués. Il réveille même chez quelques femmes
|
|
des instincts intrépides, des idées de combat, et comme de vagues regrets
|
|
de ne pas être hommes. Enfin, s'il y a un accent bien marqué qui fait
|
|
trouver une sorte de jouissance quasi musicale dans la voix du torrent qui
|
|
se précipite, dans le mugissement de la vague qui se brise, dans le
|
|
roulement de la foudre; cet accent de colère, de menace, de fierté, cette
|
|
voix de la force, pour ainsi dire, se retrouve dans le bondissement du
|
|
canon, dans le sifflement des boulets, et dans les mille déchirements de
|
|
l'air qui simulent le choc d'une bataille dans les feux d'artifice.
|
|
Consuelo en éprouva peut-être l'effet, tout en lisant la première lettre
|
|
d'amour proprement dite, le premier _billet doux_ qu'elle eût jamais reçu.
|
|
Elle se sentit courageuse, brave, et quasi téméraire. Une sorte
|
|
d'enivrement lui fit trouver cette déclaration d'amour plus chaleureuse et
|
|
plus persuasive que toutes les paroles d'Albert, de même qu'elle avait
|
|
trouvé le baiser de l'inconnu plus suave et plus ardent que tous ceux
|
|
d'Anzoleto. Elle se mit donc à écrire sans hésitation; et, tandis que les
|
|
boîtes fulminantes ébranlaient les échos du parc, que l'odeur du salpêtre
|
|
étouffait le parfum des fleurs, et que les feux du Bengale illuminaient la
|
|
façade du pavillon sans qu'elle daignât s'en apercevoir, Consuelo répondit:
|
|
|
|
«Oui, je vous aime, je l'ai dit, je vous l'ai avoué, et, dussé-je m'en
|
|
repentir, dussé-je en rougir mille fois, je ne pourrai jamais effacer du
|
|
livre bizarre et incompréhensible de ma destinée cette page que j'y ai
|
|
écrite moi-même, et qui est entre vos mains! C'était l'expression d'un
|
|
élan condamnable, insensé peut-être, mais profondément vrai et ardemment
|
|
senti. Fussiez-vous le dernier des hommes, je n'en aurais pas moins placé
|
|
en vous mon idéal! Dussiez-vous m'avilir par une conduite méprisante et
|
|
cruelle, je n'en aurais pas moins éprouvé, au contact de votre coeur, une
|
|
ivresse que je n'avais jamais goûtée, et qui m'a paru aussi sainte que les
|
|
anges sont purs. Vous le voyez, je vous répète ce que vous m'écriviez en
|
|
réponse aux confidences que j'avais adressées à _Beppo_. Nous ne faisons
|
|
que nous répéter l'un à l'autre ce dont nous sommes, je le crois, vivement
|
|
pénétrés et loyalement persuadés tous les deux. Pourquoi et comment nous
|
|
tromperions-nous? Nous ne nous connaissons pas; nous ne nous connaîtrons
|
|
peut-être jamais. Étrange fatalité! nous nous aimons pourtant, et nous ne
|
|
pouvons pas plus nous expliquer les causes premières de cet amour qu'en
|
|
prévoir les fins mystérieuses. Tenez, je m'abandonne à votre parole, à
|
|
votre honneur; je ne combats point le sentiment que vous m'inspirez. Ne me
|
|
laissez pas m'abuser moi-même. Je ne vous demande au monde qu'une chose,
|
|
c'est de ne pas feindre de m'aimer, c'est de jamais me revoir si vous ne
|
|
m'aimez pas; c'est de m'abandonner à mon sort, quel qu'il soit, sans
|
|
craindre que je vous accuse ou que je vous maudisse pour cette rapide
|
|
illusion de bonheur que vous m'aurez donnée. Il me semble que ce que je
|
|
vous demande là est si facile! Il est des instants où je suis effrayée, je
|
|
vous le confesse, de l'aveugle confiance qui me pousse vers vous. Mais dès
|
|
que vous paraissez, dès que ma main est dans la vôtre, ou quand je regarde
|
|
votre écriture (votre écriture qui est pourtant contrefaite et tourmentée,
|
|
comme si vous ne vouliez pas que je puisse connaître de vous le moindre
|
|
indice extérieur et visible); enfin, quand j'entends seulement le bruit de
|
|
vos pas, toutes mes craintes s'évanouissent, et je ne puis pas me défendre
|
|
de croire que vous êtes mon meilleur ami sur la terre. Mais pourquoi vous
|
|
cacher ainsi? Quel effrayant secret couvrent donc votre masque et votre
|
|
silence? Vous ai-je vu ailleurs? Dois-je vous craindre et vous repousser
|
|
le jour où je saurai votre nom, où je verrai vos traits? Si vous m'êtes
|
|
absolument inconnu, comme vous me l'avez écrit, d'où vient que vous
|
|
obéissez si aveuglément à la loi étrange des Invisibles, lorsque vous
|
|
m'écrivez pourtant aujourd'hui que vous êtes prêt à vous en affranchir
|
|
pour me suivre au bout du monde? Et si je l'exigeais, pour fuir avec vous,
|
|
que vous n'eussiez plus de secrets pour moi, ôteriez-vous ce masque? me
|
|
parleriez-vous? Pour arriver à vous connaître, il faut, dites-vous, que je
|
|
m'engage... à quoi? que je me lie par des serments aux Invisibles?... Mais
|
|
pour quelle oeuvre? Quoi! il faut que les yeux fermés, la conscience
|
|
muette, et l'esprit dans les ténèbres, je _donne_ et j'_abandonne_ ma
|
|
volonté, comme vous l'avez fait vous-même du moins avec connaissance de
|
|
cause? Et pour me décider à ces actes inouïs d'un dévouement aveugle, vous
|
|
ne ferez pas la plus légère infraction aux règlements de votre ordre! Car,
|
|
je le vois bien, vous appartenez à un de ces ordres mystérieux qu'on
|
|
appelle ici _sociétés secrètes_, et qu'on dit être nombreuses en
|
|
Allemagne. A moins que ce ne soit tout simplement un complot politique
|
|
contre... comme on me le disait à Berlin. Eh bien, quoi que ce soit, si on
|
|
me laisse la liberté de refuser quand on m'aura instruite de ce qu'on
|
|
exige de moi, je m'engagerai par les plus terribles serments à ne jamais
|
|
rien révéler. Puis-je faire plus sans être indigne de l'amour d'un homme
|
|
qui pousse le scrupule et la fidélité à son serment jusqu'à ne pas vouloir
|
|
me faire entendre ce mot que j'ai prononcé moi-même, au mépris de la
|
|
prudence et de la pudeur imposées à mon sexe: Je vous aime!»
|
|
|
|
Consuelo mit cette lettre dans un livre qu'elle alla déposer dans le
|
|
jardin au lieu indiqué; puis elle s'éloigna à pas lents, et se tint
|
|
longtemps cachée dans le feuillage, espérant voir arriver le chevalier, et
|
|
tremblant de laisser là cet aveu de ses plus intimes sentiments, qui
|
|
pouvait tomber dans des mains étrangères. Cependant, comme les heures
|
|
s'écoulaient sans que personne parût, et qu'elle se souvenait de ces
|
|
paroles de la lettre de l'inconnu: «J'irai prendre votre réponse durant
|
|
votre sommeil,» elle jugea qu'elle devait se conformer en tout à ses avis,
|
|
et se retira dans son appartement où, après mille rêveries agitées, tour à
|
|
tour pénibles et délicieuses, elle finit par s'endormir au bruit incertain
|
|
de la musique du bal qui recommençait, des fanfares qui sonnèrent durant
|
|
le souper, et du roulement lointain des voitures qui annonça, au lever de
|
|
l'aube, le départ des nombreux hôtes de la résidence.
|
|
|
|
A neuf heures précises, la recluse entra dans la salle où elle prenait ses
|
|
repas, qu'elle y trouvait toujours servis avec une exactitude scrupuleuse
|
|
et une recherche digne du local. Matteus se tenait debout derrière sa
|
|
chaise, dans l'attitude respectueusement flegmatique qui lui était
|
|
habituelle. Consuelo venait de descendre au jardin. Le chevalier était
|
|
venu prendre sa lettre, car elle n'était plus dans le livre. Mais Consuelo
|
|
avait espéré trouver une nouvelle lettre de lui, et elle l'accusait déjà
|
|
de mettre de la tiédeur dans leur correspondance. Elle se sentait inquiète,
|
|
excitée, et un peu poussée à bout par l'immobilité de la vie qu'on
|
|
semblait s'obstiner à lui faire. Elle se décida donc à s'agiter au hasard
|
|
pour voir si elle ne hâterait pas le cours des événements lentement
|
|
préparés autour d'elle. Précisément ce jour-là, pour la première fois,
|
|
Matteus était sombre et taciturne.
|
|
|
|
«Maître Matteus, dit-elle avec une gaieté forcée, je vois à travers votre
|
|
masque que vous avez les yeux battus et le teint fatigué; vous n'avez
|
|
guère dormi cette nuit.
|
|
|
|
--Madame me fait trop d'honneur de vouloir bien me railler, répondit
|
|
Matteus avec un peu d'aigreur; mais comme Madame a le bonheur de vivre le
|
|
visage découvert, je suis plus à portée de voir qu'elle m'attribue la
|
|
fatigue et l'insomnie dont elle a souffert elle-même cette nuit.
|
|
|
|
--Vos miroirs parlants m'ont dit cela avant vous, monsieur Matteus: je
|
|
sais que je suis fort enlaidie, et je pense que je le serai bientôt
|
|
davantage si l'ennui s'obstine à me consumer.
|
|
|
|
--Madame s'ennuie? reprit Matteus du ton dont il eût dit «madame a sonné?»
|
|
|
|
--Oui, Matteus, je m'ennuie énormément, et je commence à ne pouvoir plus
|
|
supporter cette réclusion. Comme on ne m'a fait ni l'honneur d'une visite,
|
|
ni celui d'une lettre, je présume qu'on m'a oubliée ici; et puisque vous
|
|
êtes la seule personne qui veuille bien n'en pas faire autant, je crois
|
|
qu'il m'est permis de vous dire que je commence à trouver ma situation
|
|
embarrassante et bizarre.
|
|
|
|
--Je ne peux pas me permettre de juger la situation de Madame, répondit
|
|
Matteus; mais il me semblait que Madame avait reçu, il n'y a pas longtemps,
|
|
une visite et une lettre?
|
|
|
|
--Qui vous a dit pareille chose, maître Matteus? s'écria Consuelo en
|
|
rougissant.
|
|
|
|
--Je le dirais, répondit-il d'un ton ironiquement patelin, si je ne
|
|
craignais d'offenser Madame, et de l'ennuyer en me permettant de causer
|
|
avec elle.
|
|
|
|
--Si vous étiez mon domestique, maître Matteus, j'ignore quels airs de
|
|
grandeur je pourrais prendre avec vous; mais comme jusqu'à présent je n'ai
|
|
guère eu d'autre serviteur que moi-même, et que, d'ailleurs, vous me
|
|
paraissez être ici mon gardien encore plus que mon majordome, je vous
|
|
engage à causer si cela vous plaît, autant que les autres jours. Vous avez
|
|
trop d'esprit ce matin pour m'ennuyer.
|
|
|
|
--C'est que Madame s'ennuie trop elle-même pour être difficile en ce
|
|
moment. Je dirai donc à Madame qu'il y a eu cette nuit grande fête au
|
|
Château.
|
|
|
|
--Je le sais, j'ai entendu le feu d'artifice et la musique.
|
|
|
|
--Alors, une personne qui est fort surveillée ici depuis l'arrivée de
|
|
Madame, a cru pouvoir profiter du désordre et du bruit pour s'introduire
|
|
dans le parc réservé, au mépris de la défense la plus sévère. Il en est
|
|
résulté un événement fâcheux... Mais je crains de causer quelque chagrin
|
|
à Madame en le lui apprenant.
|
|
|
|
--Je crois maintenant le chagrin préférable à l'ennui et à l'inquiétude.
|
|
Dites donc vite, monsieur Matteus?
|
|
|
|
--Eh bien! madame, j'ai vu conduire en prison, ce matin, le plus aimable,
|
|
le plus jeune, le plus beau, le plus brave, le plus généreux, le plus
|
|
spirituel, le plus grand de tous mes maîtres, le chevalier de Liverani.
|
|
|
|
--Liverani? Qui s'appelle Liverani? s'écria Consuelo, vivement émue. En
|
|
prison, le chevalier? Dites-moi!... Oh! mon Dieu! quel est ce chevalier,
|
|
quel est ce Liverani?
|
|
|
|
--Je l'ai assez désigné à Madame. J'ignore si elle le connaît peu ou
|
|
beaucoup; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été conduit à la
|
|
grosse tour pour avoir parlé et écrit à Madame, et pour n'avoir pas voulu
|
|
faire connaître à Son Altesse la réponse que Madame lui a faite.
|
|
|
|
--La grosse tour... Son Altesse... tout ce que vous me dites là est-il
|
|
sérieux, Matteus? Suis-je ici sous la dépendance d'un Prince souverain qui
|
|
me traite en prisonnière d'Etat, et qui châtie ses sujets, pour peu qu'ils
|
|
me témoignent quelque intérêt et quelque pitié? Ou bien suis-je mystifiée
|
|
par quelque riche seigneur à idées bizarres, qui essaie de m'effrayer afin
|
|
d'éprouver ma reconnaissance pour les services rendus?
|
|
|
|
--Il ne m'est point défendu de dire à Madame qu'elle est en même temps
|
|
chez un prince fort riche, chez un homme d'esprit grand philosophe...
|
|
|
|
--Et chez le chef suprême du conseil des Invisibles? ajouta Consuelo.
|
|
|
|
--J'ignore ce que Madame entend par là, répondit Matteus avec la plus
|
|
complète indifférence. Dans la liste des titres et dignités de Son Altesse,
|
|
je n'ai jamais entendu mentionner cette qualité.
|
|
|
|
--Mais ne me sera-t-il pas permis de voir ce prince, de me jeter à ses
|
|
pieds, de lui demander la liberté de ce chevalier Liverani, qui est
|
|
innocent de toute indiscrétion, j'en puis faire le serment?
|
|
|
|
--Je n'en sais rien, et je crois que ce sera au moins très-difficile à
|
|
obtenir. Cependant j'ai accès tous les soirs auprès de Son Altesse,
|
|
pendant quelques instants, pour lui rendre compte de la santé et des
|
|
occupations de Madame; et si Madame écrivait, peut-être réussirais-je à
|
|
faire lire le billet sans qu'il passât par les mains des secrétaires.
|
|
|
|
--Cher monsieur Matteus, vous êtes la bonté même, et je suis sûre que vous
|
|
devez avoir la confiance du prince. Oui, certainement, j'écrirai, puisque
|
|
vous êtes assez généreux pour vous intéresser au chevalier.
|
|
|
|
--Il est vrai que je m'y intéresse plus qu'à tout autre. Il m'a sauvé la
|
|
vie, au risque de la sienne, dans un incendie. Il m'a soigné et guéri de
|
|
mes brûlures. Il a remplacé les effets que j'avais perdus. Il a passé des
|
|
nuits à me veiller, comme s'il eût été mon serviteur et moi son maître. Il
|
|
a arraché au vice une nièce que j'avais, et il en a fait, par ses bonnes
|
|
paroles et ses généreux secours, une honnête femme. Que de bien n'a-t-il
|
|
pas fait dans toute cette contrée et dans toute l'Europe, à ce qu'on
|
|
assure! C'est le jeune homme le plus parfait qui existe, et Son Altesse
|
|
l'aime comme son propre fils.
|
|
|
|
--Et pourtant Son Altesse l'envoie en prison pour une faute légère?
|
|
|
|
--Oh! Madame ignore qu'il n'y a point de faute légère aux yeux de Son
|
|
Altesse, en fait d'indiscrétion.
|
|
|
|
--C'est donc un prince bien absolu?
|
|
|
|
--Admirablement juste, mais terriblement sévère.
|
|
|
|
--Et comment puis-je être pour quelque chose dans les préoccupations de
|
|
son esprit et dans les décisions de son conseil?
|
|
|
|
--Cela, je l'ignore, comme Madame peut bien le penser. Beaucoup de secrets
|
|
s'agitent en tout temps dans ce château, surtout lorsque le prince y vient
|
|
passer quelques semaines, ce qui n'arrive pas souvent. Un pauvre serviteur
|
|
tel que moi qui se permettrait de vouloir les approfondir n'y serait pas
|
|
souffert longtemps; et comme je suis le doyen des personnes attachées à la
|
|
maison, Madame doit comprendre que je ne suis ni curieux ni bavard;
|
|
autrement...
|
|
|
|
--J'entends, monsieur Matteus. Mais sera-ce une indiscrétion de vous
|
|
demander si la prison que subit le chevalier est rigoureuse?
|
|
|
|
--Elle doit l'être, Madame. Quoique je ne sache rien de ce qui se passe
|
|
dans la tour et dans les souterrains, j'y ai vu entrer plus de gens que je
|
|
n'en ai vu sortir. J'ignore s'il y a des issues dans la forêt: pour moi,
|
|
je n'en connais pas dans le parc.
|
|
|
|
--Vous me faites trembler, Matteus. Serait-il possible que j'eusse attiré
|
|
sur la tête de ce digne jeune homme des malheurs sérieux? Dites-moi, le
|
|
prince est-il d'un caractère violent ou froid? Ses arrêts sont-ils dictés
|
|
par une indignation passagère ou par un mécontentement réfléchi et
|
|
durable?
|
|
|
|
--Ce sont là des détails dans lesquels il ne me convient pas d'entrer,
|
|
répondit froidement Matteus.
|
|
|
|
--Eh bien, parlez-moi du chevalier, au moins. Est-il homme à demander et à
|
|
obtenir grâce, ou à se renfermer dans un silence hautain?
|
|
|
|
--Il est tendre et doux, plein de respect et de soumission pour son
|
|
Altesse. Mais si Madame lui a confié quelque secret, elle peut être
|
|
tranquille: il se laisserait torturer plutôt que de livrer le secret d'un
|
|
autre, fût-ce à l'oreille d'un confesseur.
|
|
|
|
--Eh bien, je le révélerai moi-même à son Altesse, ce secret qu'elle juge
|
|
assez important pour allumer sa colère contre un infortuné. Oh! mon bon
|
|
Matteus, ne pouvez-vous porter ma lettre tout de suite?
|
|
|
|
--Impossible avant la nuit, Madame.
|
|
|
|
--C'est égal, je vais écrire maintenant; une occasion imprévue peut se
|
|
présenter.»
|
|
|
|
Consuelo rentra dans son cabinet, et écrivit pour demander au prince
|
|
anonyme une entrevue dans laquelle elle s'engageait à répondre sincèrement
|
|
à toutes les questions qu'il daignerait lui adresser.
|
|
|
|
A minuit, Matteus lui rapporta cette réponse cachetée:
|
|
|
|
«Si c'est au prince que vous voulez parler, votre demande est insensée.
|
|
Vous ne le verrez, vous ne le connaîtrez jamais; vous ne saurez jamais son
|
|
nom.--Si c'est devant le conseil des Invisibles que tu veux comparaître,
|
|
tu seras entendue; mais réfléchis aux conséquences de ta résolution: elle
|
|
décidera de ta vie et de celle d'un autre.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXVI.
|
|
|
|
|
|
Il fallut encore patienter vingt-quatre heures après cette lettre reçue.
|
|
Matteus déclarait qu'il aimerait mieux se couper une main que de demander
|
|
à voir le prince après minuit. Au déjeuner du lendemain, il se montra
|
|
encore un peu plus expansif que la veille, et Consuelo crut remarquer que
|
|
l'emprisonnement du chevalier l'avait aigri contre le prince, au point de
|
|
lui donner une assez vive démangeaison d'être indiscret pour la première
|
|
fois de sa vie. Cependant, lorsqu'elle l'eut fait causer pendant plus
|
|
d'une heure, elle remarqua qu'elle n'était pas plus avancée qu'auparavant.
|
|
Soit qu'il eût joué la simplicité pour étudier les pensées et les
|
|
sentiments de Consuelo, soit qu'il ne sût rien relativement à l'existence
|
|
des Invisibles et à la part que son maître prenait à leurs actes, il se
|
|
trouva que Consuelo flottait dans une confusion étrange de notions
|
|
contradictoires. Sur tout ce qui touchait à la position sociale du prince,
|
|
Matteus s'était retranché dans l'impossibilité de manquer au silence
|
|
rigoureux qu'on lui avait imposé. Il haussait, il est vrai, les épaules,
|
|
en parlant de cette bizarre injonction. Il avouait qu'il ne comprenait pas
|
|
la nécessité de porter un masque pour communiquer avec les personnes qui
|
|
s'étaient succédé à des intervalles plus ou moins rapprochés, et pour des
|
|
retraites plus ou moins longues, dans le pavillon. Il ne _pouvait
|
|
s'empêcher de dire_ que son maître avait des caprices inexplicables, et se
|
|
livrait à des travaux incompréhensibles; mais toute curiosité, de même que
|
|
toute indiscrétion, était paralysée chez lui par la crainte de châtiments
|
|
terribles, sur la nature desquels il ne s'expliquait pas. En somme,
|
|
Consuelo n'apprit rien, sinon qu'il se passait des choses singulières au
|
|
château, que l'on n'y dormait guère la nuit, que tous les domestiques y
|
|
avaient vu des esprits, que Matteus lui-même, qui se déclarait hardi et
|
|
sans préjugés, avait rencontré souvent l'hiver, dans le parc, à des
|
|
époques où le prince était absent et le château désert, des figures qui
|
|
l'avaient fait frémir, qui étaient entrées là sans qu'il sût comment et
|
|
qui en étaient sorties de même. Tout cela ne jetait pas une grande clarté
|
|
sur la situation de Consuelo. Il lui fallut se résigner à attendre le soir
|
|
pour envoyer cette nouvelle pétition:
|
|
|
|
«Quoi qu'il en puisse résulter pour moi, je demande instamment et
|
|
humblement à comparaître devant le tribunal des Invisibles.»
|
|
|
|
La journée lui sembla d'une longueur mortelle; elle s'efforça de maîtriser
|
|
son impatience et ses inquiétudes en chantant tout ce qu'elle avait
|
|
composé en prison sur les douleurs et les ennuis de la solitude, et elle
|
|
termina cette répétition à l'entrée de la nuit, par le sublime air
|
|
d'Almirena dans le _Rinaldo_ de Haendel:
|
|
|
|
Lascia ch'io pianga
|
|
La dura sorte
|
|
E ch'ia sospiri
|
|
La libertà
|
|
|
|
A peine l'eut-elle fini, qu'un violon d'une vibration extraordinaire
|
|
répéta au dehors la phrase admirable qu'elle venait de dire, avec une
|
|
expression aussi douloureuse et aussi profonde que la sienne propre.
|
|
Consuelo courut à la fenêtre, mais elle ne vit personne, et la phrase se
|
|
perdit dans l'éloignement. Il lui sembla que cet instrument et ce jeu
|
|
remarquables ne pouvaient appartenir qu'au comte Albert; mais elle chassa
|
|
bientôt cette pensée, comme rentrant dans la série d'illusions pénibles et
|
|
dangereuses dont elle avait déjà tant souffert. Elle n'avait jamais
|
|
entendu Albert jouer aucune phrase de musique moderne, et il n'y avait
|
|
qu'un esprit frappé qui put s'obstiner à évoquer un spectre chaque fois
|
|
que le son d'un violon se faisait entendre. Néanmoins cette émotion
|
|
troubla Consuelo, et la jeta dans de si tristes et si profondes rêveries,
|
|
qu'elle s'aperçut seulement à neuf heures du soir que Matteus ne lui avait
|
|
apporté ni à dîner ni à souper, et qu'elle était à jeun depuis le matin.
|
|
Cette circonstance lui fit craindre que, comme le chevalier, Matteus n'eût
|
|
été victime de l'intérêt qu'il lui avait marqué. Sans doute, les murs
|
|
avaient des yeux et des oreilles. Matteus lui avait peut-être trop parlé;
|
|
il avait murmuré un peu contre la disparition de Liverani: c'en était
|
|
assez probablement pour qu'on lui fit partager son sort.
|
|
|
|
Ces nouvelles anxiétés empêchèrent Consuelo de sentir le malaise de la
|
|
faim. Cependant la soirée s'avançait, Matteus ne paraissait pas; elle se
|
|
risqua à sonner. Personne ne vint. Elle éprouvait une grande faiblesse, et
|
|
surtout une grande consternation. Appuyée sur le bord de sa croisée, la
|
|
tête dans ses mains, elle repassait dans son cerveau, déjà un peu troublé
|
|
par les souffrances de l'inanition, les incidents bizarres de sa vie, et
|
|
se demandait si c'était le souvenir de la réalité ou celui d'un long rêve,
|
|
lorsqu'une main froide comme le marbre s'appuya sur sa tête, et une voix
|
|
basse et profonde prononça ces mots:
|
|
|
|
«Ta demande est accueillie, suis-moi.»
|
|
|
|
Consuelo, qui n'avait pas encore songé à éclairer son appartement, mais
|
|
qui avait, jusque-là, nettement distingué les objets dans le crépuscule,
|
|
essaya de regarder celui qui lui parlait ainsi. Elle se trouvait tout à
|
|
coup dans d'aussi épaisses ténèbres que si l'atmosphère était devenue
|
|
compacte, et le ciel étoilé une voûte de plomb. Elle porta la main à son
|
|
front privé d'air, et reconnut un capuchon à la fois léger et impénétrable
|
|
comme celui que Cagliostro lui avait jeté une fois sur la tête sans
|
|
qu'elle le sentit. Entraînée par une main invisible, elle descendit
|
|
l'escalier du pavillon; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait
|
|
plus de degrés qu'elle ne lui en connaissait, et qu'il s'enfonçait dans
|
|
des caves où elle marcha pendant près d'une demi-heure. La fatigue, la
|
|
faim, l'émotion et une chaleur accablante ralentissait de plus en plus ses
|
|
pas, et, à chaque instant prête à défaillir, elle fut tentée de demander
|
|
grâce. Mais une certaine fierté, qui lui faisait craindre de paraître
|
|
reculer devant sa résolution, l'engagea à lutter courageusement. Elle
|
|
arriva enfin au terme du voyage, et on la fit asseoir. Elle entendit en ce
|
|
moment un timbre lugubre, comme celui du tam-tam, frapper minuit lentement,
|
|
et au douzième coup le capuchon fut enlevé de son front baigné de sueur.
|
|
|
|
Elle fut éblouie d'abord de l'éclat des lumières qui, toutes rassemblées
|
|
sur un même point vis-à-vis d'elle, dessinaient une large croix
|
|
flamboyante sur la muraille, lorsque ses yeux purent supporter cette
|
|
transition, elle vit qu'elle était dans une vaste salle d'un style
|
|
gothique, dont la voûte, divisée en arceaux surbaissés, ressemblait à
|
|
celle d'un cachot profond ou d'une chapelle souterraine. Au fond de cette
|
|
pièce, dont l'aspect et le luminaire étaient vraiment sinistres, elle
|
|
distingua sept personnages enveloppés de manteaux rouges, et la face
|
|
couverte de masques d'un blanc livide, qui les faisaient ressembler à des
|
|
cadavres. Ils étaient assis derrière une longue table de marbre noir. En
|
|
avant de la table et sur un gradin plus bas, un huitième spectre, vêtu de
|
|
noir et masqué de blanc, était également assis. De chaque côté des
|
|
murailles latérales, une vingtaine d'hommes à manteaux et à masques noirs
|
|
étaient rangés dans un profond silence. Consuelo se retourna, et vit
|
|
derrière elle d'autres fantômes noirs. A chaque porte, il y en avait deux
|
|
debout, une large épée brillante à la main.
|
|
|
|
En d'autres circonstances, Consuelo se fût peut-être dit que ce cérémonial
|
|
lugubre n'était qu'un jeu, une de ces épreuves dont elle avait entendu
|
|
parler à Berlin à propos des loges de francs-maçons. Mais outre que les
|
|
francs-maçons ne s'érigeaient pas en tribunal, et ne s'attribuaient pas le
|
|
droit de faire comparaître dans leurs assemblées secrètes des personnes
|
|
non initiées, elle était disposée, par tout ce qui avait précédé cette
|
|
scène, à la trouver sérieuse, effrayante même. Elle s'aperçut qu'elle
|
|
tremblait visiblement, et sans les cinq minutes d'un profond silence où se
|
|
tint l'assemblée, elle n'eût pas eu la force de se remettre et de se
|
|
préparer à répondre.
|
|
|
|
Enfin, le huitième juge se leva et fit signe aux deux introducteurs, qui
|
|
se tenaient, l'épée à la main, à la droite et à la gauche de Consuelo, de
|
|
l'amener jusqu'au pied du tribunal, où elle resta debout, dans une
|
|
attitude de calme et de courage un peu affectés.
|
|
|
|
«Qui êtes-vous, et que demandez-vous?» dit l'homme noir sans se lever.
|
|
|
|
Consuelo demeura quelques instants interdite; enfin elle prit courage et
|
|
répondit:
|
|
|
|
«Je suis Consuelo, cantatrice de profession, dite la Zingarella et la
|
|
Porporina.
|
|
|
|
--N'as-tu point d'autre nom?» reprit l'interrogateur.
|
|
|
|
Consuelo hésita, puis elle dit:
|
|
|
|
«J'en pourrais revendiquer un autre; mais je me suis engagée sur l'honneur
|
|
à ne jamais le faire.
|
|
|
|
--Espères-tu donc cacher quelque chose à ce tribunal? Te crois-tu devant
|
|
des juges vulgaires, élus pour juger de vulgaires intérêts, au nom d'une
|
|
loi grossière et aveugle? Que viens-tu faire ici, si tu prétends nous
|
|
abuser par de vaines défaites? Nomme-toi, fais-toi connaître pour ce que
|
|
tu es, ou retire-toi.
|
|
|
|
--Vous qui savez qui je suis, vous savez sans doute également que mon
|
|
silence est un devoir, et vous m'encouragerez à y persister.»
|
|
|
|
Un des manteaux rouges se pencha, fit signe à un des manteaux noirs, et en
|
|
un instant tous les manteaux noirs sortirent de la salle, à l'exception de
|
|
l'examinateur, qui resta à sa place et reprit la parole en ces termes:
|
|
|
|
«Comtesse de Rudolstadt, maintenant que l'examen devient secret, et que
|
|
vous êtes seule en présence de vos juges, nierez-vous que vous soyez
|
|
légitimement mariée au comte Albert Podiebrad, dit de Rudolstadt par les
|
|
prétentions de sa famille?
|
|
|
|
--Avant de répondre à cette question, dit Consuelo avec fermeté, je
|
|
demande à savoir quelle autorité dispose ici de moi, et quelle loi
|
|
m'oblige à la reconnaître.
|
|
|
|
--Quelle loi prétendrais-tu donc invoquer? Est-ce une loi divine ou
|
|
humaine? La loi sociale te place encore sous la dépendance absolue de
|
|
Frédéric II, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, sur les terres duquel
|
|
nous t'avons enlevée pour te soustraire à une captivité indéfinie, et à
|
|
des dangers plus affreux encore, tu le sais!
|
|
|
|
--Je sais, dit Consuelo en fléchissant le genou, qu'une reconnaissance
|
|
éternelle me lie à vous. Je ne prétends donc invoquer que la loi divine,
|
|
et je vous prie de me définir celle de la reconnaissance. Me
|
|
commande-t-elle de vous bénir et de me dévouer à vous du fond de mon
|
|
coeur? je l'accepte: mais si elle me prescrit de manquer, pour vous
|
|
complaire, aux arrêts de ma conscience, ne dois-je pas la récuser? Jugez
|
|
vous-mêmes.
|
|
|
|
--Puisses-tu penser et agir dans le monde comme tu parles! Mais les
|
|
circonstances qui te placent ici dans notre dépendance échappent à tous
|
|
les raisonnements ordinaires. Nous sommes au-dessus de toute loi humaine,
|
|
tu as pu le reconnaître à notre puissance. Nous sommes également en dehors
|
|
de toute considération humaine: préjugés de fortune, de rang et de
|
|
naissance, scrupules et délicatesse de position, crainte de l'opinion,
|
|
respect même des engagements contractés avec les idées et les personnes du
|
|
monde, rien de tout cela n'a de sens pour nous, ni de valeur à nos yeux,
|
|
alors que réunis loin de l'oeil des hommes, et armés du glaive de la
|
|
justice de Dieu, nous pesons dans le creux de notre main les hochets de
|
|
votre frivole et craintive existence. Explique-toi donc sans détour devant
|
|
nous qui sommes les appuis, la famille et la loi vivante de tout être
|
|
libre. Nous ne t'écouterons pas, que nous ne sachions en quelle qualité tu
|
|
comparais ici. Est-ce la Zingarella Consuelo, est-ce la comtesse de
|
|
Rudolstadt qui nous invoque?
|
|
|
|
--La comtesse de Rudolstadt, ayant renoncé à tous ses droits dans la
|
|
société, n'en a aucun à réclamer ici. La Zingarella Consuelo...
|
|
|
|
--Arrête, et pèse les paroles que tu viens de dire. Si ton époux était
|
|
vivant, aurais-tu le droit de lui retirer ta foi, d'abjurer son nom, de
|
|
repousser sa fortune, en un mot, de redevenir la Zingarella Consuelo, pour
|
|
ménager l'orgueil puéril et insensé de sa famille et de sa caste?
|
|
|
|
--Non sans doute.
|
|
|
|
--Et penses-tu donc que la mort ait rompu à jamais vos liens? ne dois-tu à
|
|
la mémoire d'Albert ni respect, ni amour, ni fidélité?»
|
|
|
|
Consuelo rougit et se troubla, puis elle redevint pâle. L'idée qu'on
|
|
allait, comme Cagliostro et le comte de Saint-Germain, lui parler de la
|
|
résurrection possible d'Albert, et même lui en montrer le fantôme, la
|
|
remplit d'une telle frayeur, qu'elle ne put répondre.
|
|
|
|
«Épouse d'Albert Podiebrad, reprit l'examinateur, ton silence t'accuse.
|
|
Albert est mort tout entier pour toi, et ton mariage n'est à tes yeux
|
|
qu'un incident de ta vie aventureuse, sans aucune conséquence, sans aucune
|
|
obligation pour l'avenir. Zingara, tu peux te retirer. Nous ne nous sommes
|
|
intéressés à ton sort qu'en raison de tes liens avec le plus excellent des
|
|
hommes. Tu n'étais pas digne de notre amour, car tu ne fus pas digne du
|
|
sien. Nous ne regrettons pas la liberté que nous t'avons rendue; toute
|
|
réparation des maux qu'inflige le despotisme est un devoir et une
|
|
jouissance pour nous. Mais notre protection n'ira pas plus loin. Dès
|
|
demain tu quitteras cet asile que nous t'avions donné avec l'espérance que
|
|
tu en sortirais purifiée et sanctifiée: tu retourneras au monde: à la
|
|
chimère de la gloire, à l'enivrement des folles passions. Que Dieu ait
|
|
pitié de toi! nous t'abandonnons sans retour.»
|
|
|
|
Consuelo resta quelques moments atterrée sous cet arrêt. Quelques jours
|
|
plus tôt, elle ne l'eût pas accepté sans appel; mais le mot de _folles
|
|
passions_ qui venait d'être prononcé lui remettait sous les yeux, à cette
|
|
heure, l'amour insensé qu'elle avait conçu pour _l'inconnu_, et qu'elle
|
|
avait accueilli dans son coeur presque sans examen et sans combat.
|
|
|
|
Elle était humiliée à ses propres yeux, et la sentence des Invisibles lui
|
|
paraissait méritée jusqu'à un certain point. L'austérité de leur langage
|
|
lui inspirait un respect mêlé de terreur, et elle ne songeait plus à se
|
|
révolter contre le droit qu'ils s'attribuaient de la juger et de la
|
|
condamner, comme un être relevant de leur autorité. Il est rare que,
|
|
quelle que soit notre fierté naturelle, ou l'irréprochabilité de notre vie,
|
|
nous ne subissions pas l'ascendant d'une parole grave qui nous accuse au
|
|
dépourvu, et qu'au lieu de discuter avec elle, nous ne fassions pas un
|
|
retour sur nous-mêmes pour voir avant tout si nous ne méritons pas ce
|
|
blâme. Consuelo ne se sentait pas à l'abri de tout reproche, et l'appareil
|
|
déployé autour d'elle rendait sa position singulièrement pénible.
|
|
Cependant, elle se rappela promptement qu'elle n'avait pas demandé à
|
|
comparaître devant ce tribunal sans s'être préparée et résignée à sa
|
|
rigueur. Elle y était venue, résolue à subir des admonestations, un
|
|
châtiment quelconque, s'il le fallait, pourvu que le chevalier fût
|
|
disculpé ou pardonné. Mettant donc de côté tout amour-propre, elle accepta
|
|
les reproches sans amertume, et médita quelques instants sa réponse.
|
|
|
|
«Il est possible que je mérite cette dure malédiction, dit-elle enfin; je
|
|
suis loin d'être contente de moi. Mais en venant ici je me suis fait des
|
|
Invisibles une idée que je veux vous dire. Le peu que j'ai appris de vous
|
|
par la rumeur populaire, et le bienfait de la liberté que je tiens de vous,
|
|
m'ont fait penser que vous étiez des hommes aussi parfaits dans la vertu
|
|
que puissants dans la société. Si vous êtes tels que je me plais à le
|
|
croire, d'où vient que vous me repoussez si brusquement, sans m'avoir
|
|
indiqué la route à suivre pour sortir de l'erreur et pour devenir digne de
|
|
votre protection? Je sais qu'à cause d'Albert de Rudolstadt, le plus
|
|
excellent des hommes, comme vous l'avez bien nommé, sa veuve méritait
|
|
quelque intérêt; mais ne fussé-je pas la femme d'Albert, ou bien eussé-je
|
|
été en tout temps indigne de l'être, la Zingara Consuelo, la fille sans
|
|
nom, sans famille et sans patrie, n'a-t-elle pas encore des droits à votre
|
|
sollicitude paternelle? Supposez que je sois une grande pécheresse;
|
|
n'êtes-vous pas comme le royaume des cieux où la conversion d'un maudit
|
|
apporte plus de joie que la persévérance de cent élus? Enfin, si la loi
|
|
qui vous rassemble et qui vous inspire est une loi divine, vous y manquez
|
|
en me repoussant. Vous aviez entrepris, dites-vous, de me purifier et de
|
|
me sanctifier. Essayez d'élever mon âme à la hauteur de la vôtre. Je suis
|
|
ignorante, et non rebelle. Prouvez-moi que vous êtes saints, en vous
|
|
montrant patients et miséricordieux, et je vous accepterai pour mes
|
|
maîtres et mes modèles.»
|
|
|
|
Il y eut un moment de silence. L'examinateur se retourna vers les juges,
|
|
et ils parurent se consulter. Enfin l'un d'eux prit la parole et dit:
|
|
|
|
«Consuelo, tu t'es présentée ici avec orgueil; pourquoi ne veux-tu pas te
|
|
retirer de même? Nous avions le droit de te blâmer, puisque tu venais nous
|
|
interroger. Nous n'avons pas celui d'enchaîner ta conscience et de nous
|
|
emparer de ta vie, si tu ne nous abandonnes volontairement et librement
|
|
l'une et l'autre. Pouvons-nous te demander ce sacrifice? Tu ne nous
|
|
connais pas. Ce tribunal dont tu invoques la sainteté est peut-être le
|
|
plus pervers ou tout au moins le plus audacieux qui ait jamais agi dans
|
|
les ténèbres contre les principes qui régissent le monde: qu'en sais-tu?
|
|
Et si nous avions à te révéler la science profonde d'une vertu toute
|
|
nouvelle, aurais-tu le courage de te vouer à une étude si longue et si
|
|
ardue, avant d'en savoir le but? Nous-mêmes pourrions-nous prendre
|
|
confiance dans la foi persévérante d'un néophyte aussi mal préparé que
|
|
toi? Nous aurions peut-être des secrets importants à te confier, et nous
|
|
n'en chercherions la garantie que dans tes instincts généreux; nous les
|
|
connaissons assez pour croire à ta discrétion: mais ce n'est pas de
|
|
confidents discrets que nous avons besoin; nous n'en manquons pas. Nous
|
|
avons besoin, pour faire avancer la loi de Dieu, de disciples fervents,
|
|
libres de tous préjugés, de tout égoïsme, de toutes passions frivoles, de
|
|
toutes habitudes mondaines. Descends en toi-même; peux-tu nous faire tous
|
|
ces sacrifices? Peux-tu modeler tes actions et calquer ta vie sur les
|
|
instincts que tu ressens, et sur les principes que nous te donnerions pour
|
|
les développer? Femme, artiste, enfant, oserais-tu répondre que tu peux
|
|
t'associer à des hommes graves pour travailler à l'oeuvre des siècles?
|
|
|
|
--Tout ce que vous dites est bien sérieux, en effet, répondit Consuelo, et
|
|
je le comprends à peine. Voulez-vous me donner le temps d'y réfléchir? Ne
|
|
me chassez pas de votre sein sans avoir interrogé mon coeur. J'ignore s'il
|
|
est digne des lumières que vous y pouvez répandre. Mais quelle âme sincère
|
|
est indigne de la vérité? En quoi puis-je vous être utile? Je m'effraie de
|
|
mon impuissance. Femme et artiste, c'est-à-dire enfant! mais pour me
|
|
protéger comme vous l'avez fait, il faut que vous ayez pressenti en moi
|
|
quelque chose... Et moi, quelque chose me dit que je ne dois pas vous
|
|
quitter sans avoir essayé de vous prouver ma reconnaissance. Ne me
|
|
bannissez donc pas: essayez de m'instruire.
|
|
|
|
--Nous t'accordons encore huit jours pour faire tes réflexions, reprit le
|
|
juge en robe rouge qui avait déjà parlé; mais tu dois auparavant t'engager
|
|
sur l'honneur à ne pas faire la moindre tentative pour savoir où tu es, et
|
|
quelles sont les personnes que tu vois ici. Tu dois t'engager également à
|
|
ne pas franchir l'enceinte réservée à tes promenades, quand même tu
|
|
verrais les portes ouvertes et les spectres de tes plus chers amis te
|
|
faire signe. Tu dois n'adresser aucune question aux gens qui te servent,
|
|
ni à quiconque pourrait pénétrer clandestinement chez toi.
|
|
|
|
--Cela n'arrivera jamais, répondit vivement Consuelo; je m'engage, si vous
|
|
le voulez, à ne jamais recevoir personne sans votre autorisation, et en
|
|
revanche je vous demande humblement la grâce...
|
|
|
|
--Tu n'as point de grâce à nous demander, point de conditions à proposer.
|
|
Tous les besoins de ton âme et de ton corps ont été prévus pour le temps
|
|
que tu avais à passer ici. Si tu regrettes quelque parent, quelque ami,
|
|
quelque serviteur, tu es libre de partir. La solitude ou une société
|
|
réglée comme nous l'entendons sera ton partage chez nous.
|
|
|
|
--Je ne demande rien pour moi-même; mais on m'a dit qu'un de vos amis, un
|
|
de vos disciples ou de vos serviteurs (car j'ignore le rang qu'il occupe
|
|
parmi vous) subissait à cause de moi un châtiment sévère. Me voici prête à
|
|
m'accuser des torts qu'on lui impute, et c'est pour cela que j'ai demandé
|
|
à comparaître devant vous.
|
|
|
|
--Est-ce une confession sincère et détaillée que tu offres de nous faire?
|
|
|
|
--S'il le faut pour qu'il soit absous... quoique ce soit, pour une femme,
|
|
une étrange torture morale que de se confesser hautement devant huit
|
|
hommes...
|
|
|
|
--Épargne-toi cette humiliation. Nous n'aurions aucune garantie de ta
|
|
sincérité, et d'ailleurs nous n'avions encore tout à l'heure aucun droit
|
|
sur toi. Ce que tu as dit, ce que tu as pensé il y a une heure, rentre
|
|
pour nous dans ton passé. Mais songe qu'à partir de cet instant nous
|
|
sommes les maîtres de sonder les plus secrets replis de ton âme. C'est à
|
|
toi de garder cette âme assez pure pour être toujours prête à nous la
|
|
dévoiler sans souffrante et sans honte.
|
|
|
|
--Votre générosité est délicate et paternelle. Mais il ne s'agit pas de
|
|
moi seule ici. Un autre expie mes torts. Ne dois-je pas le justifier?
|
|
|
|
--Ce soin ne te regarde pas. S'il est un coupable parmi nous, il se
|
|
disculpera lui-même, non par de vaines défaites et de téméraires
|
|
allégations, mais par des actes de courage, de dévouement et de vertu. Si
|
|
son âme a chancelé, nous la relèverons et nous l'aiderons à se vaincre. Tu
|
|
parles de châtiment rigoureux; nous n'infligeons que des châtiments
|
|
moraux. Cet homme, quel qu'il soit, est notre égal, notre frère; il n'y a
|
|
chez nous ni maîtres, ni serviteurs, ni sujets, ni princes: de faux
|
|
rapports t'ont sans doute abusée. Va en paix et ne pèche point.»
|
|
|
|
À ce dernier mot, l'examinateur agita une sonnette; les deux hommes noirs
|
|
masqués et armés rentrèrent, et, replaçant le capuchon sur la tête de
|
|
Consuelo, ils la reconduisirent au pavillon par les mêmes détours
|
|
souterrains qu'elle avait suivis pour s'en éloigner.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXVII.
|
|
|
|
|
|
La Porporina n'ayant plus sujet, d'après le langage bienveillant et
|
|
paternel des Invisibles, d'être sérieusement inquiète du chevalier, et
|
|
jugeant que Matteus n'avait pas vu très-clair dans cette affaire, éprouva
|
|
en quittant ce mystérieux conciliabule, un grand soulagement d'esprit.
|
|
Tout ce qu'on venait de lui dire flottait dans son imagination comme des
|
|
rayons derrière un nuage; et l'inquiétude ni l'effort de la volonté ne la
|
|
soutenant plus, elle éprouva bientôt en marchant une fatigue
|
|
insurmontable. La faim se fit sentir assez cruellement, le capuchon gommé
|
|
l'étouffait. Elle s'arrêta plusieurs fois, fut forcée d'accepter les bras
|
|
de ses guides pour continuer sa route, et, en arrivant dans sa chambre,
|
|
elle tomba en faiblesse. Peu d'instants après, elle se sentit ranimée par
|
|
un flacon qui lui fut présenté, et par l'air bienfaisant qui circulait
|
|
dans l'appartement. Alors elle remarqua que les hommes qui l'avaient
|
|
ramenée sortaient à la hâte, tandis que Matteus s'empressait de servir un
|
|
souper des plus appétissants, et que le petit docteur masqué, qui l'avait
|
|
mise en léthargie pour l'amener à cette résidence, lui tâtait le pouls et
|
|
lui prodiguait ses soins. Elle le reconnaissait facilement à sa perruque,
|
|
et à sa voix qu'elle avait entendue quelque part, sans pouvoir dire en
|
|
quelle circonstance.
|
|
|
|
«Cher docteur, lui dit-elle en souriant, je crois que la meilleure
|
|
prescription sera de me faire souper bien vite. Je n'ai pas d'autre mal
|
|
que la faim; mais je vous supplie de m'épargner cette fois le café que
|
|
vous faites si bien. Je crois que je ne serais plus de force à le
|
|
supporter.
|
|
|
|
--Le café préparé par moi, répondit le docteur, est un calmant
|
|
recommandable. Mais soyez tranquille, madame la comtesse: mon ordonnance
|
|
ne porte rien de semblable. Aujourd'hui voulez-vous vous fier à moi et me
|
|
permettre de souper avec vous? La volonté de Son Altesse est que je ne
|
|
vous quitte pas avant que vous soyez complètement rétablie, et je pense
|
|
que, dans une demi-heure, la réfection aura chassé cette faiblesse
|
|
entièrement.
|
|
|
|
--Si tel est le bon plaisir de Son Altesse et le vôtre, monsieur le
|
|
docteur, ce sera le mien aussi d'avoir l'honneur de votre compagnie pour
|
|
souper, dit Consuelo en laissant rouler son fauteuil par Matteus auprès de
|
|
la table.
|
|
|
|
--Ma compagnie ne vous sera pas inutile, reprit le docteur, en commençant
|
|
à démolir un superbe pâté de faisans, et à découper ces volatiles avec la
|
|
dextérité d'un praticien consommé. Sans moi, vous vous laisseriez aller à
|
|
la voracité insurmontable qu'on éprouve après un long jeune, et vous
|
|
pourriez vous en mal trouver. Moi qui ne crains pas un pareil inconvénient,
|
|
j'aurai soin de vous compter les morceaux, tout en les mettant doubles
|
|
sur mon assiette.»
|
|
|
|
La voix de ce docteur gastronome occupait Consuelo malgré elle. Mais sa
|
|
surprise fut grande lorsque, détachant lestement son masque, il le posa
|
|
sur la table en disant:
|
|
|
|
«Au diable cette puérilité qui m'empêche de respirer et de sentir le goût
|
|
de ce que je mange!»
|
|
|
|
Consuelo tressaillit en reconnaissant, dans ce viveur de médecin, celui
|
|
qu'elle avait vu au lit de mort de son mari, le docteur Supperville,
|
|
premier médecin de la margrave de Bareith. Elle l'avait aperçu de loin à
|
|
Berlin depuis, sans avoir le courage de le regarder ni de lui parler. En
|
|
ce moment le contraste de son appétit glouton avec l'émotion et
|
|
l'accablement qu'elle éprouvait, lui rappelèrent la sécheresse de ses
|
|
idées et de ses discours au milieu de la consternation et de la douleur de
|
|
la famille de Rudolstadt, et elle eut peine à lui cacher l'impression
|
|
désagréable qu'il lui causait. Mais le Supperville, absorbé par le fumet
|
|
du faisan, paraissait ne faire aucune attention à son trouble.
|
|
|
|
Matteus vint compléter le ridicule de la situation où se plaçait le
|
|
docteur, par une exclamation naïve. Le circonspect serviteur le servait
|
|
depuis cinq minutes sans s'apercevoir qu'il avait le visage découvert, et
|
|
ce ne fut qu'au moment de prendre le masque pour le couvercle du pâté, et
|
|
de le placer méthodiquement sur la brèche ouverte, qu'il s'écria avec
|
|
terreur:
|
|
|
|
«Miséricorde, monsieur le docteur, vous avez laissé choir votre _visage_
|
|
sur la table!
|
|
|
|
--Au diable ce visage d'étoffe! te dis-je. Je ne pourrai jamais m'habituer
|
|
à manger avec cela. Mets-le dans un coin, tu me le rendras quand je
|
|
sortirai.
|
|
|
|
--Comme il vous plaira, monsieur le docteur, dit Matteus d'un ton
|
|
consterné. Je m'en lave les mains. Mais Votre Seigneurie n'ignore pas que
|
|
je suis forcé tous les soirs de rendre compte de point en point de tout ce
|
|
qui s'est fait et dit ici. J'aurai beau dire que votre _visage_ s'est
|
|
détaché par mégarde, je ne pourrai pas nier que Madame n'ait vu ce qui
|
|
était dessous.
|
|
|
|
--Fort bien, mon brave. Tu feras ton rapport, dit le docteur sans se
|
|
déconcerter.
|
|
|
|
--Et vous remarquerez, monsieur Matteus, observa Consuelo, que je n'ai
|
|
aucunement provoqué M. le docteur à cette désobéissance, et que ce n'est
|
|
pas ma faute si je l'ai reconnu.
|
|
|
|
--Soyez donc tranquille, madame la comtesse, reprit Supperville la bouche
|
|
pleine. Le prince n'est pas si diable qu'il est noir, et je ne le crains
|
|
guère. Je lui dirai que, puisqu'il m'avait autorisé à souper avec vous, il
|
|
m'avait autorisé par cela même à me délivrer de tout obstacle à la
|
|
mastication et à la déglutition. D'ailleurs j'avais l'honneur d'être trop
|
|
bien connu de vous pour que le son de ma voix ne m'eût pas déjà trahi.
|
|
C'est donc une vaine formalité dont je me débarrasse, et dont le prince
|
|
fera bon marché tout le premier.
|
|
|
|
--C'est égal, monsieur le docteur, dit Matteus scandalisé, j'aime mieux
|
|
que vous ayez fait cette plaisanterie-là que moi.»
|
|
|
|
Le docteur haussa les épaules, railla le timoré Matteus, mangea énormément
|
|
et but à proportion: après quoi, Matteus s'étant retiré pour changer le
|
|
service, il rapprocha un peu sa chaise, baissa la voix, et parla ainsi à
|
|
Consuelo:
|
|
|
|
«Chère Signora, je ne suis pas si gourmand que j'en ai l'air (Supperville,
|
|
étant convenablement repu, parlait ainsi fort à son aise), et mon but, en
|
|
venant souper avec vous, était de vous instruire de choses importantes qui
|
|
vous intéressent très-particulièrement.
|
|
|
|
--De quelle part et en quel nom voulez-vous me révéler ces choses,
|
|
monsieur? dit Consuelo, qui se rappelait la promesse qu'elle venait de
|
|
faire aux Invisibles.
|
|
|
|
--C'est de mon plein droit et de mon plein gré, répondit Supperville. Ne
|
|
vous inquiétez donc pas. Je ne suis pas un mouchard, moi, et je parle à
|
|
coeur ouvert, peu soucieux qu'on répète mes paroles.»
|
|
|
|
Consuelo pensa un instant que son devoir était de fermer absolument la
|
|
bouche au docteur, afin de ne pas se rendre complice de sa trahison: mais
|
|
elle pensa aussi qu'un homme dévoué aux Invisibles au point de se charger
|
|
d'empoisonner à demi les gens pour les amener, à leur insu, dans ce
|
|
château, ne pouvait agir comme il le faisait sans y être secrètement
|
|
autorisé. C'est un piège qu'on me tend, pensa-t-elle. C'est une série
|
|
d'épreuves qui commence. Voyons, et observons l'attaque.
|
|
|
|
«Il faut donc, Madame, continua le docteur, que je vous dise où et chez
|
|
qui vous êtes.»
|
|
|
|
«Nous y voilà!» se dit Consuelo; et elle se hâta de répondre: «Grand merci,
|
|
monsieur le docteur, je ne vous l'ai pas demandé, et je désire ne pas le
|
|
savoir.
|
|
|
|
--_Ta ta ta!_ reprit Supperville, vous voilà tombée dans la voie
|
|
romanesque où il plaît au prince d'entraîner tous ses amis. Mais n'allez
|
|
point donner sérieusement dans ces sornettes-là: le moins qui pourrait
|
|
vous en arriver serait de devenir folle et de grossir son cortège
|
|
d'aliénés et de visionnaires. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, de
|
|
manquer à la parole que je lui ai donnée de ne vous dire ni son nom ni
|
|
celui du lieu où vous vous trouvez. C'est là d'ailleurs ce qui doit le
|
|
moins vous préoccuper; car ce ne serait qu'une satisfaction pour votre
|
|
curiosité, et ce n'est pas cette maladie que je veux traiter chez vous;
|
|
c'est l'excès de confiance, au contraire. Vous pouvez donc apprendre, sans
|
|
lui désobéir et sans risquer de lui déplaire (je suis intéressé à ne pas
|
|
vous trahir), que vous êtes ici chez le meilleur et le plus absurde des
|
|
vieillards. Un homme d'esprit, un philosophe, une âme courageuse et tendre
|
|
jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la démence. Un rêveur qui traite l'idéal comme
|
|
une réalité, et la vie comme un roman. Un savant qui, à force de lire les
|
|
écrits des sages et de chercher la quintessence des idées, est arrivé,
|
|
comme don Quichotte après la lecture de tous ses livres de chevalerie, à
|
|
prendre les auberges pour des châteaux, les galériens pour d'innocentes
|
|
victimes, et les moulins à vent pour des monstres. Enfin un saint, si on
|
|
ne considère que la beauté de ses intentions, un fou si on en pèse le
|
|
résultat. Il a imaginé, entre autres choses, un réseau de conspiration
|
|
permanente et universelle pour prendre à la nasse et paralyser l'action
|
|
des méchants dans le monde: 1° combattre et contrarier la tyrannie des
|
|
gouvernants; 2° réformer l'immoralité ou la barbarie des lois qui
|
|
régissent les sociétés; 3° verser dans le coeur de tous les hommes de
|
|
courage et de dévouement l'enthousiasme de sa propagande et le zèle de sa
|
|
doctrine. Rien que ça? hein? et il croît y parvenir! Encore s'il était
|
|
secondé par quelques hommes sincères et raisonnables, le peu de bien qu'il
|
|
réussit à faire pourrait porter ses fruits! Mais, par malheur, il est
|
|
environné d'une clique d'intrigants et d'imposteurs audacieux qui feignent
|
|
de partager sa foi et de servir ses projets, et qui se servent de son
|
|
crédit pour accaparer de bonnes places dans toutes les cours de l'Europe,
|
|
non sans se mettre au bout des doigts la meilleure partie de l'argent
|
|
destiné à ses bonnes oeuvres. Voilà l'homme et son entourage. C'est à vous
|
|
de juger dans quelles mains vous êtes, et si cette protection généreuse
|
|
qui vous a heureusement tirée des grilles du petit Fritz ne risque pas de
|
|
vous faire tomber pis, à force de vouloir vous élever dans les nues. Vous
|
|
voilà avertie. Méfiez-vous des belles promesses, des beaux discours, des
|
|
scènes de tragédie, des tours de passe-passe des Cagliostro, des
|
|
Saint-Germain et consorts.
|
|
|
|
--Ces deux derniers personnages sont-ils donc actuellement ici? demanda
|
|
Consuelo un peu troublée, et flottante entre le danger d'être jouée par le
|
|
docteur et la vraisemblance de ses assertions.
|
|
|
|
--Je n'en sais rien, répondit-il. Tout s'y passe mystérieusement. Il y a
|
|
deux châteaux: un visible et palpable, où l'on voit arriver des gens du
|
|
monde qui ne se doutent de rien, où l'on donne des fêtes, où l'on déploie
|
|
l'appareil d'une existence princière, frivole et inoffensive. Ce
|
|
château-là couvre et cache l'autre, qui est un petit monde souterrain
|
|
assez habilement masqué. Dans le château invisible s'élucubrent tous les
|
|
songes creux de Son Altesse. Novateurs, réformateurs, inventeurs, sorciers,
|
|
prophètes, alchimistes, tous architectes d'une société nouvelle toujours
|
|
prête, selon leur dire, à avaler l'ancienne demain ou après-demain; voilà
|
|
les hôtes mystérieux que l'on reçoit, que l'on héberge, et que l'on
|
|
consulte sans que personne le sache à la surface du sol, ou du moins sans
|
|
qu'aucun profane puisse expliquer le bruit des caves autrement que par la
|
|
présence d'esprits follets et de revenants tracassiers dans les oeuvres
|
|
basses du bâtiment. Maintenant concluez: les susdits charlatans peuvent
|
|
être à cent lieues d'ici, car ils sont grands voyageurs de leur nature, ou
|
|
à cent pas de nous, dans de bonnes chambres à portes secrètes et à double
|
|
fond. On dit que ce vieux château a servi autrefois de rendez-vous aux
|
|
francs-juges, et que depuis, à cause de certaines traditions héréditaires,
|
|
les ancêtres de notre prince se sont toujours divertis à y tramer des
|
|
complots terribles, qui n'ont jamais, que je sache, abouti à rien. C'est
|
|
une vieille mode du pays, et les plus illustres cerveaux ne sont pas ceux
|
|
qui y donnent le moins. Moi, je ne suis pas initié aux merveilles du
|
|
château invisible. Je passe ici quelques jours de temps en temps, quand ma
|
|
souveraine, la princesse Sophie de Prusse, margrave de Bareith, me donne
|
|
la permission d'aller prendre l'air hors de ses États. Or, comme je
|
|
m'ennuie prodigieusement à la délicieuse cour de Bareith, qu'au fond j'ai
|
|
de l'attachement pour le prince dont nous parlons, et que je ne suis pas
|
|
fâché de jouer parfois un petit tour au grand Frédéric que je déteste, je
|
|
rends au susdit prince quelques services désintéressés, et dont je me
|
|
divertis tout le premier. Comme je ne reçois d'ordres que de lui, ces
|
|
services sont toujours fort innocents. Celui d'aider à vous tirer de
|
|
Spandaw, et de vous amener ici comme une pauvre colombe endormie, n'avait
|
|
rien qui me répugnât. Je savais que vous y seriez bien traitée, et je
|
|
pensais que vous auriez occasion de vous y amuser. Mais si, au contraire,
|
|
on vous y tourmente, si les conseillers charlatans de Son Altesse
|
|
prétendent s'y emparer de vous, et vous faire servir à leurs intrigues
|
|
dans le monde...
|
|
|
|
--Je ne crains rien de semblable, répondit Consuelo de plus en plus
|
|
frappée des explications du docteur. Je saurai me préserver de leurs
|
|
suggestions, si elles blessent ma droiture et révoltent ma conscience.
|
|
|
|
--En êtes-vous bien sûre, madame la comtesse? reprit Supperville. Tenez!
|
|
ne vous y fiez pas, et ne vous vantez de rien. Des gens fort raisonnables
|
|
et fort honnêtes sont sortis d'ici timbrés et tout prêts à mal faire. Tous
|
|
les moyens sont bons aux intrigants qui exploitent le prince, et ce cher
|
|
prince est si facile à éblouir, que lui-même a mis la main à la perdition
|
|
de quelques bonnes âmes en croyant les sauver. Sachez que ces intrigants
|
|
sont fort habiles, qu'ils ont des secrets pour effrayer, pour convaincre,
|
|
pour émouvoir, pour enivrer les sens et frapper l'imagination. D'abord une
|
|
persistance de tracasseries et une foule de petits moyens
|
|
incompréhensibles: et puis des recettes, des systèmes, des prestiges à
|
|
leur service. Ils vous enverront des spectres, ils vous feront jeûner pour
|
|
vous ôter la lucidité de l'esprit, ils vous assiégeront de fantasmagories
|
|
riantes ou affreuses. Enfin ils vous rendront superstitieuse, folle
|
|
peut-être, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et alors...
|
|
|
|
--Et alors? que peuvent-ils attendre de moi? que suis-je dans le monde
|
|
pour qu'ils aient besoin de m'attirer dans leurs filets?
|
|
|
|
--Oui-da! La comtesse de Rudolstadt ne s'en doute pas?
|
|
|
|
--Nullement, monsieur le docteur.
|
|
|
|
--Vous devez vous rappeler pourtant que M. Cagliostro vous a fait voir feu
|
|
le comte Albert, votre mari, vivant et agissant?
|
|
|
|
--Comment savez-vous cela, si vous n'êtes pas initié aux mystères du monde
|
|
souterrain dont vous parlez?
|
|
|
|
--Vous l'avez raconté à la princesse Amélie de Prusse, qui est un peu
|
|
bavarde, comme toutes les personnes curieuses. Ignorez-vous, d'ailleurs,
|
|
qu'elle est fort liée avec le spectre du comte de Rudolstadt?
|
|
|
|
--Un certain Trismégiste, à ce qu'on m'a dit!
|
|
|
|
--Précisément. J'ai vu ce Trismégiste, et il est de fait qu'il ressemble
|
|
au comte d'une manière surprenante au premier abord. On peut le faire
|
|
ressembler davantage en le coiffant et en l'habillant comme le comte avait
|
|
coutume d'être, en lui rendant le visage blême, et en lui faisant étudier
|
|
l'allure et les manières du défunt. Comprenez-vous maintenant?
|
|
|
|
--Moins que jamais. Quel intérêt aurait-on à faire passer cet homme pour
|
|
le comte Albert?
|
|
|
|
--Que vous êtes simple et loyale! Le comte Albert est mort, laissant, une
|
|
grande fortune, qui va tomber en quenouille, des mains de la chanoinesse
|
|
Wenceslawa à celles de la petite baronne Amélie, cousine du comte Albert,
|
|
à moins que vous ne fassiez valoir vos droits à un douaire ou à une
|
|
jouissance viagère. On tâchera d'abord de vous y décider...
|
|
|
|
--Il est vrai, s'écria Consuelo; vous m'éclairez sur le sens de certaines
|
|
paroles!
|
|
|
|
--Ce n'est rien encore: cette jouissance viagère, très-contestable, du
|
|
moins en partie, ne satisferait pas l'appétit des chevaliers d'industrie
|
|
qui veulent vous accaparer. Vous n'avez pas d'enfant; il vous faut un
|
|
mari. Eh bien, le comte Albert n'est pas mort: il était en léthargie, on
|
|
l'a enterré vivant; le diable l'a tiré de là; M. de Cagliostro lui a donné
|
|
une potion; M. de Saint-Germain l'a emmené promener. Bref, au bout d'un ou
|
|
deux ans il reparaît, raconte ses aventures, se jette à vos pieds,
|
|
consomme son mariage avec vous, part pour le château des Géants, se fait
|
|
reconnaître de la vieille chanoinesse et de quelques vieux serviteurs qui
|
|
n'y voient pas très-clair, provoque une enquête, s'il y a contestation, et
|
|
paie les témoins. Il fait même le voyage de Vienne avec son épouse fidèle,
|
|
pour réclamer ses droits auprès de l'impératrice. Un peu de scandale ne
|
|
nuit pas à ces sortes d affaires. Toutes les grandes dames s'intéressent à
|
|
un bel homme, victime d'une funeste aventure et de l'ignorance d'un sot
|
|
médecin. Le prince de Kaunitz, qui ne hait pas les cantatrices, vous
|
|
protège; votre cause triomphe; vous retournez victorieuse à Riesenburg,
|
|
vous mettez à la porte votre cousine Amélie; vous êtes riche et puissante;
|
|
vous vous associez au prince d'_ici_ et à ses charlatans pour réformer la
|
|
société et changer la face du monde. Tout cela est fort agréable, et ne
|
|
coûte que la peine de se tromper un peu, en prenant à la place d'un
|
|
illustre époux un bel aventurier, homme d'esprit, et grand diseur de bonne
|
|
aventure par-dessus le marché. Y êtes-vous, maintenant? Faites vos
|
|
réflexions. Il était de mon devoir comme médecin, comme ami de la famille
|
|
de Rudolstadt, et comme homme d'honneur, de vous dire tout cela. On avait
|
|
compté sur moi pour constater, dans l'occasion, l'identité du Trismégiste
|
|
avec le comte Albert. Mais moi qui l'ai vu mourir, non avec les yeux de
|
|
l'imagination, mais avec ceux de la science, moi qui ai fort bien remarqué
|
|
certaines différences entre ces deux hommes, et qui sais qu'à Berlin on
|
|
connaît l'aventurier de longue date, je ne me prêterai point à une
|
|
pareille imposture. Grand merci! Je sais que vous ne vous y prêteriez pas
|
|
davantage, mais qu'on mettra tout en oeuvre pour vous persuader que le
|
|
comte Albert a grandi de deux pouces et pris de la fraîcheur et de la
|
|
santé dans son cercueil. J'entends ce Matteus qui revient; c'est une bonne
|
|
bête, qui ne se doute de rien. Moi, je me retire, j'ai dit. Je quitte ce
|
|
château dans une heure, n'ayant que faire ici davantage.»
|
|
|
|
Après avoir parlé ainsi avec une remarquable volubilité, le docteur remit
|
|
son masque, salua profondément Consuelo, et se retira, la laissant achever
|
|
son souper toute seule si bon lui semblait: elle n'était guère disposée à
|
|
le faire. Bouleversée et atterrée de tout ce qu'elle venait d'entendre,
|
|
elle se retira dans sa chambre, et n'y trouva un peu de repos qu'après
|
|
avoir souffert longtemps les plus douloureuses perplexités et les plus
|
|
vagues angoisses du doute et de l'inquiétude.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXVIII.
|
|
|
|
|
|
Le lendemain Consuelo se sentit brisée au moral et au physique. Les
|
|
cyniques révélations de Supperville, succédant brusquement aux paternels
|
|
encouragements des Invisibles, lui faisaient l'effet d'une immersion d'eau
|
|
glacée après une bienfaisante chaleur. Elle s'était élevée un instant vers
|
|
le ciel, pour retomber aussitôt sur la terre. Elle en voulait presque au
|
|
docteur de l'avoir désabusée; car déjà elle s'était plu, dans ses rêves, à
|
|
revêtir d'une éclatante majesté ce tribunal auguste qui lui tendait les
|
|
bras comme une famille d'adoption, comme un refuge contre les dangers du
|
|
monde et les égarements de la jeunesse.
|
|
|
|
Le docteur semblait mériter pourtant de la gratitude, et Consuelo le
|
|
reconnaissait sans pouvoir en éprouver pour lui; sa conduite n'était-elle
|
|
pas d'un homme sincère, courageux et désintéressé? Mais Consuelo le
|
|
trouvait trop sceptique, trop matérialiste, trop porté à mépriser les
|
|
bonnes intentions et à railler les beaux caractères. Quoi qu'il lui eût
|
|
dit de la crédulité imprudente et dangereuse du prince anonyme, elle se
|
|
faisait encore une haute idée de ce noble vieillard, ardent pour le bien
|
|
comme un jeune homme, et naïf comme un enfant dans sa foi à la
|
|
perfectibilité humaine. Les discours qu'on lui avait tenus dans la salle
|
|
souterraine lui revenaient à l'esprit, et lui paraissaient remplis
|
|
d'autorité calme et d'austère sagesse. La charité et la bonté y perçaient
|
|
sous les menaces et sous les réticences d'une sévérité affectée, prête à
|
|
se démentir au moindre élan du coeur de Consuelo. Des fourbes, des cupides,
|
|
des charlatans auraient-ils parlé et agi ainsi envers elle? Leur
|
|
vaillante entreprise de réformer le monde, si ridicule aux yeux du
|
|
frondeur Supperville, répondait au voeu éternel, aux romanesques
|
|
espérances, à la foi enthousiaste qu'Albert avait inspirées à son épouse,
|
|
et qu'elle avait retrouvées avec une bienveillante sympathie dans la tête
|
|
malade, mais généreuse, de Gottlieb. Ce Supperville n'était-il pas
|
|
haïssable de vouloir l'en dissuader, et de lui ôter sa foi en Dieu, en
|
|
même temps que sa confiance dans les Invisibles?
|
|
|
|
Consuelo, bien plus portée à la poésie de l'âme qu'à la sèche appréciation
|
|
des tristes réalités de la vie présente, se débattait sous les arrêts de
|
|
Supperville et s'efforçait de les repousser. Ne s'était-il pas livré à des
|
|
suppositions gratuites, lui qui avouait n'être pas initié au _monde
|
|
souterrain_, et qui paraissait même ignorer le nom et l'existence du
|
|
conseil des Invisibles? Que Trismégiste fût un chevalier d'industrie, cela
|
|
était possible, quoique la princesse Amélie affirmât le contraire, et que
|
|
l'amitié du comte Golowkin, le meilleur et le plus sage des grands que
|
|
Consuelo eût rencontrés à Berlin, parlât en sa faveur. Que Cagliostro et
|
|
Saint-Germain fussent aussi des imposteurs, cela se pouvait encore
|
|
supposer, bien qu'ils eussent pu, eux aussi, être trompés par une
|
|
ressemblance extraordinaire. Mais en confondant ces trois aventuriers dans
|
|
le même mépris, il n'en ressortait pas qu'ils fissent partie du conseil
|
|
des Invisibles, ni que cette association d'hommes vertueux ne pût
|
|
repousser leurs suggestions aussitôt que Consuelo aurait constaté
|
|
elle-même que Trismégiste n'était pas Albert. Ne serait-il pas temps de
|
|
leur retirer sa confiance après cette épreuve décisive, s'ils persistaient
|
|
à vouloir la tromper si grossièrement? Jusque-là, Consuelo voulut tenter
|
|
la destinée et connaître davantage ces Invisible à qui elle devait sa
|
|
liberté, et dont les paternels reproches avaient été jusqu'à son coeur. Ce
|
|
fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta, et en attendant l'issue de
|
|
l'aventure, elle résolut de traiter tout ce que Supperville lui avait dit
|
|
comme une épreuve qu'il avait été autorisé à lui faire subir, ou bien
|
|
comme un besoin d'épancher sa bile contre des rivaux mieux vus et mieux
|
|
traités que lui par le prince.
|
|
|
|
Une dernière hypothèse tourmentait Consuelo plus que toutes les autres.
|
|
Était-il absolument impossible qu'Albert fût vivant? Supperville n'avait
|
|
pas observé les phénomènes qui avaient précédé, pendant deux ans, sa
|
|
dernière maladie. Il avait même refusé d'y croire, s'obstinant à penser
|
|
que les fréquentes absences du jeune comte dans le souterrain étaient
|
|
consacrées à de galants rendez-vous avec Consuelo. Elle seule, avec Zdenko,
|
|
avait le secret de ses crises léthargiques. L'amour-propre du docteur ne
|
|
pouvait lui permettre d'avouer qu'il avait pu s'abuser en constatant la
|
|
mort. Maintenant que Consuelo connaissait l'existence et la puissance
|
|
matérielle du conseil des Invisibles, elle osait se livrer à bien des
|
|
conjectures sur la manière dont ils avaient pu arracher Albert aux
|
|
horreurs d'une sépulture anticipée et le recueillir secrètement parmi eux
|
|
pour des fins inconnues. Tout ce que Supperville lui avait révélé des
|
|
mystères du château et des bizarreries du prince, aidait à confirmer cette
|
|
supposition. La ressemblance d'un aventurier nommé Trismégiste, pouvait
|
|
compliquer le merveilleux du fait, mais elle ne détruisait pas sa
|
|
possibilité. Cette pensée s'empara si fort de la pauvre Consuelo, qu'elle
|
|
tomba dans une profonde mélancolie. Albert vivant, elle n'hésiterait pas à
|
|
le rejoindre dès qu'on le lui permettrait, et à se dévouer à lui
|
|
éternellement. Mais plus que jamais elle sentait qu'elle devait souffrir
|
|
d'un dévouement où l'amour n'entrerait pour rien. Le chevalier se
|
|
présentait à son imagination comme une cause d'amers regrets, et à sa
|
|
conscience comme une source de futurs remords. S'il fallait renoncer à lui,
|
|
l'amour naissant suivait la marche ordinaire des inclinations contrariées,
|
|
il devenait passion. Consuelo ne se demandait pas avec une hypocrite
|
|
résignation pourquoi ce cher Albert voulait sortir de sa tombe où il était
|
|
si bien; elle se disait qu'il était dans sa destinée de se sacrifier à cet
|
|
homme, peut-être même au delà du tombeau, et elle voulait accomplir cette
|
|
destinée jusqu'au bout: mais elle souffrait étrangement, et pleurait
|
|
l'inconnu, son plus involontaire, son plus ardent amour.
|
|
|
|
Elle fut tirée de ses méditations par un petit bruit et le frôlement d'une
|
|
aile légère sur son épaule. Elle fit une exclamation de surprise et de
|
|
joie en voyant un joli rouge-gorge voltiger dans sa chambre et s'approcher
|
|
d'elle sans frayeur. Au bout de quelques instants de réserve, il consentit
|
|
à prendre une mouche dans sa main.
|
|
|
|
«Est-ce toi, mon pauvre ami, mon fidèle compagnon? lui disait Consuelo
|
|
avec des larmes de joie enfantine. Serait-il possible que tu m'eusses
|
|
cherchée et retrouvée ici? Non, cela ne se peut. Jolie créature confiante,
|
|
tu ressembles à mon ami et tu ne l'es pas. Tu appartiens à quelque
|
|
jardinier, et tu t'es échappé de la serre où tu as passé les jours froids
|
|
parmi des fleurs toujours belles. Viens à moi, consolateur du prisonnier;
|
|
puisque l'instinct de ta race te pousse vers les solitaires et les captifs,
|
|
je veux reporter sur toi toute l'amitié que j'avais pour ton frère.»
|
|
|
|
Consuelo jouait sérieusement depuis un quart d'heure avec cette aimable
|
|
bestiole, lorsqu'elle entendit au dehors un petit sifflement qui parut
|
|
faire tressaillir l'intelligente créature. Elle laissa tomber les
|
|
friandises que lui avait prodiguées sa nouvelle amie, hésita un peu, fit
|
|
briller ses grands yeux noirs, et tout à coup se détermina à prendre sa
|
|
volée vers la fenêtre, entraînée par le nouvel avertissement d'une
|
|
autorité irrécusable. Consuelo la suivit des yeux, et la vit se perdre
|
|
dans le feuillage. Mais en cherchant à l'y découvrir encore, elle aperçut
|
|
au fond de son jardin, sur l'autre rive du ruisseau qui le bornait, dans
|
|
un endroit un peu découvert, un personnage facile à reconnaître malgré la
|
|
distance. C'était Gottlieb, qui se traînait le long de l'eau d'une manière
|
|
assez réjouie, en chantant et en essayant de sautiller. Consuelo, oubliant
|
|
un peu la défense des Invisibles, s'efforça, en agitant son mouchoir à la
|
|
fenêtre, d'attirer son attention. Mais il était absorbé par le soin de
|
|
rappeler son rouge-gorge. Il levait la tête vers les arbres en sifflant,
|
|
et il s'éloigna sans avoir remarqué Consuelo.
|
|
|
|
«Dieu soit béni, et les Invisibles aussi, en dépit de Supperville! se
|
|
dit-elle. Ce pauvre enfant paraît heureux et mieux portant; son ange
|
|
gardien le rouge-gorge est avec lui. Il me semble que c'est aussi pour moi
|
|
le présage d'une riante destinée. Allons, ne doutons plus de mes
|
|
protecteurs: la méfiance flétrit le coeur.»
|
|
|
|
Elle chercha comment elle pourrait occuper son temps d'une manière
|
|
fructueuse pour se préparer à la nouvelle éducation morale qu'on lui avait
|
|
annoncée, et elle s'avisa de lire, pour la première fois depuis qu'elle
|
|
était à ***. Elle entra dans la bibliothèque, sur laquelle elle n'avait
|
|
encore jeté qu'un coup d'oeil distrait, et résolut d'examiner sérieusement
|
|
le choix des livres qu'on avait mis à sa disposition. Ils étaient peu
|
|
nombreux, mais extrêmement curieux et probablement fort rares, sinon
|
|
uniques pour la plupart. C'était une collection des écrits des philosophes
|
|
les plus remarquables de toutes les époques et de toutes les nations, mais
|
|
abrégés et réduits à l'essence de leurs doctrines, et traduits dans les
|
|
diverses langues que Consuelo pouvait comprendre. Plusieurs, n'ayant
|
|
jamais été publiés en traductions, étaient manuscrits, particulièrement
|
|
ceux des hérétiques et novateurs célèbres du moyen âge, précieuses
|
|
dépouilles du passé dont les fragments importants, et même quelques
|
|
exemplaires complets, avaient échappé aux recherches de l'inquisition, et
|
|
aux dernières violations exercées par les jésuites dans les vieux châteaux
|
|
hérétiques de l'Allemagne, lors de la guerre de trente ans. Consuelo ne
|
|
pouvait apprécier la valeur de ces trésors philosophiques recueillis par
|
|
quelque bibliophile aident, ou par quelque adepte courageux. Les originaux
|
|
l'eussent intéressée à cause des caractères et des vignettes, mais elle
|
|
n'en avait sous les yeux qu'une traduction, faite avec soin et
|
|
calligraphiée avec élégance par quelque moderne. Cependant elle rechercha
|
|
de préférence les traductions fidèles de Wickleff, de Jean Huss, et des
|
|
philosophes chrétiens réformateurs qui se rattachaient, dans les temps
|
|
antérieurs, contemporains et subséquents, à ces pères de la nouvelle ère
|
|
religieuse. Elle ne les avait pas lus, mais elle les connaissait assez
|
|
bien par ses longues conversations avec Albert. En les feuilletant, elle
|
|
ne les lut guère davantage, et pourtant elle les connut de mieux en mieux.
|
|
Consuelo avait l'âme essentiellement religieuse, sans avoir l'esprit
|
|
philosophique. Si elle n'eût vécu dans ce milieu raisonneur et clairvoyant
|
|
du monde de son temps, elle eût facilement tourné à la superstition et au
|
|
fanatisme. Telle qu'elle était encore, elle comprenait mieux les discours
|
|
exaltés de Gottlieb que les écrits de Voltaire, lus cependant avec ardeur
|
|
par toutes les belles dames de l'époque. Cette fille intelligente et
|
|
simple, courageuse et tendre, n'avait pas la tête façonnée aux subtilités
|
|
du raisonnement. Elle était toujours éclairée par le coeur avant de l'être
|
|
par le cerveau. Saisissant toutes les révélations du sentiment, par une
|
|
prompte assimilation, elle pouvait être instruite philosophiquement; et
|
|
elle l'avait été remarquablement pour son âge, pour son sexe et pour sa
|
|
position, par l'enseignement d'une parole amie, de la parole éloquente et
|
|
chaleureuse d'Albert. Les organisations d'artistes acquièrent plus dans
|
|
les émotions d'un cours ou d'une prédication que dans l'étude patiente et
|
|
souvent froide des livres. Telle était Consuelo: elle ne pouvait pas lire
|
|
une page entière avec attention; mais si une grande pensée, heureusement
|
|
rendue et résumée par une expression colorée, venait à la frapper, son âme
|
|
s'y attachait; elle se la répétait comme une phrase musicale: le sens,
|
|
quelque profond qu'il fût, la pénétrait comme un rayon divin, elle vivait
|
|
sur cette idée, elle l'appliquait à toutes ses émotions, elle y puisait
|
|
une force réelle, elle se la rappelait toute sa vie. Et ce n'était pas
|
|
pour elle une vaine sentence, c'était une règle de conduite, une armure
|
|
pour le combat. Qu'avait-elle besoin d'analyser et de résumer le livre où
|
|
elle l'avait saisie? Tout ce livre se trouvait écrit dans son coeur, dès
|
|
que l'inspiration qui l'avait produit s'était emparée d'elle. Sa destinée
|
|
ne lui commandait pas d'aller au delà. Elle ne prétendait pas à concevoir
|
|
savamment un monde philosophique dans son esprit. Elle sentait la chaleur
|
|
des secrètes révélations qui sont accordées aux âmes poétiques
|
|
lorsqu'elles sont aimantes. C'est ainsi qu'elle lut pendant plusieurs
|
|
jours sans rien lire. Elle n'eût pu rendre compte de rien; mais plus d'une
|
|
page où elle n'avait vu qu'une ligne fut mouillée de ses larmes, et
|
|
souvent elle courut au clavecin pour y improviser des chants dont la
|
|
tendresse et la grandeur furent l'expression brûlante et spontanée de son
|
|
émotion généreuse.
|
|
|
|
Une semaine entière s'écoula pour elle dans une solitude que ne
|
|
troublèrent plus les rapports de Matteus. Elle s'était promis de ne plus
|
|
lui adresser la moindre question, et peut-être avait-il été tancé de son
|
|
indiscrétion, car il était devenu aussi taciturne qu'il avait été prolixe
|
|
dans les premiers jours. Le rouge-gorge revint voir Consuelo tous les
|
|
malins, mais sans être accompagné de loin par Gottlieb. Il semblait que ce
|
|
petit être (Consuelo n'était pas loin de le croire enchanté) eût des
|
|
heures régulières pour venir l'égayer de sa présence, et s'en retourner
|
|
ponctuellement vers midi, auprès de son autre ami. Au fait, il n'y avait
|
|
rien là de merveilleux. Les animaux en liberté ont des habitudes, et se
|
|
font un emploi réglé de leurs journées, avec plus d'intelligence et de
|
|
prévision encore que les animaux domestiques. Un jour, cependant, Consuelo
|
|
remarqua qu'il ne volait pas aussi gracieusement qu'à l'ordinaire. Il
|
|
paraissait contraint et impatienté. Au lieu de venir becqueter ses doigts,
|
|
il ne songeait qu'à se débarrasser à coups d'ongles et de bec d'une
|
|
entrave irritante. Consuelo s'approcha de lui, et vit un fil noir qui
|
|
pendait à son aile. Le pauvre petit avait-il été pris dans un lacet, et ne
|
|
s'en était-il échappé qu'à force de courage et d'adresse, emportant un
|
|
bout de sa chaîne? Elle n'eut pas de peine à le prendre, niais elle en eut
|
|
un peu à le délivrer d'un brin de soie adroitement croisé sur son dos, et
|
|
qui fixait sous l'aile gauche un très-petit sachet d'étoffe brune fort
|
|
mince. Dans ce sachet elle trouva un billet écrit en caractères
|
|
imperceptibles sur un papier si fin, qu'elle craignait de le rompre avec
|
|
son souffle. Dès les premiers mots, elle vit bien que c'était un message
|
|
de son cher inconnu. Il contenait ce peu de mots:
|
|
|
|
«On m'a confié une oeuvre généreuse, espérant que le plaisir de faire le
|
|
bien calmerait l'inquiétude de ma passion. Mais rien, pas même l'exercice
|
|
de la charité, ne peut distraire une âme où tu règnes. J'ai accompli ma
|
|
tâche plus vite qu'on ne le croyait possible. Je suis de retour, et je
|
|
t'aime plus que jamais. Le ciel pourtant s'éclaircit. J'ignore ce qui
|
|
s'est passé entre toi et _eux_; mais ils semblent plus favorables, et mon
|
|
amour n'est plus traité comme un crime, mais comme un malheur pour moi
|
|
seulement. Un malheur! Oh! ils n'aiment pas! Ils ne savent pas que je ne
|
|
puis être malheureux si tu m'aimes; et tu m'aimes, n'est-ce pas? Dis-le au
|
|
rouge-gorge de Spandaw. C'est lui. Je l'ai apporté dans mon sein. Oh!
|
|
qu'il me paie de mes soins en m'apportant un mot de toi! Gottlieb me le
|
|
remettra fidèlement sans le regarder.»
|
|
|
|
Les mystères, les circonstances romanesques attisent le feu de l'amour.
|
|
Consuelo éprouva la plus violente tentation de répondre, et la crainte de
|
|
déplaire aux Invisibles, le scrupule de manquer à ses promesses, ne la
|
|
retinrent que faiblement, il faut bien l'avouer. Mais, en songeant qu'elle
|
|
pouvait être découverte et provoquer un nouvel exil du chevalier, elle eut
|
|
le courage de s'abstenir. Elle rendit la liberté au rouge-gorge sans lui
|
|
confier un seul mot de réponse, mais non sans répandre des larmes amères
|
|
sur le chagrin et le désappointement que cette sévérité causerait à son
|
|
amant.
|
|
|
|
Elle essaya de reprendre ses études; mais ni la lecture ni le chant ne
|
|
purent la distraire de l'agitation qui bouillonnait dans son sein, depuis
|
|
qu'elle savait le chevalier près d'elle. Elle ne pouvait s'empêcher
|
|
d'espérer qu'il désobéirait pour deux, et qu'elle le verrait se glisser le
|
|
soir dans les buissons fleuris de son jardin. Mais elle ne voulut pas
|
|
l'encourager en se montrant. Elle passa la soirée enfermée, épiant, à
|
|
travers sa jalousie, palpitante, remplie de crainte et de désir, résolue
|
|
pourtant à ne pas répondre à son appel. Elle ne le vit point paraître, et
|
|
en éprouva autant de douleur et de surprise que si elle eût compté sur une
|
|
témérité dont elle l'eût pourtant blâmé, et qui eût réveillé toutes ses
|
|
terreurs. Tous les petits drames mystérieux des jeunes et brûlantes amours
|
|
s'accomplirent dans son sein en quelques heures. C'était une phase
|
|
nouvelle, des émotions inconnues dans sa vie. Elle avait souvent attendu
|
|
Anzoleto, le soir, sur les quais de Venise ou sur les terrasses de la
|
|
_Corte Minelli_; mais elle l'avait attendu en repassant sa leçon du matin,
|
|
ou en disant son chapelet, sans impatience, sans frayeur, sans
|
|
palpitations et sans angoisse. Cet amour d'enfant était encore si près de
|
|
l'amitié, qu'il ne ressemblait en rien à ce qu'elle sentait maintenant
|
|
pour Liverani. Le lendemain, elle attendit le rouge-gorge avec anxiété, le
|
|
rouge-gorge ne vint pas. Avait-il été saisi au passage par de farouches
|
|
argus? L'humeur que lui donnait cette ceinture de soie et ce fardeau
|
|
pesant pour lui l'avait-il empêché de sortir? Mais il avait tant d'esprit,
|
|
qu'il se fût rappelé que Consuelo l'en avait délivré la veille, et il fût
|
|
venu la prier de lui rendre encore ce service.
|
|
|
|
Consuelo pleura toute la journée. Elle qui ne trouvait pas de larmes dans
|
|
les grandes catastrophes, et qui n'en avait pas versé une seule sur son
|
|
infortune à Spandaw, elle se sentit brisée et consumée par les souffrances
|
|
de son amour, et chercha en vain les forces qu'elle avait eues contre tous
|
|
les autres maux de sa vie.
|
|
|
|
Le soir elle s'efforçait de lire une partition au clavecin, lorsque deux
|
|
figures noires se présentèrent à l'entrée du salon de musique sans qu'elle
|
|
les eût entendues monter. Elle ne put retenir un cri de frayeur à
|
|
l'apparition de ces spectres; mais l'un d'eux lui dit d'une voix plus
|
|
douce que la première fois:
|
|
|
|
«Suis-nous.»
|
|
|
|
Et elle se leva en silence pour leur obéir. On lui présenta un bandeau de
|
|
soie en lui disant:
|
|
|
|
«Couvre tes yeux toi-même, et jure que tu le feras en conscience. Jure
|
|
aussi que si ce bandeau venait à tomber ou à se déranger tu fermerais les
|
|
yeux jusqu'à ce que nous t'ayons dit de les ouvrir.
|
|
|
|
--Je vous le jure, répondit Consuelo.
|
|
|
|
--Ton serment est accepté comme valide,» reprit le conducteur.
|
|
|
|
Et Consuelo marcha comme la première fois dans le souterrain; mais quand
|
|
on lui eut dit de s'arrêter, une voix inconnue ajouta:
|
|
|
|
«Ôte toi-même ce bandeau. Désormais personne ne portera plus la main sur
|
|
toi. Tu n'auras d'autre gardien que ta parole.»
|
|
|
|
Consuelo se trouva dans un cabinet voûté et éclairé d'une seule petite
|
|
lampe sépulcrale suspendue à la clef pendante du milieu. Un seul juge, en
|
|
robe rouge et en masque livide, était assis sur un antique fauteuil auprès
|
|
d'une table. Il était voûté par l'âge; quelques mèches argentées
|
|
s'échappaient de dessous sa toque. Sa voix était cassée et tremblante.
|
|
L'aspect de la vieillesse changea en respectueuse déférence la crainte
|
|
dont ne pouvait se défendre Consuelo à l'approche d'un Invisible.
|
|
|
|
«Écoute-moi bien, lui dit-il, en lui faisant signe de s'asseoir sur un
|
|
escabeau à quelque distance. Tu comparais ici devant ton confesseur. Je
|
|
suis le plus vieux du conseil, et le calme de ma vie entière m'a rendu
|
|
l'esprit aussi chaste que le plus chaste des prêtres catholiques. Je ne
|
|
mens pas. Veux-tu me récuser cependant? tu es libre.
|
|
|
|
--Je vous accepte, répondit Consuelo, pourvu, toutefois, que ma confession
|
|
n'implique pas celle d'autrui.
|
|
|
|
--Vain scrupule! reprit le vieillard. Un écolier ne révèle pas à un pédant
|
|
la faute de son camarade; mais un fils se hâte d'avertir son père de celle
|
|
de son frère, parce qu'il sait que le père réprime et corrige sans
|
|
châtier. Du moins telle devrait être la loi de la famille. Tu es ici dans
|
|
le sein d'une famille qui cherche la pratique de l'idéal. As-tu confiance?»
|
|
|
|
Cette question, assez arbitraire dans la bouche d'un inconnu, fut faite
|
|
avec tant de douceur et d'un son de voix si sympathique, que Consuelo,
|
|
entraînée et attendrie subitement, répondit sans hésiter:
|
|
|
|
«J'ai pleine confiance.
|
|
|
|
--Écoute encore, reprit le vieillard. Tu as dit, la première fois que tu
|
|
as comparu devant nous, une parole que nous avons recueillie et pesée:
|
|
«C'est une étrange torture morale pour une femme que de se confesser
|
|
hautement devant huit hommes.» Ta pudeur a été prise en considération. Tu
|
|
ne te confesseras qu'à moi, et je ne trahirai pas tes secrets. Il m'a été
|
|
donné plein pouvoir, quoique je ne sois dans le conseil au-dessus de
|
|
personne, de te diriger dans une affaire particulière d'une nature
|
|
délicate, et qui n'a qu'un rapport indirect avec celle de ton initiation.
|
|
Me répondras-tu sans embarras? Mettras-tu ton coeur à nu devant moi?
|
|
|
|
--Je le ferai.
|
|
|
|
--Je ne te demanderai rien de ton passé. On te l'a dit, ton passé ne nous
|
|
appartient pas; mais on t'a avertie de purifier ton âme dès l'instant qui
|
|
a marqué le commencement de ton adoption. Tu as dû faire tes réflexions
|
|
sur les difficultés et les conséquences de cette adoption: ce n'est pas à
|
|
moi seul que tu en dois compte: il s'agit d'autre chose entre toi et moi.
|
|
Réponds donc.
|
|
|
|
--Je suis prête.
|
|
|
|
--Un de nos enfants a conçu de l'amour pour toi. Depuis huit jours,
|
|
réponds-tu à cet amour ou le repousses-tu?
|
|
|
|
--Je l'ai repoussé dans toutes mes actions.
|
|
|
|
--Je le sais. Tes moindres actions nous sont connues. Je te demande le
|
|
secret de ton coeur, et non celui de ta conduite.»
|
|
|
|
Consuelo sentit ses joues brûlantes et garda le silence.
|
|
|
|
«Tu trouves ma question bien cruelle. Il faut répondre cependant. Je ne
|
|
veux rien deviner. Je dois connaître et enregistrer.
|
|
|
|
--Eh bien, j'aime!» répondit Consuelo, emportée par le besoin d'être
|
|
vraie.
|
|
|
|
Mais à peine eut-elle prononcé ce mot avec audace, qu'elle fondit en
|
|
larmes. Elle venait de renoncer à la virginité de son âme.
|
|
|
|
«Pourquoi pleures-tu? reprit le confesseur avec douceur. Est-ce de honte
|
|
ou de repentir?
|
|
|
|
--Je ne sais. Il me semble que ce n'est pas de repentir; j'aime trop pour
|
|
cela.
|
|
|
|
--Qui aimes-tu?
|
|
|
|
--Vous le savez, moi je ne le sais pas.
|
|
|
|
--Mais si je l'ignorais! Son nom?
|
|
|
|
--Liverani.
|
|
|
|
--Ce n'est le nom de personne. Il est commun à tous ceux de nos adeptes
|
|
qui veulent le porter et s'en servir: c'est un nom de guerre, comme tous
|
|
ceux que la plupart de nous portent dans leurs voyages.
|
|
|
|
--Je ne lui en connais pas d'autre, et ce n'est pas de lui que je l'ai
|
|
appris.
|
|
|
|
--Son âge?
|
|
|
|
--Je ne le lui ai pas demandé.
|
|
|
|
--Sa figure?
|
|
|
|
--Je ne l'ai pas vue.
|
|
|
|
--Comment le reconnaîtrais-tu?
|
|
|
|
--Il me semble qu'en touchant sa main je le reconnaîtrais.
|
|
|
|
--Et si l'on remettait ton sort à cette épreuve, et que tu vinsses à te
|
|
tromper?
|
|
|
|
--Ce serait horrible.
|
|
|
|
--Frémis donc de ton imprudence, malheureuse enfant! ton amour est insensé.
|
|
|
|
--Je le sais bien.
|
|
|
|
--Et tu ne le combats pas dans ton coeur?
|
|
|
|
--Je n'en ai pas la force.
|
|
|
|
--En as-tu le désir?
|
|
|
|
--Pas même le désir.
|
|
|
|
--Ton coeur est donc libre de toute autre affection?
|
|
|
|
--Entièrement.
|
|
|
|
--Mais tu es veuve?
|
|
|
|
--Je crois l'être.
|
|
|
|
--Et si tu ne l'étais pas?
|
|
|
|
--Je combattrais mon amour et je ferais mon devoir.
|
|
|
|
--Avec regret? avec douleur?
|
|
|
|
--Avec désespoir peut-être. Mais je le ferais.
|
|
|
|
--Tu n'as donc pas aimé celui qui a été ton époux?
|
|
|
|
--Je l'ai aimé d'amitié fraternelle; j'ai fait tout mon possible pour
|
|
l'aimer d'amour.
|
|
|
|
--Et tu ne l'as pas pu?
|
|
|
|
--Maintenant que je sais ce que c'est qu'aimer, je puis dire non.
|
|
|
|
--N'aie donc pas de remords; l'amour ne s'impose pas. Tu crois aimer ce
|
|
Liverani? sérieusement, religieusement, ardemment?
|
|
|
|
--Je sens tout cela dans mon coeur, à moins qu'il n'en soit indigne!...
|
|
|
|
--Il en est digne.
|
|
|
|
--Ô mon père! s'écria Consuelo transportée de reconnaissance et prête à
|
|
s'agenouiller devant le vieillard.
|
|
|
|
--Il est digne d'un amour immense autant qu'Albert lui-même! mais il faut
|
|
renoncer à lui.
|
|
|
|
--C'est donc moi qui n'en suis pas digne? répondit Consuelo
|
|
douloureusement.
|
|
|
|
--Tu en serais digne, mais tu n'es pas libre. Albert de Rudolstadt est
|
|
vivant.
|
|
|
|
--Mon Dieu! pardonnez-moi!» murmura Consuelo en tombant à genoux et en
|
|
cachant son visage dans ses mains.
|
|
|
|
Le confesseur et la pénitente gardèrent un douloureux silence. Mais
|
|
bientôt Consuelo, se rappelant les accusations de Supperville, fut
|
|
pénétrée d'horreur. Ce vieillard dont la présence la remplissait de
|
|
vénération, se prêtait-il à une machination infernale? exploitait-il la
|
|
vertu et la sensibilité de l'infortunée Consuelo pour la jeter dans les
|
|
bras d'un misérable imposteur? Elle releva la tête et, pâle d'épouvante,
|
|
l'oeil sec, la bouche tremblante, elle essaya de percer du regard ce
|
|
masque impassible qui lui cachait peut-être la pâleur d'un coupable, ou le
|
|
rire diabolique d'un scélérat.
|
|
|
|
«Albert est vivant? dit-elle: en êtes-vous bien sûr, Monsieur? Savez-vous
|
|
qu'il y a un homme qui lui ressemble, et que moi-même y ai cru voir Albert
|
|
en le voyant.
|
|
|
|
--Je sais tout ce roman absurde, répondit le vieillard d'un ton calme, je
|
|
sais toutes les folies que Supperville a imaginées pour se disculper du
|
|
crime de lèse-science qu'il a commis en faisant porter dans le sépulcre un
|
|
homme endormi. Deux mots feront écrouler cet échafaudage de folies. Le
|
|
premier, c'est que Supperville a été jugé incapable de dépasser les grades
|
|
insignifiants des sociétés secrètes dont nous avons la direction suprême,
|
|
et que sa vanité blessée, jointe à une curiosité maladive et indiscrète,
|
|
n'a pu supporter cet outrage. Le second, c'est que le comte Albert n'a
|
|
jamais songé à réclamer son héritage, qu'il y a volontairement renoncé, et
|
|
que jamais il ne consentirait à reprendre son nom et son rang dans le
|
|
monde. Il ne pourrait plus le faire sans soulever des discussions
|
|
scandaleuses sur son identité, que sa fierté ne supporterait pas. Il a
|
|
peut-être mal compris ses véritables devoirs en renonçant pour ainsi dire
|
|
à lui-même. Il eût pu faire de sa fortune un meilleur usage que ses
|
|
héritiers. Il s'est retranché un des moyens de pratiquer la charité que la
|
|
Providence lui avait mis entre les mains; mais il lui en reste assez
|
|
d'autres, et d'ailleurs la voix de son amour a été plus forte en ceci que
|
|
celle de sa conscience. Il s'est rappelé que vous ne l'aviez pas aimé,
|
|
précisément parce qu'il était riche et noble. Il a voulu abjurer sans
|
|
retour possible sa fortune et son nom. Il l'a fait, et nous l'avons
|
|
permis. Maintenant vous ne l'aimez pas, vous en aimez un autre. Il ne
|
|
réclamera jamais de vous le titre d'époux, qu'il n'a dû, à son agonie,
|
|
qu'à votre compassion. Il aura le courage de renoncer à vous. Nous n'avons
|
|
pas d'autre pouvoir sur celui que vous appelez Liverani et sur vous, que
|
|
celui de la persuasion. Si vous voulez fuir ensemble, nous ne pouvons
|
|
l'empêcher. Nous n'avons ni cachots, ni contraintes, ni peines corporelles
|
|
à notre service, quoi qu'un serviteur crédule et craintif ait pu vous dire
|
|
à cet égard; nous haïssons les moyens de la tyrannie. Votre sort est dans
|
|
vos mains. Allez faire vos réflexions encore une fois, pauvre Consuelo, et
|
|
que Dieu vous inspire!»
|
|
|
|
Consuelo avait écouté ce discours avec une profonde stupeur. Quand le
|
|
vieillard eut fini, elle se leva et dit avec énergie:
|
|
|
|
«Je n'ai pas besoin de réfléchir, mon choix est fait. Albert est-il ici?
|
|
conduisez-moi à ses pieds.
|
|
|
|
--Albert n'est point ici. Il ne pouvait être témoin de cette lutte. Il
|
|
ignore même la crise que vous subissez à cette heure.
|
|
|
|
--Ô mon cher Albert! s'écria Consuelo en levant les bras vers le ciel,
|
|
j'en sortirai victorieuse.» Puis s'agenouillant devant le vieillard: «Mon
|
|
père, dit-elle, absolvez-moi, et aidez-moi à ne jamais revoir ce Liverani;
|
|
je ne veux plus l'aimer, je ne l'aimerai plus.»
|
|
|
|
Le vieillard étendit ses mains tremblotantes sur la tête de Consuelo; mais
|
|
lorsqu'il les retira, elle ne put se relever. Elle avait refoulé ses
|
|
sanglots dans son sein, et brisée par un combat au-dessus de ses forces,
|
|
elle fut forcée de s'appuyer sur le bras du confesseur pour sortir de
|
|
l'oratoire.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXIX.
|
|
|
|
|
|
Le lendemain le rouge-gorge vint à midi frapper du bec et de l'ongle à la
|
|
croisée de Consuelo. Au moment de lui ouvrir, elle remarqua le fil noir
|
|
croisé sur sa poitrine orangée, et un élan involontaire lui fit porter la
|
|
main à l'espagnolette. Mais elle la retira aussitôt, «Va t'en, messager de
|
|
malheur, dit-elle, va-t'en, pauvre innocent, porteur de lettres coupables
|
|
et de paroles criminelles. Je n'aurais peut-être pas le courage de ne pas
|
|
répondre à un dernier adieu. Je ne dois pas même laisser connaître que je
|
|
regrette et que je souffre.»
|
|
|
|
Elle s'enfuit dans le salon de musique, afin d'échapper au tentateur ailé
|
|
qui, habitué à une meilleure réception, voltigeait et se heurtait au
|
|
vitrage avec une sorte de colère. Elle se mit au clavecin pour ne pas
|
|
entendre les cris et les reproches de son favori qui l'avait suivie à la
|
|
fenêtre de cette pièce, et elle éprouvait quelque chose de semblable à
|
|
l'angoisse d'une mère qui ferme l'oreille aux plaintes et aux prières de
|
|
son enfant en pénitence. Ce n'était pourtant pas au dépit et au chagrin du
|
|
rouge-gorge que la pauvre Consuelo était le plus sensible dans ce moment.
|
|
Le billet qu'il apportait sous son aile avait une voix bien plus
|
|
déchirante; c'était cette voix qui semblait, à notre recluse romanesque,
|
|
pleurer et se lamenter pour être écoutée.
|
|
|
|
Elle résista pourtant; mais il est de la nature de l'amour de s'irriter
|
|
des obstacles et de revenir à l'assaut, toujours plus impérieux et plus
|
|
triomphant après chacune de nos victoires. On pourrait dire, sans
|
|
métaphore, que lui résister, c'est lui fournir de nouvelles armes. Vers
|
|
trois heures, Matteus entra avec la gerbe de fleurs qu'il apportait chaque
|
|
jour à sa prisonnière (car au fond il l'aimait pour sa douceur et sa
|
|
bonté); et, selon son habitude, elle délia ces fleurs afin de les arranger
|
|
elle-même dans les beaux vases de la console. C'était un des plaisirs de
|
|
sa captivité; mais cette fois elle y fut peu sensible, et elle s'y livrait
|
|
machinalement, comme pour tuer quelques instants de ces lentes heures qui
|
|
la consumaient, lorsqu'en déliant le paquet de narcisses qui occupait le
|
|
centre de la gerbe parfumée, elle fit tomber une lettre bien cachetée,
|
|
mais sans adresse. En vain essaya-t-elle de se persuader qu'elle pouvait
|
|
être du tribunal des Invisibles. Matteus l'eût-il apportée sans cela?
|
|
Malheureusement Matteus n'était déjà plus à portée de donner des
|
|
explications. Il fallut le sonner. Il avait besoin de cinq minutes pour
|
|
reparaître, il en mit par hasard au moins dix. Consuelo avait eu trop de
|
|
courage contre le rouge-gorge pour en conserver contre le bouquet. La
|
|
lettre était lue lorsque Matteus rentra, juste au moment où Consuelo
|
|
arrivait à ce post-scriptum: «N'interrogez pas Matteus; il ignore la
|
|
désobéissance que je lui fais commettre.» Matteus fut simplement requis de
|
|
remonter la pendule qui était arrêtée.
|
|
|
|
La lettre du chevalier était plus passionnée, plus impétueuse que toutes
|
|
les autres, elle était même impérieuse dans son délire. Nous ne la
|
|
transcrirons pas. Les lettres d'amour ne portent l'émotion que dans le
|
|
coeur qui inspire et partage le feu qui les a dictées. Par elles-mêmes
|
|
elles se ressemblent toutes: mais chaque être épris d'amour trouve dans
|
|
celle qui lui est adressée une puissance irrésistible, une nouveauté
|
|
incomparable. Personne ne croit être aimé autant qu'un autre, ni de la
|
|
même manière; il croit être le plus aimé, le seul aimé qui soit au monde.
|
|
Là où cet aveuglement ingénu et cette fascination orgueilleuse n'existent
|
|
pas, il n'y a point de passion; et la passion avait envahi enfin le
|
|
paisible et noble coeur de Consuelo.
|
|
|
|
Le billet de l'inconnu porta le trouble dans toutes ses pensées. Il
|
|
implorait une entrevue; il faisait plus, il l'annonçait et s'excusait
|
|
d'avance sur la nécessité de mettre les derniers moments à profit. Il
|
|
feignait de croire que Consuelo avait aimé Albert et pouvait l'aimer
|
|
encore. Il feignait aussi de vouloir se soumettre à son arrêt, et, en
|
|
attendant, il exigeait un mot de pitié, une larme de regret, un dernier
|
|
adieu; toujours ce dernier adieu qui est comme la dernière apparition d'un
|
|
grand artiste annoncée au public, et heureusement suivi de beaucoup
|
|
d'autres.
|
|
|
|
La triste Consuelo (triste et pourtant dévorée d'une joie secrète,
|
|
involontaire et brûlante à l'idée de cette entrevue) sentit, à la rougeur
|
|
de son front et aux palpitations de son sein, qu'elle avait l'âme adultère
|
|
en dépit d'elle-même. Elle sentit que ses résolutions et sa volonté ne la
|
|
préservaient pas d'un entraînement inconcevable, et que, si le chevalier
|
|
se décidait à rompre son voeu en lui parlant et en lui montrant ses traits,
|
|
comme il y semblait résolu, elle n'aurait pas la force d'empêcher cette
|
|
violation des lois de l'ordre invisible. Elle n'avait qu'un refuge,
|
|
c'était d'implorer le secours de ce même tribunal. Mais fallait-il accuser
|
|
et trahir Liverani? Le digne vieillard qui lui avait révélé l'existence
|
|
d'Albert, et qui avait paternellement accueilli ses confidences la veille,
|
|
recevrait celle-ci encore sous le sceau de la confession. Il plaindrait,
|
|
lui, le délire du chevalier, il ne le condamnerait que dans le secret de
|
|
son coeur. Consuelo lui écrivit qu'elle voulait le voir à neuf heures, le
|
|
soir même, qu'il y allait de son honneur, de son repos, de sa vie
|
|
peut-être. C'était l'heure à laquelle l'inconnu s'était annoncé; mais à
|
|
qui et par qui envoyer cette lettre? Matteus refusait de faire un pas hors
|
|
de l'enclos avant minuit; c'était sa consigne, rien ne put l'ébranler. Il
|
|
avait été vivement réprimandé pour n'avoir pas observé tous ses devoirs
|
|
bien ponctuellement à l'égard de la prisonnière; il était désormais
|
|
inflexible.
|
|
|
|
L'heure approchait, et Consuelo, tout en cherchant les moyens de se
|
|
soustraire à l'épreuve fatale, n'avait pas songé un instant à celui d'y
|
|
résister. Vertu imposée aux femmes, tu ne seras jamais qu'un nom tant que
|
|
l'homme ne prendra point la moitié de la tâche! Tous tes plans de défense
|
|
se réduisent à des subterfuges; toutes tes immolations du bonheur
|
|
personnel échouent devant la crainte de désespérer l'objet aimé. Consuelo
|
|
s'arrêta à une dernière ressource, suggestion de l'héroïsme et de la
|
|
faiblesse qui se partageaient son esprit. Elle se mit à chercher l'entrée
|
|
mystérieuse du souterrain qui était dans le pavillon même, résolue à s'y
|
|
élancer et à se présenter à tout hasard devant les Invisibles. Elle
|
|
supposait assez gratuitement que le lieu de leurs séances était accessible,
|
|
une fois l'entrée du souterrain franchie, et qu'ils se réunissaient
|
|
chaque soir en ce même lieu. Elle ne savait pas qu'ils étaient tous
|
|
absents ce jour-là, et que Liverani était seul revenu sur ses pas, après
|
|
avoir feint de les suivre dans une excursion mystérieuse.
|
|
|
|
Mais tous ses efforts pour trouver la porte secrète ou la trappe du
|
|
souterrain furent inutiles. Elle n'avait plus, comme à Spandaw, le
|
|
sang-froid, la persévérance, la foi nécessaires pour découvrir la moindre
|
|
fissure d'une muraille, la moindre saillie d'une pierre. Ses mains
|
|
tremblaient en interrogeant la boiserie et les lambris, sa vue était
|
|
troublée; à chaque instant il lui semblait entendre les pas du chevalier
|
|
sur le sable du jardin, ou sur le marbre du péristyle.
|
|
|
|
Tout à coup, il lui sembla les entendre au-dessous d'elle, comme s'il
|
|
montait l'escalier caché sous ses pieds, comme s'il s'approchait d'une
|
|
porte invisible, ou comme si, à la manière des esprits familiers, il
|
|
allait percer la muraille pour se présenter devant ses yeux. Elle laissa
|
|
tomber son flambeau et s'enfuit au fond du jardin. Le joli ruisseau qui le
|
|
traversait arrêta sa course, elle écouta, et entendit, ou crut entendre
|
|
marcher derrière elle. Alors elle perdit un peu la tête, et se jeta dans
|
|
le batelet dont le jardinier se servait pour apporter du dehors du sable
|
|
et des gazons. Consuelo s'imagina qu'en le détachant, elle irait échouer
|
|
sur la rive opposée; mais le ruisseau était rapide, et sortait de l'enclos
|
|
en se resserrant sous une arcade basse fermée d'une grille. Emportée à la
|
|
dérive par le courant, la barque alla frapper en peu d'instants contre la
|
|
grille. Consuelo s'y préserva d'un choc trop rude en s'élançant à la proue
|
|
et en étendant les mains. Un enfant de Venise (et un enfant du peuple) ne
|
|
pouvait pas être bien embarrassé de cette manoeuvre. Mais, fortune
|
|
bizarre! la grille céda sous sa main et s'ouvrit par la seule impulsion
|
|
que le courant donnait au bateau. Hélas! pensa Consuelo, on ne ferme
|
|
peut-être jamais ce passage, car je suis prisonnière sur parole, et
|
|
pourtant je fuis, je viole mon serment! Mais je ne le fais que pour
|
|
chercher protection et refuge parmi mes hôtes, non pour les abandonner et
|
|
les trahir.
|
|
|
|
Elle sauta sur la rive où un détour de l'eau avait poussé son esquif, et
|
|
s'enfonça dans un taillis épais. Consuelo ne pouvait pas courir bien vite
|
|
sous ces ombrages sombres. L'allée serpentait en se rétrécissant. La
|
|
fugitive se heurtait à chaque instant contre les arbres, et tomba
|
|
plusieurs fois sur le gazon. Cependant elle sentait revenir l'espoir dans
|
|
son âme; ces ténèbres la rassuraient; il lui semblait impossible que
|
|
Liverani pût l'y découvrir.
|
|
|
|
Après avoir marché fort longtemps au hasard, elle se trouva au bas d'une
|
|
colline parsemée de rochers, dont la silhouette incertaine se dessinait
|
|
sur un ciel gris et voilé. Un vent d'orage assez frais s'était élevé, et
|
|
la pluie commençait à tomber. Consuelo, n'osant revenir sur ses pas, dans
|
|
la crainte que Liverani n'eût retrouvé sa trace et ne la cherchât sur les
|
|
rives du ruisseau, se hasarda dans le sentier un peu rude de la colline.
|
|
Elle s'imagina qu'arrivée au sommet, elle découvrirait les lumières du
|
|
château, quelle qu'en fût la position. Mais lorsqu'elle y fut arrivée dans
|
|
les ténèbres, les éclairs, qui commençaient à embraser le ciel, lui
|
|
montrèrent devant elle les ruines d'un vaste édifice, imposant et
|
|
mélancolique débris d'un autre âge.
|
|
|
|
La pluie força Consuelo d'y chercher un abri, mais elle le trouva avec
|
|
peine. Les tours étaient effondrées du haut en bas, à l'intérieur, et des
|
|
nuées de gerfauts et de tiercelets s'y agitèrent à son approche, en
|
|
poussant ce cri aigu et sauvage qui semble la voix des esprits de malheur,
|
|
habitants des ruines.
|
|
|
|
Au milieu des pierres et des ronces, Consuelo, traversant la chapelle
|
|
découverte qui dessinait, à la lueur bleuâtre des éclairs, les squelettes
|
|
de ses ogives disloquées, gagna le préau, dont un gazon court et uni
|
|
recouvrait le nivellement; elle évita un puits profond qui ne se
|
|
trahissait à la surface du sol que par le développement de ses riches
|
|
capillaires et d'un superbe rosier sauvage, tranquille possesseur de sa
|
|
paroi intérieure. La masse de constructions ruinées qui entouraient ce
|
|
préau abandonné offrait l'aspect le plus fantastique; et, au passage de
|
|
chaque éclair, l'oeil avait peine à comprendre ces spectres grêles et
|
|
déjetés, toutes ces formes incohérentes de la destruction; d'énormes
|
|
manteaux de cheminées, encore noircis en dessous par la fumée d'un foyer à
|
|
jamais éteint, et sortant du milieu des murailles dénudées, à une hauteur
|
|
effrayante; des escaliers rompus, élançant leur spirale dans le vide,
|
|
comme pour conduire les sorcières à leur danse aérienne; des arbres
|
|
entiers installés et grandis dans des appartements encore parés d'un reste
|
|
de fresques; des bancs de pierre dans les embrasures profondes des
|
|
croisées, et toujours le vide au dedans comme au dehors de ces retraites
|
|
mystérieuses, refuges des amants en temps de paix, tanières des guetteurs
|
|
aux heures du danger; enfin des meurtrières festonnées de coquettes
|
|
guirlandes, des pignons isolés s'élevant dans les airs comme des
|
|
obélisques, et des portes comblées jusqu'au tympan par les atterrissements
|
|
et les décombres. C'était un lieu effrayant et poétique; Consuelo s'y
|
|
sentit pénétrée d'une sorte de terreur superstitieuse, comme si sa
|
|
présence eût profané une enceinte réservée aux funèbres conférences ou aux
|
|
silencieuses rêveries des morts. Par une nuit sereine et dans une
|
|
situation moins agitée, elle eût pu admirer l'austère beauté de ce
|
|
monument; elle ne se fût peut-être pas apitoyée classiquement sur la
|
|
rigueur du temps et des destins, qui renversent sans pitié le palais et la
|
|
forteresse, et couchent leurs débris dans l'herbe à côté de ceux de la
|
|
chaumière. La tristesse qu'inspirent les ruines de ces demeures
|
|
formidables n'est pas la même dans l'imagination de l'artiste et dans le
|
|
coeur du patricien. Mais en ce moment de trouble et de crainte, et par
|
|
cette nuit d'orage, Consuelo, n'étant point soutenue par l'enthousiasme
|
|
qui l'avait poussée à de plus sérieuses entreprises, se sentit redevenir
|
|
l'enfant du peuple, tremblant à l'idée de voir apparaître les fantômes de
|
|
la nuit, et redoutant surtout ceux des antiques châtelains, farouches
|
|
oppresseurs durant leur vie, spectres désolés et menaçants après leur
|
|
mort. Le tonnerre élevait la voix, le vent faisait crouler les briques et
|
|
le ciment des murailles démantelées, les longs rameaux de la ronce et du
|
|
lierre se tordaient comme des serpents aux créneaux des tours. Consuelo,
|
|
cherchant toujours un abri contre la pluie et les éboulements, pénétra
|
|
sous la voûte d'un escalier qui paraissait mieux conservé que les autres;
|
|
c'était celui de la grande tour féodale, la plus ancienne et la plus
|
|
solide construction de tout l'édifice. Au bout de vingt marches, elle
|
|
rencontra une grande salle octogone qui occupait tout l'intérieur de la
|
|
tour, l'escalier en vis étant pratiqué, comme dans toutes les
|
|
constructions de ce genre, dans l'intérieur du mur, épais de dix-huit à
|
|
vingt pieds. La voûte de cette salle avait la forme intérieure d'une
|
|
ruche. Il n'y avait plus ni portes ni fenêtres; mais ces ouvertures
|
|
étaient si étroites et si profondes, que le vent ne pouvait s'y
|
|
engouffrer. Consuelo résolut d'attendre en ce lieu la fin de la tempête;
|
|
et, s'approchant d'une fenêtre, elle y resta plus d'une heure à contempler
|
|
le spectacle imposant du ciel embrasé, et à écouter les voix terribles de
|
|
l'orage.
|
|
|
|
Enfin le vent tomba, les nuées se dissipèrent, et Consuelo songea à se
|
|
retirer; mais en se retournant, elle fut surprise de voir une clarté plus
|
|
permanente que celle des éclairs régner dans l'intérieur de la salle.
|
|
Cette clarté, après avoir hésité, pour ainsi dire, grandit et remplit
|
|
toute la voûte, tandis qu'un léger pétillement se faisait entendre dans la
|
|
cheminée. Consuelo regarda de ce côté, et vit sous le demi-cintre de cet
|
|
âtre antique, énorme gueule béante devant elle, un feu de branches qui
|
|
venait de s'allumer comme de lui-même. Elle s'en approcha, et remarqua des
|
|
bûches à demi consumées, et tous les débris d'un feu naguère entretenu, et
|
|
récemment abandonné sans grande précaution.
|
|
|
|
Effrayée de cette circonstance qui lui révélait la présence d'un hôte,
|
|
Consuelo qui ne voyait pourtant pas trace de mobilier autour d'elle,
|
|
retourna vivement vers l'escalier et s'apprêtait à le descendre,
|
|
lorsqu'elle entendit des voix en bas, et des pas qui faisaient craquer les
|
|
gravois dont il était semé. Ses terreurs fantastiques se changèrent alors
|
|
en appréhensions réelles. Cette tour humide et dévastée ne pouvait être
|
|
habitée que par quelque garde-chasse, peut-être aussi sauvage que sa
|
|
demeure, peut-être ivre et brutal, et bien vraisemblablement moins
|
|
civilisé et moins respectueux que l'honnête Matteus. Les pas se
|
|
rapprochaient assez rapidement. Consuelo monta l'escalier à la hâte pour
|
|
n'être pas rencontrée par ces problématiques arrivants, et après avoir
|
|
franchi encore vingt marches, elle se trouva au niveau du second étage où
|
|
il était peu probable qu'on aurait l'occasion de la rejoindre, car il
|
|
était entièrement découvert et par conséquent inhabitable. Heureusement
|
|
pour elle la pluie avait cessé; elle apercevait même briller quelques
|
|
étoiles à travers la végétation vagabonde qui avait envahi le couronnement
|
|
de la tour, à une dizaine de toises au-dessus de sa tête. Un rayon de
|
|
lumière partant de dessous ses pieds se projeta bientôt sur les sombres
|
|
parois de l'édifice, et Consuelo, s'approchant avec précaution, vit par
|
|
une large crevasse ce qui se passait à l'étage inférieur qu'elle venait de
|
|
quitter. Deux hommes étaient dans la salle, l'un marchant et frappant du
|
|
pied comme pour se réchauffer, l'autre penché sous le large manteau de la
|
|
cheminée, et occupé à ranimer le feu qui commençait à monter dans l'âtre.
|
|
D'abord elle ne distingua que leurs vêtements qui annonçaient une
|
|
condition brillante, et leurs chapeaux qui lui cachaient leurs visages;
|
|
mais la clarté du foyer s'étant répandue, et celui qui l'attisait avec la
|
|
pointe de son épée s'étant relevé pour accrocher son chapeau à une pierre
|
|
saillante du mur, Consuelo vit une chevelure noire qui la fit tressaillir,
|
|
et le haut d'un visage qui faillit lui arracher un cri de terreur et de
|
|
tendresse tout à la fois. Il éleva la voix, et Consuelo n'en douta plus,
|
|
c'était Albert de Rudolstadt.
|
|
|
|
«Approchez, mon ami, disait-il à son compagnon, et réchauffez-vous à
|
|
l'unique cheminée qui reste debout dans ce vaste manoir. Voilà un triste
|
|
gîte, monsieur de Trenck, mais vous en avez trouvé de pires dans vos rudes
|
|
voyages.
|
|
|
|
--Et même je n'en ai souvent pas trouvé du tout, répondit l'amant de la
|
|
princesse Amélie. Vraiment celui-ci est plus hospitalier qu'il n'en a
|
|
l'air, et je m'en serais accommodé plus d'une fois avec plaisir. Ah ça,
|
|
mon cher comte, vous venez donc quelquefois méditer sur ces ruines, et
|
|
faire la veillée des armes dans cette tour endiablée?
|
|
|
|
--J'y viens souvent en effet, et pour des raisons plus concevables. Je ne
|
|
puis vous les dire maintenant, mais vous les saurez plus tard.
|
|
|
|
--Je les devine de reste. Du haut de cette tour, vous plongez dans un
|
|
certain enclos, et vous dominez un certain pavillon.
|
|
|
|
--Non, Trenck. La demeure dont vous parlez est cachée derrière les bois de
|
|
la colline, et je ne la vois pas d'ici.
|
|
|
|
--Mais vous êtes à portée de vous y rendre en peu d'instants, et de vous
|
|
réfugier ensuite ici contre les surveillants incommodes. Allons, convenez
|
|
que tout à l'heure, lorsque je vous ai rencontré dans le bois...
|
|
|
|
--Je ne puis convenir de rien, ami Trenck, et vous m'avez promis de ne pas
|
|
m'interroger.
|
|
|
|
--Il est vrai. Je ne devrais songer qu'à me réjouir de vous avoir retrouvé
|
|
dans ce parc immense, ou plutôt dans cette forêt, où j'avais si bien perdu
|
|
mon chemin, que, sans vous, je me serais jeté dans quelque pittoresque
|
|
ravin ou noyé dans quelque limpide torrent. Sommes-nous loin du château?
|
|
|
|
--À plus d'un quart de lieue. Séchez donc vos habits pendant que le vent
|
|
sèche les sentiers du parc, et nous nous remettrons en route.
|
|
|
|
--Ce vieux château me plaît moins que le nouveau, je vous le confesse, et
|
|
je conçois fort bien qu'on l'ait abandonné aux orfraies. Pourtant, je me
|
|
sens heureux de m'y trouver seul avec vous à cette heure, et par cette
|
|
soirée lugubre. Cela me rappelle notre première rencontre dans les ruines
|
|
d'une antique abbaye de la Silésie, mon initiation, les serments que j'ai
|
|
prononcés entre vos mains, vous, mon juge, mon examinateur et maître alors,
|
|
mon frère et mon ami aujourd'hui! cher Albert! quelles étranges et
|
|
funestes vicissitudes ont passé depuis sur nos têtes! Morts tous deux à
|
|
nos familles, à nos patries, à nos amours peut-être!... qu'allons-nous
|
|
devenir, et quelle sera désormais notre vie parmi les hommes?
|
|
|
|
--La tienne peut encore être entourée d'éclat et remplie d'enivrements,
|
|
mon cher Trenck! La domination du tyran qui te hait a des limites, grâces
|
|
à Dieu, sur le sol de l'Europe.
|
|
|
|
--Mais ma maîtresse, Albert? sera-t-il possible que ma maîtresse me reste
|
|
éternellement et inutilement fidèle?
|
|
|
|
--Tu ne devrais pas le désirer, ami; mais il n'est que trop certain que sa
|
|
passion sera aussi durable que son malheur.
|
|
|
|
--Parlez-moi donc d'elle, Albert! Plus heureux que moi, vous pouvez la
|
|
voir et l'entendre, vous!...
|
|
|
|
--Je ne le pourrai plus, cher Trenck; ne vous faites pas d'illusions à cet
|
|
égard. Le nom fantastique et le personnage bizarre de Trismégiste dont on
|
|
m'avait affublé, et qui m'ont protégé, durant plusieurs années, dans mes
|
|
courtes et mystérieuses relations avec le palais de Berlin, ont perdu leur
|
|
prestige; mes amis seront discrets, et mes dupes (puisque pour servir
|
|
notre cause et votre amour, j'ai été forcé de faire bien innocemment
|
|
quelques dupes), ne seraient pas plus clairvoyantes que par le passé; mais
|
|
Frédéric a senti l'odeur d'une conspiration, et je ne puis plus retourner
|
|
en Prusse. Mes efforts y seraient paralysés par sa méfiance et la prison
|
|
de Spandaw ne s'ouvrirait pas une seconde fois pour mon évasion.
|
|
|
|
--Pauvre Albert! tu as dû souffrir dans cette prison, autant que moi dans
|
|
la mienne, plus peut-être!
|
|
|
|
--Non, j'étais près d'_elle_. J'entendais sa voix, je travaillais à sa
|
|
délivrance. Je ne regrette ni d'avoir enduré l'horreur du cachot, ni
|
|
d'avoir tremblé pour sa vie. Si j'ai souffert pour moi, je ne m'en suis
|
|
pas aperçu; si j'ai souffert pour elle, je ne m'en souviens plus. Elle est
|
|
sauvée et elle sera heureuse.
|
|
|
|
--Par vous, Albert? Dites-moi qu'elle ne sera heureuse que par vous et
|
|
avec vous, ou bien je ne l'estime plus, je lui retire mon admiration et
|
|
mon amitié.
|
|
|
|
--Ne parlez pas ainsi, Trenck. C'est outrager la nature, l'amour et le
|
|
ciel. Nos femmes sont aussi libres envers nous que nos amantes, et vouloir
|
|
les enchaîner au nom d'un devoir profitable à nous seuls, serait un crime
|
|
et une profanation.
|
|
|
|
--Je le sais, et sans m'élever à la même vertu que toi, je sens bien que
|
|
si Amélie m'eût retiré sa parole au lieu de me la confirmer, je n'aurais
|
|
pas cessé pour cela de l'aimer et de bénir les jours de bonheur qu'elle
|
|
m'a donnés; mais il m'est bien permis de t'aimer plus que moi-même et de
|
|
haïr quiconque ne t'aime pas? Tu souris, Albert, tu ne comprends pas mon
|
|
amitié; et moi je ne comprends pas ton courage. Ah! s'il est vrai que
|
|
celle qui a reçu ta foi se soit éprise (avant l'expiration de son deuil,
|
|
l'insensée!) d'un de nos _frères_, fût-il le plus méritant d'entre nous,
|
|
et le plus séduisant des hommes du monde, je ne pourrai jamais le lui
|
|
pardonner. Pardonne, toi, si tu le peux!
|
|
|
|
--Trenck! Trenck! tu ne sais pas de quoi tu parles; tu ne comprends pas,
|
|
et moi je ne puis m'expliquer. Ne la juge pas encore, cette femme
|
|
admirable; plus tard, tu la connaîtras.
|
|
|
|
--Et qui t'empêche de la justifier à mes yeux! Parle donc! À quoi bon ce
|
|
mystère? nous sommes seuls ici. Tes aveux ne sauraient la compromettre, et
|
|
aucun serment que je sache, ne t'engage à me cacher ce que nous
|
|
soupçonnons tous d'après ta conduite. Elle ne t'aime plus? quelle sera son
|
|
excuse?
|
|
|
|
--M'avait-elle donc jamais aimé?
|
|
|
|
--Voilà son crime. Elle ne t'a jamais compris.
|
|
|
|
--Elle ne le pouvait pas, et moi je ne pouvais me révéler à elle.
|
|
D'ailleurs j'étais malade, j'étais fou; on n'aime pas les fous, on les
|
|
plaint et on les redoute.
|
|
|
|
--Tu n'as jamais été fou, Albert; je ne t'ai jamais vu ainsi. La sagesse
|
|
et la force de ton intelligence m'ont toujours ébloui, au contraire.
|
|
|
|
--Tu m'as vu ferme et maître de moi dans l'action, tu ne m'as jamais vu
|
|
dans l'agonie du repos, dans les tortures du découragement.
|
|
|
|
--Tu connais donc le découragement, toi? Je ne l'aurais jamais pensé.
|
|
|
|
--C'est que tu ne vois pas tous les dangers, tous les obstacles, tous les
|
|
vices de notre entreprise. Tu n'as jamais été au fond de cet abîme où j'ai
|
|
plongé toute mon âme et jeté toute mon existence; tu n'en as envisagé que
|
|
le côté chevaleresque et généreux; tu n'en as embrassé que les travaux
|
|
faciles et les riantes espérances.
|
|
|
|
--C'est que je suis moins grand, moins enthousiaste, et, puisqu'il faut le
|
|
dire, moins fanatique que toi, noble comte! Tu as voulu boire la coupe du
|
|
zèle jusqu'à la lie, et quand l'amertume t'a suffoqué, tu as douté du ciel
|
|
et des hommes.
|
|
|
|
--Oui, j'ai douté, et j'en ai été bien cruellement puni.
|
|
|
|
--Et maintenant doutes-tu encore? souffres-tu toujours?
|
|
|
|
--Maintenant j'espère, je crois, j'agis. Je me sens fort, je me sens
|
|
heureux. Ne vois-tu pas la joie rayonner sur mon visage, et ne sens-tu pas
|
|
l'ivresse déborder de mon sein?
|
|
|
|
--Et cependant tu es trahi par ta maîtresse! que dis-je? par ta femme!
|
|
|
|
--Elle ne fut jamais ni l'une ni l'autre. Elle ne me devait, elle ne me
|
|
doit rien; elle ne me trahit point. Dieu lui envoie l'amour, la plus
|
|
céleste des grâces d'en haut, pour la récompenser d'avoir eu pour moi un
|
|
instant de pitié à mon lit de mort. Et moi, pour la remercier de m'avoir
|
|
fermé les yeux, de m'avoir pleuré, de m'avoir béni au seuil de l'éternité
|
|
que je croyais franchir, je revendiquerais une promesse arrachée à sa
|
|
compassion généreuse, à sa charité sublime? je lui dirais: «Femme, je suis
|
|
ton maître, tu m'appartiens de par la loi, de par ton imprudence et de par
|
|
ton erreur. Tu vas subir mes embrassements parce que, dans un jour de
|
|
séparation, tu as déposé un baiser d'adieu sur mon front glacé! Tu vas
|
|
mettre à jamais ta main dans la mienne, l'attacher à mes pas, subir mon
|
|
joug, briser dans ton sein un amour naissant, refouler des désirs
|
|
insurmontables, te consumer de regrets dans mes bras profanes, sur mon
|
|
coeur égoïste et lâche!» Oh! Trenck! pensez-vous que je pusse être heureux
|
|
en agissant ainsi? Ma vie ne serait-elle pas un supplice plus amer encore
|
|
que le sien? La souffrance de l'esclave n'est-elle pas la malédiction du
|
|
maître? Grand Dieu! quel être est assez vil, assez abruti, pour
|
|
s'enorgueillir et s'enivrer d'un amour non partagé, d'une fidélité contre
|
|
laquelle le coeur de la victime se révolte? Grâce au ciel, je ne suis pas
|
|
cet être là, je ne le serai jamais. J'allais ce soir trouver Consuelo;
|
|
j'allais lui dire toutes ces choses, j'allais lui rendre sa liberté. Je ne
|
|
l'ai pas rencontrée dans le jardin, où elle se promène ordinairement; à
|
|
cette heure l'orage est venu et m'a ôté l'espérance de l'y voir descendre.
|
|
Je n'ai pas voulu pénétrer dans ses appartements; j'y serais entré par le
|
|
droit de l'époux. Le seul tressaillement de son épouvante, la pâleur seule
|
|
de son désespoir, m'eussent fait un mal que je n'ai pu me résoudre à
|
|
affronter.
|
|
|
|
--Et n'as-tu pas rencontré aussi dans l'ombre le masque noir de Liverani?
|
|
|
|
--Quel est ce Liverani?
|
|
|
|
--Ignores-tu le nom de ton rival?
|
|
|
|
--Liverani est un faux nom. Le connais-tu, toi, cet homme, ce rival
|
|
heureux?
|
|
|
|
--Non. Mais tu me demandes cela d'un air étrange? Albert, je crois te
|
|
comprendre: tu pardonnes à ton épouse infortunée, tu l'abandonnes, tu le
|
|
dois; mais tu châtieras, j'espère, le lâche qui l'a séduite?
|
|
|
|
--Es-tu sûr que ce soit un lâche?
|
|
|
|
--Quoi! l'homme à qui on avait confié le soin de sa délivrance et la garde
|
|
de sa personne durant un long et périlleux voyage! celui qui devait la
|
|
protéger, la respecter, ne pas lui adresser une seule parole, ne pas lui
|
|
montrer son visage!... Un homme investi des pouvoirs et de l'aveugle
|
|
confiance des Invisibles! ton frère d'armes et de serment, comme je suis
|
|
le tien, sans doute? Ah! si l'on m'eût confié ta femme, Albert, je
|
|
n'aurais pas seulement songé à cette criminelle trahison de me faire aimer
|
|
d'elle!
|
|
|
|
--Trenck, encore une fois, tu ne sais pas de quoi tu parles! Trois hommes
|
|
seulement parmi nous savent quel est ce Liverani, et quel est son crime.
|
|
Dans quelques jours tu cesseras de blâmer et de maudire cet heureux mortel
|
|
à qui Dieu, dans sa bonté, dans sa justice peut-être, a donné l'amour de
|
|
Consuelo.
|
|
|
|
--Homme étrange et sublime! tu ne le hais pas?
|
|
|
|
--Je ne puis le haïr.
|
|
|
|
--Tu ne troubleras pas son bonheur?
|
|
|
|
--Je travaille ardemment à l'assurer, au contraire, et je ne suis ni
|
|
sublime ni étrange en ceci. Tu souriras bientôt des éloges que tu me
|
|
donnes.
|
|
|
|
--Quoi! tu ne souffres même pas?
|
|
|
|
--Je suis le plus heureux des hommes.
|
|
|
|
--En ce cas, tu aimes peu, ou tu n'aimes plus. Un tel héroïsme n'est pas
|
|
dans la nature humaine; il est presque monstrueux; et je ne puis admirer
|
|
ce que je ne comprends pas. Attends, comte; tu me railles, et je suis bien
|
|
simple. Tiens, je devine enfin: tu aimes une autre femme, et tu bénis la
|
|
Providence qui te délivre de tes engagements envers la première, en la
|
|
rendant infidèle.
|
|
|
|
--Il faut donc que je t'ouvre mon coeur, tu m'y contrains, baron. Écoute;
|
|
c'est toute une histoire, tout un roman à te raconter; mais il fait froid
|
|
ici; ce feu de broussailles ne peut réchauffer ces vieux murs; et,
|
|
d'ailleurs, je crains qu'à la longue ils ne te rappellent fâcheusement
|
|
ceux de Glatz. Le temps s'est éclairci, nous pouvons reprendre le chemin
|
|
du château; et, puisque tu le quittes au point du jour, je ne veux pas
|
|
trop prolonger ta veillée. Chemin faisant, je te ferai un étrange récit.»
|
|
|
|
Les deux amis reprirent leurs chapeaux, après en avoir secoué l'humidité;
|
|
et, donnant quelques coups de pied aux tisons pour les éteindre, ils
|
|
quittèrent la tour en se tenant par le bras. Leurs voix se perdirent dans
|
|
l'éloignement, et les échos du vieux manoir cessèrent bientôt de répéter
|
|
le faible bruit de leurs pas sur l'herbe mouillée du préau.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXX.
|
|
|
|
|
|
Consuelo resta plongée dans une étrange stupeur. Ce qui l'étonnait le plus,
|
|
ce que le témoignage de ses sens avait peine à lui persuader, ce n'était
|
|
pas la magnanime conduite d'Albert, ni ses sentiments héroïques, mais la
|
|
facilité miraculeuse avec laquelle il dénouait lui-même le terrible
|
|
problème de la destinée qu'il lui avait faite. Était-il donc si aisé à
|
|
Consuelo d'être heureuse? était-ce un amour si légitime que celui de
|
|
Liverani? Elle croyait avoir rêvé ce qu'elle venait d'entendre. Il lui
|
|
était déjà permis de s'abandonner à son entraînement pour cet inconnu. Les
|
|
austères Invisibles en faisaient l'égal d'Albert, par la grandeur d'âme,
|
|
le courage et la vertu: Albert lui-même la justifiait et la défendait
|
|
contre le blâme de Trenck. Enfin, Albert et les Invisibles, loin de
|
|
condamner leur mutuelle passion, les abandonnaient à leur libre choix, à
|
|
leur invincible sympathie: et tout cela sans combat, sans effort, sans
|
|
cause de regret ou de remords, sans qu'il en coûtât une larme à personne!
|
|
Consuelo, tremblante d'émotion plus que de froid, redescendit dans la
|
|
salle voûtée, et ranima de nouveau le feu qu'Albert et Trenck venaient de
|
|
disperser dans l'âtre. Elle regarda la trace de leurs pieds humides sur
|
|
les dalles poudreuses. C'était un témoignage de la réalité de leur
|
|
apparition, que Consuelo avait besoin de consulter pour y croire.
|
|
Accroupie sous le cintre de la cheminée, comme la rêveuse cendrillon, la
|
|
protégée des lutins du foyer, elle tomba dans une méditation profonde. Un
|
|
si facile triomphe sur la destinée ne lui paraissait pas fait pour elle.
|
|
Cependant aucune crainte ne pouvait prévaloir contre la sérénité
|
|
merveilleuse d'Albert. C'était là précisément ce que Consuelo pouvait le
|
|
moins révoquer en doute. Albert ne souffrait pas; son amour ne se
|
|
révoltait pas contre sa justice. Il accomplissait avec une sorte de joie
|
|
enthousiaste le plus grand sacrifice qu'il soit au pouvoir de l'homme
|
|
d'offrir à Dieu. L'étrange vertu de cet homme unique frappait Consuelo de
|
|
surprise et d'épouvante. Elle se demandait si un tel détachement des
|
|
faiblesses humaines était conciliable avec les humaines affections. Cette
|
|
insensibilité apparente ne signalait-elle pas dans Albert une nouvelle
|
|
phase de délire? Après l'exagération des maux qu'entraînent la mémoire et
|
|
l'exclusivité du sentiment, ne subissait-il pas une sorte de paralysie du
|
|
coeur et des souvenirs? Pouvait-il être guéri si vite de son amour, et cet
|
|
amour était-il si peu de chose, qu'un simple acte de sa volonté, une seule
|
|
décision de sa logique, pût en effacer ainsi jusqu'à la moindre trace?
|
|
Tout en admirant ce triomphe de la philosophie. Consuelo ne put se
|
|
défendre d'un peu d'humiliation, de voir ainsi détruire d'un souffle cette
|
|
longue passion dont elle avait été fière à juste titre. Elle repassait les
|
|
moindres paroles qu'il venait de dire; et l'expression de son visage,
|
|
lorsqu'il les avait dites, était encore devant ses yeux. C'était une
|
|
expression que Consuelo ne lui connaissait pas. Albert était aussi changé
|
|
dans son extérieur que dans ses sentiments. À vrai dire, c'était un homme
|
|
nouveau; et si le son de sa voix, si le dessin de ses traits, si la
|
|
réalité de ses discours n'eussent confirmé la vérité, Consuelo eût pu
|
|
croire qu'elle voyait à sa place ce prétendu Sosie, ce personnage
|
|
imaginaire de Trismégiste, que le docteur s'obstinait à vouloir lui
|
|
substituer. La modification que l'état de calme et de santé avait apportée
|
|
à l'extérieur et aux manières d'Albert semblait confirmer l'erreur de
|
|
Supperville. Il avait perdu sa maigreur effrayante, et il semblait grandi,
|
|
tant sa taille affaissée et languissante s'était redressée et rajeunie. Il
|
|
avait une autre démarche; ses mouvements étaient plus souples, son pas
|
|
plus ferme, sa tenue aussi élégante et aussi soignée qu'elle avait été
|
|
abandonnée et, pour ainsi dire, méprisée par lui. Il n'y avait pas jusqu'à
|
|
ses moindres préoccupations qui n'étonnassent Consuelo. Autrefois, il
|
|
n'eût pas songé à faire du feu; il eût plaint son ami Trenck d'être
|
|
mouillé, et il ne se fût pas avisé, tant les objets extérieurs et les
|
|
soins matériels lui étaient devenus étrangers, de rapprocher les tisons
|
|
épars sous ses pieds; il n'eût pas secoué son chapeau avant de le remettre
|
|
sur sa tête; il eût laissé la pluie ruisseler sur sa longue chevelure, et
|
|
il ne l'eût pas sentie. Enfin, il portait une épée, et jamais, auparavant,
|
|
il n'eût consenti à manier, même en jouant, cette arme de parade, ce
|
|
simulacre de haine et de meurtre. Maintenant elle ne gênait point ses
|
|
mouvements; il en voyait briller la lame devant la flamme, et elle ne lui
|
|
rappelait point le sang versé par ses aïeux. L'expiation imposée à Jean
|
|
Ziska, dans sa personne, était un rêve douloureux, qu'un bienfaisant
|
|
sommeil avait enfin effacé entièrement. Peut être en avait-il perdu le
|
|
souvenir en perdant les autres souvenirs de sa vie et son amour, qui
|
|
semblait avoir été, et n'être plus sa vie même.
|
|
|
|
Il se passa quelque chose d'incertain et d'inexplicable chez Consuelo,
|
|
quelque chose qui ressemblait à du chagrin, à du regret, à de l'orgueil
|
|
blessé. Elle se répétait les dernières suppositions de Trenck sur un
|
|
nouvel amour d'Albert, et cette supposition lui paraissait vraisemblable.
|
|
Ce nouvel amour pouvait seul lui donner tant de tolérance et de
|
|
miséricorde. Ses dernières paroles en emmenant son ami, et en lui
|
|
promettant un _récit_, un _roman_, n'étaient-elles pas la confirmation de
|
|
ce doute, l'aveu et l'explication de cette joie discrète et profonde dont
|
|
il paraissait rempli? «Oui, ses yeux brillaient d'un éclat que je ne leur
|
|
ai jamais vu, pensa Consuelo. Son sourire avait une expression de triomphe,
|
|
d'ivresse; et il souriait, il riait presque, lui à qui le rire semblait
|
|
inconnu jadis; il y a eu même comme de l'ironie dans sa voix quand il a
|
|
dit au baron: «Bientôt tu souriras aussi des éloges que tu me donnes.»
|
|
Plus de doute, il aime, et ce n'est plus moi. Il ne s'en défend pas, et il
|
|
ne songe point à se combattre; il bénit mon infidélité, il m'y pousse, il
|
|
s'en réjouit, il n'en rougit point pour moi; il m'abandonne à une
|
|
faiblesse dont je rougirai seule, et dont toute la honte retombera sur ma
|
|
tête. Ô ciel! Je n'étais pas seule coupable, et Albert l'était plus
|
|
encore! Hélas! pourquoi ai-je surpris le secret d'une générosité que
|
|
j'aurais tant admirée, et que je n'eusse jamais voulu accepter? Je le sens
|
|
bien, maintenant il y a quelque chose de saint dans la foi jurée; Dieu
|
|
seul qui change notre coeur, peut nous en délier. Alors les êtres unis par
|
|
un serment peuvent peut-être s'offrir et accepter le sacrifice de leurs
|
|
droits. Mais quand l'inconstance mutuelle préside seule au divorce, il se
|
|
fait quelque chose d'affreux, et comme une complicité de parricide entre
|
|
ces deux êtres: ils ont froidement tué dans leur sein l'amour qui les
|
|
unissait.»
|
|
|
|
Consuelo regagna les bois aux premières lueurs du matin. Elle avait passé
|
|
toute la nuit dans la tour, absorbée par mille pensées sombres et
|
|
chagrines. Elle n'eut pas de peine à retrouver le chemin de sa demeure,
|
|
quoiqu'elle eût fait ce chemin dans les ténèbres, et que l'empressement de
|
|
sa fuite le lui eût fait paraître moins long qu'il ne le fut au retour.
|
|
Elle descendit la colline et remonta le cours du ruisseau jusqu'à la
|
|
grille, qu'elle franchit adroitement, en marchant sur la bande
|
|
transversale qui reliait les barreaux par en bas à fleur d'eau. Elle
|
|
n'était plus ni craintive ni agitée. Peu lui importait d'être aperçue,
|
|
décidée qu'elle était à tout raconter naïvement à son confesseur.
|
|
D'ailleurs le sentiment de sa vie passée l'occupait tellement, que les
|
|
choses présentes ne lui offraient plus qu'un intérêt secondaire. C'est à
|
|
peine si Liverani existait pour elle. Le coeur humain est ainsi fait:
|
|
l'amour naissant a besoin de dangers et d'obstacles, l'amour éteint se
|
|
ranime quand il ne dépend plus de nous de le réveiller dans le coeur
|
|
d'autrui.
|
|
|
|
Cette fois les Invisibles surveillants de Consuelo semblèrent s'être
|
|
endormis, et sa promenade nocturne ne parut avoir été remarquée de
|
|
personne. Elle trouva une nouvelle lettre de l'inconnu dans son clavecin,
|
|
aussi tendrement respectueuse que celle de la veille était hardie et
|
|
passionnée. Il se plaignait qu'elle eût eu peur de lui, il lui reprochait
|
|
de s'être retranchée dans ses appartements comme si elle eût douté de sa
|
|
craintive vénération. Il demandait humblement qu'elle lui permît de
|
|
l'apercevoir seulement dans le jardin au crépuscule; il lui promettait de
|
|
ne point lui parler, de ne pas se montrer si elle l'exigeait. «Soit
|
|
détachement de coeur, soit arrêt de la conscience, ajoutait-il, Albert
|
|
renonce à toi, tranquillement, froidement même en apparence. Le devoir
|
|
parle plus haut que l'amour dans son coeur. Dans peu de jours les
|
|
Invisibles te signifieront sa résolution, et prononceront le signal de ta
|
|
liberté. Tu pourras alors rester ici pour te faire initier à leurs
|
|
mystères, si tu persistes dans cette intention généreuse, et jusque-là je
|
|
leur tiendrai mon serment, de ne point me montrer à tes yeux. Mais si tu
|
|
n'as fait cette promesse que par compassion pour moi, si tu désires t'en
|
|
affranchir, parle, et je romps tous mes engagements, et je fuis avec toi.
|
|
Je ne suis pas Albert, moi: j'ai plus d'amour que de vertu. Choisis!»
|
|
|
|
«Oui, cela est certain, dit Consuelo en laissant retomber la lettre de
|
|
l'inconnu sur les touches de son clavecin: celui-ci m'aime et Albert ne
|
|
m'aime pas. Il est possible qu'il ne m'ait jamais aimée, et que mon image
|
|
n'ait été qu'une création de son délire. Pourtant cet amour me paraissait
|
|
sublime, et plût au ciel qu'il le fût encore assez pour conquérir le mien
|
|
par un pénible et sublime sacrifice! cela vaudrait mieux pour nous deux
|
|
que le détachement tranquille de deux âmes adultères. Mieux vaudrait aussi
|
|
pour Liverani d'être abandonné de moi avec effort et déchirement que
|
|
d'être accueilli comme une nécessité de mon isolement, dans un jour
|
|
d'indignation, de honte et de douloureuse ivresse!»
|
|
|
|
Elle répondit à Liverani ce peu de mots:
|
|
|
|
«Je suis trop fière et trop sincère pour vous tromper. Je sais ce que
|
|
pense Albert, ce qu'il a résolu. J'ai surpris le secret de ses confidences
|
|
à un ami commun. Il m'abandonne sans regret, et ce n'est pas la vertu
|
|
seule qui triomphe de son amour. Je ne suivrai pas l'exemple qu'il me
|
|
donne. Je vous aimais, et je renonce à vous sans en aimer un autre. Je
|
|
dois ce sacrifice à ma dignité, à ma conscience. J'espère que vous ne vous
|
|
approcherez plus de ma demeure. Si vous cédiez à une aveugle passion, et
|
|
si vous m'arrachiez quelque nouvel aveu, vous vous en repentiriez. Vous
|
|
devriez peut-être ma confiance à la juste colère d'un coeur brisé et à
|
|
l'effroi d'une âme délaissée. Ce serait mon supplice et le vôtre. Si vous
|
|
persistez, Liverani, vous n'avez pas en vous l'amour que j'avais rêvé.»
|
|
|
|
Liverani persista cependant; il écrivit encore, et fut éloquent, persuasif,
|
|
sincère dans son humilité. «Vous faites un appel à ma fierté, disait-il,
|
|
et je n'ai pas de fierté avec vous. Si vous regrettiez un absent dans mes
|
|
bras, j'en souffrirais sans en être offensé. Je vous demanderais,
|
|
prosterné et en arrosant vos pieds de mes larmes, de l'oublier et de vous
|
|
fier à moi seul. De quelque façon que vous m'aimiez, et si peu que ce soit,
|
|
j'en serai reconnaissant comme d'un immense bonheur.» Telle fut la
|
|
substance d'une suite de lettres ardentes et craintives, soumises et
|
|
persévérantes. Consuelo sentit s'évanouir sa fierté au charme pénétrant
|
|
d'un véritable amour. Insensiblement elle s'habitua à l'idée qu'elle
|
|
n'avait encore jamais été aimée auparavant, pas même par le comte de
|
|
Rudolstadt. Repoussant alors le dépit involontaire qu'elle avait conçu de
|
|
cet outrage fait à la sainteté de ses souvenirs, elle craignit, en le
|
|
manifestant, de devenir un obstacle au bonheur qu'Albert pouvait se
|
|
promettre d'un nouvel amour. Elle résolut donc d'accepter en silence
|
|
l'arrêt de séparation dont il paraissait vouloir charger le tribunal des
|
|
Invisibles, et elle s'abstint de tracer son nom dans les réponses qu'elle
|
|
fit à l'inconnu, en lui ordonnant d'imiter cette réserve.
|
|
|
|
Au reste, ces réponses furent pleines de prudence et de délicatesse.
|
|
Consuelo en se détachant d'Albert et en accueillant dans son âme la pensée
|
|
d'une autre affection, ne voulait pas céder à un enivrement aveugle. Elle
|
|
défendit à l'inconnu de paraître devant elle et de manquer à son voeu de
|
|
silence, jusqu'à ce que les Invisibles l'en eussent relevé. Elle lui
|
|
déclara que c'était librement et volontairement qu'elle voulait adhérer à
|
|
cette association mystérieuse qui lui inspirait à la fois respect et
|
|
confiance: qu'elle était résolue à faire les études nécessaires pour
|
|
s'instruire dans leur doctrine, et à se défendre de toute préoccupation
|
|
personnelle jusqu'à ce qu'elle eût acquis, par un peu de vertu, le droit
|
|
de penser à son propre bonheur. Elle n'eut pas la force de lui dire
|
|
qu'elle ne l'aimait pas; mais elle eut celle de lui dire qu'elle ne
|
|
voulait pas l'aimer sans réflexion.
|
|
|
|
Liverani parut se soumettre, et Consuelo étudia attentivement plusieurs
|
|
volumes que Matteus lui avait remis un matin de la part du _prince_, en
|
|
lui disant que _Son Altesse_ et _sa cour_ avaient quitté la _résidence_,
|
|
mais qu'elle aurait bientôt _des nouvelles_. Elle se contenta de ce
|
|
message, n'adressa aucune question à Matteus, et lut l'histoire des
|
|
mystères de l'antiquité, du christianisme et des diverses sectes et
|
|
sociétés secrètes qui en dérivent; compilation manuscrite fort savante,
|
|
faite dans la bibliothèque de l'ordre des Invisibles par quelque adepte
|
|
patient et consciencieux. Cette lecture sérieuse, et pénible d'abord,
|
|
s'empara peu à peu de son attention, et même de son imagination. Le
|
|
tableau des épreuves des anciens temples égyptiens lui fit faire beaucoup
|
|
de rêves terribles et poétiques. Le récit des persécutions des sectes du
|
|
moyen âge et de la renaissance émut son coeur plus que jamais, et cette
|
|
histoire de l'enthousiasme disposa son âme au fanatisme religieux d'une
|
|
initiation prochaine. Pendant quinze jours, elle ne reçut aucun avis du
|
|
dehors et vécut dans la retraite, environnée des soins mystérieux du
|
|
chevalier, mais ferme dans sa résolution de ne point le voir, et de ne pas
|
|
lui donner trop d'espérances.
|
|
|
|
Les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, et Consuelo,
|
|
absorbée d'ailleurs par ses études, n'avait pour se reposer et respirer à
|
|
l'aise que les heures fraîches de la soirée. Peu à peu elle avait repris
|
|
ses promenades lentes et rêveuses dans le jardin, l'enclos. Elle s'y
|
|
croyait seule et pourtant je ne sais quelle vague émotion lui faisait
|
|
rêver parfois la présence de l'inconnu non loin d'elle. Ces belles nuits,
|
|
ces beaux ombrages, cette solitude, ce murmure languissant de l'eau
|
|
courante à travers les fleurs, le parfum des plantes, la voix passionnée
|
|
du rossignol, suivie de silences plus voluptueux encore; la lune jetant de
|
|
grandes lueurs obliques sous l'ombre transparente des berceaux embaumés,
|
|
le coucher de Vesper derrière les nuages roses de l'horizon, que sais-je?
|
|
toutes les émotions classiques, mais éternellement fraîches et puissantes
|
|
de la jeunesse et de l'amour, plongeaient l'âme de Consuelo dans de
|
|
dangereuses rêveries; son ombre svelte sur le sable argenté des allées, le
|
|
vol d'un oiseau réveillé par son approche, le bruit d'une feuille agitée
|
|
par la brise, c'en était assez pour la faire tressaillir et doubler le pas;
|
|
mais ces légères frayeurs étaient à peine dissipées qu'elles étaient
|
|
remplacées par un indéfinissable regret, et les palpitations de l'attente
|
|
étaient plus fortes que toutes les suggestions de la volonté.
|
|
|
|
Une fois elle fut troublée plus que de coutume par le frôlement du
|
|
feuillage et les bruits incertains de la nuit. Il lui sembla qu'on
|
|
marchait non loin d'elle, qu'on fuyait à son approche, qu'on s'approchait
|
|
lorsqu'elle était assise. Son agitation l'avertissait plus encore: elle se
|
|
sentit sans force contre une rencontre dans ces beaux lieux et sous ce
|
|
ciel magnifique. Les bouffées de la brise passaient brûlantes sur son
|
|
front. Elle s'enfuit vers le pavillon et s'enferma dans sa chambre. Les
|
|
flambeaux n'étaient pas allumés. Elle se cacha derrière une jalousie et
|
|
désira ardemment de voir celui dont elle ne voulait pas être vue. Elle vit
|
|
en effet paraître un homme qui marcha lentement sous ses fenêtres sans
|
|
appeler, sans faire un geste, soumis et satisfait en apparence de regarder
|
|
les murs qu'elle habitait. Cet homme, c'était bien l'inconnu, du moins
|
|
Consuelo le sentit d'abord à son trouble, et crut reconnaître sa stature
|
|
et sa démarche. Mais bientôt d'étranges doutes et des craintes pénibles
|
|
s'emparèrent de son esprit. Ce promeneur silencieux lui rappelait Albert
|
|
au moins autant que Liverani. Ils étaient de la même taille; et maintenant
|
|
qu'Albert, transformé par une santé nouvelle, marchait avec aisance et ne
|
|
tenait plus sa tête penchée sur son sein ou appuyée sur sa main, dans une
|
|
attitude chagrine ou maladive, Consuelo ne connaissait guère plus son
|
|
aspect extérieur que celui du chevalier. Elle avait vu celui-ci un instant
|
|
au grand jour, marchant devant elle à distance et enveloppé des plis d'un
|
|
manteau. Elle avait vu Albert peu d'instants aussi dans la tour déserte,
|
|
depuis qu'il était si différent de ce qu'elle le connaissait; et
|
|
maintenant elle voyait l'un ou l'autre très-vaguement, à la clarté des
|
|
étoiles; et chaque fois qu'elle se croyait sur le point de fixer ses
|
|
doutes, il passait sous l'ombre des arbres et s'y perdait comme une ombre
|
|
lui-même. Il disparut enfin tout à fait, et Consuelo resta partagée entre
|
|
la joie et la crainte, se reprochant d'avoir manqué de courage pour
|
|
appeler Albert à tout hasard, afin de provoquer une explication sincère et
|
|
loyale entre eux.
|
|
|
|
Ce repentir devint plus vif à mesure qu'il s'éloignait, et en même temps
|
|
la persuasion que c'était lui, en effet, qu'elle venait de voir. Entraînée
|
|
par cette habitude de dévouement qui lui avait toujours tenu lieu d'amour
|
|
pour lui, elle se dit que s'il venait ainsi errer autour d'elle, c'était
|
|
dans l'espérance timide de l'entretenir. Ce n'était pas la première fois
|
|
qu'il le tentait; il l'avait dit à Trenck un soir où peut-être il s'était
|
|
croisé dans l'obscurité avec Liverani. Consuelo résolut de provoquer cette
|
|
explication nécessaire. Sa conscience lui faisait un devoir d'éclaircir
|
|
ses doutes sur les véritables dispositions de son époux, généreux ou
|
|
volage. Elle redescendit au jardin et courut après lui, tremblante et
|
|
pourtant courageuse; mais elle avait perdu sa trace, et elle parcourut
|
|
tout l'enclos sans le rencontrer.
|
|
|
|
Enfin elle vit tout à coup, au sortir d'un bosquet, un homme debout an
|
|
bord de l'eau. Était-ce bien le même qu'elle cherchait? Elle l'appela du
|
|
nom d'Albert; il tressaillit, passa ses mains sur son visage, et lorsqu'il
|
|
se retourna, le masque noir couvrait déjà ses traits.
|
|
|
|
«Albert, est-ce vous? s'écria Consuelo; c'est vous, vous seul que je
|
|
cherche.»
|
|
|
|
Une exclamation étouffée trahit chez cet inconnu je ne sais quelle émotion
|
|
de joie ou de douleur, il sembla vouloir fuir; Consuelo avait cru
|
|
reconnaître la voix d'Albert, elle s'élança et le retint par son manteau.
|
|
Mais elle s'arrêta, le manteau en s'écartant avait laissé voir sur la
|
|
poitrine de l'inconnu une assez large croix d'argent que Consuelo
|
|
connaissait trop bien: c'était celle de sa mère, la même qu'elle avait
|
|
confiée au chevalier durant ton voyage avec lui, comme un gage de
|
|
reconnaissance et de sympathie.
|
|
|
|
«Liverani! dit-elle, toujours vous! Puisque c'est vous, adieu! pourquoi
|
|
m'avez-vous désobéi?»
|
|
|
|
Il se jeta à ses pieds, l'entoura de ses bras et lui prodigua d'ardentes
|
|
et respectueuses étreintes que Consuelo n'eut plus la force de repousser.
|
|
|
|
«Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi, lui
|
|
dit-elle. C'est devant les Invisibles que je veux vous voir et vous
|
|
entendre. Votre masque m'effraie, votre silence me glace le coeur.»
|
|
|
|
Liverani porta la main à son masque, il allait l'arracher et parler.
|
|
Consuelo, comme la curieuse Psyché, n'avait plus le courage de fermer les
|
|
yeux... mais tout à coup le voile noir des messagers du tribunal secret
|
|
tomba sur sa tête. La main de l'inconnu qui avait saisi la sienne avec
|
|
précipitation fut détachée en silence. Consuelo se sentit entraînée sans
|
|
violence et sans courroux apparent, mais avec rapidité. On l'enleva de
|
|
terre, elle sentit fléchir sous ses pieds le plancher d'une barque. Elle
|
|
descendit le ruisseau longtemps sans que personne lui adressât la parole,
|
|
et lorsqu'on lui rendit la lumière elle se trouva dans la salle
|
|
souterraine où elle avait comparu pour la première fois devant le tribunal
|
|
des Invisibles.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXI
|
|
|
|
|
|
Ils étaient là tous les sept comme la première fois, masqués, muets,
|
|
impénétrables comme des fantômes. Le huitième personnage, qui avait alors
|
|
adressé la parole à Consuelo et qui semblait être l'interprète du conseil
|
|
et l'initiateur des adeptes lui parla en ces termes:
|
|
|
|
«Consuelo, tu as subi déjà des épreuves dont tu es sortie à ta gloire et à
|
|
notre satisfaction. Nous pouvons t'accorder notre confiance et nous allons
|
|
te le prouver.
|
|
|
|
--Attendez, dit Consuelo; vous me croyez sans reproche, et je ne le suis
|
|
pas. Je vous ai désobéi, je suis sortie de la retraite que vous m'aviez
|
|
assignée.
|
|
|
|
--Par curiosité?
|
|
|
|
--Non.
|
|
|
|
--Peux-tu dire ce que tu as appris?
|
|
|
|
--Ce que j'ai appris m'est tout personnel; j'ai parmi vous un confesseur à
|
|
qui je puis et veux le révéler.»
|
|
|
|
Le vieillard que Consuelo invoquait se leva et dit:
|
|
|
|
«Je sais tout. La faute de cette enfant est légère. Elle ne sait rien de
|
|
ce que vous voulez qu'elle ignore. La confidence de ses émotions sera
|
|
entre elle et moi. En attendant mettez l'heure à profit: que ce qu'elle
|
|
doit savoir lui soit révélé sans retard. Je me porte garant pour elle en
|
|
toutes choses.»
|
|
|
|
L'initiateur reprit la parole après s'être retourné vers le tribunal et en
|
|
avoir reçu un signe d'adhésion.
|
|
|
|
«Écoute-moi bien, lui dit-il, je te parle au nom de ceux que tu vois ici
|
|
rassemblés. C'est leur esprit et pour ainsi dire leur souffle qui
|
|
m'inspire. C'est leur doctrine que je vais t'exposer.
|
|
|
|
«Le caractère distinctif des religions de l'antiquité est d'avoir deux
|
|
faces, une extérieure et publique, une interne et secrète. L'une est
|
|
l'esprit, l'autre la forme ou la lettre. Derrière le symbole matériel et
|
|
grossier, le sens profond, l'idée sublime. L'Égypte et l'Inde, grands
|
|
types des antiques religions, mères des pures doctrines, offrent au plus
|
|
haut point cette dualité d'aspect, signe nécessaire et fatal de l'enfance
|
|
des sociétés, et des misères attachées au développement du génie de
|
|
l'homme. Tu as appris récemment en quoi consistaient les grands mystères
|
|
de Memphis et d'Eleusis, et tu sais maintenant pourquoi la science divine,
|
|
politique et sociale, concentrée avec le triple pouvoir religieux,
|
|
militaire et industriel dans les mains des hiérophantes, ne descendit pas
|
|
jusqu'aux classes infimes de ces antiques sociétés. L'idée chrétienne,
|
|
enveloppée, dans la parole du révélateur, de symboles plus transparents et
|
|
plus purs, vint au monde pour faire descendre dans les âmes populaires la
|
|
connaissance de la vérité et la lumière de la foi. Mais la théocratie,
|
|
abus inévitable des religions qui se constituent dans le trouble et les
|
|
périls, vint bientôt s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et, en
|
|
le voilant, elle l'altéra. L'idolâtrie reparut avec les mystères, et, dans
|
|
le pénible développement du christianisme on vit les hiérophantes de la
|
|
Rome apostolique perdre, par un châtiment divin, la lumière divine, et
|
|
retomber dans les ténèbres où ils voulaient plonger les hommes. Le
|
|
développement de l'intelligence humaine s'opéra dès lors dans un sens tout
|
|
contraire à la marche du passé. Le temple ne fut plus, comme dans
|
|
l'antiquité, le sanctuaire de la vérité. La superstition et l'ignorance,
|
|
le symbole grossier, la lettre morte, siégèrent sur les autels et sur les
|
|
trônes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies.
|
|
De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pénitents, vertueux
|
|
apôtres du christianisme primitif, firent de la religion secrète et
|
|
persécutée l'asile de la vérité inconnue. Ils s'efforcèrent d'initier le
|
|
peuple à la religion de l'égalité, et, au nom de saint Jean, ils
|
|
prêchèrent un nouvel évangile, c'est-à-dire un interprétation plus libre,
|
|
plus hardie et plus pure de la révélation chrétienne. Tu sais l'histoire
|
|
de leurs travaux, de leurs combats et de leurs martyres, tu sais les
|
|
souffrances des peuples, leurs ardentes inspirations, leurs élans
|
|
terribles, leurs déplorables affaissements, leurs réveils orageux; et, à
|
|
travers tant d'efforts tour à tour effroyables et sublimes, leur héroïque
|
|
persévérance a fuir les ténèbres et à trouver les voies de Dieu. Le temps
|
|
est proche où le voile du temple sera déchiré pour jamais, et où la foule
|
|
emportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Alors les symboles
|
|
disparaîtront, et les abords de la vérité ne seront plus gardés par les
|
|
dragons du despotisme religieux et monarchique. Tout homme pourra marcher
|
|
dans le chemin de la lumière et se rapprocher de Dieu de toute la
|
|
puissance de son âme. Nul ne dira plus à son frère: «Ignore et
|
|
abaisse-toi. Ferme les yeux et reçois le joug.» Tout homme pourra, au
|
|
contraire, demander à son semblable le secours de son oeil, de son coeur
|
|
et de son bras pour pénétrer dans les arcanes de la science sacrée. Mais
|
|
ce temps n'est pas encore venu, et nous n'en saluons aujourd'hui que
|
|
l'aube tremblante à l'horizon. Le temps de la religion secrète dure
|
|
toujours, la tâche du mystère n'est pas accomplie. Nous voici encore
|
|
enfermés dans le temple, occupés à forger des armes pour écarter les
|
|
ennemis qui s'interposent entre les peuples et nous, et forcés de tenir
|
|
encore nos portes fermées et nos paroles secrètes pour qu'on ne vienne pas
|
|
arracher de nos mains l'arche sainte, sauvée avec tant de peine et
|
|
réservée à la communauté des hommes.
|
|
|
|
«Te voilà donc accueillie dans le nouveau temple: mais ce temple est
|
|
encore une forteresse qui tient depuis des siècles pour la liberté sans
|
|
pouvoir la conquérir. La guerre est autour de nous. Nous voulons être des
|
|
libérateurs, nous ne sommes encore que des combattants. Tu viens ici pour
|
|
recevoir la communion fraternelle, l'étendard du salut, le signe de la
|
|
liberté, et pour périr peut-être sur la brèche au milieu de nous. Voilà la
|
|
destinée que tu as acceptée; tu succomberas peut-être sans avoir vu
|
|
flotter sur ta tête le gage de la victoire. C'est encore au nom de saint
|
|
Jean que nous appelons les hommes à la croisade. C'est encore un symbole
|
|
que nous invoquons; nous sommes les héritiers des Johannites d'autrefois,
|
|
les continuateurs ignorés, mystérieux et persévérants de Wickleff, de Jean
|
|
Huss et de Luther; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le
|
|
genre humain; mais, comme eux, nous ne sommes pas libres nous-mêmes, et
|
|
comme eux, nous marchons peut-être au supplice.
|
|
|
|
«Cependant le combat a changé de terrain, et les armes de nature. Nous
|
|
bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore à
|
|
la proscription, à la misère, à la captivité, à la mort, car les moyens de
|
|
la tyrannie sont toujours les mêmes: mais nos moyens, à nous, ne sont plus
|
|
l'appel à la révolte matérielle, et la prédication sanglante de la croix
|
|
et du glaive. Notre guerre est toute intellectuelle comme notre mission.
|
|
Nous nous adressons à l'esprit. Nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas à
|
|
main armée que nous pouvons renverser des gouvernements, aujourd'hui
|
|
organisés et appuyés sur tous les moyens de la force brutale. Nous leur
|
|
faisons une guerre plus lente, plus sourde et plus profonde, nous les
|
|
attaquons au coeur. Nous ébranlons leurs bases en détruisant la foi
|
|
aveugle et le respect idolâtrique qu'ils cherchent à inspirer. Nous
|
|
faisons pénétrer partout, et jusque dans les cours, et même jusque dans
|
|
l'esprit troublé et fasciné des princes et des rois, ce que personne n'ose
|
|
déjà plus appeler le poison de la philosophie; nous détruisons tous les
|
|
prestiges; nous lançons du haut de notre forteresse, tous les boulets
|
|
rouges de l'ardente vérité et de l'implacable raison sur les autels et sur
|
|
les trônes. Nous vaincrons, n'en doute pas. Dans combien d'années, dans
|
|
combien de jours? nous l'ignorons. Mais notre entreprise date de si loin,
|
|
elle a été conduite avec tant de foi, étouffée avec si peu de succès,
|
|
reprise avec tant d'ardeur, poursuivie avec tant de passion, qu'elle ne
|
|
peut pas échouer; elle est devenue immortelle de sa nature comme les biens
|
|
immortels dont elle a résolu la conquête. Nos ancêtres l'ont commencée, et
|
|
chaque génération a rêvé de la finir. Si nous ne l'espérions pas un peu
|
|
aussi nous-mêmes, peut-être notre zèle serait-il moins fervent et moins
|
|
efficace; mais si l'esprit de doute et d'ironie, qui domine le monde à
|
|
cette heure, venait à nous prouver, par ses froids calculs et ses
|
|
raisonnements accablants, que nous poursuivons un rêve, réalisable
|
|
seulement dans plusieurs siècles, notre conviction dans la sainteté de
|
|
notre cause n'en serait point ébranlée; et pour travailler avec un peu
|
|
plus d'effort et de douleur, nous n'en travaillerions pas moins pour les
|
|
hommes de l'avenir. C'est qu'il y a entre nous et les hommes du passé, et
|
|
les générations à naître, un lien religieux si étroit et si ferme, que
|
|
nous avons presque étouffé en nous le côté égoïste et personnel de
|
|
l'individualité humaine. C'est ce que le vulgaire ne saurait comprendre,
|
|
et pourtant il y a dans l'orgueil de la noblesse quelque-chose qui
|
|
ressemble à notre religieux enthousiasme héréditaire. Chez les grands, on
|
|
fait beaucoup de sacrifices à la gloire, afin d'être digne de ses aïeux,
|
|
et de léguer beaucoup d'honneur à sa postérité. Chez nous autres,
|
|
architectes du temple de la vérité, on fait beaucoup de sacrifices à la
|
|
vertu, afin de continuer l'édifice des maîtres et de former de laborieux
|
|
apprentis. Nous vivons par l'esprit et par le coeur dans le passé, dans
|
|
l'avenir et dans le présent tout a la fois. Nos prédécesseurs et nos
|
|
successeurs sont aussi bien _nous_ que nous-mêmes. Nous croyons à la
|
|
transmission de la vie, des sentiments, des généreux instincts dans les
|
|
âmes, comme les patriciens croient à celles d'une excellence de race dans
|
|
leurs veines. Nous allons plus loin encore; nous croyons à la transmission
|
|
de la vie, de l'individualité, de l'âme et de la personne humaine. Nous
|
|
nous sentons fatalement et providentiellement appelés à continuer l'oeuvre
|
|
que nous avons déjà rêvée, toujours poursuivie et avancée de siècle en
|
|
siècle. Parmi nous il en est même quelques-uns qui ont poussé la
|
|
contemplation du passé et de l'avenir au point de perdre presque la notion
|
|
du présent; c'est la fièvre sublime, c'est l'extase de nos croyants et de
|
|
nos saints: car nous avons nos saints, nos prophètes, peut-être aussi nos
|
|
exaltés et nos visionnaires; mais quel que soit l'égarement ou la
|
|
sublimité de leur transport, nous respectons leur inspiration, et parmi
|
|
nous, Albert l'extatique et le _voyant_ n'a trouvé que des frères pleins
|
|
de sympathie pour ses douleurs et d'admiration pour ses enthousiasmes.
|
|
Nous avons foi aussi à la conviction du comte de Saint-Germain, réputé
|
|
imposteur ou aliéné dans le monde. Quoique ses réminiscences d'un passé
|
|
inaccessible à la mémoire humaine aient un caractère plus calme, plus
|
|
précis et plus inconcevable encore que les extases d'Albert, elles ont
|
|
aussi un caractère de bonne foi et une lucidité dont il nous est
|
|
impossible de nous railler. Nous comptons parmi nous beaucoup d'autres
|
|
exaltés, des mystiques, des poètes, des hommes du peuple, des philosophes,
|
|
des artistes, d'ardents sectaires groupés sous les bannières de divers
|
|
chefs; des boehmistes, des théosophes, des moraves, des hernuters, des
|
|
quakers, même des panthéistes, des pythagoriciens, des xérophagistes, des
|
|
illuminés, des johannites, des templiers, des millénaires, des joachimites,
|
|
etc. Toutes ces sectes anciennes, pour n'avoir plus le développement
|
|
qu'elles eurent aux époques de leur éclosion, n'en sont pas moins
|
|
existantes, et même assez peu modifiées. Le propre de notre époque est de
|
|
reproduire à la fois toutes les formes que le génie novateur ou
|
|
réformateur a données tour à tour dans les siècles passés à la pensée
|
|
religieuse et philosophique. Nous recrutons donc nos adeptes dans ces
|
|
divers groupes sans exiger une identité de préceptes absolue, et
|
|
impossible dans le temps où nous vivons. Il nous suffit de trouver en eux
|
|
l'ardeur de la destruction pour les appeler dans nos rangs: toute notre
|
|
science organisatrice consiste à ne choisir les _constructeurs_ que parmi
|
|
des esprits supérieurs aux disputes d'école, chez qui la passion de la
|
|
vérité, la soif de la justice et l'instinct du beau moral l'emportent sur
|
|
les habitudes de famille et les rivalités de secte. Il n'est d'ailleurs
|
|
pas si difficile qu'on le croit de faire travailler de concert des
|
|
éléments très dissemblables; ces dissemblances sont plus apparentes que
|
|
réelles. Au fond, tous les hérétiques (c'est avec respect que j'emploie ce
|
|
nom) sont d'accord sur le point principal, celui de détruire la tyrannie
|
|
intellectuelle et matérielle, ou tout au moins de protester contre. Les
|
|
antagonismes qui ont retardé jusqu ici la fusion de toutes ces généreuses
|
|
et utiles résistances viennent de l'amour-propre et de la jalousie, vices
|
|
inhérents à la condition humaine, contre-poids fatal et inévitable de tout
|
|
progrès dans l'humanité. En ménageant ces susceptibilités, en permettant à
|
|
chaque communion de garder ses maîtres, ses institutions et ses rites, on
|
|
peut constituer, sinon une société, du moins une armée, et, je te l'ai dit,
|
|
nous ne sommes encore qu'une armée marchant à la conquête d'une terre
|
|
promise, d'une société idéale. Au point où en est encore la nature humaine,
|
|
il y a tant de nuances de caractères chez les individus, tant de degrés
|
|
différents dans la conception du vrai, tant d'aspects variés, ingénieuses
|
|
manifestations de la riche nature qui créa le génie humain, qu'il est
|
|
absolument nécessaire de laisser à chacun les conditions de sa vie morale
|
|
et les éléments de sa force d'action.
|
|
|
|
«Notre oeuvre est grande, notre tâche est immense. Nous ne voulons pas
|
|
fonder seulement un empire universel sur un ordre nouveau et sur des bases
|
|
équitables; c'est une religion que nous voulons reconstituer. Nous sentons
|
|
bien d'ailleurs que l'un est impossible sans l'autre. Aussi avons-nous
|
|
deux modes d'action. Un tout matériel, pour miner et faire crouler
|
|
l'ancien monde par la critique, par l'examen, par la raillerie même, par
|
|
le voltairianisme et tout ce qui s'y rattache. Le redoutable concours de
|
|
toutes les volontés hardies et de toutes les passions fortes précipite
|
|
notre marche dans ce sens-là. Notre autre mode d'action est tout
|
|
spirituel: il s'agit d'édifier la religion de l'avenir. L'élite des
|
|
intelligences et des vertus nous assiste dans ce labeur incessant de notre
|
|
pensée. L'oeuvre des Invisibles est un concile que la persécution du monde
|
|
officiel empêche de se réunir publiquement, mais qui délibère sans relâche
|
|
et qui travaille sous la même inspiration de tous les points du monde
|
|
civilisé. Des communications mystérieuses apportent le grain dans l'aire à
|
|
mesure qu'il mûrit, et le sèment dans le champ de l'humanité à mesure que
|
|
nous le détachons de l'épi. C'est à ce dernier travail souterrain que tu
|
|
peux t'associer; nous te dirons comment quand tu l'auras accepté.
|
|
|
|
--Je l'accepte, répondit Consuelo d'une voix ferme, et en étendant le bras
|
|
en signe de serment.
|
|
|
|
--Ne te hâte point de promettre, femme aux instincts généreux, à l'âme
|
|
entreprenante. Tu n'as peut-être pas toutes les vertus que réclamerait une
|
|
telle mission. Tu as traversé le monde; tu y as déjà puisé les notions de
|
|
la prudence, de ce qu'on appelle le savoir-vivre, la discrétion, l'esprit
|
|
de conduite.
|
|
|
|
--Je ne m'en flatte pas, répondit Consuelo, en souriant avec une fierté
|
|
modeste.
|
|
|
|
--Eh bien, tu y as appris du moins à douter, à discuter, à railler, à
|
|
suspecter.
|
|
|
|
--À douter, peut-être. Ôtez-moi le doute qui n'était pas dans ma nature,
|
|
et qui m'a fait souffrir; je vous bénirai. Ôtez-moi surtout le doute de
|
|
moi-même, qui me frapperait d'impuissance.
|
|
|
|
--Nous ne t'ôterons le doute qu'en te développant nos principes. Quant à
|
|
te donner des garanties matérielles de notre sincérité et de notre
|
|
puissance, nous ne le ferons pas plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici.
|
|
Que les services rendus te suffisent, nous t'assisterons toujours dans
|
|
l'occasion: mais nous ne t'associerons aux mystères de notre pensée et de
|
|
nos actions que selon la part d'action que nous te donnerons à toi-même.
|
|
Tu ne nous connaîtras point. Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras
|
|
jamais nos noms, à moins qu'un grand intérêt de la cause ne nous force en
|
|
enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles à nos disciples.
|
|
Peux-tu te soumettre et te fier aveuglément à des hommes qui ne seront
|
|
jamais pour toi que des êtres abstraits, des idées vivantes, des appuis et
|
|
des conseils mystérieux?
|
|
|
|
--Une vaine curiosité pourrait seule me pousser à vouloir vous connaître
|
|
autrement. J'espère que ce sentiment puéril n'entrera jamais en moi.
|
|
|
|
--Il ne s'agit point de curiosité, il s'agit de méfiance. La tienne serait
|
|
fondée selon la logique et la prudence du monde. Un homme répond de ses
|
|
actions; son nom est une garantie ou un avertissement; sa réputation
|
|
appuie ou dément ses actes ou ses projets. Songes-tu bien que tu ne
|
|
pourras jamais comparer la conduite d'aucun de nous en particulier avec
|
|
les préceptes de l'ordre? Tu devras croire en nous comme à des saints,
|
|
sans savoir si nous ne sommes pas des hypocrites. Tu devras même peut-être
|
|
voir émaner de nos décisions des injustices, des perfidies, des cruautés
|
|
apparentes. Tu ne pourras pas plus contrôler nos démarches que nos
|
|
intentions. Auras-tu assez de foi pour marcher les yeux fermés sur le bord
|
|
d'un abîme?
|
|
|
|
--Dans la pratique du catholicisme, j'ai fait ainsi dans mon enfance,
|
|
répandit Consuelo après un instant de réflexion. J'ai ouvert mon coeur et
|
|
abandonné la direction de ma conscience à un prêtre dont je ne voyais pas
|
|
les traits derrière le voile du confessionnal, et dont je ne savais ni le
|
|
nom ni la vie. Je ne voyais en lui que le sacerdoce, l'homme ne m'était
|
|
rien. J'obéissais au Christ, je ne m'inquiétais pas du ministère.
|
|
Pensez-vous que cela soit bien difficile?
|
|
|
|
--Lève donc la main à présent, si tu persistes.
|
|
|
|
--Attendez, dit Consuelo. Votre réponse déciderait de ma vie; mais me
|
|
permettez-vous de vous interroger une seule, une première et dernière fois?
|
|
|
|
--Tu le vois! déjà tu hésites, déjà tu cherches des garanties ailleurs que
|
|
dans ton inspiration spontanée et dans l'élan de ton coeur vers l'idée que
|
|
nous représentons. Parle cependant. La question que tu veux nous faire
|
|
nous éclairera sur tes dispositions.
|
|
|
|
--La voici. Albert est-il initié à tous vos secrets?
|
|
|
|
--Oui.
|
|
|
|
--Sans restriction aucune?
|
|
|
|
--Sans restriction aucune.
|
|
|
|
--Et il marche avec vous?
|
|
|
|
--Dis plutôt que nous marchons avec lui. Il est une des lumières de notre
|
|
conseil, la plus pure, la plus divine peut-être.
|
|
|
|
--Que ne me disiez-vous cela d'abord? je n'eusse pas hésité un instant.
|
|
Conduisez-moi où vous voudrez, disposez de ma vie. Je suis à vous, et je
|
|
le jure.
|
|
|
|
--Tu étends la main! mais sur quoi jures-tu?
|
|
|
|
--Sur le Christ dont je vois l'image ici.
|
|
|
|
--Qu'est-ce que le Christ?
|
|
|
|
--C'est la pensée divine, révélée à l'humanité.
|
|
|
|
--Cette pensée est-elle tout entière dans la lettre de l'Évangile?
|
|
|
|
--Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entière dans son
|
|
esprit.
|
|
|
|
--Nous sommes satisfaits de tes réponses, et nous acceptons le serment que
|
|
tu viens de faire. A présent, nous allons t'instruire de tes devoirs
|
|
envers Dieu et envers nous. Apprends donc d'avance les trois mots qui sont
|
|
tout le secret de nos mystères, et qu'on ne révèle à beaucoup d'affiliés
|
|
qu'avec tant de lenteurs et de précautions. Tu n'as pas besoin d'un long
|
|
apprentissage; et cependant, il te faudra quelques réflexions pour en
|
|
comprendre toute la portée. _Liberté, fraternité, égalité_: voilà la
|
|
formule mystérieuse et profonde de l'oeuvre des Invisibles.
|
|
|
|
--Est-ce là, en effet, tout le mystère?
|
|
|
|
--Il ne le semble pas que c'en soit un; mais examine l'état des sociétés,
|
|
et tu verras que, pour des hommes habitués à être régis par le despotisme,
|
|
l'inégalité, l'antagonisme, c'est toute une éducation, toute une
|
|
conversion, toute une révélation, que d'arriver à comprendre nettement la
|
|
possibilité humaine, la nécessité sociale et l'obligation morale de ce
|
|
triple précepte: _liberté, égalité, fraternité_. Le petit nombre d'esprits
|
|
droits et de coeurs purs qui protestent naturellement contre l'injustice
|
|
et le désordre des tyrannies saisissent, dès le premier pas, la doctrine
|
|
secrète. Leurs progrès y sont rapides; car il ne s'agit plus, avec eux,
|
|
que de leur enseigner les procédés d'application que nous avons trouvés.
|
|
Mais, pour le grand nombre, avec les gens du monde, les courtisans et les
|
|
puissants, imagine ce qu'il faut de précautions et de ménagements pour
|
|
livrer à leur examen la formule sacrée de l'oeuvre immortelle. Il faut
|
|
s'environner de symboles et de détours; il faut leur persuader qu'il ne
|
|
s'agit que d'une liberté fictive et restreinte à l'exercice de la pensée
|
|
individuelle; d'une égalité relative, étendue seulement aux membres de
|
|
l'association, et praticable seulement dans ses réunions secrètes et
|
|
bénévoles; enfin, d'une fraternité romanesque, consentie entre un certain
|
|
nombre de personnes et bornée à des services passagers, à quelques bonnes
|
|
oeuvres, à des secours mutuels. Pour ces esclaves de la coutume et du
|
|
préjugé, nos mystères ne sont que les statuts d'ordres héroïques,
|
|
renouvelés de l'ancienne chevalerie, et ne portant nulle atteinte aux
|
|
pouvoirs constitués, nul remède aux misères des peuples. Pour ceux-là, il
|
|
n'y a que des grades insignifiants, des degrés de science frivole ou
|
|
d'ancienneté banale, une série d'initiations dont les rites bizarres
|
|
amusent leur curiosité sans éclairer leurs esprits. Ils croient tout
|
|
savoir et ne savent rien.
|
|
|
|
--À quoi servent-ils? dit Consuelo, qui écoutait attentivement.
|
|
|
|
--À protéger l'exercice et la liberté du travail de ceux qui comprennent
|
|
et qui savent, répondit l'initiateur. Ceci te sera expliqué. Écoute
|
|
d'abord ce que nous attendons de toi.
|
|
|
|
«L'Europe (l'Allemagne et la France principalement) est remplie de
|
|
sociétés secrètes, laboratoires souterrains où se prépare une grande
|
|
révolution, dont le cratère sera l'Allemagne ou la France. Nous avons la
|
|
clef, et nous tentons d'avoir la direction, de toutes ces associations, à
|
|
l'insu de la plus grande partie de leurs membres, et à l'insu les unes des
|
|
autres. Quoique notre but ne soit pas encore atteint, nous avons réussi à
|
|
mettre le pied partout, et les plus éminents, parmi ces divers affiliés,
|
|
sont à nous et secondent nos efforts. Nous te ferons entrer dans tous ces
|
|
sanctuaires sacrés, dans tous ces temples profanes, car la corruption ou
|
|
la frivolité ont bâti aussi leurs cités; et, dans quelques-unes, le vice
|
|
et la vertu travaillent au même oeuvre de destruction, sans que le mal
|
|
comprenne son association avec le bien. Telle est la loi des
|
|
conspirations. Tu sauras le secret des francs-maçons, grande confrérie qui,
|
|
sous les formes les plus variées, et avec les idées les plus diverses,
|
|
travaille à organiser la pratique et à répandre la notion de l'égalité. Tu
|
|
recevras les degrés de tous les rites, quoique les femmes n'y soient
|
|
admises qu'à titre d'adoption, et qu'elles ne participent pas à tous les
|
|
secrets de la doctrine. Nous te traiterons comme un homme; nous te
|
|
donnerons tous les insignes, tous les titres, toutes les formules
|
|
nécessaires aux relations que nous te ferons établir avec les _loges_, et
|
|
aux négociations dont nous te chargerons avec elles. Ta profession, ton
|
|
existence voyageuse, tes talents, le prestige de ton sexe, de ta jeunesse
|
|
et de ta beauté, tes vertus, ton courage, ta droiture et ta discrétion te
|
|
rendent propre à ce rôle et nous donnent les garanties nécessaires. Ta vie
|
|
passée, dont nous connaissons les moindres détails, nous est un gage
|
|
suffisant. Tu as subi volontairement plus d'épreuves que les mystères
|
|
maçonniques n'en sauraient inventer, et tu en es sortie plus victorieuse
|
|
et plus forte que leurs adeptes ne sortent des vains simulacres destinés à
|
|
éprouver leur constance. D'ailleurs, l'épouse et l'élève d'Albert de
|
|
Rudolstadt est notre fille, notre soeur et notre égale. Comme Albert, nous
|
|
professons le précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme; mais,
|
|
forcés du reconnaître dans les fâcheux résultats de l'éducation de ton
|
|
sexe, de sa situation sociale et de ses habitudes, une légèreté dangereuse
|
|
et de capricieux instincts, nous ne pouvons pratiquer ce précepte dans
|
|
toute son étendue; nous ne pouvons nous fier qu'à un petit nombre de
|
|
femmes, et il est des secrets que nous ne confierons qu'à toi seule.
|
|
|
|
«Les autres sociétés secrètes des diverses nations de l'Europe te seront
|
|
ouvertes également par le talisman de notre investiture, afin que, quelque
|
|
pays que tu traverses, tu y trouves l'occasion de nous seconder et de
|
|
servir notre cause. Tu pénétreras même, s'il le faut, dans l'impure
|
|
société des _Mopses_ et dans les autres mystérieuses retraites de la
|
|
galanterie et de l'incrédulité du siècle. Tu y porteras la réforme et la
|
|
notion d'une fraternité plus pure et mieux étendue. Tu ne seras pas plus
|
|
souillée dans ta mission, par le spectacle de la débauche des grands, que
|
|
tu ne l'as été par celui de la liberté des coulisses. Tu seras la soeur de
|
|
charité des âmes malades; nous te donnerons d'ailleurs les moyens de
|
|
détruire les associations que tu ne pourrais point corriger. Tu agiras
|
|
principalement sur les femmes: ton génie et ta renommée t'ouvrent les
|
|
portes des palais: l'amour de Trenck et notre protection t'ont livré déjà
|
|
le coeur et les secrets d'une princesse illustre. Tu verras de plus près
|
|
encore des têtes plus puissantes, et tu en feras nos auxiliaires. Les
|
|
moyens d'y parvenir seront l'objet de communications particulières, de
|
|
toute une éducation spéciale que tu dois recevoir ici. Dans toutes les
|
|
cours et dans toutes les villes de l'Europe où tu voudras porter tes pas,
|
|
nous te ferons trouver des amis, des associés, des frères pour te seconder,
|
|
des protecteurs puissants pour te soustraire aux dangers de ton
|
|
entreprise. Des sommes considérables te seront confiées pour soulager les
|
|
infortunes de nos frères et celles de tous les malheureux qui, au moyen
|
|
des _signaux de détresse_, invoqueront le secours de notre ordre, dans les
|
|
lieux où tu te trouveras. Tu institueras parmi les femmes des sociétés
|
|
secrètes nouvelles, fondées par nous sur le principe de la nôtre, mais
|
|
appropriées, dans leurs formes et dans leur composition, aux usages et aux
|
|
moeurs des divers pays et des diverses classes. Tu y opéreras, autant que
|
|
possible, le rapprochement cordial et sincère de la grande dame et de la
|
|
bourgeoise, de la femme riche et de l'humble ouvrière, de la vertueuse
|
|
matrone et de l'artiste aventureuse. _Tolérance et bienfaisance_, telle
|
|
sera la formule, adoucie pour les personnes du monde, de notre véritable
|
|
et austère formule: _égalité, fraternité._ Tu le vois; au premier abord,
|
|
ta mission est douce pour ton coeur et glorieuse pour ta vie; cependant
|
|
elle n'est pas sans danger. Nous sommes puissants, mais la trahison peut
|
|
détruire notre entreprise et t'envelopper dans notre désastre. Spandaw
|
|
peut bien n'être pas la dernière de tes prisons, et les emportements de
|
|
Frédéric II la seule ire royale que tu aies à affronter. Tu dois être
|
|
préparée à tout, et dévouée d'avance au martyre de la persécution.
|
|
|
|
--Je le suis, répondit Consuelo.
|
|
|
|
--Nous en sommes certains, et si nous craignons quelque chose, ce n'est
|
|
pas la faiblesse de ton caractère, c'est l'abattement de ton esprit. Dès à
|
|
présent nous devons te mettre en garde contre le principal dégoût attaché
|
|
à ta mission. Les premiers grades des sociétés secrètes, et de la
|
|
maçonnerie particulièrement, sont à peu près insignifiants à nos yeux, et
|
|
ne nous servent qu'à éprouver les instincts et les dispositions des
|
|
postulants. La plupart ne dépassent jamais ces premiers degrés, où, comme
|
|
je te l'ai dit déjà, de vaines cérémonies amusent leur frivole curiosité.
|
|
Dans les grades suivants on n'admet que les sujets qui donnent de
|
|
l'espérance, et cependant on les tient encore à distance du but, on les
|
|
examine, on les éprouve, on sonde leurs âmes, on les prépare à une
|
|
initiation plus complète, ou on les abandonne à une interprétation qu'ils
|
|
ne sauraient franchir sans danger pour la cause et pour eux-mêmes. Ce
|
|
n'est encore là qu'une pépinière où nous choisissons les plantes robustes
|
|
destinées à être transplantées dans la forêt sacrée. Aux derniers grades
|
|
appartiennent seules les révélations importantes, et c'est par ceux-là que
|
|
tu vas débuter dans la carrière. Mais le rôle de _maître_ impose bien des
|
|
devoirs, et là cesse le charme de la curiosité, l'enivrement du mystère,
|
|
l'illusion de l'espérance. Il ne s'agit plus d'apprendre, au milieu de
|
|
l'enthousiasme et de l'émotion, cette loi qui transforme le néophyte en
|
|
apôtre, la novice en prêtresse. Il s'agit de la pratiquer en instruisant
|
|
les autres et en cherchant à recruter, parmi les pauvres de coeur et les
|
|
faibles d'esprit, des lévites pour le sanctuaire. C'est là, pauvre
|
|
Consuelo, que tu connaîtras l'amertume des illusions déçues et les durs
|
|
labeurs de la persévérance, lorsque tu verras, parmi tant de poursuivants
|
|
avides, curieux et fanfarons de la vérité, si peu d'esprits sérieux,
|
|
fermes et sincères, si peu d'âmes dignes de la recevoir et capables de la
|
|
comprendre. Pour des centaines d'enfants, vaniteux d'employer les formules
|
|
de l'égalité et d'en affecter les simulacres, tu trouveras à peine un
|
|
homme pénétré de leur importance et courageux dans leur interprétation. Tu
|
|
seras obligée de leur parler par des énigmes et de te faire un triste jeu
|
|
de les abuser sur le fond de la doctrine. La plupart des princes que nous
|
|
enrôlons sous notre bannière sont dans ce cas, et, parés de vains titres
|
|
maçonniques qui amusent leur fol orgueil, ne servent qu'à nous garantir la
|
|
liberté de nos mouvements et la tolérance de la police. Quelques-uns
|
|
pourtant sont sincères ou l'ont été. Frédéric dit le Grand, et capable
|
|
certainement de l'être, a été reçu franc-maçon avant d'être roi, et, à
|
|
cette époque, la liberté parlait à son coeur, l'égalité à sa raison.
|
|
Cependant nous avons entouré son initiation d'hommes habiles et prudents,
|
|
qui ne lui ont pas livré les secrets de la doctrine. Combien n'eût-on pas
|
|
eu à s'en repentir! À l'heure qu'il est, Frédéric soupçonne, surveille et
|
|
persécute un autre rite maçonnique qui s'est établi à Berlin, en
|
|
concurrence de la loge qu'il préside, et d'autres sociétés secrètes à la
|
|
tête desquelles le prince Henri, son frère, s'est placé avec ardeur. Et
|
|
cependant le prince Henri n'est et ne sera jamais, non plus que l'abbesse
|
|
de Quedlimbourg, qu'un initié du second degré. Nous connaissons les
|
|
princes, Consuelo, et nous savons qu'il ne faut jamais compter entièrement
|
|
sur eux, ni sur leurs courtisans. Le frère et la soeur de Frédéric
|
|
souffrent de sa tyrannie et la maudissent. Ils conspireraient volontiers
|
|
contre elle, mais à leur profit. Malgré les éminentes qualités de ces deux
|
|
princes, nous ne remettrons jamais dans leurs mains les rênes de notre
|
|
entreprise. Ils conspirent en effet, mais ils ne savent pas à quelle
|
|
oeuvre terrible ils prêtent l'appui de leur nom, de leur fortune et de
|
|
leur crédit. Ils s'imaginent travailler seulement à diminuer l'autorité de
|
|
leur maître, et à paralyser les envahissements de son ambition. La
|
|
princesse Amélie porte même dans son zèle une sorte d'enthousiasme
|
|
républicain, et elle n'est pas la seule tête couronnée qu'un certain rêve
|
|
de grandeur antique et de révolution philosophique ait agitée dans ces
|
|
temps-ci. Tous les petits souverains de l'Allemagne ont appris le
|
|
_Télémaque_ de Fénelon par coeur dès leur enfance, et aujourd'hui ils se
|
|
nourrissent de Montesquieu, de Voltaire et d'Helvétius: mais ils ne vont
|
|
guère au delà d'un certain idéal de gouvernement aristocratique, sagement
|
|
pondéré, où ils auraient, de droit, les premières places. Tu peux juger de
|
|
leur logique et de leur bonne foi, à tous, par le contraste bizarre que tu
|
|
as vu dans Frédéric, entre les maximes et les actions, les paroles et les
|
|
faits. Ils ne sont tous que des copies, plus ou moins effacées, plus ou
|
|
moins outrées, de ce modèle des tyrans philosophes. Mais comme ils n'ont
|
|
pas le pouvoir absolu entre les mains, leur conduite est moins choquante,
|
|
et peut faire illusion sur l'usage qu'ils feraient de ce pouvoir. Nous ne
|
|
nous y laissons pas tromper; nous laissons ces maîtres ennuyés, ces
|
|
dangereux amis s'asseoir sur les trônes de nos temples symboliques. Ils
|
|
s'en croient les pontifes, ils s'imaginent tenir la clef des mystères
|
|
sacrés, comme autrefois, le chef du saint-empire, élu fictivement grand
|
|
maître du tribunal secret, se persuadait commander à la terrible armée des
|
|
francs-juges, maîtres de son pouvoir, de ses desseins et de sa vie. Mais,
|
|
tandis qu'ils se croient nos généraux, ils nous servent de lieutenants; et
|
|
jamais, avant le jour fatal marqué pour leur chute dans le livre du destin,
|
|
ils ne sauront qu'ils nous aident à travailler contre eux-mêmes.
|
|
|
|
«Tel est le côté sombre et amer de notre oeuvre. Il faut transiger avec
|
|
certaines lois de la conscience paisible, quand on ouvre son âme à notre
|
|
saint fanatisme. Auras-tu ce courage, jeune prêtresse au coeur pur, à la
|
|
parole candide?
|
|
|
|
--Après tout ce que vous venez de me dire, il ne m'est plus permis de
|
|
reculer, répondit Consuelo, après un instant de silence. Un premier
|
|
scrupule pourrait m'entraîner dans une série de réserves et de terreurs
|
|
qui me conduiraient à la lâcheté. J'ai reçu vos austères confidences; je
|
|
sens que je ne m'appartiens plus. Hélas! oui, je l'avoue, je souffrirai
|
|
souvent du rôle que vous m'imposez; car j'ai amèrement souffert déjà
|
|
d'être forcée de mentir au roi Frédéric pour sauver des amis en péril.
|
|
Laissez-moi rougir une dernière fois de la rougeur des âmes vierges de
|
|
toute feinte, et pleurer la candeur de ma jeunesse ignorante et paisible.
|
|
Je ne puis me défendre de ces regrets; mais je saurai me garder des
|
|
remords tardifs et pusillanimes. Je ne dois plus être l'enfant inoffensif
|
|
et inutile que j'étais naguère; je ne le suis déjà plus, puisque me voici
|
|
placée entre la nécessité de conspirer contre les oppresseurs de
|
|
l'humanité ou de trahir ses libérateurs. J'ai touché à l'arbre de la
|
|
science: ses fruits sont amers; mais je ne les rejetterai pas loin de moi.
|
|
Savoir est un malheur; mais refuser d'agir est un crime, quand on _sait_
|
|
ce qu'il faut faire.
|
|
|
|
--C'est là répondre avec sagesse et courage, reprit l'initiateur. Nous
|
|
sommes contents de toi. Dès demain soir, nous procéderons à ton
|
|
initiation. Prépare-toi tout le jour à un nouveau baptême, à un redoutable
|
|
engagement, par la méditation et la prière, par la confession même, si tu
|
|
n'as pas l'âme libre de toute préoccupation personnelle.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXII.
|
|
|
|
|
|
Consuelo fut éveillée au point du jour par les sons du cor et les
|
|
aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son déjeuner, il
|
|
lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la
|
|
forêt. Plus de cent hôtes, disait-il, étaient réunis au château pour
|
|
prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre
|
|
des affiliés de l'ordre s'étaient rassemblés sous le prétexte de la chasse,
|
|
dans ce château, rendez-vous principal de leurs séances les plus
|
|
importantes. Elle s'effraya un peu de l'idée qu'elle aurait peut-être tous
|
|
ces hommes pour témoins de son initiation, et se demanda si c'était en
|
|
effet une affaire assez intéressante aux jeux de l'ordre, pour amener un
|
|
si grand concours de ses membres. Elle s'efforça de lire et de méditer
|
|
pour se conformer aux prescriptions de _l'initiateur_; mais elle fut
|
|
distraite plus encore par une émotion intérieure et des craintes vagues,
|
|
que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers
|
|
qui firent retentir les bois environnants pendant toute la journée. Cette
|
|
chasse était-elle réelle ou simulée? Albert s'était-il converti à toutes
|
|
les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser
|
|
sans effroi le sang des bêtes innocentes? Liverani n'allait-il pas quitter
|
|
cette partie de plaisir, et à la faveur du désordre, venir troubler la
|
|
néophyte dans le secret de sa retraite?
|
|
|
|
Consuelo ne vit rien de ce qui se passait au dehors, et Liverani ne vint
|
|
pas. Matteus, trop occupé, sans doute, au château pour songer à elle, ne
|
|
lui apporta pas son dîner. Était-ce, comme le prétendait Supperville, un
|
|
jeûne imposé à dessein pour affaiblir les forces mentales de l'adepte?
|
|
Elle s'y résigna.
|
|
|
|
Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothèque dont elle était
|
|
sortie depuis une heure pour prendre l'air, elle recula de frayeur à la
|
|
vue d'un homme vêtu de rouge et masqué, assis sur son fauteuil: mais elle
|
|
se rassura aussitôt, car elle reconnut le frêle vieillard qui lui servait,
|
|
pour ainsi dire, de père spirituel.
|
|
|
|
«Mon enfant, lui dit-il en se levant et en venant à sa rencontre,
|
|
n'avez-vous rien à me dire? Ai-je toujours votre confiance?
|
|
|
|
--Vous l'avez, Monsieur, répondit Consuelo en le faisant rasseoir sur le
|
|
fauteuil et en prenant un pliant à côté de lui, dans l'embrasure de la
|
|
croisée. Je désirais vivement vous parler, et depuis longtemps.»
|
|
|
|
Alors elle lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé entre elle,
|
|
Albert et l'inconnu depuis sa dernière confession, et elle ne cacha aucune
|
|
des émotions involontaires qu'elle avait éprouvées.
|
|
|
|
Lorsqu'elle eut fini, le vieillard garda le silence assez longtemps pour
|
|
troubler et embarrasser Consuelo. Pressé par elle de juger sa conduite et
|
|
ses sentiments, il répondit enfin:
|
|
|
|
«Votre conduite est excusable, presque irréprochable; mais que puis-je
|
|
dire de vos sentiments? L'affection soudaine, insurmontable, violente,
|
|
qu'on appelle l'amour, est une conséquence des bons ou mauvais instincts
|
|
que Dieu a mis ou laissés pénétrer dans les âmes pour leur
|
|
perfectionnement ou pour leur punition en cette vie. Les mauvaises lois
|
|
humaines qui contrarient presque en toutes choses le voeu de la nature et
|
|
les desseins de la Providence font souvent un crime de ce que Dieu avait
|
|
inspiré, et maudissent le sentiment qu'il avait béni, tandis qu'elles
|
|
sanctionnent des unions infâmes, des instincts immondes. C'est à nous
|
|
autres, législateurs d'exception, constructeurs cachés d'une société
|
|
nouvelle, de démêler autant que possible l'amour légitime et vrai de
|
|
l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pure,
|
|
plus généreuse et plus morale que celle du monde, sur le sort que tu
|
|
mérites. Voudras-tu t'en remettre à notre décision? nous accorderas-tu le
|
|
droit de te lier ou de te délier?
|
|
|
|
--Vous m'inspirez une confiance absolue, je vous l'ai dit, et je le
|
|
répète.
|
|
|
|
--Eh bien, Consuelo, nous allons délibérer sur cette question de vie et de
|
|
mort pour ton âme et pour celle d'Albert.
|
|
|
|
--Et n'aurai-je pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience?
|
|
|
|
--Oui, pour nous éclairer; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat.
|
|
Il faut que tu me relèves du secret de ta confession.
|
|
|
|
--Eh quoi! vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes,
|
|
de mes combats, de mes souffrances?
|
|
|
|
--Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu
|
|
pas des plaintes publiques à faire? Cette souffrance te sera épargnée. Tu
|
|
n'as à te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour
|
|
que de déclarer la haine?
|
|
|
|
--Suffit-il donc d'éprouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer
|
|
l'ancien?
|
|
|
|
--Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.
|
|
|
|
--Il me semble que non; pourtant je n'en jurerais pas.
|
|
|
|
--Tu n'en douterais pas si tu l'avais aimé. D'ailleurs, la question que tu
|
|
fais porte sa réponse en elle-même. Tout nouvel amour exclut l'ancien par
|
|
la force des choses.
|
|
|
|
--Ne prononcez pas cela trop vite, mon père, dit Consuelo avec un triste
|
|
sourire. Pour aimer Albert autrement que _l'autre_, je ne l'en aime pas
|
|
moins que par le passé. Qui sait si je ne l'aime pas davantage? Je me sens
|
|
prête à lui sacrifier cet inconnu, dont la pensée m'ôte le sommeil et fait
|
|
battre mon coeur encore en ce moment où je vous parle.
|
|
|
|
--N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que
|
|
l'affection, qui te conseillent cette sorte de préférence pour Albert?
|
|
|
|
--Je ne le crois pas.
|
|
|
|
--En es-tu bien sûre? Songe que tu es ici loin du monde, à l'abri de ses
|
|
jugements, en dehors de toutes ses lois. Si nous te donnons une nouvelle
|
|
formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu à préférer le
|
|
bonheur de l'homme que tu n'aimes pas, à celui de l'homme que tu aimes?
|
|
|
|
--Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert? s'écria Consuelo avec
|
|
vivacité.
|
|
|
|
--Je ne puis répondre à tes questions que par d'autres questions, ma
|
|
fille. Peut-on avoir deux amours à la fois dans le coeur?
|
|
|
|
--Oui, deux amours différents. On aime à la fois son frère et son époux.
|
|
|
|
--Mais non son époux et son amant. Les droits de l'époux et du frère sont
|
|
différents en effet. Ceux de l'époux et de l'amant seraient les mêmes, à
|
|
moins que l'époux ne consentît à redevenir frère. Alors la loi du mariage
|
|
serait brisée dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus intime et de
|
|
plus sacré. Ce serait un divorce, moins la publicité. Réponds-moi,
|
|
Consuelo; je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je
|
|
suis ici comme ton père, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta
|
|
pudeur par cette question délicate, et j'espère que tu y répondras avec
|
|
courage. Dans l'amitié enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas
|
|
toujours eu une secrète et insurmontable terreur à l'idée de ses caresses?
|
|
|
|
--C'est la vérité, répondit Consuelo en rougissant. Cette idée n'était pas
|
|
mêlée ordinairement à celle de son amour, elle y semblait étrangère; mais
|
|
quand elle se présentait, le froid de la mort passait dans mes veines.
|
|
|
|
--Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Liverani t'a
|
|
donné le feu de la vie?
|
|
|
|
--C'est encore la vérité. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas être
|
|
étouffés par notre volonté?
|
|
|
|
--De quel droit? Dieu te les a-t-il suggérés pour rien? t'a-t-il autorisée
|
|
à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le voeu de virginité, ou
|
|
celui plus affreux et plus dégradant encore du servage? La passivité de
|
|
l'esclavage a quelque chose qui ressemble à ta froideur et à
|
|
l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les desseins de Dieu qu'un
|
|
être tel que toi soit dégradé à ce point? Malheur aux enfants qui naissent
|
|
de telles unions! Dieu leur inflige quelque disgrâce, une organisation
|
|
incomplète, délirante ou stupide. Ils portent le sceau de la
|
|
désobéissance. Ils n'appartiennent pas entièrement à l'humanité, car ils
|
|
n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité
|
|
d'ardeur, une communauté d'aspirations entre l'homme et la femme. Là où
|
|
cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité; et là où l'égalité
|
|
est brisée, il n'y a pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin
|
|
de commander de pareils sacrifices à ton sexe, les repousse et lui dénie
|
|
le droit de les faire. Ce suicide-là est aussi coupable et plus lâche
|
|
encore que le renoncement à la vie. Le voeu de virginité est anti-humain
|
|
et anti-social; mais l'abnégation sans l'amour est quelque chose de
|
|
monstrueux dans ce sens-là. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes à
|
|
t'annihiler à ce point, réfléchis au rôle que tu réserverais à ton époux,
|
|
s'il acceptait ta soumission sans la comprendre. À moins d'être trompé, il
|
|
ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire; mais abusé par
|
|
ton dévouement, enivré par ta générosité, ne te semblerait-il pas bientôt
|
|
étrangement égoïste ou grossier dans sa méprise? Ne le dégraderais-tu pas
|
|
à tes propres yeux, ne le dégraderais-tu pas en réalité devant Dieu, en
|
|
tendant ce piège à sa candeur, et en lui fournissant cette occasion
|
|
presque irrésistible d'y succomber? Où serait sa grandeur, où serait sa
|
|
délicatesse, s'il n'apercevait pas la pâleur sur tes lèvres, et les larmes
|
|
dans tes yeux? Peux-tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgré toi
|
|
dans ton coeur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas été comprise ou
|
|
devinée? Non, femme! vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans
|
|
votre sein; vous auriez plutôt celui de le supprimer. Quoi que de cyniques
|
|
philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espèce féminine
|
|
dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de
|
|
l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le
|
|
droit de choisir. La vanité et la cupidité font de la plupart des mariages
|
|
une _prostitution jurée_, selon l'expression des antiques Lollards. Le
|
|
dévouement et la générosité peuvent conduire une âme simple à de pareils
|
|
résultats. Vierge, j'ai dû t'instruire de ces choses délicates, que la
|
|
pureté de ta vie et de tes pensées t'empêchait de prévoir ou d'analyser.
|
|
Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui révèle à demi, avec plus ou moins
|
|
de sagesse et de pudeur, les mystères qu'elle lui a cachés jusqu'à cette
|
|
heure. Une mère t'a manqué, lorsque tu as prononcé, avec un enthousiasme
|
|
plus fanatique qu'humain, le serment d'appartenir à un homme que tu aimais
|
|
d'une manière incomplète. Une mère t'est donnée aujourd'hui pour
|
|
t'assister et t'éclairer dans tes nouvelles résolutions à l'heure du
|
|
divorce ou de la sanction définitive de cet étrange hyménée. Cette mère,
|
|
c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.
|
|
|
|
--Vous, une femme, dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre
|
|
et bleuâtre, mais délicate et vraiment féminine qui avait pris la sienne
|
|
pendant ce discours.
|
|
|
|
--Ce petit vieillard grêle et cassé, reprit le problématique confesseur,
|
|
cet être accablé et souffrant, dont la voix éteinte n'a plus de sexe, est
|
|
une femme brisée par la douleur, les maladies et les inquiétudes, plus que
|
|
par l'âge. Je n'ai pas plus de soixante ans, Consuelo, bien que sous cet
|
|
habit, que je ne porte pas hors de mes fonctions d'_Invisible_, j'aie
|
|
l'aspect d'un octogénaire cacochyme. Au reste, sous les vêtements de mon
|
|
sexe comme sous celui-ci, je ne suis plus qu'une ruine; pourtant j'ai été
|
|
une femme grande, forte, belle et d'un extérieur imposant. Mais à trente
|
|
ans, j'étais déjà courbée et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous,
|
|
mon enfant, la cause de cet abaissement précoce? C'est le malheur dont je
|
|
veux vous préserver. C'est une affection incomplète, c'est une union
|
|
malheureuse, c'est un épouvantable effort de courage et de résignation qui
|
|
m'a attachée dix ans à un homme que j'estimais et que je respectais sans
|
|
pouvoir l'aimer. Un homme n'eût pu vous dire quels sont dans l'amour les
|
|
droits sacrés et les véritables devoirs de la femme. Ils ont fait leurs
|
|
lois et leurs idées sans nous consulter; j'ai pourtant éclairé souvent à
|
|
cet égard la conscience de mes associés, et ils ont eu le courage et la
|
|
loyauté de m'écouter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me
|
|
mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de
|
|
votre coeur, et vous condamneraient peut-être à une éternelle souffrance,
|
|
à un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force
|
|
de la vertu. Maintenant ouvrez-moi donc votre âme tout entière. Dites-moi
|
|
si ce Liverani...
|
|
|
|
--Hélas! je l'aime ce Liverani; cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en
|
|
portant la main de la sibylle mystérieuse à ses lèvres. Sa présence me
|
|
cause plus de frayeur encore que celle d'Albert; mais que cette frayeur
|
|
est différente et qu'elle est mêlée d'étranges délices! Ses bras sont un
|
|
aimant qui m'attire, et son baiser sur mon front me fait entrer dans un
|
|
autre monde où je respire, où j'existe autrement que dans celui-ci.
|
|
|
|
--Eh bien! Consuelo, tu dois aimer cet homme et oublier l'autre. C'est moi
|
|
qui prononce ton divorce dès ce moment; c'est mon devoir et mon droit.
|
|
|
|
--Quoi que vous m'ayez dit, je ne puis accepter cette sentence avant
|
|
d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parlé et dit lui-même qu'il renonce
|
|
à moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mépris.
|
|
|
|
--Tu ne connais pas encore Albert, ou tu le crains; mais moi, je le
|
|
connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi, et je puis
|
|
parler en son nom. Nous sommes seules, Consuelo, et il ne m'est pas
|
|
défendu de m'ouvrir à toi entièrement, bien que je fasse partie du conseil
|
|
suprême de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais.
|
|
Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles; regarde donc mes
|
|
traits flétris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, la sibylle détacha en même temps son masque et sa fausse
|
|
barbe, sa toque et ses faux cheveux, et Consuelo vit une tête de femme
|
|
vieillie et souffrante à la vérité, mais d'une beauté de lignes
|
|
incomparable, et d'une expression sublime de bonté, de tristesse et de
|
|
force. Ces trois habitudes de l'âme, si diverses, et si rarement réunies
|
|
dans un même être, se peignaient dans le vaste front, dans le sourire
|
|
maternel et dans le profond regard de l'inconnue. La forme de sa tête et
|
|
la base de son visage annonçaient une grande puissance d'organisation
|
|
primitive; mais les ravages de la douleur n'étaient que trop visibles, et
|
|
une sorte de tremblement nerveux faisait vaciller cette belle tête, qui
|
|
rappelait celle de Niobé expirante ou plutôt celle de Marie défaillante au
|
|
pied de la croix. Des cheveux gris fins et lisses comme de la soie vierge,
|
|
séparés sur son large front, et serrés en minces bandeaux sur ses tempes,
|
|
complétaient la noble étrangeté de cette figure saisissante. À cette
|
|
époque toutes les femmes portaient leurs cheveux poudrés et crêpés,
|
|
relevés en arrière, et laissant à découvert le front nu et hardi. La
|
|
sibylle avait noué les siens de la manière la moins embarrassante sous son
|
|
déguisement, sans songer qu'elle adoptait la plus harmonieuse à la coupe
|
|
et à l'expression de son visage. Consuelo la contempla longtemps avec
|
|
respect et admiration: puis tout à coup, frappée de surprise, elle s'écria
|
|
en lui saisissant les deux mains:
|
|
|
|
«Oh! mon Dieu, comme vous lui ressemblez!
|
|
|
|
--Oui, je ressemble à Albert, ou plutôt Albert me ressemble
|
|
prodigieusement, répondit-elle; mais n'as-tu jamais vu un portrait de
|
|
moi?» Et, voyant que Consuelo faisait des efforts de mémoire, elle ajouta
|
|
pour l'aider:
|
|
|
|
«Un portrait qui m'a ressemblé autant qu'il est permis à l'art d'approcher
|
|
de la réalité, et dont aujourd'hui je ne suis plus que l'ombre; un grand
|
|
portrait de femme, jeune, fraîche, brillante, avec un corsage de brocart
|
|
d'or chargé de fleurs en pierreries, un manteau de pourpre, et des cheveux
|
|
noirs s'échappant de noeuds de rubis et de perles pour retomber en boucles
|
|
sur les épaules: c'est le costume que je portais il y a plus de quarante
|
|
ans, le lendemain de mon mariage. J'étais belle, mais je ne devais pas
|
|
l'être longtemps; j'avais déjà la mort dans l'âme.
|
|
|
|
--Le portrait dont vous parlez, dit Consuelo en pâlissant, est au château
|
|
des Géants dans la chambre qu'habitait Albert... C'est celui de sa mère
|
|
qu'il avait à peine connue, et qu'il adorait pourtant... et qu'il croyait
|
|
voir et entendre dans ses extases. Seriez-vous donc une proche parente de
|
|
la noble Wanda de Prachatitz, et par conséquent...
|
|
|
|
--Je suis Wanda de Prachatitz elle-même, répondit la sibylle en retrouvant
|
|
quelque fermeté dans sa voix et dans son attitude; je suis la mère
|
|
d'Albert, et la veuve de Christian de Rudolstadt; je suis la descendante
|
|
de Jean Ziska du Calice, et la belle-mère de Consuelo; mais je ne veux
|
|
plus être que son amie et sa mère adoptive, parce que Consuelo n'aime pas
|
|
Albert, et qu'Albert ne doit pas être heureux au prix du bonheur de sa
|
|
compagne.
|
|
|
|
--Sa mère! vous, sa mère! s'écria Consuelo tremblante en tombant aux
|
|
genoux de Wanda. Êtes-vous donc un spectre? N'étiez-vous pas pleurée comme
|
|
morte au château des Géants?
|
|
|
|
--Il y a vingt-sept ans, répondit la sibylle, que Wanda de Prachatitz,
|
|
comtesse de Rudolstadt, a été ensevelie au château des Géants, dans la
|
|
même chapelle et sous la même dalle où Albert de Rudolstadt, atteint de la
|
|
même maladie et sujet aux mêmes crises cataleptiques, fut enseveli l'année
|
|
dernière, victime de la même erreur. Le fils ne se fût jamais relevé de
|
|
cet affreux tombeau, si la mère, attentive au danger qui le menaçait,
|
|
n'eût veillé, invisible, sur son agonie, et n'eût présidé avec angoisse à
|
|
son inhumation. C'est sa mère qui a sauvé un être encore plein de force et
|
|
de vie, des vers du sépulcre auquel on l'avait déjà abandonné; c'est sa
|
|
mère qui l'a arraché au joug de ce monde où il n'avait que trop vécu et où
|
|
il ne pouvait plus vivre, pour le transporter dans ce monde mystérieux,
|
|
dans cet asile impénétrable où elle-même avait recouvré, sinon la santé du
|
|
corps, du moins la vie de l'âme. C'est une étrange histoire, Consuelo, et
|
|
il faut que tu la connaisses pour comprendre celle d'Albert, sa triste vie,
|
|
sa mort prétendue, et sa miraculeuse résurrection. Les Invisibles
|
|
n'ouvriront la séance de ton initiation qu'à minuit. Écoute-moi donc, et
|
|
que l'émotion de ce bizarre récit te prépare à celles qui t'attendent
|
|
encore.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXIII.
|
|
|
|
|
|
«Riche, belle et d'illustre naissance, je fus mariée à vingt ans au comte
|
|
Christian, qui en comptait déjà plus de quarante. Il eût pu être mon père,
|
|
et m'inspirait de l'affection et du respect; de l'amour, point. J'avais
|
|
été élevée dans l'ignorance de ce que peut être un pareil sentiment dans
|
|
la vie d'une femme. Mes parents, austères Luthériens, mais forcés de
|
|
pratiquer leur culte le moins ostensiblement possible, avaient dans leurs
|
|
habitudes et dans leurs idées une rigidité excessive et une grande force
|
|
d'âme. Leur haine pour l'étranger, leur révolte intérieure contre le joug
|
|
religieux et politique de l'Autriche, leur attachement fanatique aux
|
|
antiques libertés de la patrie, avaient passé dans mon sein, et ces
|
|
passions suffisaient à ma fière jeunesse. Je n'en soupçonnais pas d'autres,
|
|
et ma mère, qui n'avait jamais connu que le devoir, eût cru faire un
|
|
crime en me les laissant pressentir. L'empereur Charles, père de
|
|
Marie-Thérèse, persécuta longtemps ma famille pour cause d'hérésie, et mit
|
|
notre fortune, notre liberté, et presque notre vie à prix. Je pouvais
|
|
racheter mes parents en épousant un seigneur catholique dévoué à l'empire,
|
|
et je me sacrifiai avec une sorte d'orgueil enthousiaste. Parmi ceux qui
|
|
me furent désignés, je choisis le comte Christian, parce que son caractère
|
|
doux, conciliant, et même faible en apparence, me donnait l'espérance de
|
|
le convertir secrètement aux idées politiques de ma famille. Ma famille
|
|
accepta mon dévouement et le bénit. Je crus que je serais heureuse par la
|
|
vertu; mais le malheur, dont on comprend la portée et dont on sent
|
|
l'injustice n'est pas un milieu où l'âme puisse aisément se développer; je
|
|
reconnus bientôt que le sage et calme Christian cachait sous sa douceur
|
|
bienveillante une obstination invincible, un attachement opiniâtre aux
|
|
coutumes de sa caste et aux préjugés de son entourage, une sorte de haine
|
|
miséricordieuse et de mépris douloureux pour toute idée de combat et de
|
|
résistance aux choses établies. Sa soeur Wenceslawa, tendre, vigilante,
|
|
généreuse, mais rivée plus encore que lui aux petitesses de sa dévotion et
|
|
à l'orgueil de son rang, me fut une société à la fois douce et amère; une
|
|
tyrannie caressante, mais accablante; une amitié dévouée, mais irritante
|
|
au dernier point. Je souffris mortellement de cette absence de rapports
|
|
sympathiques et intellectuels avec des êtres que j'aimais pourtant, mais
|
|
dont le contact me tuait, dont l'atmosphère me desséchait lentement. Vous
|
|
savez l'histoire de la jeunesse d'Albert, ses enthousiasmes comprimés, sa
|
|
religion incomprise, ses idées évangéliques taxées d'hérésie et de
|
|
démence. Ma vie fut un prélude de la sienne, et vous avez dû entendre
|
|
échapper quelquefois dans la famille de Rudolstadt des exclamations
|
|
d'effroi et de douleur sur cette ressemblance funeste du fils et de la
|
|
mère, au moral comme au physique.
|
|
|
|
«L'absence d'amour fut le plus grand mal de ma vie, et c'est de lui que
|
|
dérivèrent tous les autres. J'aimais Christian d'une forte amitié; mais
|
|
rien en lui ne pouvait m'inspirer d'enthousiasme, et une affection
|
|
enthousiaste m'eût été nécessaire pour comprimer cette profonde désunion
|
|
de nos intelligences. L'éducation religieuse et sévère que j'avais reçue
|
|
ne me permettait pas de séparer l'intelligence de l'amour. Je me dévorais
|
|
moi-même. Ma santé s'altéra; une excitation extraordinaire s'empara de mon
|
|
système nerveux; j'eus des hallucinations, des extases qu'on appela des
|
|
accès de folie, et qu'on cacha avec soin au lieu de chercher à me guérir.
|
|
On tenta pourtant de me distraire et de me mener dans le monde, comme si
|
|
des bals, des spectacles et des fêtes eussent pu me tenir lieu de
|
|
sympathie, d'amour et de confiance. Je tombai si malade à Vienne, qu'on me
|
|
ramena au château des Géants. Je préférais encore ce triste séjour, les
|
|
exorcismes du chapelain et la cruelle amitié de la chanoinesse à la cour
|
|
de nos tyrans.
|
|
|
|
«La perte consécutive de mes cinq enfants me porta les derniers coups.
|
|
Il me sembla que le ciel avait maudit mon union; je désirai la mort avec
|
|
énergie. Je n'espérais plus rien de la vie. Je m'efforçais de ne point
|
|
aimer Albert, mon dernier-né, persuadée qu'il était condamné comme les
|
|
autres, et que mes soins ne pourraient pas le sauver.
|
|
|
|
«Un dernier malheur vint porter au comble l'exaspération de mes facultés.
|
|
J'aimai, je fus aimée, et l'austérité de mes principes me contraignit de
|
|
refouler en moi jusqu'à l'aveu intérieur de ce sentiment terrible. Le
|
|
médecin qui me soignait dans mes fréquentes et douloureuses crises était
|
|
moins jeune en apparence, et moins beau que Christian. Ce ne furent donc
|
|
pas les grâces de la personne qui m'émurent, mais la sympathie profonde de
|
|
nos âmes, la conformité d'idées ou du moins d'instincts religieux et
|
|
philosophiques, un rapport incroyable de caractères. Marcus, je ne puis
|
|
vous le désigner que par ce prénom, avait la même énergie, la même
|
|
activité d'esprit, le même patriotisme que moi. C'était de lui qu'on
|
|
pouvait dire aussi bien que de moi ce que Shakspeare met dans la bouche de
|
|
Brutus: «Je ne suis pas de ces hommes qui supportent l'injustice avec un
|
|
visage serein.» La misère et l'abaissement du pauvre, le servage, les lois
|
|
despotiques et leurs abus monstrueux, tous les droits impies de la
|
|
conquête, soulevaient en lui des tempêtes d'indignation. Oh! que de
|
|
torrents de larmes nous avons versés ensemble sur les maux de notre patrie
|
|
et sur ceux de la race humaine, partout asservie ou trompée! ici abrutie
|
|
par l'ignorance, là décimée par la rapacité des cupides, ailleurs
|
|
violentée et dégradée par les ravages de la guerre, avilie et infortunée
|
|
sur toute la face de la terre. Cependant Marcus, plus instruit que moi,
|
|
concevait un remède à tant de maux, et m'entretenait souvent de projets
|
|
étranges et mystérieux pour organiser une conspiration universelle contre
|
|
le despotisme et l'intolérance. J'écoutais ses desseins comme des rêves
|
|
romanesques. Je n'espérais plus; j'étais trop malade et trop brisée pour
|
|
croire à l'avenir. Il m'aima ardemment; je le vis, je le sentis, je
|
|
partageai sa passion: et pourtant, durant cinq années d'amitié apparente
|
|
et de chaste intimité, nous ne nous révélâmes jamais l'un à l'autre le
|
|
funeste secret qui nous unissait. Il n'habitait point ordinairement le
|
|
Boehmer-Wald; du moins il faisait de fréquentes absences sous prétexte
|
|
d'aller donner des soins à des clients éloignés, et, dans le fait, pour
|
|
organiser cette conjuration dont il me parlait sans cesse sans me
|
|
persuader de ses résultats. Chaque fois que je le revoyais, je me sentais
|
|
plus enflammée pour son génie, son courage et sa persévérance. Chaque fois
|
|
qu'il revenait, il me retrouvait plus affaiblie, plus rongée par un feu
|
|
intérieur, plus dévastée par la souffrance physique.
|
|
|
|
«Durant une de ses absences, j'eus d'effroyables convulsions auxquelles
|
|
l'ignorant et vaniteux docteur Wetzelius que vous connaissez, et qui me
|
|
soignait en son absence, donna le nom de _fièvre maligne_. À la suite de
|
|
ces crises, je tombai dans un anéantissement complet qu'on prit pour la
|
|
mort. Mon pouls ne battait plus; ma respiration était insensible.
|
|
Cependant j'avais toute ma connaissance; j'entendis les prières du
|
|
chapelain et les larmes de ma famille. J'entendis les cris déchirants de
|
|
mon seul enfant, de mon pauvre Albert, et je ne pus faire un mouvement; je
|
|
ne pus pas même le voir. On m'avait fermé les yeux, il m'était impossible
|
|
de les rouvrir. Je me demandais si c'était là la mort, et si l'âme, privée
|
|
de ses moyens d'action sur le cadavre, conservait dans le trépas les
|
|
douleurs de la vie et l'épouvante du tombeau. J'entendis des choses
|
|
terribles autour de mon lit de mort; le chapelain, essayant de calmer les
|
|
regrets vifs et sincères de la chanoinesse, lui disait qu'il fallait
|
|
remercier Dieu de toutes choses, et que c'était un grand bonheur pour mon
|
|
mari d'être délivré des angoisses de ma continuelle agonie et des orages
|
|
de mon âme réprouvée. Il ne se servait pas de mots aussi durs, mais le
|
|
sens était le même, et la chanoinesse l'écoutait et se rendait peu à peu.
|
|
Je l'entendis même ensuite essayer de consoler Christian avec les mêmes
|
|
arguments, encore plus adoucis par l'expression, mais tout aussi cruels
|
|
pour moi. J'entendais distinctement, je comprenais affreusement. C'était,
|
|
pensait-on, la volonté de Dieu que je n'élevasse pas mon fils, et qu'il
|
|
fût soustrait dans son jeune âge au poison de l'hérésie dont j'étais
|
|
infectée. Voilà ce qu'on trouvait à dire à mon époux lorsqu'il s'écriait,
|
|
en pressant Albert sur son sein: «Pauvre enfant, que deviendras-tu sans ta
|
|
mère!» La réponse du chapelain était: «Vous l'élèverez selon Dieu!»
|
|
|
|
«Enfin, après trois jours d'un désespoir immobile et muet, je fus portée
|
|
dans la tombe, sans avoir recouvré la force de faire un mouvement, sans
|
|
avoir perdu un instant la certitude de l'épouvantable mort qu'on allait me
|
|
donner! On me couvrit de diamants, on me revêtit de mes habits de
|
|
fiançailles, les habits magnifiques que vous m'avez vus dans mon portrait.
|
|
On me plaça une couronne de fleurs sur la tête, un crucifix d'or sur la
|
|
poitrine, et on me déposa dans une longue cuvette de marbre blanc, taillée
|
|
dans le pavé souterrain de la chapelle. Je ne sentis ni le froid ni le
|
|
manque d'air; je ne vivais que par la pensée.
|
|
|
|
«Marcus arriva une heure après. Sa consternation lui ôta d'abord toute
|
|
réflexion. Il vint machinalement se prosterner sur ma tombe: on l'en
|
|
arracha; il y revint dans la nuit. Cette fois il s'était armé d'un marteau
|
|
et d'un levier. Une pensée sinistre avait traversé son esprit. Il
|
|
connaissait mes crises léthargiques; il ne les avait jamais vues aussi
|
|
longues, aussi complètes; mais, de quelques instants de cet état bizarre
|
|
observés par lui, il concluait à la possibilité d'une effroyable erreur.
|
|
Il ne se fiait point à la science de Wetzelius. Je l'entendis marcher
|
|
au-dessus de ma tête; je reconnus son pas. Le bruit du fer qui soulevait
|
|
la dalle me fit tressaillir, mais je ne pus faire entendre un cri, un
|
|
gémissement. Quand il souleva le voile qui couvrait mon visage, j'étais
|
|
tellement exténuée par les efforts que je venais de faire pour l'appeler,
|
|
que je semblais plus morte que jamais. Il hésita longtemps; il interrogea
|
|
mille fois mon souffle éteint, mon coeur et mes mains glacés. J'avais la
|
|
raideur d'un cadavre. Je l'entendis murmurer d'une voix déchirante: «C'en
|
|
est donc fait! plus d'espoir! Morte, morte!... Ô Wanda!» Il laissa
|
|
retomber le voile, mais il ne replaça pas la pierre. Un silence
|
|
épouvantable régnait de nouveau. Était-il évanoui? M'abandonnait-il, lui
|
|
aussi, oubliant, dans l'horreur que lui inspirait la vue de ce qu'il avait
|
|
aimé, de refermer mon sépulcre?
|
|
|
|
«Marcus, plongé dans une sombre méditation, formait un projet lugubre
|
|
comme sa douleur, étrange comme son caractère. Il voulait dérober mon
|
|
corps aux outrages de la destruction. Il voulait l'emporter secrètement,
|
|
l'embaumer, le sceller dans un cercueil de métal, le conserver toujours à
|
|
ses côtés. Il se demandait s'il aurait ce courage; et tout à coup, dans
|
|
une sorte de transport fanatique, il se dit qu'il l'aurait. Il me prit
|
|
dans ses bras, et, sans savoir si ses forces lui permettraient d'emporter
|
|
un cadavre jusqu'à sa demeure qui était éloignée de plus d'une lieue, il
|
|
me déposa sur le pavé, et replaça la dalle avec le terrible sang-froid
|
|
qu'on a souvent dans les actes du délire. Ensuite il m'enveloppa et me
|
|
cacha entièrement avec son manteau, et sortit du château, qu'on ne fermait
|
|
pas alors avec le même soin qu'aujourd'hui, parce que des bandes de
|
|
malfaiteurs, désespérées par la guerre, ne s'étaient pas encore montrées
|
|
aux environs. J'étais devenue si maigre, que je n'étais pas, à vrai dire,
|
|
un bien pesant fardeau. Marcus traversa les bois, en choisissant les
|
|
sentiers les moins fréquentés. Il me déposa plusieurs fois sur les rochers,
|
|
accablé de douleur et d'épouvante plus encore que de fatigue. Il m'a dit
|
|
depuis que, plus d'une fois, il avait eu horreur de ce rapt d'un cadavre,
|
|
et qu'il avait été tenté de me reporter dans ma tombe. Enfin il arriva
|
|
chez lui, pénétra sans bruit par son jardin, et me porta, sans être vu de
|
|
personne, dans un pavillon isolé dont il avait fait un cabinet d'études.
|
|
C'est là seulement que la joie de me voir sauvée, le premier mouvement de
|
|
joie que j'eusse eu depuis dix ans, délia ma langue, et que je pus
|
|
articuler une faible exclamation.
|
|
|
|
«Une nouvelle crise violente succéda à cet affaissement. Je retrouvai tout
|
|
à coup une force exubérante; je poussai des cris, des rugissements. La
|
|
servante et le jardinier de Marcus accoururent, croyant qu'on
|
|
l'assassinait. Il eut la présence d'esprit de se jeter au-devant d'eux, en
|
|
leur disant qu'une dame était venue accoucher en secret chez lui, et qu'il
|
|
tuerait quiconque essaierait de la voir, de même qu'il chasserait celui
|
|
qui aurait le malheur d'en dire un mot. Cette feinte réussit. Je fus
|
|
dangereusement malade dans ce pavillon durant trois jours. Marcus, enfermé
|
|
avec moi, m'y soigna avec un zèle et une intelligence dignes de sa
|
|
volonté. Lorsque je fus sauvée et que je pus rassembler mes idées, je me
|
|
jetai dans ses bras avec terreur en songeant qu'il fallait nous séparer.
|
|
|
|
«Ô Marcus! m'écriai-je, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir ici,
|
|
dans vos bras! Si vous m'aimez, tuez-moi; retourner dans ma famille est
|
|
pour moi pire que la mort.
|
|
|
|
«--Madame, me répondit-il avec fermeté, vous n'y retournerez jamais, j'en
|
|
ai fait le serment à Dieu et à moi-même. Vous n'appartenez plus qu'à moi.
|
|
Vous ne me quitterez plus, ou vous ne sortirez d'ici qu'en passant sur mon
|
|
cadavre.»
|
|
|
|
Cette terrible résolution m'épouvanta et me charma en même temps. J'étais
|
|
trop troublée et trop affaiblie pour en sentir la portée. Je l'écoutai
|
|
avec la soumission à la fois craintive et confiante d'un enfant. Je me
|
|
laissai soigner, guérir, et peu à peu je m'habituai à l'idée de ne jamais
|
|
retourner à Riesenburg, et de ne jamais démentir les apparences de ma
|
|
mort. Marcus déploya pour me convaincre une éloquence exaltée. Il me dit
|
|
que je ne pouvais pas vivre dans ce mariage, et que je n'avais pas le
|
|
droit d'y aller subir une mort certaine. Il me jura qu'il avait les moyens
|
|
de me soustraire à la vue des hommes pendant longtemps, et pendant toute
|
|
ma vie à celle des personnes qui me connaissaient. Il me promit de veiller
|
|
sur mon fils, et de me ménager les moyens de le voir en secret. Il me
|
|
donna même des garanties certaines de ces possibilités étranges, et je me
|
|
laissai convaincre. Je consentis à partir avec lui pour ne jamais
|
|
redevenir la comtesse de Rudolstadt.
|
|
|
|
«Mais au moment où nous allions partir, dans la nuit, on vint chercher
|
|
Marcus pour secourir Albert qu'on disait dangereusement malade. La
|
|
tendresse maternelle, que le malheur semblait avoir étouffée, se réveilla
|
|
dans mon sein. Je voulus suivre Marcus à Riesenburg; aucune puissance
|
|
humaine, pas même la sienne, n'eût pu m'en dissuader. Je montai dans sa
|
|
voiture, et, enveloppée d'un long voile, j'attendis avec anxiété, à
|
|
quelque distance du château, qu'il allât voir mon fils, et qu'il m'en
|
|
rapportât des nouvelles. Il revint bientôt en effet, m'assura que l'enfant
|
|
n'était point en danger, et voulut me ramener chez lui, afin de retourner
|
|
passer la nuit auprès d'Albert. Je ne pus m'y décider. Je voulus
|
|
l'attendre encore, cachée derrière les sombres murailles du château,
|
|
tremblante et agitée, tandis qu'il retournait soigner mon fils. À peine
|
|
fus-je seule, que mille inquiétudes me dévorèrent le coeur. Je m'imaginai
|
|
que Marcus me cachait la véritable situation d'Albert, que peut-être il
|
|
était mourant, qu'il allait expirer sans avoir reçu mon dernier baiser.
|
|
Dominée par cette persuasion funeste, je m'élançai sous le portique du
|
|
château; un valet, que je rencontrai dans la cour, laissa tomber son
|
|
flambeau, et s'enfuit en se signant. Mon voile cachait mes traits, mais
|
|
l'apparition d'une femme au milieu de la nuit suffisait pour réveiller les
|
|
idées superstitieuses de ces crédules serviteurs. On ne doutait pas que je
|
|
fusse l'ombre de la malheureuse et impie comtesse Wanda. Un hasard
|
|
inespéré voulut que je pusse pénétrer jusqu'à la chambre de mon fils sans
|
|
rencontrer d'autres personnes, et que la chanoinesse fût sortie en cet
|
|
instant pour chercher quelque médicament ordonné par Marcus. Mon mari,
|
|
suivant sa coutume, avait été prier dans son oratoire, au lieu d'agir pour
|
|
conjurer le danger. Je me précipitai sur mon fils, je le pressai sur mon
|
|
sein. Il n'eut point peur de moi, il me rendit mes caresses; il n'avait
|
|
pas compris ma mort. En ce moment le chapelain parut au seuil de la
|
|
chambre. Marcus pensa que tout était perdu. Cependant, avec une rare
|
|
présence d'esprit, il se tint immobile et parut ne point me voir à côté de
|
|
lui. Le chapelain prononça, d'une voix entrecoupée, quelques paroles
|
|
d'exorcisme, et tomba évanoui avant d'avoir osé faire un pas vers moi.
|
|
Alors je me résignai à fuir par une autre porte, et je regagnai, dans les
|
|
ténèbres, l'endroit où Marcus m'avait laissée. J'étais rassurée, j'avais
|
|
vu Albert soulagé, ses petites mains étaient tièdes, et le feu de la
|
|
fièvre n'était plus sur ses joues. L'évanouissement et la frayeur du
|
|
chapelain furent attribués à une vision. Il soutint m'avoir vue auprès de
|
|
Marcus, tenant mon fils dans mes bras. Marcus soutint n'avoir rien vu du
|
|
tout. Albert s'était endormi. Mais le lendemain, il me redemanda, et les
|
|
nuits suivantes, convaincu que je n'étais pas endormie pour toujours,
|
|
comme on tâchait de le lui persuader, il rêva de moi, crut me voir encore,
|
|
et m'appela à plusieurs reprises. À partir de ce moment, l'enfance
|
|
d'Albert fut étroitement surveillée, et les âmes superstitieuses de
|
|
Riesenburg firent maintes prières pour conjurer les funestes assiduités de
|
|
mon fantôme autour de son berceau.
|
|
|
|
«Marcus me ramena chez lui avant le jour. Nous retardâmes encore notre
|
|
départ d'une semaine, et quand mon fils fut entièrement rétabli, nous
|
|
quittâmes la Bohême. Depuis ce temps j'ai mené une vie errante et
|
|
mystérieuse. Toujours cachée dans mes gîtes, toujours voilée dans mes
|
|
voyages, portant un nom supposé, et n'ayant pendant bien longtemps d'autre
|
|
confident au monde que Marcus, j'ai passé plusieurs années avec lui en
|
|
pays étranger. Il entretenait une correspondance suivie avec un ami qui le
|
|
tenait au courant de tout ce qui se passait à Riesenburg, et qui lui
|
|
donnait d'amples détails sur la santé, sur le caractère, sur l'éducation
|
|
de mon fils. L'état déplorable de ma santé m'autorisait à mener la vie la
|
|
plus retirée et à ne voir personne. Je passais pour la soeur de Marcus, et
|
|
je vécus plusieurs années au fond de l'Italie, dans une villa isolée,
|
|
tandis que, pendant une partie de chaque année, Marcus continuait ses
|
|
voyages, et poursuivait l'accomplissement de ses vastes projets.
|
|
|
|
«Je ne fus point la maîtresse de Marcus; j'étais restée sous l'empire de
|
|
mes scrupules religieux, et il me fallut plus de dix années de méditations
|
|
pour concevoir les droits de l'être humain à secouer le joug des lois sans
|
|
pitié et sans intelligence qui régissent la société humaine. Étant censée
|
|
morte, et ne voulant pas risquer la liberté que j'avais si chèrement
|
|
conquise, je ne pouvais invoquer aucun pouvoir religieux ou civil pour
|
|
rompre mon mariage avec Christian, et je n'eusse d'ailleurs pas voulu
|
|
réveiller ses douleurs assoupies. Il ne savait pas combien j'avais été
|
|
malheureuse avec lui; il me croyait descendue, pour mon bonheur, pour la
|
|
paix de sa famille et pour le salut de son fils, dans le repos de la
|
|
tombe. Dans cette situation, je me regardais comme éternellement condamnée
|
|
à lui être fidèle. Plus tard, quand, par les soins de Marcus, les
|
|
disciples d'une foi nouvelle se furent réunis et constitués secrètement en
|
|
pouvoir religieux, quand j'eus assez modifié mes idées pour accepter ce
|
|
nouveau concile et entrer dans cette nouvelle Église qui eût pu prononcer
|
|
mon divorce et consacrer notre union, il n'était plus temps. Marcus,
|
|
fatigué de mon opiniâtreté, avait senti le bien d'aimer ailleurs, et je
|
|
l'y avais héroïquement poussé. Il était marié; j'étais l'amie de sa femme:
|
|
cependant, il ne fut point heureux. Cette femme n'avait pas l'esprit et le
|
|
coeur assez grands pour satisfaire l'esprit et le coeur d'un homme tel que
|
|
lui. Il n'avait pu lui faire comprendre ses plans; il se garda de
|
|
l'initier à son succès. Elle mourut au bout de quelques années sans avoir
|
|
deviné que Marcus m'aimait toujours. Je la soignai à son agonie; je lui
|
|
fermai les yeux sans avoir aucun reproche à me faire envers elle, sans me
|
|
réjouir de voir disparaître cet obstacle à ma longue et cruelle passion.
|
|
La jeunesse avait fui; j'étais brisée; j'avais eu une vie trop grave et
|
|
trop austère pour m'en départir lorsque l'âge commençait à blanchir mes
|
|
cheveux. J'entrai enfin dans le calme de la vieillesse, et je sentis
|
|
profondément tout ce qu'il y a d'auguste et de sacré dans cette phase de
|
|
notre vie de femme. Oui, notre vieillesse comme toute notre vie, quand
|
|
nous la comprenons bien, a quelque chose de plus sérieux que celle de
|
|
l'homme. Ils peuvent tromper le cours des années; ils peuvent aimer encore
|
|
et devenir pères dans un âge plus avancé que nous, au lieu que la nature
|
|
nous marque un terme après lequel il y a je ne sais quoi de monstrueux et
|
|
d'impie à vouloir réveiller l'amour, et empiéter par de ridicules délires
|
|
sur les brillants privilèges de la génération qui déjà nous succède et
|
|
nous efface. Les leçons et les exemples qu'elle attend de nous d'ailleurs
|
|
en ce moment solennel, demandent une vie de contemplation et de
|
|
recueillement que les agitations de l'amour troubleraient sans fruit. La
|
|
jeunesse peut s'inspirer de sa propre ardeur et y trouver de hautes
|
|
révélations. L'âge mûr n'a plus commerce avec Dieu que dans l'auguste
|
|
sérénité qui lui est accordée comme un dernier bienfait. Dieu lui-même
|
|
l'aide doucement et par une insensible transformation à entrer dans cette
|
|
voie. Il prend soin d'apaiser nos passions et de les changer en amitiés
|
|
paisibles; il nous ôte le prestige de la beauté, éloignant ainsi de nous
|
|
les dangereuses tentations. Rien n'est donc si facile que de vieillir,
|
|
quoi qu'en disent et quoi qu'en pensent toutes ces femmes malades d'esprit
|
|
qu'on voit s'agiter dans le monde, en proie à une sorte de fureur obstinée
|
|
pour cacher aux autres et à elles-mêmes la décadence de leurs charmes, et
|
|
la fin de leur mission en tant que femmes. Hé quoi! l'âge nous ôte notre
|
|
sexe, il nous dispense des labeurs terribles de la maternité, et nous ne
|
|
reconnaîtrions pas que c'est le moment de nous élever à une sorte d'état
|
|
angélique? Mais, ma chère fille, vous êtes si loin de ce terme effrayant
|
|
et pourtant désirable comme le port après la tempête, que toutes mes
|
|
réflexions à ce sujet sont hors de propos: qu'elles vous servent donc
|
|
seulement à comprendre mon histoire. Je restai ce que j'avais toujours
|
|
été, la soeur de Marcus, et ces émotions comprimées, ces désirs vaincus qui
|
|
avaient torturé notre jeunesse, donnèrent au moins à l'amitié de l'âge mûr
|
|
un caractère de force et de confiance enthousiaste qui ne se rencontre pas
|
|
dans les vulgaires amitiés.
|
|
|
|
«Je ne vous ai encore rien dit, d'ailleurs, des travaux d'esprit et des
|
|
occupations sérieuses qui, durant les quinze premières années, nous
|
|
empêchèrent d'être absorbés par nos souffrances, et qui, depuis ce temps,
|
|
nous ont empêchés de les regretter. Vous en connaissez la nature, le but
|
|
et le résultat; vous y avez été initiée la nuit dernière; vous le serez
|
|
plus encore ce soir par l'organe des Invisibles. Je puis vous dire
|
|
seulement que Marcus siège parmi eux, et qu'il a lui-même formé leur
|
|
conseil secret et organisé toute leur société avec le concours d'un prince
|
|
vertueux, dont toute la fortune est consacrée à l'entreprise mystérieuse
|
|
et grandiose que vous connaissez. J'y ai consacré également toute ma vie
|
|
depuis quinze ans. Après douze années d'absence, j'étais trop oubliée
|
|
d'une part, trop changée de l'autre, pour ne pouvoir pas reparaître en
|
|
Allemagne. La vie étrange qui convient à certaines fonctions de notre
|
|
ordre favorisait d'ailleurs mon incognito. Chargée, non pas de l'active
|
|
propagande, qui est réservée à votre vie d'éclat, mais des secrètes
|
|
missions que ma prudence pouvait exercer, j'ai fait quelques voyages que
|
|
je vous raconterai tout à l'heure. Et depuis lors, j'ai vécu ici tout à
|
|
fait cachée, exerçant en apparence les fonctions obscures de gouvernante
|
|
d'une partie de la maison du prince, mais ne m'occupant en effet
|
|
sérieusement que de l'oeuvre secrète, tenant une vaste correspondance au
|
|
nom du conseil avec tous les affiliés importants, les recevant ici, et
|
|
présidant souvent leurs conférences, seule avec Marcus, lorsque le prince
|
|
et les autres chefs suprêmes étaient absents, enfin exerçant en tout temps
|
|
une influence assez marquée sur celles de leurs décisions qui semblaient
|
|
appeler les vues délicates et le sens particulier dont est doué l'esprit
|
|
féminin. A part les questions philosophiques qui s'agitent et se pèsent
|
|
ici, et desquelles, du reste, j'ai acquis par la maturité de mon
|
|
intelligence, le droit de n'être pas écartée, il y a souvent des questions
|
|
de sentiment à débattre et à juger. Vous pensez bien que, dans nos
|
|
tentatives au dehors, nous rencontrons souvent le concours ou l'obstacle
|
|
des passions particulières, de l'amour, de la haine, de la jalousie. J'ai
|
|
eu par l'intermédiaire de mon fils, j'ai même eu en personne et sous les
|
|
travestissements fort à la mode dans les cours auprès des femmes, de
|
|
magicienne ou d'inspirée, des relations fréquentes avec la princesse
|
|
Amélie de Prusse, avec l'intéressante et malheureuse princesse de
|
|
Culmbach, enfin avec la jeune margrave de Bareith, soeur de Frédéric. Nous
|
|
devions conquérir ces femmes par le coeur plus encore que par l'esprit.
|
|
J'ai travaillé noblement, j'ose le dire, à nous les attacher, et j'y ai
|
|
réussi. Mais cette face de ma vie n'est pas celle dont je veux vous
|
|
entretenir. Dans vos futures entreprises, vous retrouverez ma trace, et
|
|
vous continuerez ce que j'ai commencé. Je veux vous parler d'Albert, et
|
|
vous raconter tout le côté de son existence que vous ne connaissez pas.
|
|
Nous en avons encore le temps. Prêtez-moi encore un peu d'attention. Vous
|
|
comprendrez comment j'ai enfin connu, dans cette vie terrible et bizarre
|
|
que je me suis faite, des émotions tendres et des joies maternelles.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXIV.
|
|
|
|
|
|
«Informée minutieusement, par les soins de Marcus, de tout ce qui se
|
|
passait au château des Géants, je n'eus pas plus tôt appris la résolution
|
|
que l'on avait prise de faire voyager Albert, et la direction qu'il devait
|
|
suivre, que je courus me mettre sur son passage. Ce fut l'époque de ces
|
|
voyages dont je vous parlais tout à l'heure, et dans plusieurs desquels
|
|
Marcus m'accompagna. Le gouverneur et les domestiques qu'on avait donnés à
|
|
Albert ne m'avaient point connue; je ne craignais donc point leurs
|
|
regards. J'étais si impatiente de voir mon fils, que j'eus bien de la
|
|
peine à m'en abstenir, en voyageant derrière lui à quelques heures de
|
|
distance, et à gagner ainsi Venise, où il devait faire sa première
|
|
station. Mais j'étais résolue à ne point me montrer à lui sans une espèce
|
|
de solennité mystérieuse; car mon but n'était pas seulement l'ardent
|
|
instinct maternel qui me poussait dans ses bras, j'avais un dessein plus
|
|
sérieux, un devoir plus maternel encore à remplir; je voulais arracher
|
|
Albert aux superstitions étroites dans lesquelles on avait essayé de
|
|
l'enlacer. Je devais m'emparer de son imagination, de sa confiance, de son
|
|
esprit, de son âme tout entière. Je le croyais fervent catholique, et à
|
|
cette époque il l'était en apparence. Il suivait régulièrement toutes les
|
|
pratiques extérieures du culte romain. Les personnes qui avaient informé
|
|
Marcus de ces détails ignoraient le fond du coeur d'Albert. Son père et sa
|
|
tante ne le connaissaient guère davantage. Ils ne trouvaient à lui
|
|
reprocher qu'un rigorisme farouche, une manière trop naïve et trop ardente
|
|
d'interpréter l'Évangile. Ils ne comprenaient pas que, dans sa logique
|
|
rigide, et dans sa loyale candeur, mon noble enfant, obstiné à la pratique
|
|
du vrai christianisme, était déjà un hérétique passionné, incorrigible.
|
|
J'étais un peu effrayée de ce gouverneur jésuite qu'on avait attaché à ses
|
|
pas; je craignais de ne pouvoir l'approcher sans être observée et
|
|
contrariée par un Argus fanatique. Mais je sus bientôt que l'indigne abbé
|
|
*** ne s'occupait pas même de sa santé, et qu'Albert, négligé aussi par
|
|
des valets auxquels il lui répugnait de commander, vivait à peu près seul
|
|
et livré à lui-même dans toutes les villes où il faisait quelque séjour.
|
|
J'observais avec anxiété tous ses mouvements. Logée à Venise dans le même
|
|
hôtel que lui, je le rencontrai enfin seul et rêveur dans les escaliers,
|
|
dans les galeries, sur les quais. Oh! vous pouvez bien deviner comme mon
|
|
coeur battit à sa vue, comme mes entrailles s'émurent, et quels torrents
|
|
de larmes s'échappèrent de mes yeux consternés et ravis! Il me semblait si
|
|
beau, si noble, et si triste, hélas! cet unique objet permis à mon amour
|
|
sur la terre! je le suivis avec précaution. La nuit approchait. Il entra
|
|
dans l'église de Saints-Jean-et-Paul, une austère basilique remplie de
|
|
tombeaux que vous connaissez bien sans doute. Albert s'agenouilla dans un
|
|
coin; je m'y glissai avec lui: je me cachai derrière une tombe. L'église
|
|
était déserte; l'obscurité devenait à chaque instant plus profonde. Albert
|
|
était immobile comme une statue. Cependant il paraissait plongé dans la
|
|
rêverie plutôt que dans la prière. La lampe du sanctuaire éclairait
|
|
faiblement ses traits. Il était si pâle! j'en fus effrayée. Son oeil fixe,
|
|
ses lèvres entr'ouvertes, je ne sais quoi de désespéré dans son attitude
|
|
et dans sa physionomie, me brisèrent le coeur; je tremblais comme la
|
|
flamme vacillante de la lampe. Il me semblait que si je me révélais à lui
|
|
en cet instant, il allait tomber anéanti. Je me rappelai tout ce que
|
|
Marcus m'avait dit de sa susceptibilité nerveuse et du danger des brusques
|
|
émotions sur une organisation aussi impressionnable. Je sortis pour ne pas
|
|
céder aux élans de mon amour. J'allai l'attendre sous le portique. J'avais
|
|
jeté sur mes vêtements, d'ailleurs fort simples et fort sombres, une mante
|
|
brune dont le capuchon cachait mon visage et me donnait l'aspect d'une
|
|
femme du peuple de ce pays. Lorsqu'il sortit, je fis involontairement un
|
|
pas vers lui; il s'arrêta, et, me prenant pour une mendiante, il prit au
|
|
hasard une pièce d'or dans sa poche, et me la présenta. Oh! avec quel
|
|
orgueil et quelle reconnaissance je reçus cette aumône! Tenez, Consuelo,
|
|
c'est un sequin de Venise; je l'ai fait percer pour y passer une chaîne,
|
|
et je le porte toujours sur mon sein comme un bijou précieux, comme une
|
|
relique. Il ne m'a jamais quittée depuis ce jour-là, ce gage que la main
|
|
de mon enfant avait sanctifié. Je ne fus pas maîtresse de mon transport;
|
|
je saisis cette main chérie, et je la portai à mes lèvres. Il la retira
|
|
avec une sorte d'effroi; elle était trempée de mes pleurs.
|
|
|
|
«--Que faites-vous, femme? me dit-il d'une voix dont le timbre pur et
|
|
sonore retentit jusqu'au fond de mes os. Pourquoi me bénissez-vous ainsi
|
|
pour un si faible don? Sans doute vous êtes bien malheureuse, et je vous
|
|
ai donné trop peu. Que vous faut-il pour ne plus souffrir? Parlez. Je veux
|
|
vous consoler; j'espère que je le pourrai.»
|
|
|
|
«Et il prit dans ses mains, sans le regarder, tout l'or qu'il avait sur
|
|
lui.
|
|
|
|
«--Tu m'as assez donné, bon jeune homme, lui répondis-je; je suis
|
|
satisfaite.
|
|
|
|
«--Mais pourquoi pleurez-vous, me dit-il, frappé des sanglots qui
|
|
étouffaient ma voix: vous avez donc quelque chagrin auquel ma richesse
|
|
ne peut remédier?
|
|
|
|
«--Non, repris-je, je pleure d'attendrissement et de joie.
|
|
|
|
«--De joie! Il y a donc des larmes de joie? et de telles larmes pour une
|
|
pièce d'or! Ô misère humaine! Femme, prends tout le reste, je t'en prie;
|
|
mais ne pleure pas de joie. Songe à tes frères les pauvres, si nombreux,
|
|
si avilis, si misérables, et que je ne puis pas soulager tous!»
|
|
|
|
«Il s'éloigna en soupirant. Je n'osai pas le suivre, de peur de me trahir.
|
|
Il avait laissé son or sur le pavé, en me le tendant avec une sorte de
|
|
hâte de s'en débarrasser. Je le ramassai, et j'allai le mettre dans le
|
|
tronc aux aumônes, afin de satisfaire la noble charité de mon fils. Le
|
|
lendemain, je l'épiai encore, et je le vis entrer à Saint-Marc; j'avais
|
|
résolu d'être plus forte et plus calme, je le fus. Nous étions encore
|
|
seuls, dans la demi-obscurité de l'église. Il rêva encore longtemps, et
|
|
tout à coup je l'entendis murmurer d'une voix profonde en se relevant:
|
|
|
|
«--Ô Christ! ils te crucifient tous les jours de leur vie!
|
|
|
|
«--Oui! lui répondis-je, lisant à moitié dans sa pensée, les pharisiens et
|
|
les docteurs de la loi!»
|
|
|
|
«Il tressaillit, garda le silence un instant, et dit à voix basse, sans se
|
|
retourner, sans chercher à voir qui lui parlait ainsi:
|
|
|
|
«--Encore la voix de ma mère!»
|
|
|
|
«Consuelo, je faillis m'évanouir en entendant Albert évoquer ainsi mon
|
|
souvenir, et garder dans la mémoire de son coeur l'instinct de cette
|
|
divination filiale. Pourtant la crainte de troubler sa raison, déjà si
|
|
exaltée, m'arrêta encore; j'allai encore l'attendre sous le porche, et
|
|
quand il passa, satisfaite de le voir, je ne m'approchai pas de lui. Mais
|
|
il m'aperçut et recula avec un mouvement d'effroi.
|
|
|
|
«--Signora, me dit-il après un instant d'hésitation, pourquoi mendiez-vous
|
|
aujourd'hui? Est-ce donc une profession en effet, comme le disent les
|
|
riches impitoyables! N'avez-vous pas de famille? Ne pouvez-vous être utile
|
|
à quelqu'un, au lieu d'errer la nuit comme un spectre autour des églises?
|
|
Ce que je vous ai donné hier ne suffit-il pas pour vous mettre à l'abri
|
|
aujourd'hui? Voulez-vous donc accaparer la part qui peut revenir à vos
|
|
frères?
|
|
|
|
«--Je ne mendie pas, lui répondis-je. J'ai mis ton or dans le tronc des
|
|
pauvres, excepté un sequin que je veux garder pour l'amour de toi.
|
|
|
|
«--Qui êtes-vous donc? s'écria-t-il en me saisissant le bras; votre voix
|
|
me remue jusqu'au fond de l'âme. Il me semble que je vous connais.
|
|
Montrez-moi votre visage!... Mais non! je ne veux pas le voir, vous me
|
|
faites peur.
|
|
|
|
«--Oh! Albert! lui dis-je hors de moi et oubliant toute prudence, toi
|
|
aussi, tu as donc peur de moi?»
|
|
|
|
«Il frémit de la tête aux pieds, et murmura encore avec une expression de
|
|
terreur et de respect religieux:
|
|
|
|
«--Oui, c'est sa voix, la voix de ma mère!
|
|
|
|
«--J'ignore qui est ta mère, repris-je effrayée de mon imprudence. Je sais
|
|
seulement ton nom, parce que les pauvres le connaissent déjà. D'où vient
|
|
que je t'effraie? Ta mère est donc morte?
|
|
|
|
«--Ils disent qu'elle est morte, répondit-il; mais ma mère n'est pas morte
|
|
pour moi.
|
|
|
|
«--Où vit-elle donc?
|
|
|
|
«--Dans mon coeur, dans ma pensée, continuellement, éternellement. J'ai
|
|
rêvé sa voix, j'ai rêvé ses traits, cent fois, mille fois.»
|
|
|
|
«Je fus effrayée autant que charmée de cette impérieuse expansion qui le
|
|
portait ainsi vers moi. Mais je voyais en lui des signes d'égarement.
|
|
Je vainquis ma tendresse pour le calmer.
|
|
|
|
«Albert, lui dis-je, j'ai connu votre mère; j'ai été son amie. J'ai été
|
|
chargée par elle de vous parler d'elle un jour, quand vous seriez en âge
|
|
de comprendre ce que j'ai à vous dire. Je ne suis pas ce que je parais.
|
|
Je ne vous ai suivi hier et aujourd'hui que pour avoir l'occasion de
|
|
m'entretenir avec vous. Écoutez-moi donc avec calme, et ne vous laissez
|
|
pas troubler par de vaines superstitions. Voulez-vous me suivre sous les
|
|
arcades des Procuraties, qui sont maintenant désertes, et causer avec moi?
|
|
Vous sentez-vous assez tranquille, assez recueilli pour cela!
|
|
|
|
«--Vous, l'amie de ma mère! s'écria-t-il. Vous, chargée par elle de me
|
|
parler d'elle? Oh! oui, parlez, parlez; vous voyez bien que je ne me
|
|
trompais pas, qu'une voix intérieure m'avertissait! Je sentais qu'il y
|
|
avait quelque chose d'elle en vous. Non, je ne suis pas superstitieux, je
|
|
ne suis pas insensé; seulement j'ai le coeur plus vivant et plus
|
|
accessible que bien d'autres à certaines choses que les autres ne
|
|
comprennent pas et ne sentent pas. Vous comprendrez cela, vous, si vous
|
|
avez compris ma mère. Parlez-moi donc d'elle; parlez-moi encore avec sa
|
|
voix, avec son esprit.»
|
|
|
|
«Ayant ainsi réussi, quoique imparfaitement, à donner le change à son
|
|
émotion, je l'emmenai sous les arcades, et je commençai par l'interroger
|
|
sur son enfance, sur ses souvenirs, sur les principes qu'on lui avait
|
|
donnés, sur l'idée qu'il se faisait des principes et des idées de sa mère.
|
|
Les questions que je lui faisais lui prouvaient bien que j'étais au
|
|
courant des secrets de sa famille, et capable de comprendre ceux de son
|
|
coeur. Ô ma fille! quel orgueil enthousiaste s'empara de moi, quand je vis
|
|
l'amour ardent qu'Albert nourrissait pour moi, la foi qu'il avait dans ma
|
|
piété et dans ma vertu, l'horreur que lui inspirait la répulsion
|
|
superstitieuse des catholiques de Riesenburg pour ma mémoire; la pureté de
|
|
son âme, la grandeur de son sentiment religieux et patriotique, enfin,
|
|
tous ces sublimes instincts qu'une éducation catholique n'avait pu
|
|
étouffer en lui! Mais, en même temps, quelle douleur profonde m'inspira la
|
|
précoce et incurable tristesse de cette jeune âme, et les combats qui la
|
|
brisaient déjà, comme on s'était efforcé de briser la mienne! Albert se
|
|
croyait encore catholique. Il n'osait pas se révolter ouvertement contre
|
|
les arrêts de l'Église. Il avait besoin de croire à une religion
|
|
constituée. Déjà instruit et méditatif plus que son âge ne le comportait
|
|
(il avait à peine vingt ans), il avait réfléchi beaucoup sur la longue et
|
|
funèbre histoire des hérésies, et il ne pouvait se résoudre à condamner
|
|
certaines de nos doctrines. Forcé pourtant de croire aux égarements des
|
|
novateurs, si exagérés et si envenimés par les historiens ecclésiastiques,
|
|
il flottait dans une mer d'incertitudes, tantôt condamnant la révolte,
|
|
tantôt maudissant la tyrannie, et ne pouvant rien conclure, sinon que des
|
|
hommes de bien s'étaient égarés dans leurs tentatives de réforme, et que
|
|
des hommes de sang avaient souillé le sanctuaire en voulant le défendre.
|
|
|
|
«Il fallait donc porter la lumière dans son esprit, faire la part des
|
|
fautes et des excès dans les deux camps, lui apprendre à embrasser
|
|
courageusement la défense des novateurs, tout en déplorant leurs
|
|
inévitables emportements, l'exhorter à abandonner le parti de la ruse, de
|
|
la violence et de l'asservissement, tout en reconnaissant l'excellence de
|
|
certaine mission dans un passé plus éloigné. Je n'eus pas de peine, à
|
|
l'éclairer. Il avait déjà prévu, déjà deviné, déjà conclu avant que
|
|
j'eusse achevé de prouver. Ses admirables instincts répondaient à mes
|
|
inspirations: mais, quand il eut achevé de comprendre, une douleur plus
|
|
accablante que celle de l'incertitude s'empara de son âme consternée. La
|
|
vérité n'était donc reconnue nulle part sur la terre! La loi de Dieu
|
|
n'était plus vivante dans aucun sanctuaire! Aucun peuple, aucune caste,
|
|
aucune école ne pratiquait la vertu chrétienne et ne cherchait à
|
|
l'éclaircir et à la développer! Catholiques et protestants avaient
|
|
abandonné les voies divines! Partout régnait la loi du plus fort, partout
|
|
le faible était enchaîné et avili; le Christ était crucifié tous les jours
|
|
sur tous les autels érigés par les hommes! La nuit s'écoula dans cet
|
|
entretien amer et pénétrant. Les horloges sonnèrent lentement les heures
|
|
sans qu'Albert songeât à les compter. Je m'effrayais de cette puissance de
|
|
tension intellectuelle, qui me faisait pressentir chez lui tant de goût
|
|
pour la lutte et tant de facultés pour la douleur. J'admirais la mâle
|
|
fierté et l'expression déchirante de mon noble et malheureux enfant; je me
|
|
retrouvais en lui tout entière; je croyais lire dans ma vie passée et
|
|
recommencer avec lui l'histoire des longues tortures de mon coeur et de
|
|
mon cerveau; je contemplais, sur son large front éclairé par la lune,
|
|
l'inutile beauté extérieure et morale de ma jeunesse solitaire et
|
|
incomprise; je pleurais sur lui et sur moi en même temps. Ces plaintes
|
|
furent longues et déchirantes. Je n'osais pas encore lui livrer les
|
|
secrets de notre conspiration; je craignais qu'il ne les comprît pas tout
|
|
de suite, et que, dans sa douleur, il ne les rejetât comme d'inutiles et
|
|
dangereux efforts. Inquiète de le voir veiller et marcher si longtemps, je
|
|
lui promis de lui faire entrevoir un port de salut s'il consentait à
|
|
attendre, et à se préparer à d'austères confidences; j'émus doucement son
|
|
imagination dans l'attente d'une révélation nouvelle, et je le ramenai à
|
|
l'hôtel où nous demeurions tous deux, en lui promettant un nouvel
|
|
entretien, que je reculai de plusieurs jours, afin de ne pas abuser de
|
|
l'excitation de ses facultés.
|
|
|
|
«Au moment de me quitter, il songea seulement à me demander qui j'étais.
|
|
|
|
«Je ne puis vous le dire, lui répondis-je; je porte un nom supposé; j'ai
|
|
des raisons pour me cacher; ne parlez de moi à personne.»
|
|
|
|
«Il ne me fit jamais d'autres questions, et parut se contenter de ma
|
|
réponse; mais sa délicate réserve fut accompagnée d'un autre sentiment
|
|
étrange comme son caractère, et sombre comme ses habitudes mentales. Il
|
|
m'a dit, bien longtemps après, qu'il m'avait toujours prise dès lors pour
|
|
l'âme de sa mère, lui apparaissant sous une forme réelle et avec des
|
|
circonstances explicables pour le vulgaire, mais surnaturelles en effet.
|
|
Ainsi, mon cher Albert s'obstinait à me reconnaître en dépit de moi-même.
|
|
Il aimait mieux inventer un monde fantastique que de douter de ma présence,
|
|
et je ne pouvais pas réussir à tromper l'instinct victorieux de son
|
|
coeur. Tous mes efforts pour ménager son exaltation ne servaient qu'à le
|
|
fixer dans une sorte de délire calme et contenu, qui n'avait ni
|
|
contradicteur ni confident, pas même moi qui en étais l'objet. Il se
|
|
soumettait religieusement à la volonté du spectre qui lui défendait de le
|
|
reconnaître et de le nommer, mais il persistait à se croire sous la
|
|
puissance d'un spectre.
|
|
|
|
«De cette effrayante tranquillité qu'Albert portait dès lors dans les
|
|
égarements de son imagination, de ce courage sombre et stoïque qui lui a
|
|
fait toujours affronter sans pâlir les fantômes enfantés par son cerveau,
|
|
résulta pour moi pendant longtemps une erreur funeste. Je ne sus pas
|
|
l'idée bizarre qu'il se faisait de ma réapparition sur la terre. Je crus
|
|
qu'il m'acceptait pour une mystérieuse amie de sa défunte mère et de sa
|
|
propre jeunesse. Je m'étonnai, il est vrai, du peu de curiosité qu'il me
|
|
témoignait et du peu d'étonnement que lui causait l'assiduité de mes
|
|
soins: mais ce respect aveugle, cette soumission délicate, cette absence
|
|
d'inquiétude pour toutes les réalités de la vie, paraissaient si conformes
|
|
à son caractère recueilli, rêveur et contemplatif, que je ne cherchai pas
|
|
assez à m'en rendre compte, et à en sonder les causes secrètes. En
|
|
travaillant donc à fortifier son raisonnement contre l'excès de son
|
|
enthousiasme, j'aidai, sans le savoir, à développer en lui cette sorte de
|
|
démence à la fois sublime et déplorable dont il a été si longtemps le
|
|
jouet et la victime.
|
|
|
|
«Peu à peu, dans une suite d'entretiens qui n'eurent jamais ni confidents
|
|
ni témoins, je lui développai les doctrines dont notre ordre s'est fait le
|
|
dépositaire et le propagateur occulte. Je l'initiai à notre projet de
|
|
régénération universelle. À Rome, dans les souterrains réservés à nos
|
|
mystères, Marcus le présenta et le fit admettre aux premiers grades de la
|
|
maçonnerie, mais en se réservant de lui révéler d'avance les symboles
|
|
cachés sous ces formes vagues et bizarres, dont l'interprétation multiple
|
|
se prête si bien à la mesure d'intelligence et de courage des adeptes.
|
|
Pendant sept ans je suivis mon fils dans tous ses voyages, parlant
|
|
toujours des lieux qu'il abandonnait un jour après lui, et arrivant à ceux
|
|
qu'il allait visiter le lendemain de son arrivée. J'eus soin de me loger
|
|
toujours à une certaine distance, et de ne jamais me montrer, ni à son
|
|
gouverneur, ni à ses valets qu'il eut, au reste, d'après mon avis, la
|
|
précaution de changer souvent, et de tenir toujours éloignés de sa
|
|
personne. Je lui demandais quelquefois s'il n'était pas surpris de me
|
|
retrouver partout.
|
|
|
|
«--Oh non! me répondait-il; je sais bien que vous me suivrez partout.»
|
|
|
|
«Et lorsque je voulus lui faire exprimer le motif de cette confiance:
|
|
|
|
«--Ma mère vous a chargée de me donner la vie, répondait-il, et vous savez
|
|
bien que si vous m'abandonniez maintenant, je mourrais.»
|
|
|
|
«Il parlait toujours d'une manière exaltée et comme inspirée. Je
|
|
m'habituai à le voir ainsi, et je devins ainsi moi-même, à mon insu, en
|
|
parlant avec lui. Marcus m'a souvent reproché, et je me suis souvent
|
|
reproché moi-même d'avoir entretenu de la sorte la flamme intérieure qui
|
|
dévorait Albert. Marcus eût voulu l'éclairer par des leçons plus positives,
|
|
et par une logique plus froide; mais en d'autres moments je me suis
|
|
rassurée en pensant que, faute des aliments que je lui fournissais, cette
|
|
flamme l'eût consumé plus vite et plus cruellement. Mes autres enfants
|
|
avaient annoncé les mêmes dispositions à l'enthousiasme; on avait comprimé
|
|
leur âme; on avait travaillé à les éteindre comme des flambeaux dont on
|
|
redoute l'éclat. Ils avaient succombé avant d'avoir la force de résister.
|
|
Sans mon souffle, qui ranimait sans cesse dans un air libre et pur
|
|
l'étincelle sacrée, l'âme d'Albert eût été peut-être rejoindre celle de
|
|
ses frères, de même que sans le souffle de Marcus, je me fusse éteinte
|
|
avant d'avoir vécu. Je m'attachais d'ailleurs à distraire souvent son
|
|
esprit de cette éternelle aspiration vers les choses idéales. Je lui
|
|
conseillai, j'exigeai de lui des études positives; il m'obéit avec douceur,
|
|
avec conscience. Il étudia les sciences naturelles, les langues des
|
|
divers pays qu'il parcourait: il lut énormément; il cultiva même les arts
|
|
et s'adonna sans maître à la musique. Tout cela ne fut qu'un jeu, un repos
|
|
pour sa vive et large intelligence. Étranger à tous les enivrements de son
|
|
âge, ennemi-né du monde et de ses vanités, il vivait partout dans une
|
|
profonde retraite, et, résistant avec opiniâtreté aux conseils de son
|
|
gouverneur, il ne voulut pénétrer dans aucun salon, être poussé dans
|
|
aucune cour. C'est à peine s'il vit, dans deux ou trois capitales, les
|
|
plus anciens et les plus sérieux amis de son père. Il se composa devant
|
|
eux un maintien grave et réservé qui ne donna aucune prise à leur critique,
|
|
et il n'eut d'expansion et d'intimité qu'avec quelques adeptes de notre
|
|
ordre, auxquels Marcus le recommanda particulièrement. Au reste, il nous
|
|
pria de ne point exiger de lui qu'il s'occupât de propagande avant de
|
|
sentir éclore en lui le don de la persuasion, et il me déclara souvent
|
|
avec franchise qu'il ne l'avait point, parce qu'il n'avait pas encore une
|
|
foi assez complète dans l'excellence de nos moyens. Il se laissa conduire
|
|
de grade en grade comme un élève docile; mais, examinant tout avec une
|
|
sévère logique et une scrupuleuse loyauté, il se réservait toujours, me
|
|
disait-il, le droit de nous proposer des réformes et des améliorations
|
|
quand il se sentirait suffisamment éclairé pour oser se livrer à son
|
|
inspiration personnelle. Jusque-là il voulait rester humble, patient et
|
|
soumis aux formes établies dans notre société secrète. Plongé dans l'étude
|
|
et la méditation, il tenait son gouverneur en respect par le sérieux de
|
|
son caractère et la froideur de son maintien. L'abbé en vint donc à le
|
|
considérer comme un triste pédant, et à s'éloigner de lui le plus possible,
|
|
pour ne s'occuper que des intrigues de son ordre. Albert fit même d'assez
|
|
longues résidences en France et en Angleterre sans qu'il l'accompagnât; il
|
|
était souvent à cent lieues de lui, et se bornait à lui donner rendez-vous
|
|
lorsqu'il voulait voir une autre contrée: encore souvent ne voyagèrent-ils
|
|
pas ensemble. À ces époques j'eus la plus grande liberté de voir mon fils,
|
|
et sa tendresse exclusive me paya au centuple des soins que je lui
|
|
rendais. Ma santé s'était raffermie. Ainsi qu'il arrive parfois aux
|
|
constitutions profondément altérées de se faire une habitude de leurs maux
|
|
et de ne les plus sentir, je ne m'apercevais presque plus des miens. La
|
|
fatigue, les veilles, les longs entretiens, les courses pénibles, au lieu
|
|
de m'abattre, me soutenaient dans une fièvre lente et continue, qui était
|
|
devenue et qui est restée mon état normal. Frêle et tremblante comme vous
|
|
me voyez, il n'est plus de travaux et de lassitudes que je ne puisse
|
|
supporter mieux que vous, belle fleur du printemps. L'agitation est
|
|
devenue mon élément, et je m'y repose en marchant toujours, comme ces
|
|
courriers de profession qui ont appris à dormir en galopant sur leur
|
|
cheval.
|
|
|
|
«Cette expérimentation de ce que peut supporter et accomplir une âme
|
|
énergique dans un corps maladif, m'a rendue plus confiante à la force
|
|
d'Albert. Je me suis accoutumée à le voir parfois languissant et brisé
|
|
comme moi, animé et fébrile comme moi à d'autres heures. Nous avons
|
|
souvent souffert ensemble des mêmes douleurs physiques, résultat des mêmes
|
|
émotions morales; et jamais peut-être notre intimité n'a été plus douce et
|
|
plus tendre qu'à ces heures d'épreuve, où la même fièvre brûlait nos
|
|
veines, où le même anéantissement confondait nos faibles soupirs. Combien
|
|
de fois il nous a semblé que nous étions le même être! combien de fois
|
|
nous avons rompu le silence où nous plongeait la même rêverie pour nous
|
|
adresser mutuellement les mêmes paroles! Combien de fois enfin, agités ou
|
|
brisés en sens contraires, nous nous sommes communiqué, en nous serrant la
|
|
main, la langueur ou l'animation l'un de l'autre! Que de bien et de mal
|
|
nous avons connu en commun! Ô mon fils! ô mon unique passion! ô la chair
|
|
de ma chair et les os de mes os! que de tempêtes nous avons traversées,
|
|
couverts de la même égide céleste! à combien de ravages nous avons résisté
|
|
en nous serrant l'un contre l'autre, et en prononçant la même formule de
|
|
salut: amour, vérité, justice!
|
|
|
|
«Nous étions en Pologne aux frontières de la Turquie, et Albert, ayant
|
|
parcouru toutes les initiations successives de la maçonnerie et des grades
|
|
supérieurs qui forment le dernier anneau entre cette société préparatoire
|
|
et la nôtre, allait diriger ses pas vers cette partie de l'Allemagne où
|
|
nous sommes, afin d'y être admis au banquet sacré des Invisibles, lorsque
|
|
le comte Christian de Rudolstadt le rappela auprès de lui. Ce fut un coup
|
|
de foudre pour moi. Quant à mon fils, malgré tous les soins que j'avais
|
|
pris pour l'empêcher d'oublier sa famille, il ne l'aimait plus que comme
|
|
un tendre souvenir du passé; il ne comprenait plus l'existence avec elle.
|
|
Il ne nous vint pourtant pas à l'esprit de résister à cet ordre formulé
|
|
avec la dignité froide et la confiance de l'autorité paternelle, telle
|
|
qu'on l'entend dans les familles catholiques et patriciennes de notre
|
|
pays. Albert se prépara à me quitter, sans savoir pour combien de temps on
|
|
nous séparait, mais sans pouvoir imaginer qu'il ne dût pas me revoir
|
|
bientôt, et resserrer avec Marcus les liens de l'association qui le
|
|
réclamait. Albert avait peu la notion du temps, et encore moins
|
|
l'appréciation des éventualités matérielles de la vie.
|
|
|
|
«--Est-ce que nous nous quittons? me disait-il en me voyant pleurer malgré
|
|
moi; nous ne pouvons pas nous quitter. Toutes les fois que je vous ai
|
|
appelée au fond de mon coeur, vous m'êtes apparue. Je vous appellerai
|
|
encore.
|
|
|
|
«--Albert, Albert! lui répondis-je, je ne puis pas te suivre cette fois où
|
|
tu vas.»
|
|
|
|
«Il pâlit et se serra contre moi comme un enfant effrayé. Le moment était
|
|
venu de lui révéler mon secret:
|
|
|
|
«--Je ne suis pas l'âme de ta mère, lui dis-je après quelque préambule:
|
|
je suis ta mère elle-même.
|
|
|
|
«--Pourquoi me dites-vous cela? reprit-il avec un sourire étrange; est-ce
|
|
que je ne le savais pas? est-ce que nous ne nous ressemblons pas? est-ce
|
|
que je n'ai pas vu votre portrait à Riesenburg? est-ce que je vous avais
|
|
oubliée, d'ailleurs? est-ce que je ne vous avais pas toujours vue,
|
|
toujours connue?
|
|
|
|
«--Et tu n'étais pas surpris de me voir vivante, moi que l'on croit
|
|
ensevelie dans la chapelle du château des Géants?
|
|
|
|
«--Non, me répondit-il, je n'étais pas surpris; j'étais trop heureux pour
|
|
cela. Dieu a le pouvoir des miracles, et ce n'est point aux hommes de s'en
|
|
étonner.»
|
|
|
|
«L'étrange enfant eut plus de peine à comprendre les effrayantes réalités
|
|
de mon histoire que le prodige dont il s'était bercé. Il avait cru à ma
|
|
résurrection comme à celle du Christ; il avait pris à la lettre mes
|
|
doctrines sur la transmission de la vie; il y croyait avec excès,
|
|
c'est-à-dire qu'il ne s'étonnait pas de me voir conserver le souvenir et
|
|
la certitude de mon individualité, après avoir dépouillé mon corps pour en
|
|
revêtir une autre. Je ne sais pas même si je le convainquis que ma vie
|
|
n'avait pas été interrompue par mon évanouissement et que mon enveloppe
|
|
mortelle n'était pas restée dans le sépulcre. Il m'écoutait avec une
|
|
physionomie distraite et cependant enflammée, comme s'il eût entendu
|
|
sortir de ma bouche d'autres paroles que celles que je prononçais. Il se
|
|
passa en lui, en ce moment, quelque chose d'inexplicable. Un lien terrible
|
|
retenait encore l'âme d'Albert sur le bord de l'abîme. La vie réelle ne
|
|
pouvait pas encore s'emparer de lui avant qu'il eût subi cette dernière
|
|
crise dont j'étais sortie miraculeusement, cette mort apparente qui devait
|
|
être en lui le dernier effort de la notion d'éternité luttant contre la
|
|
notion du temps. Mon coeur se brisa en se séparant de lui; un douloureux
|
|
pressentiment m'avertissait vaguement qu'il allait entrer dans cette phase
|
|
pour ainsi dire climatérique, qui avait si violemment ébranlé mon
|
|
existence, et que l'heure n'était pas loin où Albert serait anéanti ou
|
|
renouvelé. J'avais remarqué en lui une tendance à l'état cataleptique. Il
|
|
avait eu sous mes veux des accès de sommeil si longs, si profonds, si
|
|
effrayants; sa respiration était alors si faible, son pouls si peu
|
|
sensible, que je ne cessais de dire ou d'écrire à Marcus: «Ne laissons
|
|
jamais ensevelir Albert, ou ne craignons pas de briser sa tombe.»
|
|
Malheureusement pour nous, Marcus ne pouvait plus se présenter au château
|
|
des Géants: il ne pouvait plus mettre le pied sur les terres de l'Empire.
|
|
Il avait été gravement compromis dans une insurrection à Prague, à
|
|
laquelle en effet son influence n'avait pas été étrangère. Il n'avait
|
|
échappé que par la fuite à la rigueur des lois autrichiennes. Dévorée
|
|
d'inquiétude, je revins ici. Albert m'avait promis de m'écrire tous les
|
|
jours. Je me promis, de mon côté, aussitôt qu'une lettre me manquerait, de
|
|
partir pour la Bohême, et de me présenter à Riesenburg, à tout risque, à
|
|
tout événement.
|
|
|
|
«La douleur de notre séparation lui fut d'abord moins cruelle qu'à moi. Il
|
|
ne comprit pas ce qui se passait; il sembla ne pas y croire. Mais quand il
|
|
fut rentré sous ce toit funeste où l'air semble être un poison pour la
|
|
poitrine ardente des descendants de Ziska, il reçut une commotion terrible
|
|
dans tout son être; il courut s'enfermer dans la chambre que j'avais
|
|
habitée; il m'y appela, et, ne m'y voyant pas reparaître, il se persuada
|
|
que j'étais morte une seconde fois, et que je ne lui serais plus rendue
|
|
dans le cours de sa vie présente. Du moins, c'est ainsi qu'il m'a expliqué
|
|
depuis ce qui se passa en lui à cette heure fatale où sa raison et sa foi
|
|
furent ébranlées pour des années entières. Il regarda longtemps mon
|
|
portrait. Un portrait ne ressemble jamais qu'imparfaitement, et ce
|
|
sentiment particulier que l'artiste a eu de nous, est toujours si
|
|
au-dessus de celui que conçoivent et conservent les êtres dont nous sommes
|
|
ardemment aimés, qu'aucune ressemblance ne peut les satisfaire; elle les
|
|
afflige même et les indigne parfois. Albert, en comparant cette
|
|
représentation de ma jeunesse et de ma beauté passée, ne retrouva pas sa
|
|
vieille mère chérie, ses cheveux gris qui lui semblaient plus augustes, et
|
|
cette pâleur flétrie qui parlait à son coeur. Il s'éloigna du portrait
|
|
avec terreur et reparut devant ses parents, sombre, taciturne, consterné.
|
|
Il alla visiter ma tombe; il y fut saisi de vertige et d'épouvante. L'idée
|
|
de la mort lui parut monstrueuse; et cependant, pour le consoler, son père
|
|
lui dit que j'étais là, qu'il fallait s'y agenouiller et prier pour le
|
|
repos de mon âme.
|
|
|
|
«--Le repos! s'écria Albert hors de lui, le repos de l'âme! non, l'âme de
|
|
ma mère n'est pas faite pour un pareil néant, non plus que la mienne. Ni
|
|
ma mère ni moi ne voulons nous reposer dans une tombe. Jamais, jamais!
|
|
cette caverne catholique, ces sépulcres scellés, cet abandon de la vie, ce
|
|
divorce entre le ciel et la terre, entre le corps et l'âme, me font
|
|
horreur!»
|
|
|
|
«C'est par de pareils discours qu'Albert commença à répandre l'effroi dans
|
|
l'âme simple et timide de son père. On rapporta ses paroles au chapelain,
|
|
pour qu'il essayât de les expliquer. Cet homme borné n'y vit qu'un cri
|
|
arraché par le sentiment de ma damnation éternelle. La crainte
|
|
superstitieuse qui se répandit dans les esprits autour d'Albert, les
|
|
efforts de sa famille pour le ramener à la soumission catholique,
|
|
réussirent bientôt à le torturer, et son exaltation prit tout à fait le
|
|
caractère maladif que vous lui avez vu. Ses idées se confondirent: à force
|
|
de voir et de toucher les preuves de ma mort, il oublia qu'il m'avait
|
|
connue vivante, et je ne lui semblai plus qu'un spectre fugitif toujours
|
|
prêt à l'abandonner. Sa fantaisie évoqua ce spectre et ne lui prêta plus
|
|
que des discours incohérents, des cris douloureux, des menaces sinistres.
|
|
Quand le calme lui revenait, sa raison restait comme voilée sous un nuage.
|
|
Il avait perdu la mémoire des choses récentes; il se persuadait avoir fait
|
|
un rêve de huit années auprès moi, ou plutôt ces huit années de bonheur,
|
|
d'activité, de force, lui apparaissaient comme le songe d'une heure.
|
|
|
|
«Ne recevant aucune lettre de lui, j'allais courir vers lui: Marcus me
|
|
retint. La poste, disait-il, interceptait nos lettres, ou la famille de
|
|
Rudolstadt les supprimait. Il recevait toujours, par son fidèle
|
|
correspondant, des nouvelles de Riesenburg; mon fils passait pour calme,
|
|
bien portant, heureux dans sa famille. Vous savez quels soins on prenait
|
|
pour cacher sa situation, et on les prit avec succès durant les premiers
|
|
temps.
|
|
|
|
«Dans ses voyages, Albert avait connu le jeune Trenck; il s'était lié avec
|
|
lui d'une amitié chaleureuse. Trenck, aimé de la princesse de Prusse, et
|
|
persécuté par le roi Frédéric, écrivit à mon fils ses joies et ses
|
|
malheurs; il l'engageait ardemment à venir le trouver à Dresde, pour lui
|
|
donner conseil et assistance. Albert fit ce voyage, et, à peine eut-il
|
|
quitté le sombre château de Riesenburg, que la mémoire, le zèle, la raison,
|
|
lui revinrent. Trenck avait rencontré mon fils dans la milice des
|
|
néophytes _Invisibles_. Là ils s'étaient compris et juré une fraternité
|
|
chevaleresque. Informé par Marcus de leur projet d'entrevue, je courus à
|
|
Dresde, je revis Albert, je le suivis en Prusse, où il s'introduisit dans
|
|
le palais des rois sous un déguisement pour servir l'amour de Trenck et
|
|
remplir un message des Invisibles. Marcus jugeait que cette activité et la
|
|
conscience d'un rôle utile et généreux sauveraient Albert de sa dangereuse
|
|
mélancolie. Il avait raison; Albert reprenait à la vie parmi nous; Marcus
|
|
voulait, au retour, l'amener ici et l'y garder quelque temps dans la
|
|
société des plus vénérables chefs de l'ordre; il était convaincu qu'en
|
|
respirant cette véritable atmosphère vitale de son âme supérieure, Albert
|
|
recouvrerait la lucidité de son génie. Mais une circonstance fâcheuse
|
|
troubla tout à coup la confiance de mon fils. Il avait rencontré sur son
|
|
chemin l'imposteur Cagliostro, initié par l'imprudence des rose-croix à
|
|
quelques-uns de leurs mystères. Albert, depuis longtemps reçu rose-croix,
|
|
avait dépassé ce grade, et présida une de leurs assemblées comme
|
|
grand-maître. Il vit alors de près ce qu'il n'avait fait encore que
|
|
pressentir. Il toucha tous ces éléments divers qui composent les
|
|
affiliations maçonniques; il reconnut l'erreur, l'engouement, la vanité,
|
|
l'imposture, la fraude même qui commençaient dès lors à se glisser dans
|
|
ces sanctuaires déjà envahis par la démence et les vices du siècle.
|
|
Cagliostro, avec sa police vigilante des petits secrets du monde, qu'il
|
|
présentait comme les révélations d'un esprit familier, avec son éloquence
|
|
captieuse qui parodiait les grandes inspirations révolutionnaires, avec
|
|
son art prestigieux qui évoquait de prétendues ombres; Cagliostro,
|
|
l'intrigant et le cupide, fit horreur au noble adepte. La crédulité des
|
|
gens du monde, la superstition mesquine d'un grand nombre de francs-maçons,
|
|
l'avidité honteuse qu'excitaient les promesses de la pierre philosophale
|
|
et tant d'autres misères du temps où nous vivons, portèrent dans son âme
|
|
une lumière funeste. Dans sa vie de retraite et d'études, il n'avait pas
|
|
assez deviné la race humaine; il ne s'était point préparé à la lutte avec
|
|
tant de mauvais instincts. Il ne put souffrir tant de misères. Il voulait
|
|
qu'on démasquât et qu'on chassât honteusement des abords de nos temples
|
|
les charlatans et les sorciers. Il ne pouvait admettre qu'on dût supporter
|
|
le concours dégradant de Cagliostro, parce qu'il était trop tard pour s'en
|
|
défaire, parce que cet homme irrité pouvait perdre beaucoup d'hommes
|
|
estimables; tandis que, flatté de leur protection et d'une apparence de
|
|
confiance, il pouvait rendre beaucoup de services à la cause sans la
|
|
connaître véritablement. Albert s'indigna et prononça sur notre oeuvre
|
|
l'anathème d'une âme ferme et ardente; il nous prédit que nous échouerions
|
|
pour avoir laissé l'alliage pénétrer trop avant dans la chaîne d'or. Il
|
|
nous quitta en disant qu'il allait réfléchir à ce que nous nous efforcions
|
|
de lui faire comprendre des nécessités terribles de l'oeuvre des
|
|
conspirations, et qu'il reviendrait nous demander le baptême quand ses
|
|
doutes poignants seraient dissipés. Nous ne savions pas, hélas! quelles
|
|
lugubres réflexions étaient les siennes dans la solitude de Riesenburg. Il
|
|
ne nous les disait point; peut-être ne se les rappelait-il pas quand leur
|
|
amertume était dissipée.
|
|
|
|
«Il y vécut encore un an dans une alternative de calme et de transport, de
|
|
force exubérante et d'affaissement douloureux. Il nous écrivait
|
|
quelquefois, sans nous dire ses souffrances et le dépérissement de sa
|
|
santé. Il combattait amèrement notre marche politique. Il voulait qu'on
|
|
cessât dès lors de travailler dans l'ombre et de tromper les hommes pour
|
|
leur faire avaler la coupe de la régénération.
|
|
|
|
«--Jetez vos masques noirs, disait-il, sortez de vos cavernes. Effacez du
|
|
fronton de votre temple le mot _mystère_, que vous avez volé à l'Église
|
|
romaine, et qui ne convient pas aux hommes de l'avenir. Ne voyez-vous pas
|
|
que vous avez pris les moyens de l'ordre des jésuites? Non, je ne puis pas
|
|
travailler avec vous; c'est chercher la vie au milieu des cadavres.
|
|
Paraissez enfin à la lumière du jour. Ne perdez pas un temps précieux à
|
|
organiser votre armée. Comptez un peu plus sur son élan, et sur la
|
|
sympathie des peuples, et sur la spontanéité des instincts généreux. Une
|
|
armée d'ailleurs se corrompt dans le repos, et la ruse qu'elle emploie à
|
|
s'embusquer lui ôte la puissance et la vie nécessaires pour combattre.»
|
|
|
|
«Albert avait raison en principe; mais le moment n'était pas venu pour
|
|
qu'il eût raison dans la pratique. Ce moment est peut-être encore loin!
|
|
|
|
«Vous vîntes enfin à Riesenburg; vous le surprîtes au milieu des plus
|
|
grandes détresses de son âme. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas,
|
|
quelle action vous avez eue sur lui, jusqu'à lui faire oublier tout ce qui
|
|
n'était pas vous, jusqu'à lui donner une vie nouvelle, jusqu'à lui donner
|
|
la mort.
|
|
|
|
«Quand il crut que tout était fini entre vous et lui, toutes ses forces
|
|
l'abandonnèrent, il se laissa dépérir. Jusque-là j'ignorais la véritable
|
|
nature et le degré d'intensité de son mal. Le correspondant de Marcus lui
|
|
disait que le château des Géants se fermait de plus en plus aux yeux
|
|
profanes, qu'Albert n'en sortait plus, qu'il passait pour monomane auprès
|
|
des gens du monde, mais que les pauvres l'aimaient et le bénissaient
|
|
toujours, et que quelques personnes d'un sens supérieur qui l'avaient
|
|
entrevu, après avoir été frappées de la bizarrerie de ses manières,
|
|
rendaient, en le quittant, hommage à son éloquence, à sa haute sagesse, à
|
|
la grandeur de ses conceptions. Mais enfin j'appris que Supperville avait
|
|
été appelé, et je volai à Riesenburg, en dépit de Marcus qui, me voyant
|
|
déterminée à tout, s'exposa à tout pour me suivre. Nous arrivâmes sous les
|
|
murs du château, déguisés en mendiants. Personne ne nous reconnut. Il y
|
|
avait vingt-sept ans qu'on ne m'avait vue; il y en avait dix qu'on n'avait
|
|
vu Marcus. On nous fit l'aumône et on nous éloigna. Mais nous rencontrâmes
|
|
un ami, un sauveur inespéré dans la personne du pauvre Zdenko. Il nous
|
|
traita en frères, et nous prit en affection parce qu'il comprit à quel
|
|
point nous nous intéressions à Albert: nous sûmes lui parler le langage
|
|
qui plaisait à son enthousiasme, et lui faire révéler tous les secrets de
|
|
la douleur mortelle de son ami. Zdenko n'était plus le furieux par qui
|
|
votre vie a été menacée. Abattu et brisé, il venait comme nous demander
|
|
humblement à la porte du château des nouvelles d'Albert, et comme nous, il
|
|
était repoussé avec des réponses vagues, effrayantes pour notre angoisse.
|
|
Par une étrange coïncidence avec les visions d'Albert, Zdenko prétendait
|
|
m'avoir connue. Je lui étais apparue dans ses rêves, dans ses extases, et,
|
|
sans se rendre compte de rien, il m'abandonnait sa volonté avec un
|
|
entraînement naïf.
|
|
|
|
«--Femme, me disait-il souvent, je ne sais pas ton nom, mais tu es le bon
|
|
ange de mon _Podiebrad_. Bien souvent je l'ai vu dessiner ta figure sur du
|
|
papier, et décrire ta voix, ton regard et ta démarche dans ses bonnes
|
|
heures, quand le ciel s'ouvrait devant lui et qu'il voyait apparaître
|
|
autour de son chevet ceux qui ne sont plus, au dire des hommes.»
|
|
|
|
«Loin de repousser les épanchements de Zdenko, je les encourageai. Je
|
|
flattai son illusion, et j'obtins qu'il nous recueillît, Marcus et moi,
|
|
dans la grotte du Schreckenstein. En voyant cette demeure souterraine, et
|
|
en apprenant que mon fils avait vécu là des semaines et presque des mois
|
|
entiers à l'insu de tout le monde, je compris la couleur lugubre de ses
|
|
pensées. Je vis une tombe, à laquelle Zdenko semblait rendre une espèce de
|
|
culte, et ce ne fut pas sans peine que j'en connus la destination. C'était
|
|
le plus grand secret d'Albert et de Zdenko, et leur plus grande réserve.
|
|
|
|
«--Hélas! c'est là, me dit l'insensé, que nous avons enseveli Wanda de
|
|
Prachatitz, la mère de mon Albert. Elle ne voulait pas rester dans cette
|
|
chapelle, où ils l'avaient scellée dans la pierre. Ses os ne faisaient que
|
|
s'agiter et bondir, et ceux d'ici, ajouta-t-il en nous montrant l'ossuaire
|
|
des Taborites au bord de la source, nous reprochaient toujours de ne pas
|
|
l'amener auprès d'eux. Nous avons été chercher cette tombe sacrée, et nous
|
|
l'avons ensevelie ici, et tous les jours nous y apportions des fleurs et
|
|
des baisers.»
|
|
|
|
«Effrayée de cette circonstance, qui pouvait par la suite amener la
|
|
découverte de mon secret, Marcus questionna Zdenko, et sut qu'il avait
|
|
apporté là mon cercueil sans l'ouvrir. Ainsi, Albert avait été malade et
|
|
égaré au point de ne plus se rappeler mon existence, et de s'obstiner dans
|
|
l'idée de ma mort. Mais tout cela n'était-il pas un rêve de Zdenko? Je ne
|
|
pouvais en croire mes oreilles. «--Ô mon ami! disais-je à Marcus avec
|
|
désespoir, si le flambeau de sa raison est éteint à ce point et pour
|
|
jamais, Dieu lui fasse la grâce de mourir!»
|
|
|
|
«Maîtres enfin de tous les secrets de Zdenko, nous sûmes que nous pouvions
|
|
nous introduire par des galeries souterraines et des passages ignorés dans
|
|
le château des Géants; nous l'y suivîmes, une nuit, et nous attendîmes à
|
|
l'entrée de la citerne qu'il se fût glissé dans l'intérieur de la maison.
|
|
Il revint en riant et en chantant, nous dire qu'Albert était guéri, qu'il
|
|
dormait, et qu'on lui avait mis des habits neufs et une couronne. Je
|
|
tombai comme foudroyée, je compris qu'Albert était mort. Je ne sais plus
|
|
ce qui se passa; je m'éveillai plusieurs fois au milieu de la fièvre;
|
|
j'étais couchée sur des peaux d'ours et des feuilles sèches, dans la
|
|
chambre souterraine qu'Albert avait habitée sous le Schreckenstein. Zdenko
|
|
et Marcus me veillaient tour à tour. L'un me disait d'un air de joie et de
|
|
triomphe que son Podiebrad était guéri, qu'il viendrait bientôt me voir;
|
|
l'autre, pâle et pensif me disait: «--Tout n'est pas perdu, peut-être;
|
|
n'abandonnons pas l'espoir du miracle qui vous a fait sortir du tombeau.»
|
|
Je ne comprenais plus, j'avais le délire; je voulais me lever, courir,
|
|
crier; je ne le pouvais pas, et le désolé Marcus, me voyant dans cet état,
|
|
n'avait ni la force ni le loisir de s'en occuper sérieusement. Tout son
|
|
esprit, toutes ses pensées, étaient absorbés par une anxiété autrement
|
|
terrible. Enfin une nuit, je crois que ce fut la troisième de ma crise, je
|
|
me trouvai calme et je sentis la force me revenir. Je tâchai de rassembler
|
|
mes idées, je réussis à me lever; j'étais seule dans cette horrible cave
|
|
qu'une lampe sépulcrale éclairait à peine; je voulus en sortir, j'étais
|
|
enfermée; où étaient Marcus, Zdenko... et surtout Albert?... La mémoire me
|
|
revint, je fis un cri auquel les voûtes glacées répondirent par un cri si
|
|
lugubre, que la sueur me coula du front froide comme l'humidité du
|
|
sépulcre; je me crus encore une fois enterrée vivante. Que s'était-il
|
|
passé? que se passait-il encore? je tombai à genoux, je tordis mes bras
|
|
dans une prière désespérée, j'appelai Albert avec des cris furieux. Enfin,
|
|
j'entends des pas sourds et inégaux, comme de gens qui s'approchent
|
|
portant un fardeau. Un chien aboyait et gémissait, et plus prompt qu'eux,
|
|
il vint à diverses reprises gratter à la porte. Elle s'ouvrit, et je vis
|
|
Marcus et Zdenko m'apportant Albert, roidi, décoloré, mort enfin selon
|
|
toutes les apparences. Son chien Cynabre sautait après lui et léchait ses
|
|
mains pendantes. Zdenko chantait en improvisant d'une voix douce et
|
|
pénétrée:
|
|
|
|
«--Viens dormir sur le sein de ta mère, pauvre ami si longtemps privé du
|
|
repos; viens dormir jusqu'au jour, nous t'éveillerons pour voir lever le
|
|
soleil.»
|
|
|
|
«Je m'élançai sur mon fils. «--Il n'est pas mort, m'écriai-je. Oh! Marcus,
|
|
vous l'avez sauvé, n'est-ce pas? il n'est pas mort? il va se réveiller?
|
|
|
|
«--Madame, ne vous flattez pas, dit Marcus avec une fermeté épouvantable;
|
|
je n'en sais rien, je ne puis croire à rien; ayez du courage, quoi qu'il
|
|
arrive. Aidez-moi, oubliez-vous vous-même.»
|
|
|
|
«Je n'ai pas besoin de vous dire quels soins nous prîmes pour ranimer
|
|
Albert. Grâce au ciel, il y avait un poêle dans cette cave. Nous réussîmes
|
|
à réchauffer ses membres. «--Voyez, disais-je à Marcus, ses mains sont
|
|
tièdes!
|
|
|
|
«--On peut donner de la chaleur au marbre, me répondait-il d'un ton
|
|
sinistre; ce n'est pas lui donner la vie. Ce coeur est inerte comme de la
|
|
pierre!»
|
|
|
|
«D'épouvantables heures se traînèrent dans cette attente, dans cette
|
|
terreur, dans ce découragement. Marcus, à genoux, l'oreille collée contre
|
|
la poitrine de mon fils, le visage morne, épiait en vain un faible indice
|
|
de la vie. Défaillante, épuisée, je n'osais plus dire un mot, ni adresser
|
|
une question. J'interrogeais le front terrible de Marcus. Un moment vint
|
|
où je n'osai même plus le regarder; j'avais cru lire la sentence suprême.
|
|
|
|
«Zdenko, assis dans un coin, jouait avec Cynabre comme un enfant, et
|
|
continuait à chanter; il s'interrompait quelquefois pour nous dire que
|
|
nous tourmentions Albert, qu'il fallait le laisser dormir, que lui, Zdenko,
|
|
l'avait vu ainsi des semaines entières, et qu'il se réveillerait bien de
|
|
lui-même. Marcus souffrait cruellement de la confiance de cet insensé; il
|
|
ne pouvait la partager; mais moi je voulais m'obstiner à y ajouter foi, et
|
|
j'étais bien inspirée. L'insensé avait la divination céleste, la certitude
|
|
angélique de la vérité. Enfin, je crus saisir un imperceptible mouvement
|
|
sur le front d'airain de Marcus; il me sembla que ses sourcils contractés
|
|
se détendaient. Je vis sa main trembler, pour se roidir dans un nouvel
|
|
effort de courage; puis il soupira profondément, retira son oreille de la
|
|
place où le coeur de mon fils avait peut-être battu, essaya de parler, se
|
|
contint, effrayé de la joie peut-être chimérique qu'il allait me donner,
|
|
se pencha encore, écouta de nouveau, tressaillit, et tout à coup, se
|
|
relevant et se rejetant en arrière, fléchit et retomba comme prêt à
|
|
mourir. «--Plus d'espérance? m'écriai-je en arrachant mes cheveux.
|
|
|
|
«--Wanda! répondit Marcus d'une voix étouffée, votre fils est vivant!»
|
|
|
|
«Et, brisé par l'effort de son attention, de son courage et de sa
|
|
sollicitude, mon stoïque et tendre ami alla tomber, comme anéanti, auprès
|
|
de Zdenko.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXV.
|
|
|
|
|
|
La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son
|
|
récit après quelques minutes de silence.
|
|
|
|
«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et
|
|
la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris
|
|
de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans
|
|
les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et
|
|
de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et
|
|
l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire.
|
|
Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts
|
|
pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi, qui savais
|
|
bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la
|
|
catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que
|
|
Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus
|
|
lui-même avouait que cet effacement du passé dans son esprit pouvait seul
|
|
expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait
|
|
aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort
|
|
douloureux de sa pensée. «Il vit, et il vivra assurément, me disait-il;
|
|
mais sa raison, est-elle à jamais obscurcie?--Sortons-le de ce tombeau le
|
|
plus vite possible, répondais-je; l'air, le soleil et le mouvement le
|
|
réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.--Sortons-le surtout de
|
|
cette vie fausse et impossible qui l'a tué, reprenait Marcus. Éloignons-le
|
|
de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts;
|
|
conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la
|
|
sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur.»
|
|
|
|
«Pouvais-je hésiter? En errant avec précaution au déclin du jour dans les
|
|
environs du Schreckenstein, où je feignais de demander l'aumône aux rares
|
|
passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian était tombé
|
|
dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils, et
|
|
le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût comprise à son tour,
|
|
eut achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux
|
|
soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de
|
|
cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir?
|
|
«Ah! fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus; qu'il n'ait pas sous les
|
|
yeux l'agonie de son père, et le spectacle effrayant de l'idolâtrie
|
|
catholique dont on entoure le lit des mourants; mon coeur se brise en
|
|
songeant que cet époux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vénéré
|
|
toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon
|
|
abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la
|
|
terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais,
|
|
puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne
|
|
pourraient que lui être indifférentes ou funestes, partons, ne rendons pas
|
|
à cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et
|
|
à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Ah! suivons le
|
|
premier mouvement qui nous a fait venir ici! Arrachons Albert à la
|
|
captivité des faux devoirs que créent le rang et la richesse; ces devoirs
|
|
seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les remplir
|
|
pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent
|
|
déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que
|
|
j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée, dans cette mortelle et
|
|
incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre
|
|
les principes, les instincts, et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il
|
|
a repassé par les mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les mêmes poisons.
|
|
Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination
|
|
que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire? Si
|
|
l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui
|
|
permet, ne sera-t-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers
|
|
jours de Christian par sa présence et son amour?--Difficilement! répondit
|
|
Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut
|
|
revenir sur son divorce avec la société constituée, avec le monde et la
|
|
famille. Mais pourquoi Albert le voudrait-il? Cette famille va s'éteindre
|
|
peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire, et ce qu'il lui restera à
|
|
conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien
|
|
ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que
|
|
ce jour arrive! Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de
|
|
le placer dans des conditions où sa guérison soit possible.»
|
|
|
|
«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se
|
|
soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un
|
|
cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière, qui est fort rapprochée en
|
|
cet endroit, comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de
|
|
transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre
|
|
entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent,
|
|
dans tout l'intérieur de l'Allemagne, la facilité de voyager sans être
|
|
connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême
|
|
était le seul endroit périlleux pour nous, à cause des récents mouvements
|
|
de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.
|
|
|
|
--Et que devient Zdenko? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.
|
|
|
|
--Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ,
|
|
ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne
|
|
voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas
|
|
vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. «Ce n'est
|
|
que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le
|
|
tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du
|
|
Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère.
|
|
Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent
|
|
soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester
|
|
silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de
|
|
Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le
|
|
faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui
|
|
chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il
|
|
aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les
|
|
comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous
|
|
ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le
|
|
trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que
|
|
j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère
|
|
bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes où on ne
|
|
refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko,
|
|
et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués
|
|
à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert
|
|
n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il préfère la
|
|
vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il
|
|
préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la
|
|
société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où
|
|
campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui
|
|
ne connaissent ni les lois ni la richesse.»
|
|
|
|
«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me
|
|
révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes
|
|
retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle
|
|
jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si
|
|
fous, qu'ils disent à présent: «Notre enfant est mort, notre ami est mort,
|
|
notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant
|
|
quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur
|
|
répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: «Il est
|
|
sans doute mort?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que
|
|
j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils
|
|
croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château
|
|
faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les
|
|
dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je
|
|
sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère,
|
|
faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une
|
|
cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer
|
|
et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières.
|
|
Ils appellent Zdenko, _l'innocent_. L'innocent est plus malin qu'eux tous.
|
|
Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu déjouer la
|
|
prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère;
|
|
elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les
|
|
dangers, elle s'appelait Consuelo.
|
|
|
|
«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et
|
|
détournait la tête; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine,
|
|
et sa mémoire ne se réveillait pas.
|
|
|
|
«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle,
|
|
en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il
|
|
commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller.
|
|
Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force,
|
|
nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous
|
|
suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable
|
|
jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où
|
|
Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko
|
|
reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré
|
|
comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette
|
|
contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied: «Jamais
|
|
plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères! Il
|
|
n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu
|
|
et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois
|
|
sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu
|
|
depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert,
|
|
parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était
|
|
passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour
|
|
le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore
|
|
une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur
|
|
tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je
|
|
ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les
|
|
voix de mon sommeil me l'ont défendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la
|
|
terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves
|
|
et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez! Si Albert
|
|
ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez
|
|
pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et
|
|
j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu
|
|
m'entends, ô mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les
|
|
mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre: je
|
|
t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle
|
|
allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de
|
|
ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des
|
|
fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au
|
|
bord de la source... Adieu, Cynabre!» Et en parlant ainsi, d'une voix
|
|
entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des
|
|
rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un
|
|
daim aux premières lueurs du jour.
|
|
|
|
«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente
|
|
durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché
|
|
dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie
|
|
morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et
|
|
précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après
|
|
deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus
|
|
avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il
|
|
avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous
|
|
saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc
|
|
sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il
|
|
connut les moindres détails de votre caractère, les moindres
|
|
particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation
|
|
savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres
|
|
sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les
|
|
fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les
|
|
choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse
|
|
échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le
|
|
monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans
|
|
les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans
|
|
détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le
|
|
baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et
|
|
que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous
|
|
parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les
|
|
plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce
|
|
visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le
|
|
passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni
|
|
sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès
|
|
lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre
|
|
fille.
|
|
|
|
«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous
|
|
fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici
|
|
maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau,
|
|
et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi
|
|
l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments,
|
|
dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens
|
|
qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le
|
|
cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois:
|
|
|
|
«O Consuelo de mi alma...»
|
|
|
|
«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des
|
|
chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes,
|
|
et en s'écriant: «Ô ma mère! ô ma mère!»
|
|
|
|
«Marcus fit cesser la musique, il était content de l'émotion produite; il
|
|
ne voulait pas en abuser pour une première fois. Albert avait parlé, il
|
|
m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours se
|
|
passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toute sa liberté. Il
|
|
n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de
|
|
l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence; mais
|
|
insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu
|
|
à peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition
|
|
taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce
|
|
besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le
|
|
travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à
|
|
peu près semblable à celui des autres hommes; Albert retrouva la
|
|
conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et
|
|
de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de
|
|
son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chérir sans amertume,
|
|
sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous.
|
|
Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son
|
|
courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien
|
|
perdu de son intensité, il avait acquis seulement plus de force morale et
|
|
physique pour la supporter; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin
|
|
de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de
|
|
l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet
|
|
époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements,
|
|
mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un
|
|
sens juste de sa situation à votre égard, nous empêcha de nous hâter. Elle
|
|
ne m'a pas aimé d'amour, nous dit-il; elle a eu pitié de moi dans mon
|
|
agonie; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans
|
|
désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir
|
|
maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les
|
|
émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour! C'est bien
|
|
assez d'avoir été l'objet de sa compassion; ne me réduisez pas à être
|
|
celui de son pénible dévouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connaître
|
|
les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus
|
|
grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime,
|
|
et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire à mon bonheur, je saurai
|
|
bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite!
|
|
D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur? Y ai-je droit lorsque tout souffre
|
|
et gémit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de
|
|
travailler à ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice
|
|
de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien désirer pour
|
|
moi-même? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez pitié
|
|
de moi, vous travaillerez à me donner du courage; cela vaudra mieux que de
|
|
me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon coeur
|
|
est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ô mes
|
|
amis! bénissez-moi, ô ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la
|
|
force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments!
|
|
Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est
|
|
celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais
|
|
peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que
|
|
je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection.
|
|
|
|
«Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours que ceux
|
|
de ma tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et
|
|
quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux
|
|
mystères de notre entreprise. Il trouvait des joies sérieuses et
|
|
mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et
|
|
surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait
|
|
pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles
|
|
amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui
|
|
tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la
|
|
justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales,
|
|
longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa
|
|
famille, trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce
|
|
développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de
|
|
franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans
|
|
laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète.
|
|
Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais
|
|
souri dans la vie frivole où l'égoïsme cherche ses aliments. Il est né
|
|
pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus
|
|
austères vertus; mais en même temps, par une perfection de beauté morale
|
|
bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre
|
|
et aimante. La charité ne lui suffit pas, il lui faut les affections. Son
|
|
amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus
|
|
particulièrement sur quelques-uns. Il est fanatique de dévouement; mas sa
|
|
vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amitié le domine, et sa
|
|
vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère
|
|
passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il
|
|
chérit avec délices. Enfin, son coeur sublime est un foyer d'amour; toutes
|
|
les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité. Si l'on
|
|
pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et
|
|
périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme
|
|
universelle que nous appelons Dieu.
|
|
|
|
«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et
|
|
bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne
|
|
les eût point ardemment aimés, il eût pu se faire au milieu d'eux une vie
|
|
à part, une foi robuste et calme, différente de la leur, et indulgente
|
|
pour leur aveuglement inoffensif; mais cette force eût réclamé une
|
|
certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à
|
|
moi-même. Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de coeur; il avait
|
|
invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion
|
|
des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voila pourquoi,
|
|
enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de
|
|
leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il
|
|
s'était brisé contre leur sein en gémissant; il s'était desséché comme une
|
|
plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une
|
|
existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul,
|
|
d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie
|
|
en vous, et lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait
|
|
recouvré le calme et la raison; mais vous ne partagiez pas ses sentiments,
|
|
et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et
|
|
plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une
|
|
torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne
|
|
pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes
|
|
semblables à la sienne, il dut se laisser mourir.
|
|
|
|
«Dès qu'il eut trouvé ces coeurs faits pour le comprendre et le seconder,
|
|
nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de
|
|
sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé,
|
|
quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté
|
|
de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais
|
|
dangereuse à ses progrès, et nuisible à une association du genre de la
|
|
nôtre. Il nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son
|
|
commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et
|
|
en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous
|
|
donnait. Il fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans bornes, et vous
|
|
ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous
|
|
ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des
|
|
efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce
|
|
qu'un instant.»
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXVI.
|
|
|
|
|
|
«Mais le cruel destin de notre race n'était pas encore accompli. Albert
|
|
devait souffrir encore, son coeur devait saigner éternellement pour cette
|
|
famille, innocente de tous ses maux, mais condamnée par une bizarre
|
|
fatalité à le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas
|
|
caché, aussitôt qu'il avait eu la force de supporter cette nouvelle, la
|
|
mort de son respectable père, arrivée peu de temps après la sienne propre:
|
|
car il faut bien que je me serve de cette étrange expression pour
|
|
caractériser un événement si étrange. Albert avait pleuré son père avec un
|
|
attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitté
|
|
cette vie pour entrer dans le néant du paradis ou de l'enfer des
|
|
catholiques, avec l'espèce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir
|
|
d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme pur et digne de
|
|
récompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon où restaient
|
|
ses autres parents, le baron Frédéric et la chanoinesse Wenceslawa, que du
|
|
départ de son père. Il se reprochait de goûter loin d'eux des consolations
|
|
qu'ils ne partageaient pas, et il avait résolu d'aller les rejoindre pour
|
|
quelque temps, de leur faire connaître le secret de sa guérison, de sa
|
|
résurrection miraculeuse, et d'établir leur existence de la manière la
|
|
plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amélie,
|
|
arrivée durant sa maladie à Riesenburg, et qu'on lui avait cachée avec
|
|
soin pour lui épargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jugé à propos
|
|
de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nièce à
|
|
un égarement déplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son
|
|
séducteur, l'orgueil moins indulgent des Rudolstadt saxons nous avait
|
|
devancés. Ils avaient fait arrêter secrètement Amélie sur les terres de
|
|
Prusse, où elle se flattait de trouver un refuge; ils l'avaient livrée à
|
|
la rigueur du roi Frédéric, et ce monarque leur avait donné cette
|
|
gracieuse marque de protection, de faire enfermer une jeune fille
|
|
infortunée dans la forteresse de Spandaw. Elle y a passé près d'un an dans
|
|
une affreuse captivité, n'ayant de relations avec personne, et devant
|
|
s'estimer heureuse de voir le secret de son déshonneur étroitement gardé
|
|
par la généreuse protection du monarque geôlier.
|
|
|
|
--Oh! Madame, interrompit Consuelo avec émotion, est-elle donc encore à
|
|
Spandaw?
|
|
|
|
--Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever
|
|
en même temps que vous, parce qu'elle était beaucoup plus étroitement
|
|
surveillée; ses révoltes, ses imprudentes tentatives d'évasion, son
|
|
impatience et ses emportements ayant aggravé les rigueurs de son
|
|
esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez dû
|
|
votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crédit
|
|
des cours afin de s'en servir pour la réussite de nos desseins. Nous avons
|
|
fait obtenir pour Amélie la protection de la jeune margrave de Bareith,
|
|
soeur du roi de Prusse, qui a demandé et obtenu sa mise en liberté, en
|
|
promettant de se charger d'elle et de répondre de sa conduite à l'avenir.
|
|
Dans peu de jours la jeune baronne sera auprès de la princesse Sophie
|
|
Wilhelmine qui a le coeur aussi bon que la langue mauvaise, et qui lui
|
|
accordera la même indulgence et la même générosité qu'elle a eues envers
|
|
la princesse de Culmbach, une autre infortunée, flétrie aux yeux du monde
|
|
comme Amélie, et qui a été victime comme elle du régime pénitentiaire des
|
|
forteresses royales.
|
|
|
|
«Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la
|
|
résolution d'aller voir son oncle et sa tante au château des Géants. Il
|
|
n'eût pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frédéric, qui avait la
|
|
force animale de vivre, de chasser et de boire après tant de désastres, et
|
|
l'impassibilité dévote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des
|
|
démarches pour retrouver sa parente, de donner plus d'éclat au scandale de
|
|
son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec épouvante, mais
|
|
il y avait persisté à notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une
|
|
lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en
|
|
effet; mais qu'il en rapporta de douleurs!
|
|
|
|
«Couvert d'un déguisement, il pénétra en Bohême, et alla surprendre le
|
|
solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De là il voulait écrire
|
|
à ses parents pour leur faire connaître la vérité, et pour les préparer à
|
|
la commotion de son retour. Il connaissait Amélie pour la plus courageuse
|
|
en même temps que la plus frivole, et c'était à elle qu'il comptait
|
|
envoyer sa première missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme
|
|
Zdenko était sorti sur la montagne, c'était à l'approche de l'aube, il
|
|
entendit un coup de fusil et un cri déchirant. Il s'élance dehors, et le
|
|
premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rapportant dans ses bras
|
|
Cynabre ensanglanté. Courir vers son pauvre vieux chien, sans songer à se
|
|
cacher le visage, fut le premier mouvement d'Albert; mais comme il
|
|
rapportait l'animal fidèle, blessé à mort, vers l'endroit appelé la _Cave
|
|
du moine_, il vit accourir vers lui autant que le permettaient la
|
|
vieillesse et l'obésité, un chasseur jaloux de ramasser sa proie. C'était
|
|
le baron Frédéric qui, chassant à l'affût, aux premières clartés du matin,
|
|
avait pris, dans le crépuscule, la robe fauve de Cynabre pour le poil
|
|
d'une bête sauvage. Il l'avait visé à travers les branches. Hélas! il
|
|
avait encore le coup d'oeil juste et la main sûre, il l'avait touché, il
|
|
lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout à coup il aperçut Albert, et,
|
|
croyant voir un spectre, il s'arrêta glacé de terreur. N'ayant plus
|
|
conscience d'aucun danger réel, il recula jusqu'au bord du sentier escarpé
|
|
qu'il côtoyait, et roula dans un précipice où il tomba brisé sur les
|
|
rochers. Il expira sur le coup, à la place fatale où s'était élevé,
|
|
pendant des siècles, l'arbre maudit, le fameux chêne du Schreckenstein,
|
|
appelé _le Hussite_, témoin et complice jadis des plus horribles
|
|
catastrophes.
|
|
|
|
«Albert vit tomber son parent et quitta Zdenko pour courir vers le bord de
|
|
l'abîme. Il vit alors les gens du baron qui s'empressaient à le relever en
|
|
remplissant l'air de leurs gémissements, car il ne donnait plus signe de
|
|
vie. Albert entendit ces mots s'élever jusqu'à lui: «Il est mort, notre
|
|
pauvre maître! Hélas! que va dire madame la chanoinesse!» Albert ne
|
|
songeait plus à lui-même, il cria, il appela. Aussitôt qu'on l'eut aperçu,
|
|
une terreur panique s'empara de ces crédules serviteurs. Ils abandonnaient
|
|
déjà le corps de leur maître pour fuir, lorsque le vieux Hanz, le plus
|
|
superstitieux et aussi le plus courageux de tous, les arrêta et leur dit
|
|
en faisant le signe de la croix:
|
|
|
|
«--Mes enfants, ce n'est pas notre maître Albert qui nous apparaît. C'est
|
|
l'esprit du Schreckenstein qui a pris sa figure pour nous faire tous périr
|
|
ici, si nous sommes lâches. Je l'ai bien vu, c'est lui qui a fait tomber
|
|
monsieur le baron. Il voudrait emporter son corps pour le dévorer, c'est
|
|
un vampire! Allons! du coeur, mes enfants. On dit que le diable est
|
|
poltron. Je vais le coucher en joue; pendant ce temps, dites la prière
|
|
d'exorcisme de monsieur le chapelain.»
|
|
|
|
«--En parlant ainsi, Hanz, ayant fait encore plusieurs signes de croix,
|
|
leva son fusil et tira sur Albert, tandis que les autres valets se
|
|
serraient autour du cadavre du baron. Heureusement Hanz était trop ému et
|
|
trop épouvanté pour viser juste: il agissait dans une sorte de délire. La
|
|
balle siffla néanmoins sur la tête d'Albert, car Hanz était le meilleur
|
|
tireur de toute la contrée, et, s'il eût été de sang-froid, il eût
|
|
infailliblement tué mon fils. Albert s'arrêta irrésolu.
|
|
|
|
«--Courage, enfants, courage! cria Hanz en rechargeant son fusil. Tirez
|
|
dessus, il a peur! Vous ne le tuerez pas, les balles ne peuvent pas
|
|
l'atteindre, mais vous le ferez reculer, et nous aurons le temps
|
|
d'emporter le corps de notre pauvre maître.»
|
|
|
|
«Albert, voyant tous les fusils dirigés sur lui, s'enfonça dans le taillis,
|
|
et descendant sans être vu la pente de la montagne, s'assura bientôt par
|
|
ses yeux de l'horrible vérité. Le corps brisé de son malheureux oncle
|
|
gisait sur les pierres ensanglantées. Son crâne était ouvert, et le vieux
|
|
Hanz criait d'une voix désolée ces paroles épouvantables:
|
|
|
|
«--Ramassez sa cervelle et n'en laissez pas sur les rochers; car le chien
|
|
du vampire viendrait la lécher.
|
|
|
|
«--Oui, oui, il y avait un chien, répondait un autre serviteur, un chien
|
|
que j'ai d'abord pris pour Cynabre.
|
|
|
|
«--Mais Cynabre a disparu depuis la mort du comte Albert, disait un
|
|
troisième, on ne l'a plus revu nulle part; il sera mort dans quelque coin,
|
|
et le Cynabre que nous avons vu là-haut est une ombre, comme ce vampire
|
|
est une ombre aussi, ressemblant au comte Albert. Abominable vision, je
|
|
l'aurai toujours devant les yeux. Seigneur Dieu! ayez pitié de nous et de
|
|
l'âme de monsieur le baron mort sans sacrements, par la malice de l'esprit.
|
|
|
|
«--Hélas! je lui disais bien qu'il lui arriverait malheur, reprenait Hanz
|
|
d'un ton lamentable, en rassemblant les lambeaux de vêtements du baron
|
|
avec des mains teintes de son sang; il voulait toujours venir chasser dans
|
|
cet endroit trois fois maudit! Il se persuadait que, parce que personne
|
|
n'y venait, tout le gibier de la forêt s'y était remisé; et Dieu sait
|
|
pourtant qu'il n'y a jamais eu d'autre gibier sur cette infernale
|
|
montagne que celui qui pendait encore, dans ma jeunesse, aux branches du
|
|
chêne. Maudit hussite! arbre de perdition! le feu du ciel l'a dévoré; mais
|
|
tant qu'il en restera une racine dans la terre, les méchants hussites
|
|
reviendront ici pour se venger des catholiques. Allons, allons, disposez
|
|
vite ce brancard et partons! on n'est pas en sûreté ici. Ah! madame la
|
|
chanoinesse, pauvre maîtresse, que va-t-elle devenir! Qui est-ce qui osera
|
|
se présenter le premier devant elle, pour lui dire, comme les autres
|
|
jours: «Voilà monsieur le baron qui revient de la chasse.» Elle dira:
|
|
«Faites bien vite servir le déjeuner: «Ah! oui, le déjeuner! il se passera
|
|
bien du temps avant que personne ait de l'appétit dans le château. Allons!
|
|
allons! c'est trop de malheurs dans cette famille, et je sais bien d'où
|
|
cela vient, moi!»
|
|
|
|
«Tandis qu'on plaçait le cadavre sur le brancard, Hanz, pressé de
|
|
questions, répondit en secouant la tête:
|
|
|
|
«--Dans cette famille-là, tout le monde était pieux et mourait
|
|
chrétiennement, jusqu'au jour où la comtesse Wanda, à qui Dieu fasse
|
|
miséricorde, est morte sans confession. Depuis ce temps, il faut que tous
|
|
finissent de même. Monsieur le comte Albert n'est point mort en état de
|
|
grâce, quoi qu'on ait pu lui dire, et son digne père en a porté la peine:
|
|
il a rendu l'âme sans savoir ce qu'il faisait; en voilà encore un qui s'en
|
|
va sans sacrements, et je parie que la chanoinesse finira aussi sans avoir
|
|
le temps d'y songer. Heureusement pour cette sainte femme qu'elle est
|
|
toujours en état de grâce!»
|
|
|
|
«Albert ne perdit rien de ces déplorables discours, expression grossière
|
|
d'une douleur vraie, et reflet terrible de l'horreur fanatique dont nous
|
|
étions l'objet tous les deux à Riesenburg. Longtemps frappé de stupeur, il
|
|
vit défiler au loin, à travers les sentiers du ravin, le lugubre cortège,
|
|
et n'osa pas le suivre, bien qu'il sentît que, dans l'ordre naturel des
|
|
choses, il eût dû être le premier à porter cette triste nouvelle à sa
|
|
vieille tante, pour l'assister dans sa mortelle douleur. Mais il est bien
|
|
certain que, s'il l'eût fait, son apparition l'eût frappée de mort ou de
|
|
démence. Il le comprit et se retira désespéré dans sa caverne, où Zdenko,
|
|
qui n'avait rien vu de l'accident le plus grave de cette funeste matinée,
|
|
était occupé à laver la blessure de Cynabre; mais il était trop tard.
|
|
Cynabre, en voyant rentrer son maître, fit entendre un gémissement de
|
|
détresse, rampa jusqu'à lui malgré ses reins brisés, et vint expirer à ses
|
|
pieds, en recevant ses dernières caresses. Quatre jours après, nous vîmes
|
|
revenir Albert, pâle et accablé de ces nouveaux coups. Il demeura
|
|
plusieurs jours sans parler et sans pleurer. Enfin ses larmes coulèrent
|
|
dans mon sein.
|
|
|
|
«Je suis maudit parmi les hommes, me dit-il, et il semble que Dieu veuille
|
|
me fermer l'accès de ce monde, où je n'aurais dû aimer personne. Je n'y
|
|
peux plus reparaître sans y porter l'épouvante, la mort ou la folie. C'en
|
|
est fait, je ne dois plus revoir ceux qui ont pris soin de mon enfance.
|
|
Leurs idées sur la séparation éternelle de l'âme et du corps sont si
|
|
absolues, si effrayantes, qu'ils aiment mieux me croire à jamais enchaîné
|
|
dans le tombeau que d'être exposés à revoir mes traits sinistres. Étrange
|
|
et affreuse notion de la vie! Les morts deviennent des objets de haine à
|
|
ceux qui les ont le plus chéris, et si leur spectre apparaît, on les
|
|
suppose vomis par l'enfer au lieu de les croire envoyés du ciel. Ô mon
|
|
pauvre oncle! ô mon noble père! vous étiez des hérétiques à mes yeux comme
|
|
je l'étais moi-même aux vôtres; et pourtant, si vous m'apparaissiez, si
|
|
j'avais le bonheur de revoir votre image détruite par la mort, je la
|
|
recevrais à genoux, je lui tendrais les bras, je la croirais détachée du
|
|
sein de Dieu, où les âmes vont se retremper, et où les formes se
|
|
recomposent. Je ne vous dirais pas vos abominables formules de renvoi et
|
|
de malédiction, exorcismes impies de la peur et de l'abandon; je vous
|
|
appellerais au contraire; je voudrais vous contempler avec amour et vous
|
|
retenir autour de moi comme des influences secourables. Ô ma mère! c'en
|
|
est fait; il faut que je sois mort pour eux! qu'ils meurent par moi ou
|
|
sans moi!»
|
|
|
|
Albert n'avait quitté sa patrie qu'après s'être assuré que la chanoinesse
|
|
avait résisté à ce dernier choc du malheur. Cette vieille femme, aussi
|
|
malade et aussi fortement trempée que moi-même, sait vivre aussi par le
|
|
sentiment du devoir. Respectable dans ses convictions et dans son
|
|
infortune, elle compte avec résignation les jours amers que la volonté de
|
|
Dieu lui impose encore. Mais dans sa douleur, elle conserve une certaine
|
|
raideur orgueilleuse qui survit aux affections. Elle disait dernièrement à
|
|
une personne qui nous l'a écrit: «Si on ne supportait pas la vie par
|
|
devoir, il faudrait encore la supporter par respect pour les convenances.»
|
|
Ce mot vous peint toute la chanoinesse.
|
|
|
|
«Dès lors Albert ne songea plus à nous quitter, et son courage sembla
|
|
grandir dans les épreuves. Il sembla avoir vaincu même son amour, et se
|
|
rejetant dans une vie toute philosophique, il ne parut plus occupé que de
|
|
religion, de science morale et d'action révolutionnaire; il se livra aux
|
|
travaux les plus sérieux, et sa vaste intelligence prit ainsi un
|
|
développement aussi serein et aussi magnifique que son triste coeur en
|
|
avait eu un excessif et fiévreux loin de nous. Cet homme bizarre, dont le
|
|
délire avait consterné les âmes catholiques, devint un flambeau de sagesse
|
|
pour des esprits d'un ordre supérieur. Il fut initié aux plus intimes
|
|
confidences des Invisibles, et prit rang parmi les chefs et les pères de
|
|
cette église nouvelle. Il leur porta bien des lumières qu'ils reçurent
|
|
avec amour et reconnaissance. Les réformes qu'il proposa furent consenties,
|
|
et dans l'exercice d'une foi militante, il revint à l'espérance et à la
|
|
sérénité d'âme qui fait les héros et les martyrs.
|
|
|
|
«Nous pensions qu'il avait triomphé de son amour pour vous, tant il avait
|
|
pris de soin de nous cacher ses combats et ses souffrances. Mais un jour,
|
|
la correspondance des adeptes, qu'il n'était plus possible de lui cacher,
|
|
apporta dans notre sanctuaire un avis cruel, malgré l'incertitude dont il
|
|
restait entouré. Vous passiez à Berlin dans l'esprit de quelques personnes
|
|
pour la maîtresse du roi de Prusse, et les apparences ne déméritaient pas
|
|
cette supposition; Albert ne dit rien et devint pâle.
|
|
|
|
«--Mon amie bien-aimée, me dit-il après quelques instants de silence,
|
|
cette fois tu me laisseras partir sans rien craindre; le devoir de mon
|
|
amour m'appelle à Berlin, ma place est auprès de celle que j'aime et qui a
|
|
accepté ma protection. Je ne m'arroge aucun droit sur elle; si elle est
|
|
enivrée du triste honneur qu'on lui attribue, je n'userai d'aucune
|
|
autorité pour l'y faire renoncer; mais si, comme j'en suis certain, elle
|
|
est environnée de pièges et de dangers, je saurai l'y soustraire.
|
|
|
|
«--Arrêtez, Albert, lui dis-je, et craignez la puissance de cette fatale
|
|
passion qui vous a déjà fait tant de mal; le mal qui vous viendra de ce
|
|
côté-là est le seul au-dessus de vos forces. Je vois bien que vous ne
|
|
vivez plus que par la vertu et votre amour. Si cet amour périt en vous,
|
|
la vertu vous suffira-t-elle?
|
|
|
|
«--Et pourquoi mon amour périrait-il? reprit Albert avec exaltation. Vous
|
|
pensez donc qu'elle aurait déjà cessé d'en être digne?
|
|
|
|
«--Et si cela était, Albert, que ferais-tu?»
|
|
|
|
«Il sourit avec ces lèvres pâles et ce regard brillant que lui donnent ses
|
|
fortes et douloureuses pensées d'enthousiasme.
|
|
|
|
«--Si cela était, répondit-il, je continuerais à l'aimer; car le passé
|
|
n'est point un rêve qui s'efface en moi, et vous savez que je l'ai souvent
|
|
confondu avec le présent au point de ne plus distinguer l'un de l'autre.
|
|
Eh bien, je ferais encore ainsi; j'aimerais dans le passé cette figure
|
|
d'ange, cette âme de poëte, dont ma sombre vie a été éclairée et embrassée
|
|
soudainement. Et je ne m'apercevrais pas que le passé est derrière moi,
|
|
j'en garderais dans mon sein la trace brûlante, l'être égaré, l'ange tombé
|
|
m'inspirerait tant de sollicitude et de tendresse encore, que ma vie
|
|
serait consacrée à le consoler de sa chute et à le soustraire au mépris
|
|
des hommes cruels.»
|
|
|
|
«Albert partit pour Berlin avec plusieurs de nos amis, et eut pour
|
|
prétexte auprès de la princesse Amélie, sa protectrice, de l'entretenir de
|
|
Trenck, alors prisonnier à Glatz, et des opérations maçonniques auxquelles
|
|
elle est initiée. Vous l'avez vu présidant une loge de rose-croix, et il
|
|
n'a pas su à cette époque que Cagliostro, informé malgré nous de ses
|
|
secrets, s'était servi de cette circonstance pour ébranler votre raison en
|
|
vous le faisant voir à la dérobée comme un spectre. Pour ce seul fait
|
|
d'avoir laissé jeter à une personne _profane_ un coup d'oeil sur les
|
|
mystères maçonniques, l'intrigant Cagliostro eût mérité d'en être à jamais
|
|
exclu. Mais on l'ignora assez longtemps, et vous devez vous rappeler la
|
|
terreur qu'il éprouvait eu vous conduisant auprès du _Temple_. Les peines
|
|
applicables à ces sortes de trahisons sont sévèrement châtiées par les
|
|
adeptes, et le magicien, en faisant servir les mystères de son ordre aux
|
|
prétendus prodiges de son art merveilleux, risquait peut-être sa vie, tout
|
|
au moins sa grande réputation de nécromancien, car on l'eût démasqué et
|
|
chassé immédiatement.
|
|
|
|
«Dans le court et mystérieux séjour qu'il fit à Berlin à cette époque,
|
|
Albert sut pénétrer assez avant dans vos démarches et dans vos pensées
|
|
pour se rassurer sur votre situation. Il vous surveilla de près à votre
|
|
insu, et revint, tranquille en apparence, mais plus ardemment épris de
|
|
vous que jamais. Durant plusieurs mois, il voyagea à l'étranger, et servit
|
|
notre cause avec activité. Mais ayant été averti que quelques intrigants,
|
|
peut-être espions du roi de Prusse, tentaient d'ourdir à Berlin une
|
|
conspiration particulière, dangereuse pour l'existence de la maçonnerie,
|
|
et probablement funeste pour le prince Henri et pour sa soeur l'abbesse de
|
|
Quedlimbourg, Albert courut à Berlin, afin d'avertir ces princes de
|
|
l'absurdité d'une telle tentative, et de les mettre en garde contre le
|
|
piége qu'elle lui semblait couvrir. Vous le vîtes alors; et, quoique
|
|
épouvantée de son apparition, vous montrâtes tant de courage ensuite, et
|
|
vous exprimâtes à ses amis tant de dévouement et de respect pour sa
|
|
mémoire, qu'il retrouva l'espoir d'être aimé de vous. Il fut donc résolu
|
|
qu'on vous apprendrait la vérité de son existence par une suite de
|
|
révélations mystérieuses. Il a été bien souvent près de vous, et caché
|
|
jusque dans votre appartement, durant vos entretiens orageux avec le roi,
|
|
sans que vous en eussiez connaissance. Pendant ce temps, les conspirateurs
|
|
s'irritaient des obstacles qu'Albert et ses amis apportaient à leurs
|
|
desseins coupables ou insensés. Frédéric II eut des soupçons. L'apparition
|
|
de la _balayeuse_, ce spectre que tous les conspirateurs promènent dans
|
|
les galeries du palais, pour y fomenter le désordre et la peur, éveilla sa
|
|
surveillance. La création d'une loge maçonnique, à la tête de laquelle se
|
|
plaça le prince Henri, et qui se trouva, du premier coup, en dissidence de
|
|
doctrines avec celle que préside le roi en personne, parut à ce dernier un
|
|
acte significatif de révolte; et peut-être, en effet, cette création de la
|
|
nouvelle loge était-elle un masque maladroit que prenaient certains
|
|
conjurés, ou une tentative pour compromettre d'illustres personnages.
|
|
Heureusement ils s'en garantirent; et le roi, furieux en apparence de ne
|
|
trouver que d'obscurs coupables, mais satisfait en secret de n'avoir pas à
|
|
sévir contre sa propre famille, voulut au moins faire un exemple. Mon fils,
|
|
le plus innocent de tous, fut arrêté et transféré à Spandaw, presque en
|
|
même temps que vous, dont l'innocence n'était pas moins avérée; mais vous
|
|
aviez eu tous deux le tort de ne vouloir vous sauver aux dépens de
|
|
personne, et vous payâtes pour tous les autres. Vous avez passé plusieurs
|
|
mois en prison, non loin de la cellule d'Albert, et vous avez dû entendre
|
|
les accents passionnés de son archet, comme il a entendu ceux de votre
|
|
voix. Il avait à sa disposition des moyens d'évasion prompts et certains;
|
|
mais il ne voulut point en user avant d'avoir assuré la vôtre. La clef
|
|
d'or est plus forte que tous les verrous des prisons royales; et les
|
|
geôliers prussiens, soldats mécontents ou officiers en disgrâce pour la
|
|
plupart, sont éminemment corruptibles. Albert s'évada en même temps que
|
|
vous, mais vous ne le vîtes pas; et, pour des raisons que vous saurez plus
|
|
tard, Liverani fut chargé de vous amener ici. Maintenant vous savez le
|
|
reste. Albert vous aime plus que jamais; mais il vous aime plus que
|
|
lui-même, et il sera mille fois moins malheureux de votre bonheur avec un
|
|
autre qu'il ne le serait du sien propre, si vous ne le partagiez pas
|
|
entièrement. Les lois morales et philosophiques, l'autorité religieuse,
|
|
sous lesquelles vous vous trouvez désormais placés l'un et l'autre,
|
|
permettent son sacrifice, et rendent votre choix libre et respectable.
|
|
Choisissez donc, ma fille; mais souvenez-vous que la mère d'Albert vous
|
|
demande à genoux de ne pas porter atteinte à la sublime candeur de son
|
|
fils, en lui faisant un sacrifice dont l'amertume retomberait sur sa vie.
|
|
Votre abandon le fera souffrir, mais votre pitié, sans votre amour, le
|
|
tuera. L'heure est venue de vous prononcer. Je ne dois pas savoir votre
|
|
décision. Passez dans votre chambre; vous y trouverez deux parures bien
|
|
différentes: celle que vous choisirez décidera du sort de mon fils.
|
|
|
|
«--Et laquelle des deux doit signifier de mon divorce avec lui? demanda
|
|
Consuelo toute tremblante.
|
|
|
|
«--J'étais chargée de vous l'apprendre; mais je ne le ferai point. Je veux
|
|
savoir si vous le devinerez.»
|
|
|
|
La comtesse Wanda, ayant ainsi parlé, replaça son masque, pressa Consuelo
|
|
contre son coeur et s'éloigna rapidement.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXVII.
|
|
|
|
|
|
Les deux habits que la néophyte trouva étalés dans sa chambre étaient une
|
|
brillante parure de mariée, et un vêtement de deuil avec tous les signes
|
|
distinctifs du veuvage. Elle hésita quelques instants. Sa résolution,
|
|
quant au choix de l'époux, était prise, mais lequel de ces deux costumes
|
|
témoignerait extérieurement de son intention? Après un peu de réflexion,
|
|
elle revêtit l'habit blanc, le voile, les fleurs et les perles de la
|
|
fiancée. Cet ajustement était d'un goût chaste et d'une élégance extrême.
|
|
Consuelo fut bientôt prête; mais en se regardant au miroir encadré de
|
|
sentences menaçantes, elle n'eut plus envie de sourire comme la première
|
|
fois. Une pâleur mortelle était sur ses traits, et l'effroi dans son
|
|
coeur. Quelque parti qu'elle eût résolu de prendre, elle sentait qu'il lui
|
|
resterait un regret ou un remords, qu'une âme serait brisée par son
|
|
abandon; et la sienne éprouvait par avance un déchirement affreux. En
|
|
voyant ses joues et ses lèvres, aussi blanches que son voile et son
|
|
bouquet d'oranger, elle craignit également pour Albert et pour Liverani
|
|
l'aspect d'une émotion si violente, et elle fut tentée de mettre du fard;
|
|
mais elle y renonça aussitôt: «Si mon visage ment, pensa-t-elle, mon coeur
|
|
pourra-t-il donc mentir?»
|
|
|
|
Elle s'agenouilla contre son lit, et cachant son visage dans les draperies,
|
|
elle resta absorbée dans une méditation douloureuse jusqu'au moment où la
|
|
pendule sonna minuit. Elle se leva aussitôt, et vit un _Invisible_ à
|
|
masque noir debout derrière elle. Je ne sais quel instinct lui fit
|
|
présumer que c'était Marcus. Elle ne se trompait pas, et pourtant, il ne
|
|
se fit point connaître à elle, et se contenta de lui dire d'une voix douce
|
|
et triste:
|
|
|
|
«Madame, tout est prêt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.»
|
|
|
|
Consuelo suivit l'_Invisible_ jusqu'au fond du jardin, à l'endroit où le
|
|
ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc. Là, elle trouva une
|
|
gondole découverte, toute noire, toute semblable aux gondoles de Venise,
|
|
et dans le rameur gigantesque qui se tenait à la proue, elle reconnut Karl,
|
|
qui fit un signe de croix en la voyant.
|
|
|
|
C'était sa manière de témoigner la plus grande joie possible.
|
|
|
|
«M'est-il permis de lui parler? demanda Consuelo à son guide.
|
|
|
|
--Vous pouvez, répondit celui-ci, lui dire quelques mots à haute voix.
|
|
|
|
--Eh bien, cher Karl, mon libérateur et mon ami, dit Consuelo émue de
|
|
revoir un visage connu après une si longue réclusion parmi des êtres
|
|
mystérieux, puis-je espérer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me
|
|
retrouver?
|
|
|
|
--Rien! signora, répondit Karl d'une voix assurée; rien, si ce n'est le
|
|
souvenir de _celle_... qui n'est plus de ce monde, et que je crois
|
|
toujours voir à côté de vous. Courage et contentement, ma bonne maîtresse,
|
|
ma bonne soeur! nous voici comme la nuit où nous nous évadions de Spandaw!
|
|
|
|
--C'est aussi un jour de délivrance, frère! dit Marcus. Allons, vogue avec
|
|
l'adresse et la vigueur dont tu es doué, et qu'égalent maintenant la
|
|
prudence de ta langue et la force de ton âme. Ceci ressemble en effet à
|
|
une fuite, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Consuelo; mais le
|
|
principal libérateur n'est plus le même...»
|
|
|
|
En prononçant ces derniers mots, Marcus lui présentait la main pour
|
|
l'aider à s'asseoir sur le banc garni de coussins. Il la sentit trembler
|
|
légèrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage
|
|
pour quelques instants seulement. Consuelo obéit, et la gondole, emportée
|
|
par le bras robuste du déserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres
|
|
et muettes.
|
|
|
|
Au bout d'un trajet dont la durée ne put guère être appréciée par la
|
|
pensive Consuelo, elle entendit un bruit de voix et d'instruments à
|
|
quelque distance; la barque se ralentit, et reçut sans s'arrêter tout à
|
|
fait les légères secousses d'un atterrissement. Le capuchon tomba
|
|
doucement, et la néophyte crut passer d'un rêve dans un autre, en
|
|
contemplant le spectacle féerique offert à ses regards. La barque côtoyait,
|
|
en l'effleurant, une rive aplanie, jonchée de fleurs et de frais
|
|
herbages. L'eau du ruisseau, élargie et immobile dans un vaste bassin,
|
|
était comme embrasée, et reflétait des colonnades de lumières qui se
|
|
tordaient en serpenteaux de feu, ou se brisaient en pluie d'étincelles
|
|
sous le sillage lent et mesuré de la gondole. Une musique admirable
|
|
remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et
|
|
de jasmins embaumés. Quand les yeux de Consuelo se furent habitués à cette
|
|
clarté soudaine, elle put les fixer sur la façade illuminée du palais qui
|
|
s'élevait à très-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du
|
|
bassin avec une splendeur magique. Cet édifice élégant qui se dessinait
|
|
sur le ciel constellé, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments
|
|
excellents, ces fenêtres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de
|
|
pourpre embrasés par la lumière, Consuelo voyait s'agiter mollement des
|
|
hommes et des femmes richement parés, étincelants de broderies, de
|
|
diamants, d'or et de perles, avec ces têtes poudrées, qui donnaient à
|
|
l'aspect général des réunions de ce temps-là un reflet de blancheur, un je
|
|
ne sais quoi d'efféminé et de fantastique; toute cette fête princière,
|
|
combinée avec la beauté d'une nuit tiède et sereine qui jetait des
|
|
bouffées de parfums et de fraîcheur jusque dans les salles
|
|
resplendissantes, remplit Consuelo d'une vive émotion, et lui causa une
|
|
sorte d'enivrement. Elle, la fille du peuple, mais la reine des fêtes
|
|
patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, après tant de
|
|
jours de captivité, de solitude et de sombres rêveries, sans éprouver une
|
|
sorte d'élan, un besoin de chanter, un tressaillement singulier à
|
|
l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se
|
|
rapprochait du château de plus en plus, et soudainement exaltée par le
|
|
choeur de Haendel:
|
|
|
|
Chantons la gloire
|
|
De Juda vainqueur!
|
|
|
|
|
|
elle oublia toutes choses pour mêler sa voix à ce chant d'enthousiasme
|
|
grandiose.
|
|
|
|
Mais une nouvelle secousse de la barque, qui, en rasant les bords de l'eau,
|
|
rencontrait quelquefois une branche, ou une touffe d'herbe, la fit
|
|
trébucher. Forcée de se retenir à la première main qui s'offrit pour la
|
|
soutenir, elle s'aperçut seulement alors qu'il y avait un quatrième
|
|
personnage dans la barque, un Invisible masqué, qui n'y était certainement
|
|
pas lorsqu'elle y était entrée.
|
|
|
|
Un vaste manteau gris sombre à longs plis, un chapeau à grands bords posé
|
|
d'une certaine façon, je ne sais quoi dans les traits de ce masque, à
|
|
travers lequel la physionomie humaine semblait parler; mais, plus que tout
|
|
le reste, la pression de la main tremblante qui ne voulait plus se
|
|
détacher de la sienne, firent reconnaître à Consuelo l'homme qu'elle
|
|
aimait, le chevalier Liverani, tel qu'il s'était montré à elle la première
|
|
fois sur l'étang de Spandaw. Alors la musique, l'illumination, le palais
|
|
enchanté, la fête enivrante, et jusqu'à l'approche du moment solennel qui
|
|
devait fixer sa destinée, tout ce qui n'était pas l'émotion présente,
|
|
s'effaça de la mémoire de Consuelo. Agitée et comme vaincue par une force
|
|
surhumaine, elle retomba palpitante sur les coussins de la barque, auprès
|
|
de Liverani. L'autre inconnu, Marcus, était debout à la proue, et leur
|
|
tournait le dos. Le jeûne, le récit de la comtesse Wanda, l'attente d'un
|
|
dénoûment terrible, l'inattendu de cette fête saisie au passage, avaient
|
|
brisé toutes les forces de Consuelo. Elle ne sentait plus que la main de
|
|
Liverani étreignant la sienne, son bras effleurant sa taille pour être
|
|
prêt à l'empêcher de s'éloigner de lui, et ce trouble divin que la
|
|
présence de l'objet aimé répand jusque dans l'air qu'on respire. Consuelo
|
|
resta quelques minutes ainsi, ne voyant pas plus le palais étincelant que
|
|
s'il fût rentré dans la nuit profonde, n'entendant plus rien que le
|
|
souffle brûlant de son amant auprès d'elle, et les battements de son
|
|
propre coeur.
|
|
|
|
«Madame, dit Marcus en se retournant tout à coup vers elle, ne
|
|
connaissez-vous pas l'air qu'on chante maintenant, et ne vous plairait-il
|
|
pas de vous arrêter pour entendre ce magnifique ténor?
|
|
|
|
--Quels que soient l'air et la voix, répondit Consuelo préoccupée,
|
|
arrêtons-nous ou continuons; que votre volonté soit faite.»
|
|
|
|
La barque touchait presque au pied du château. On pouvait distinguer les
|
|
figures placées dans l'embrasure des fenêtres, et même celles qui
|
|
passaient dans la profondeur des appartements. Ce n'étaient plus des
|
|
spectres flottants comme dans un rêve, mais des personnages réels, des
|
|
seigneurs, de grandes dames, des savants, des artistes, dont plusieurs
|
|
n'étaient pas inconnus à Consuelo. Mais elle ne fit aucun effort de
|
|
mémoire pour retrouver leurs noms, ni les théâtres ou les palais où elle
|
|
les avait déjà aperçus. Le monde était redevenu tout à coup pour elle une
|
|
lanterne magique sans signification et sans intérêt. Le seul être qui lui
|
|
parût vivant dans l'univers, c'était celui dont la main brûlait
|
|
furtivement la sienne sous les plis des manteaux.
|
|
|
|
«Ne connaissez-vous pas cette belle voix qui chante un air vénitien?»
|
|
demanda de nouveau Marcus, surpris de l'immobilité et de l'apparente
|
|
indifférence de Consuelo.
|
|
|
|
Et comme elle ne paraissait entendre ni la voix qui lui parlait ni celle
|
|
qui chantait, il se rapprocha un peu et s'assit sur le banc vis-à-vis
|
|
d'elle pour renouveler sa question.
|
|
|
|
«Mille pardons, Monsieur, répondit Consuelo après avoir fait un effort
|
|
pour écouter; je n'y faisais pas attention. Je connais cette voix en effet,
|
|
et cet air, c'est moi qui l'ai composé, il y a bien longtemps. Il est
|
|
fort mauvais et fort mal chanté.
|
|
|
|
--Comment donc, reprit Marcus, s'appelle ce chanteur pour lequel vous me
|
|
semblez trop sévère? Je le trouve admirable, moi!
|
|
|
|
--Ah! vous ne l'avez pas perdue? dit à voix basse Consuelo à Liverani qui
|
|
venait de lui faire sentir dans le creux de sa main la petite croix de
|
|
filigrane dont elle s'était séparée pour la première fois de sa vie, en la
|
|
lui confiant durant son voyage de Spandaw à ***.
|
|
|
|
--Vous ne vous rappelez pas le nom de ce chanteur? reprit Marcus avec
|
|
obstination en observant attentivement les traits de Consuelo.
|
|
|
|
--Pardon, Monsieur! répondit-elle avec un peu d'impatience, il s'appelle
|
|
Anzoleto. Ah? le mauvais _ré!_ il a perdu cette note.
|
|
|
|
--Ne souhaitez-vous pas voir son visage? Vous vous trompez peut-être.
|
|
D'ici vous pourriez le distinguer parfaitement, car je le vois très-bien.
|
|
C'est un bien beau jeune homme.
|
|
|
|
--À quoi bon le regarder? reprit Consuelo avec un peu d'humeur; je suis
|
|
bien sûre qu'il est toujours le même.»
|
|
|
|
Marcus prit doucement la main de Consuelo, et Liverani le seconda pour la
|
|
faire lever et regarder par la fenêtre toute grande ouverte. Consuelo qui
|
|
eût résisté peut-être à l'un céda à l'autre, jeta un coup d'oeil sur le
|
|
chanteur, sur ce beau Vénitien qui était en ce moment le point de mire de
|
|
plus de cent regards féminins, regards protecteurs, ardents et lascifs.
|
|
|
|
«Il est fort engraissé! dit Consuelo en se rasseyant et en résistant un
|
|
peu à la dérobée aux doigts de Liverani, qui voulait lui reprendre la
|
|
petite croix, et qui la reprit en effet.
|
|
|
|
--Est-ce là tout le souvenir que vous accordez à un ancien ami? reprit
|
|
Marcus qui attachait toujours sur elle un regard de lynx à travers son
|
|
masque.
|
|
|
|
--Ce n'est qu'un camarade, répondit Consuelo, et entre camarades, nous
|
|
autres, nous ne sommes pas toujours amis.
|
|
|
|
--Mais n'auriez-vous pas quelque plaisir à lui parler? Si nous entrions
|
|
dans ce palais, et si l'on vous priait de chanter avec lui?
|
|
|
|
--Si c'est une _épreuve_, dit avec un peu de malice Consuelo qui
|
|
commençait à remarquer l'insistance de Marcus, comme je dois vous obéir en
|
|
tout, je m'y prêterai volontiers. Mais si c'est pour mon plaisir que vous
|
|
me faites cette offre, j'aime autant m'en dispenser.
|
|
|
|
--Dois-je arrêter ici, mon frère? demanda Karl en faisant un signe
|
|
militaire avec la rame.
|
|
|
|
--Passe, frère, et pousse au large! répondit Marcus.»
|
|
|
|
Karl obéit, et au bout de peu d'instants, la barque ayant traversé le
|
|
bassin, s'enfonça sous des berceaux épais. L'obscurité devint profonde.
|
|
Le petit fanal suspendu à la gondole jetait seul des lueurs bleuâtres sur
|
|
le feuillage environnant. De temps en temps, à travers des échappées de
|
|
sombre verdure, on voyait encore scintiller faiblement au loin les
|
|
lumières du palais. Les sons de l'orchestre s'évanouissaient lentement.
|
|
La barque, en rasant la rive, effeuillait les rameaux en fleurs, et le
|
|
manteau noir de Consuelo était semé de leurs pétales embaumés. Elle
|
|
commençait à rentrer en elle-même, et à combattre cette indéfinissable
|
|
volupté de l'amour et de la nuit. Elle avait retiré sa main de celle de
|
|
Liverani, et son coeur se brisait à mesure que le voile d'ivresse tombait
|
|
devant des lueurs de raison et de volonté.
|
|
|
|
«Écoutez, Madame! dit Marcus. N'entendez-vous pas d'ici les
|
|
applaudissements de l'auditoire? Oui, vraiment! ce sont des battements de
|
|
mains et des acclamations. On est ravi de ce qu'on vient d'entendre. Cet
|
|
Anzoleto a un grand succès au palais.
|
|
|
|
--Ils ne s'y connaissent pas!» dit brusquement Consuelo en saisissant une
|
|
fleur de magnolier que Liverani venait de cueillir au passage, et de jeter
|
|
furtivement sur ses genoux.
|
|
|
|
Elle serra convulsivement cette fleur dans ses mains, et la cacha dans son
|
|
sein, comme la dernière relique d'un amour indompté que l'épreuve fatale
|
|
allait sanctifier ou rompre à jamais.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXVIII.
|
|
|
|
|
|
La barque prit terre définitivement à la sortie des jardins et des bois,
|
|
dans un endroit pittoresque où le ruisseau s'enfonçait parmi des roches
|
|
séculaires et cessait d'être navigable. Consuelo eut peu de temps pour
|
|
contempler le paysage sévère éclairé par la lune. C'était toujours dans la
|
|
vaste enceinte de la résidence; mais l'art ne s'était appliqué en ce lieu
|
|
qu'à conserver à la nature sa beauté première: les vieux arbres semés au
|
|
hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les
|
|
collines aux flancs âpres, les cascades inégales, les troupeaux de daims
|
|
bondissants et craintifs.
|
|
|
|
Un personnage nouveau était venu fixer l'attention de Consuelo: c'était
|
|
Gottlieb, assis négligemment sur le brancard d'une chaise à porteurs, dans
|
|
l'attitude d'une attente calme et rêveuse. Il tressaillit en reconnaissant
|
|
son amie de la prison; mais, sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui
|
|
parler.
|
|
|
|
«Vous défendez donc à ce pauvre enfant de me serrer la main? dit tout bas
|
|
Consuelo à son guide.
|
|
|
|
--Après votre initiation, vous serez libre ici dans toutes vos actions,
|
|
répondit-il de même. Contentez-vous maintenant de voir comme la santé de
|
|
Gottlieb est améliorée et comme la force physique lui est revenue.
|
|
|
|
--Ne puis-je savoir, du moins, reprit la néophyte, s'il n'a souffert
|
|
aucune persécution pour moi, après ma fuite de Spandaw? Pardonnez à mon
|
|
impatience. Cette pensée n'a cessé de me tourmenter jusqu'au jour où je
|
|
l'ai aperçu, passant auprès de l'enclos du pavillon.
|
|
|
|
--Il a souffert, en effet, répondit Marcus, mais peu de temps. Dès qu'il
|
|
vous sut délivrée, il se vanta avec un enthousiasme naïf d'y avoir
|
|
contribué, et ses révélations involontaires durant son sommeil faillirent
|
|
devenir funestes à quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans
|
|
une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empêcher de secourir
|
|
d'antres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'oeil sur
|
|
lui, nous le fîmes amener ici, où nous lui avons prodigué les soins du
|
|
corps et de l'âme. Nous le rendrons à sa famille et à sa patrie lorsque
|
|
nous lui aurons donné la force et la prudence nécessaires pour travailler
|
|
utilement à notre oeuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos
|
|
adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prête,
|
|
Madame; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie
|
|
aux bras fidèles et sûrs de Karl et de Gottlieb.»
|
|
|
|
Consuelo s'assit docilement dans une chaise à porteurs, fermée de tous
|
|
côtés, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiquées dans la
|
|
partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se
|
|
passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les étoiles, et jugea
|
|
ainsi qu'elle était encore en plein air; d'autres fois elle vit cette
|
|
transparence interceptée sans savoir si c'était par des bâtiments ou par
|
|
l'ombrage épais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le
|
|
plus profond silence; elle s'appliqua, durant quelque temps, à distinguer
|
|
dans les pas qui criaient de temps à autre sur le sable, si quatre
|
|
personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut
|
|
saisir le pas de Liverani à droite de la chaise; mais ce pouvait être une
|
|
illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer.
|
|
|
|
Lorsque la chaise s'arrêta et s'ouvrit, Consuelo ne put se défendre d'un
|
|
sentiment d'effroi, en se voyant sous la herse, encore debout et sombre,
|
|
d'un vieux manoir féodal. La lune donnait en pleine lumière sur le préau
|
|
entouré de constructions en ruines, et rempli de personnages vêtus de
|
|
blanc qui allaient et venaient, les uns isolés, les autres par groupes,
|
|
comme des spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entrée
|
|
faisait paraître le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus
|
|
fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant à voix
|
|
basse, leur mouvement sans bruit sur ces longues herbes de la cour,
|
|
l'aspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles où elle
|
|
avait pénétré une fois, et où elle avait revu Albert, l'impressionnèrent
|
|
tellement, qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle
|
|
chercha instinctivement Liverani auprès d'elle. Il y était effectivement
|
|
avec Marcus, mais l'obscurité de la voûte ne lui permit pas de distinguer
|
|
lequel des deux lui offrait la main; et cette fois, son coeur glacé par
|
|
une tristesse subite et par une crainte indéfinissable, ne l'avertit pas.
|
|
|
|
On arrangea son manteau sur ses vêtements et le capuchon sur sa tête de
|
|
manière à ce qu'elle put tout voir sans être reconnue de personne.
|
|
Quelqu'un lui dit à voix basse de ne pas laisser échapper un seul mot, une
|
|
seule exclamation, quelque chose qu'elle pût voir; et elle fut conduite
|
|
ainsi au fond de la cour, où un étrange spectacle s'offrit en effet à ses
|
|
regards.
|
|
|
|
Une cloche au son faible et lugubre rassemblait les ombres en cet instant
|
|
vers la chapelle ruinée où Consuelo avait naguère cherché, à la lueur des
|
|
éclairs, un refuge contre l'orage. Cette chapelle était maintenant
|
|
illuminée de cierges disposés dans un ordre systématique. L'autel semblait
|
|
avoir été relevé récemment; il était couvert d'un drap mortuaire et paré
|
|
d'insignes bizarres, où les emblèmes du christianisme se trouvaient mêlés
|
|
à ceux du judaïsme, à des hiéroglyphes égyptiens, et à divers signes
|
|
cabalistiques. Au milieu du choeur, dont on avait rétabli l'enceinte avec
|
|
des balustrades et des colonnes symboliques, on voyait un cercueil entouré
|
|
de cierges, couvert d'ossements en croix, et surmonté d'une tête de mort
|
|
dans laquelle brillait une flamme couleur de sang. On amena auprès de ce
|
|
cénotaphe un jeune homme dont Consuelo ne put voir les traits; un large
|
|
bandeau couvrait la moitié de son visage; c'était un récipiendaire qui
|
|
paraissait brisé de fatigue ou d'émotion. Il avait un bras et une jambe
|
|
nus, ses mains étaient attachées derrière son dos, et sa rose blanche
|
|
était tachée de sang. Une ligature au bras semblait indiquer qu'il venait
|
|
d'être saigné en effet. Deux ombres agitaient autour de lui des torches de
|
|
résine enflammée et répandaient sur son visage et sur sa poitrine des
|
|
nuages de fumée et de tourbillons d'étincelles. Alors commença entre lui
|
|
et ceux qui présidaient la cérémonie, et qui portaient des signes
|
|
distinctifs de leurs dignités diverses, un dialogue bizarre qui rappela à
|
|
Consuelo celui que Cagliostro lui avait fait entendre à Berlin, entre
|
|
Albert et des personnages inconnus. Puis, des spectres armés de glaives,
|
|
et qu'elle entendit appeler les _Frères terribles_, couchèrent le
|
|
récipiendaire sur les dalles, et appuyèrent sur son coeur la pointe de
|
|
leurs armes, tandis que plusieurs autres commencèrent, à grand cliquetis
|
|
d'épées, un combat acharné, les uns prétendant empêcher l'admission du
|
|
nouveau frère, le traitant de pervers, d'indigne et de traître, tandis
|
|
que les autres disaient combattre pour lui au nom de la vérité et d'un
|
|
droit acquis. Cette scène étrange émut Consuelo comme un rêve pénible.
|
|
Cette lutte, ces menaces, ce culte magique, ces sanglots que de jeunes
|
|
adolescents faisaient entendre autour du cercueil, étaient si bien simulés,
|
|
qu'un spectateur non initié d'avance en eût été réellement épouvanté.
|
|
Lorsque les _parrains_ du récipiendaire l'eurent emporté dans la dispute
|
|
et dans le combat contre les opposants, on le releva, on lui mit un
|
|
poignard dans la main, et on lui ordonna de marcher devant lui, et de
|
|
frapper quiconque s'opposerait à son entrée dans le temple.
|
|
|
|
Consuelo n'en vit pas davantage. Au moment où le nouvel initié se
|
|
dirigeait, le bras levé, et dans une sorte de délire, vers une porte basse
|
|
où on le poussait, les deux guides, qui n'avaient pas abandonné les bras
|
|
de Consuelo, l'emmenèrent rapidement comme pour lui dérober la vue d'un
|
|
spectacle affreux; et, lui rabattant le capuchon sur le visage, ils la
|
|
conduisirent par de nombreux détours, et parmi des décombres où elle
|
|
trébucha plus d'une fois, dans un lieu où régnait le plus profond silence.
|
|
Là, on lui rendit la lumière, et elle se vit dans la grande salle octogone
|
|
où elle avait surpris précédemment l'entretien d'Albert et de Trenck.
|
|
Toutes les ouvertures étaient, cette fois, fermées et voilées avec soin;
|
|
les murs et le plafond étaient tendus de noir; des cierges brûlaient aussi
|
|
en ce lieu, dans un ordre particulier, différent de celui de la chapelle.
|
|
Un autel en forme de calvaire, et surmonté de trois croix, masquait la
|
|
grande cheminée. Un tombeau sur lequel étaient déposés un marteau, des
|
|
clous, une lance et une couronne d'épines se dressait au milieu de la
|
|
salle. Des personnages vêtus de noir et masqués étaient agenouillés ou
|
|
assis à l'entour sur des tapis semés de larmes d'argent; ils ne pleuraient
|
|
ni ne gémissaient; leur attitude était celle d'une méditation austère, ou
|
|
d'une douleur muette et profonde.
|
|
|
|
Les guides de Consuelo la firent approcher jusqu'auprès du cercueil, et
|
|
les hommes qui le gardaient s'étant levés et rangés à l'autre extrémité,
|
|
l'un d'eux lui parla ainsi:
|
|
|
|
«Consuelo, tu viens de voir la cérémonie d'une réception maçonnique. Tu as
|
|
vu, là comme ici, un culte inconnu, des signes mystérieux, des images
|
|
funèbres, des pontifes initiateurs, un cercueil. Qu'as-tu compris à cette
|
|
scène simulée, à ces épreuves effrayantes pour le récipiendaire, aux
|
|
paroles qui lui ont été adressées, et à ces manifestations de respect,
|
|
d'amour et de douleur autour d'une tombe illustre?
|
|
|
|
--J'ignore si j'ai bien compris, répondit Consuelo. Cette scène me
|
|
troublait; cette cérémonie me semblait barbare. Je plaignais ce
|
|
récipiendaire, dont le courage et la vertu étaient soumis à des épreuves
|
|
toutes matérielles, comme s'il suffisait du courage physique pour être
|
|
initié à l'oeuvre du courage moral. Je blâme ce que j'ai vu, et déplore
|
|
ces jeux cruels d'un sombre fanatisme, ou ces expériences puériles d'une
|
|
foi tout extérieure et idolâtrique. J'ai entendu proposer des énigmes
|
|
obscures, et l'explication qu'en a donnée le récipiendaire m'a paru dictée
|
|
par un catéchisme méfiant ou grossier. Cependant cette tombe sanglante,
|
|
cette victime immolée, cet antique mythe d'Hiram, architecte divin
|
|
assassiné par les travailleurs jaloux et cupides, ce mot sacré perdu
|
|
pendant des siècles, et promis à l'initié comme la clef magique qui doit
|
|
lui ouvrir le temple, tout cela ne me paraît pas un symbole sans grandeur
|
|
et sans intérêt; mais pourquoi la fable est-elle si mal tissée ou d'une
|
|
interprétation si captieuse?
|
|
|
|
--Qu'entends-tu par là? As-tu bien écouté ce récit que tu traites de fable?
|
|
|
|
--Voici ce que j'ai entendu et ce qu'auparavant j'avais appris dans les
|
|
livres qu'on m'a ordonné de méditer durant ma retraite: Hiram, conducteur
|
|
des travaux du temple de Salomon, avait divisé les ouvriers par
|
|
catégories. Ils avaient un salaire différent, des droits inégaux. Trois
|
|
ambitieux de la plus basse catégorie résolurent de participer au salaire
|
|
réservé à la classe rivale, et d'arracher à Hiram le mot d'ordre, la
|
|
formule secrète qui lui servait à distinguer les compagnons des maîtres, à
|
|
l'heure solennelle de la répartition. Ils le guettèrent dans le temple où
|
|
il était resté seul après cette cérémonie, et se postant à chacune des
|
|
trois issues du saint lieu, ils l'empêchèrent de sortir, le menacèrent, le
|
|
frappèrent cruellement et l'assassinèrent sans avoir pu lui arracher son
|
|
secret, le mot fatal qui devait les rendre égaux à lui et à ses
|
|
privilégiés. Puis ils emportèrent son cadavre et l'ensevelirent sous des
|
|
décombres; et depuis ce jour, les fidèles adeptes du temple, les amis
|
|
d'Hiram pleurent son destin funeste, cherchant sa parole sacrée, et
|
|
rendant des honneurs presque divins à sa mémoire.
|
|
|
|
--Et maintenant, comment expliques-tu ce mythe?
|
|
|
|
--Je l'ai médité avant de venir ici, et voici comment je le comprends.
|
|
Hiram, c'est l'intelligence froide et l'habileté gouvernementale des
|
|
antiques sociétés; elles reposent sur l'inégalité des conditions, sur le
|
|
régime des castes. Cette fable égyptienne convenait au despotisme
|
|
mystérieux des hiérophantes. Les trois ambitieux, c'est l'indignation, la
|
|
révolte et la vengeance; ce sont peut-être les trois castes inférieures à
|
|
la caste sacerdotale qui essaient de prendre leurs droits par la violence.
|
|
Hiram assassiné, c'est le despotisme qui a perdu son prestige et sa force,
|
|
et qui est descendu au tombeau emportant avec lui le secret de dominer les
|
|
hommes par l'aveuglement et la superstition.
|
|
|
|
--Est-ce ainsi, véritablement, que tu interpréterais ce mythe?
|
|
|
|
--J'ai lu dans vos livres qu'il avait été apporté d'Orient par les
|
|
templiers, et qu'ils l'avaient fait servir à leurs initiations. Ils
|
|
devaient donc l'interpréter à peu près ainsi; mais en baptisant _Hiram_,
|
|
la théocratie, et les _assassins_, l'impiété, l'anarchie et la férocité,
|
|
les templiers, qui voulaient asservir la société à une sorte de despotisme
|
|
monacal, pleuraient sur leur impuissance personnifiée par l'anéantissement
|
|
d'Hiram. Le mot perdu et retrouvé de leur empire, c'était celui
|
|
d'association ou de ruse, quelque chose comme la cité antique, ou le
|
|
temple d'Osiris. Voilà pourquoi je m'étonne de voir cette fable servir
|
|
encore pour vos initiations à l'oeuvre de la délivrance universelle. Je
|
|
voudrais croire qu'elle n'est proposée à vos adeptes que comme une épreuve
|
|
de leur intelligence et de leur courage.
|
|
|
|
--Eh bien, nous qui n'avons point inventé ces formes de la maçonnerie, et
|
|
qui ne nous en servons effectivement que comme d'épreuves morales, nous
|
|
qui sommes plus que compagnons et maîtres dans cette science symbolique,
|
|
puisque, après avoir traversé tous les grades maçonniques, nous sommes
|
|
arrivés à n'être plus maçons comme on l'entend dans les rangs vulgaires de
|
|
cet ordre; nous t'adjurons de nous expliquer le mythe d'Hiram comme tu
|
|
l'entends, afin que nous portions sur ton zèle, ton intelligence et ta foi
|
|
le jugement qui t'arrêtera ici à la porte du véritable temple, ou qui te
|
|
livrera l'entrée du sanctuaire.
|
|
|
|
--Vous me demandez le mot d'Hiram, _la parole perdue_. Ce n'est point
|
|
celle qui m'ouvrira les portes du temple; car ce mot, c'est tyrannie ou
|
|
mensonge. Mais je sais les mots véritables, les noms des trois portes de
|
|
l'édifice divin par lesquels les destructeurs d'Hiram entrèrent pour
|
|
forcer ce chef à s'ensevelir sous les débris de son oeuvre; c'est liberté,
|
|
fraternité, égalité.
|
|
|
|
--Consuelo, ton interprétation, exacte ou non, nous révèle le fond de ton
|
|
coeur. Sois donc dispensée de t'agenouiller jamais sur la tombe d'Hiram.
|
|
Tu ne passeras pas non plus par le grade où le néophyte se prosterne sur
|
|
le simulacre des cendres de Jacques Molay, le grand maître et la grande
|
|
victime du temple, des moines-soldats et des prélats-chevaliers du moyen
|
|
âge. Tu sortirais victorieuse de cette seconde épreuve comme de la
|
|
première. Tu discernerais les traces mensongères d'une barbarie fanatique,
|
|
nécessaires encore aujourd'hui comme formules de garantie à des esprits
|
|
imbus du principe d'inégalité. Rappelle-toi donc bien que les
|
|
francs-maçons des premiers grades n'aspirent, pour la plupart, qu'à
|
|
construire un temple profane, un abri mystérieux pour une association
|
|
élevée à l'état de caste. Tu comprends autrement, et tu vas marcher droit
|
|
au temple universel qui doit recevoir tous les hommes confondus dans un
|
|
même culte, dans un même amour. Cependant tu dois faire ici une dernière
|
|
station, et te prosterner devant ce tombeau. Tu dois adorer le Christ et
|
|
reconnaître en lui le seul vrai Dieu.
|
|
|
|
--Vous dites cela pour m'éprouver encore, répondit Consuelo avec fermeté:
|
|
mais vous avez daigné m'ouvrir les yeux à de hautes vérités, en
|
|
m'apprenant à lire dans vos livres secrets. Le Christ est un homme divin
|
|
que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint
|
|
des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le
|
|
meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs. Nous pouvons bien
|
|
l'appeler le sauveur des hommes, en ce sens qu'il a enseigné à ceux de son
|
|
temps des vérités qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, et qui devaient
|
|
faire entrer l'humanité dans une phase nouvelle de lumière et de sainteté.
|
|
Nous pouvons bien nous agenouiller auprès de sa cendre, pour remercier
|
|
Dieu de nous avoir suscité un tel prophète, un tel exemple, un tel ami;
|
|
mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime
|
|
d'idolâtrie. Nous distinguons la divinité de la révélation de celle du
|
|
révélateur. Je consens donc à rendre à ces emblèmes d'un supplice à jamais
|
|
illustre et sublime, l'hommage d'une pieuse reconnaissance et d'un
|
|
enthousiasme filial; mais je ne crois pas que le dernier mot de la
|
|
révélation ait été compris et proclamé par les hommes au temps de Jésus,
|
|
car il ne l'a pas encore été officiellement sur la terre. J'attends de la
|
|
sagesse et de la foi de ses disciples, de la continuation de son oeuvre
|
|
durant dix-sept siècles, une vérité plus pratique, une application plus
|
|
complète de la parole sainte et de la doctrine fraternelle. J'attends le
|
|
développement de l'Évangile, j'attends quelque chose de plus que l'égalité
|
|
devant Dieu, je l'attends et je l'invoque parmi les hommes.
|
|
|
|
--Tes paroles sont audacieuses et tes doctrines sont grosses de périls. Y
|
|
as-tu bien songé dans la solitude? As-tu prévu les malheurs que la loi
|
|
nouvelle amassait d'avance sur ta tête? Connais-tu le monde et tes propres
|
|
forces? Sais-tu que nous sommes un contre cent mille dans les pays les
|
|
plus civilisés du globe? Sais-tu qu'au temps où nous vivons, entre ceux
|
|
qui rendent au sublime révélateur Jésus un culte injurieux et grossier, et
|
|
ceux, presque aussi nombreux désormais, qui nient sa mission et jusqu'à
|
|
son existence, entre les idolâtres et les athées, il n'y a place pour nous
|
|
au soleil qu'au milieu des persécutions, des railleries, de la haine et
|
|
des mépris de l'espèce humaine? Sais-tu qu'en France, à l'heure qu'il est,
|
|
on proscrit presque également Rousseau et Voltaire, le philosophe
|
|
religieux et le philosophe incrédule? Sais-tu, chose plus effrayante et
|
|
plus inouïe! que, du fond de leur exil, ils se proscrivent l'un l'autre?
|
|
Sais-tu que tu vas retourner dans un monde où tout conspirera pour
|
|
ébranler ta foi et pour corrompre tes pensées? Sais-tu enfin qu'il faudra
|
|
exercer ton apostolat à travers les périls, les doutes, les déceptions et
|
|
les souffrances?
|
|
|
|
--J'y suis résolue, répondit Consuelo en baissant les yeux et en posant la
|
|
main sur son coeur: Dieu me soit en aide!
|
|
|
|
--Eh bien, ma fille, dit Marcus, qui tenait toujours Consuelo par la main,
|
|
tu vas être soumise par nous à quelques souffrances morales, non pour
|
|
éprouver ta foi, dont nous ne saurions douter maintenant, mais pour la
|
|
fortifier. Ce n'est pas dans le calme du repos, ni dans les plaisirs de ce
|
|
monde, c'est dans la douleur et les larmes que la foi grandit et s'exalte.
|
|
Te sens-tu le courage d'affronter de pénibles émotions et peut-être de
|
|
violentes terreurs?
|
|
|
|
--S'il le faut, et si mon âme doit en profiter, je me soumets à votre
|
|
volonté,» répondit Consuelo légèrement oppressée.
|
|
|
|
Aussitôt les Invisibles se mirent à enlever les tapis et les flambeaux qui
|
|
entouraient le cercueil. Le cercueil fut roulé dans une des profondes
|
|
embrasures de croisées, et plusieurs adeptes s'étant armés de barres de
|
|
fer, se hâtèrent de lever une dalle ronde qui occupait le milieu de la
|
|
salle. Consuelo vit alors une ouverture circulaire assez large pour le
|
|
passage d'une personne, et dont la margelle de granit, noircie et usée par
|
|
le temps, était incontestablement aussi ancienne que les autres détails de
|
|
l'architecture de la tour. On apporta une longue échelle, et on la plongea
|
|
dans le vide ténébreux de l'ouverture. Puis Marcus, amenant Consuelo à
|
|
l'entrée, lui demanda par trois fois, d'un ton solennel, si elle se
|
|
sentait la force de descendre seule dans les souterrains de la grande tour
|
|
féodale.
|
|
|
|
«Écoutez, mes pères ou mes frères, car j'ignore comment je dois vous
|
|
appeler..., répondit Consuelo...
|
|
|
|
--Appelle-les tes frères, reprit Marcus, tu es ici parmi les Invisibles,
|
|
tes égaux en grade, si tu persévères encore une heure. Tu vas leur dire
|
|
adieu ici pour les retrouver dans une heure en présence du conseil des
|
|
chefs suprêmes, de ceux dont on n'entend jamais la voix, dont on ne voit
|
|
jamais le visage. Ceux-là, tu les appelleras tes pères. Ils sont les
|
|
pontifes souverains, les chefs spirituels et temporels de notre temple.
|
|
Nous paraîtrons devant eux et devant toi à visage découvert, si tu es bien
|
|
décidée à venir nous rejoindre à la porte du sanctuaire, par ce chemin
|
|
sombre et semé d'épouvante, qui s'ouvre ici sous tes pieds, où tu dois
|
|
marcher seule et sans autre égide que celle de ton courage et de ta
|
|
persévérance.
|
|
|
|
--J'y marcherai s'il le faut, répondit la néophyte tremblante; mais cette
|
|
épreuve, que vous m'annoncez si austère, est-elle donc inévitable? O mes
|
|
frères, vous ne voulez pas, sans doute, jouer avec la raison déjà bien
|
|
assez éprouvée d'une femme sans affectation et sans fausse vanité? Vous
|
|
m'avez condamnée aujourd'hui à un long jeûne, et, bien que l'émotion fasse
|
|
taire la faim depuis plusieurs heures, je me sens affaiblie physiquement;
|
|
j'ignore si je ne succomberai pas aux travaux que vous m'imposez. Peu
|
|
m'importe, je vous le jure, que mon corps souffre et faiblisse, mais ne
|
|
prendrez-vous pas pour une lâcheté morale ce qui ne sera qu'une
|
|
défaillance de la matière? Dites-moi que vous me pardonnerez si j'ai les
|
|
nerfs d'une femme, pourvu que, revenue à moi-même, j'aie encore le coeur
|
|
d'un homme.
|
|
|
|
--Pauvre enfant, répondit Marcus, j'aime mieux t'entendre avouer ta
|
|
faiblesse que si tu cherchais à nous éblouir par une folle audace. Nous
|
|
consentirons, si tu le veux, à te donner un guide, un seul, pour
|
|
t'assister et te secourir au besoin dans ton pèlerinage. Mon frère,
|
|
ajouta-t-il en s'adressant au Chevalier Liverani, qui s'était tenu pendant
|
|
tout ce dialogue auprès de la porte, les yeux fixés sur Consuelo, prends
|
|
la main de ta soeur, et conduis la par les souterrains au lieu du
|
|
rendez-vous général.
|
|
|
|
--Et vous, mon frère, dit Consuelo éperdue, ne voulez-vous pas
|
|
m'accompagner aussi?
|
|
|
|
--Cela m'est impossible. Tu ne peux avoir qu'un guide, et celui que je te
|
|
désigne est le seul qu'il me soit permis de te donner.
|
|
|
|
--J'aurai du courage, répondit Consuelo, en s'enveloppant de son manteau;
|
|
j'irai seule.
|
|
|
|
--Tu refuses le bras d'un frère et d'un ami?
|
|
|
|
--Je ne refuse ni sa sympathie ni son intérêt; mais j'irai seule.
|
|
|
|
--Va donc, noble fille, et ne crains rien. Celle qui est descendue seule
|
|
dans la citerne _des pleurs_, à Riesenburg, celle qui a bravé tant de
|
|
périls pour trouver la grotte cachée du Schreckenstein, saura facilement
|
|
traverser les entrailles de notre pyramide. Va donc, comme les jeunes
|
|
héros de l'antiquité, chercher l'initiation à travers les épreuves des
|
|
mystères sacrés. Frères, présentez-lui la coupe, cette relique précieuse
|
|
qu'un descendant de Ziska a apportée parmi nous, et dans laquelle nous
|
|
consacrons l'auguste sacrement de la communion fraternelle.»
|
|
|
|
Liverani alla prendre sur l'autel un calice de bois grossièrement
|
|
travaillé, et, l'ayant rempli, il le présenta à Consuelo avec un pain.
|
|
|
|
«Ma soeur, reprit Marcus, ce n'est pas seulement un vin doux et généreux
|
|
et un pain de pur froment que nous t'offrons pour réparer tes forces
|
|
physiques, c'est le corps et le sang de l'homme divin, tel qu'il
|
|
l'entendait lui-même, c'est-à-dire le signe à la fois céleste et matériel
|
|
de l'égalité fraternelle. Nos pères les martyrs de l'église taborite,
|
|
pensaient que l'intervention des prêtres impies et sacrilèges ne valait
|
|
pas, pour la consécration du sacrement auguste, les mains pures d'une
|
|
femme ou d'un enfant. Communie donc avec nous ici, en attendant que tu
|
|
t'asseyes au banquet du temple, où le grand mystère de la cène te sera
|
|
révélé plus explicitement. Prends cette coupe, et bois la première. Si tu
|
|
portes de la foi dans cet acte, quelques gouttes de ce breuvage seront
|
|
pour ton corps un fortifiant souverain, et ton âme fervente emportera tout
|
|
ton être sur des ailes de flamme.»
|
|
|
|
Consuelo ayant bu la première, tendit la coupe à Liverani qui la lui avait
|
|
présentée; et quand celui-ci eut bu à son tour, il la fit passer à tous
|
|
les frères. Marcus en ayant épuisé les dernières gouttes, bénit Consuelo
|
|
et engagea l'assemblée à se recueillir et à prier pour elle; puis il
|
|
présenta à la néophyte une petite lampe d'argent, et l'aida à mettre les
|
|
pieds sur les premiers barreaux de l'échelle.
|
|
|
|
«Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, qu'aucun danger ne menace
|
|
vos jours; mais craignez pour votre âme; craignez de ne jamais arriver à
|
|
la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois
|
|
derrière vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations à faire en divers
|
|
endroits; vous devrez alors examiner tout ce qui s'offrira à vos regards;
|
|
mais dès qu'une porte s'ouvrira devant vous, franchissez-la, et ne vous
|
|
retournez pas. C'est, vous le savez, la prescription rigide des antiques
|
|
initiations. Vous devez aussi, d'après les rites anciens, conserver
|
|
soigneusement la flamme de votre lampe, emblème de votre foi et de votre
|
|
zèle. Allez, ma fille, et que cette pensée vous donne un courage surhumain;
|
|
ce que vous êtes condamnée à souffrir maintenant est nécessaire au
|
|
développement de votre esprit et de votre coeur dans la vertu et dans la
|
|
foi véritable.»
|
|
|
|
Consuelo descendit les échelons avec précaution, et dès qu'elle eut
|
|
atteint le dernier, on retira l'échelle, et elle entendit la lourde dalle
|
|
retomber avec bruit et fermer l'entrée du souterrain au-dessus de sa tête.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XXXIX.
|
|
|
|
|
|
Dans les premiers instants, Consuelo, passant d'une salle où brillait
|
|
l'éclat de cent flambeaux, dans un lieu qu'éclairait seule la lueur de sa
|
|
petite lampe, ne distingua rien qu'un brouillard lumineux répandu autour
|
|
d'elle, et que son regard ne pouvait percer. Mais peu à peu ses yeux
|
|
s'accoutumèrent aux ténèbres, et comme elle ne vit rien d'effrayant entre
|
|
elle et les parois d'une salle en tout semblable, pour l'étendue et la
|
|
forme octogone, à celle dont elle sortait, elle se rassura au point
|
|
d'aller examiner de près les étranges caractères qu'elle apercevait sur
|
|
les murailles. C'était une seule et longue inscription disposée sur
|
|
plusieurs lignes circulaires qui faisaient le tour de la salle, et que
|
|
n'interrompait aucune ouverture. En faisant cette observation, Consuelo ne
|
|
se demanda pas comment elle sortirait de ce cachot, mais quel pouvait
|
|
avoir été l'usage d'une pareille construction. Des idées sinistres qu'elle
|
|
repoussa d'abord lui vinrent à l'esprit; mais bientôt ces idées furent
|
|
confirmées par la lecture de l'inscription qu'elle lut en marchant
|
|
lentement et en promenant sa lampe à la hauteur des caractères.
|
|
|
|
«Contemple la beauté de ces murailles assises sur le roc, épaisses de
|
|
vingt-quatre pieds, et debout depuis mille ans, sans que ni les assauts de
|
|
la guerre, ni l'action du temps, ni les efforts de l'ouvrier aient pu les
|
|
entamer! Ce chef-d'oeuvre de maçonnerie architecturale a été élevé par les
|
|
mains des esclaves, sans doute pour enfouir les trésors d'un maître
|
|
magnifique. Oui! pour enfouir dans les entrailles du rocher, dans les
|
|
profondeurs de la terre, des trésors de haine et de vengeance. Ici ont
|
|
péri, ici ont souffert, ici ont pleuré, rugi et blasphémé vingt
|
|
générations d'hommes, innocents pour la plupart, quelques-uns héroïques;
|
|
tous victimes ou martyrs: des prisonniers de guerre, des serfs révoltés ou
|
|
trop écrasés de taxes pour en payer de nouvelles, des novateurs religieux,
|
|
des hérétiques sublimes, des infortunés, des vaincus, des fanatiques, des
|
|
saints, des scélérats aussi, hommes dressés à la férocité des camps, à la
|
|
loi de meurtre et de pillage, soumis à leur tour à d'horribles
|
|
représailles. Voilà les catacombes de la féodalité, du despotisme
|
|
militaire ou religieux. Voilà les demeures que les hommes puissants ont
|
|
fait construire par des hommes asservis, pour étouffer les cris et cacher
|
|
les cadavres de leurs frères vaincus et enchaînés. Ici, point d'air pour
|
|
respirer, pas un rayon de jour, pas une pierre pour reposer sa tête;
|
|
seulement des anneaux de fer scellés au mur pour passer le bout de la
|
|
chaîne des prisonniers, et les empêcher de choisir une place pour reposer
|
|
sur le sol humide et glacé. Ici, de l'air, du jour et de la nourriture
|
|
quand il plaisait aux gardes postés dans la salle supérieure d'entr'ouvrir
|
|
un instant le caveau, et de jeter un morceau de pain à des centaines de
|
|
malheureux entassés les uns sur les autres, le lendemain d'une bataille,
|
|
blessés ou meurtris pour la plupart; et, chose plus affreuse encore!
|
|
quelquefois, un seul resté le dernier, et s'éteignant dans la souffrance
|
|
et le désespoir au milieu des cadavres putréfiés de ses compagnons,
|
|
quelquefois mangé des mêmes vers avant d'être mort tout à fait, et tombant
|
|
en putréfaction lui-même avant que le sentiment de la vie et l'horreur de
|
|
la réflexion fussent anéantis dans son cerveau. Voilà, ô néophyte, la
|
|
source des grandeurs humaines, que tu as peut-être contemplées avec
|
|
admiration et jalousie dans le monde des puissants! des crânes décharnés,
|
|
des os humains brisés et desséchés, des larmes, des taches de sang, voilà
|
|
ce que signifient les emblèmes de tes armoiries, si tes pères t'ont légué
|
|
la tache du patriciat; voilà ce qu'il faudrait représenter sur les
|
|
écussons des princes que tu as servis, ou que tu aspires à servir si tu es
|
|
sorti de la plèbe. Oui, voilà le fondement des titres de noblesse, voilà
|
|
la source des gloires et des richesses héréditaires de ce monde; voilà
|
|
comment s'est élevée et conservée une caste que les autres castes
|
|
redoutent, flattent et caressent encore. Voilà, voilà ce que les hommes
|
|
ont inventé pour s'élever de père en fils au-dessus des autres hommes!»
|
|
|
|
Après avoir lu cette inscription en faisant trois fois le tour de la geôle,
|
|
Consuelo, navrée de douleur et d'effroi, posa sa lampe à terre et se plia
|
|
sur ses genoux pour se reposer. Un profond silence régnait dans ce lieu
|
|
lugubre, et des réflexions épouvantables s'y éveillaient en foule. La vive
|
|
imagination de Consuelo évoquait autour d'elle de sombres visions. Elle
|
|
croyait voir des ombres livides et couvertes de plaies hideuses s'agiter
|
|
autour des murailles, ou ramper sur la terre à ses côtés. Elle croyait
|
|
entendre leurs gémissements lamentables, leur râle d'agonie, leurs faibles
|
|
soupirs, le grincement de leurs chaînes. Elle ressuscitait dans sa pensée
|
|
la vie du passé telle qu'elle devait être au moyen âge, telle qu'elle
|
|
avait été encore naguère durant les guerres de religion. Elle croyait
|
|
entendre au-dessus d'elle, dans la salle des gardes, le pas lourd et
|
|
sinistre de ces hommes chaussés de fer; le retentissement de leurs piques
|
|
sur le pavé, leurs rires grossiers, leurs chants d'orgie: leurs menaces et
|
|
leurs jurons quand la plainte des victimes montait jusqu'à eux, et venait
|
|
interrompre leur affreux sommeil; car ils avaient dormi, ces geôliers, ils
|
|
avaient dû, ils avaient pu dormir sur cette geôle, sur cet abîme infect,
|
|
d'où s'exhalaient les miasmes du tombeau et les rugissements de l'enfer.
|
|
Pâle, les yeux fixes, et les cheveux dressés par l'épouvante, Consuelo ne
|
|
voyait et n'entendait plus rien. Lorsqu'elle se rappela sa propre
|
|
existence, et qu'elle se releva pour échapper au froid qui la gagnait,
|
|
elle s'aperçut qu'une dalle du sol avait été déracinée et jetée en bas
|
|
durant sa pénible extase, et qu'un chemin nouveau s'ouvrait devant elle.
|
|
Elle en approcha, et vit un escalier étroit et rapide qu'elle descendit
|
|
avec peine, et qui la conduisit dans une nouvelle cave, plus étroite et
|
|
plus écrasée que la première. En touchant le sol, qui était doux et comme
|
|
moelleux sous le pied, Consuelo baissa sa lampe pour regarder si elle ne
|
|
s'enfonçait pas dans la vase. Elle ne vit qu'une poussière grise, plus
|
|
fine que le sable le plus fin, et présentant ça et là pour accidents, en
|
|
guise de cailloux, une côte rompue, une tête de fémur, un débris de crâne,
|
|
une mâchoire encore garnie de dents blanches et solides, témoignage de la
|
|
jeunesse et de la force brusquement brisées par une mort violente.
|
|
Quelques squelettes presque entiers avaient été retirés de cette poussière,
|
|
et dressés contre les murs. Il y en avait un parfaitement conservé,
|
|
debout et enchaîné par le milieu du corps, comme s'il eût été condamné à
|
|
périr là sans pouvoir se coucher. Son corps, au lieu de se courber et de
|
|
tomber en avant, plié et disloqué, s'était roidi, ankylosé, et rejeté en
|
|
arrière dans une attitude de fierté superbe et d'implacable dédain. Les
|
|
ligaments de sa charpente et de ses membres s'étaient ossifiés. Sa tête,
|
|
renversée, semblait regarder la voûte, et ses dents, serrées par une
|
|
dernière contraction des mâchoires, paraissaient rire d'un rire terrible,
|
|
ou d'un élan de fanatisme sublime. Au-dessus de lui, son nom et son
|
|
histoire étaient écrits en gros caractères rouges sur la muraille. C'était
|
|
un obscur martyr de la persécution religieuse, et la dernière des victimes
|
|
immolées dans ce lieu. À ses pieds était agenouillé un squelette dont la
|
|
tête, détachée des vertèbres, gisait sur le pavé, mais dont les bras
|
|
roidis tenaient encore embrassés les genoux du martyr: c'était sa femme.
|
|
L'inscription portait, entre autres détails:
|
|
|
|
«N*** a péri ici avec sa femme, ses trois frères et ses deux enfants, pour
|
|
n'avoir pas voulu abjurer la foi de Luther, et pour avoir persisté, jusque
|
|
dans les tortures, à nier l'infaillibilité du pape. Il est mort debout et
|
|
desséché, pétrifié en quelque sorte, et sans pouvoir regarder à ses pieds
|
|
sa famille agonisante sur la cendre de ses amis et de ses pères.»
|
|
|
|
En face de cette inscription, on lisait celle-ci:
|
|
|
|
«Néophyte, le sol friable que tu foules est épais de vingt pieds. Ce n'est
|
|
ni du sable, ni de la terre, c'est de la poussière humaine. Ce lieu était
|
|
l'ossuaire du château. C'est ici qu'on jetait ceux qui avaient expiré dans
|
|
la geôle placée au-dessus, quand il n'y avait plus de place pour les
|
|
nouveaux venus. C'est la cendre de vingt générations de victimes. Heureux
|
|
et rares, les patriciens qui peuvent compter parmi leurs ancêtres vingt
|
|
générations d'assassins et de bourreaux!»
|
|
|
|
Consuelo fut moins épouvantée de l'aspect de ces objets funèbres qu'elle
|
|
ne l'avait été dans la geôle par les suggestions de son propre esprit. Il
|
|
y a quelque chose de trop grave et de trop solennel dans l'aspect de la
|
|
mort même, pour que les faiblesses de la peur et les déchirements de la
|
|
pitié puissent obscurcir l'enthousiasme ou la sérénité des âmes fortes et
|
|
croyantes. En présence de ces reliques la noble adepte de la religion
|
|
d'Albert sentit plus de respect et de charité que d'effroi ou de
|
|
consternation. Elle se mit à genoux devant la dépouille du martyr, et,
|
|
sentant revenir ses forces morales, elle s'écria en baisant cette main
|
|
décharnée:
|
|
|
|
«Oh! ce n'est pas l'auguste spectacle d'une glorieuse destruction qui peut
|
|
faire horreur ou pitié! c'est plutôt l'idée de la vie en lutte avec les
|
|
tourments de l'agonie. C'est la pensée de ce qui a dû se passer dans ces
|
|
âmes désolées, qui remplit d'amertume et de terreur la pensée des vivants!
|
|
Mais toi, malheureuse victime, morte debout, et la tête tournée vers le
|
|
ciel, tu n'es point à plaindre, car tu n'as point faibli, et ton âme s'est
|
|
exhalée dans un transport de ferveur qui me remplit de vénération.»
|
|
|
|
Consuelo se leva lentement et détacha avec une sorte de calme son voile de
|
|
mariée qui s'était accroché aux ossements de la femme agenouillée à ses
|
|
côtés. Une porte étroite et basse venait de s'ouvrir devant elle. Elle
|
|
reprit sa lampe, et, soigneuse de ne pas se retourner, elle entra dans un
|
|
couloir étroit et sombre qui descendait en pente rapide. À sa droite et à
|
|
sa gauche elle vit l'entrée de geôles étouffées sous la masse d'une
|
|
architecture vraiment sépulcrale. Ces cachots étaient trop bas pour qu'on
|
|
pût s'y tenir debout, et à peine assez longs pour que l'on pût s'y tenir
|
|
couché. Ils semblaient l'oeuvre des cyclopes, tant ils étaient fortement
|
|
construits et ménagés avec art dans les massifs de la maçonnerie, comme
|
|
pour servir de loges à quelques animaux farouches et dangereux. Mais
|
|
Consuelo ne pouvait s'y tromper: elle avait vu les arènes de Vérone; elle
|
|
savait que les tigres et les ours réservés jadis aux amusements du cirque,
|
|
aux combats de gladiateurs, étaient mieux logés mille fois. D'ailleurs,
|
|
elle lisait sur les portes de fer, que ces cachots inexpugnables avaient
|
|
été réservés aux princes vaincus, aux vaillants capitaines, aux
|
|
prisonniers les plus importants et les plus redoutables par leur rang,
|
|
leur intelligence ou leur énergie. Des précautions si formidables contre
|
|
leur évasion témoignaient de l'amour ou du respect qu'ils avaient inspiré
|
|
à leurs partisans. Voilà où était venu s'éteindre le rugissement de ces
|
|
lions qui avaient fait tressaillir le monde à leur appel. Leur puissance
|
|
et leur volonté s'étaient brisées contre un angle de mur; leur poitrine
|
|
herculéenne s'était desséchée à chercher l'aspiration d'un peu d'air,
|
|
auprès d'une fente imperceptible, taillée en biseau dans vingt pieds de
|
|
moellons. Leur regard d'aigle s'était usé à guetter une faible lueur dans
|
|
d'éternelles ténèbres. C'est là qu'on enterrait vivants les hommes qu'on
|
|
n'osait pas tuer au jour. Des têtes illustres, des coeurs magnanimes
|
|
avaient expié là l'exercice, et sans doute aussi l'abus des droits de la
|
|
force.
|
|
|
|
Après avoir erré quelque temps dans ces galeries obscures et humides qui
|
|
s'enfonçaient sous le roc, Consuelo entendit un bruit d'eau courante qui
|
|
lui rappela le redoutable torrent souterrain de Riesenburg; mais elle
|
|
était trop préoccupée des malheurs et des crimes de l'humanité, pour
|
|
songer longtemps à elle-même. Elle fut forcée de s'arrêter un peu pour
|
|
faire le tour d'un puisard à fleur de terre qu'une torche éclairait.
|
|
Au-dessous de la torche elle lut sur un poteau ce peu de mots, qui
|
|
n'avaient pas besoin de commentaires:
|
|
|
|
«C'est là qu'on les noyait!»
|
|
|
|
Consuelo se pencha pour regarder l'intérieur du puits. L'eau du ruisseau
|
|
sur lequel elle avait navigué si paisiblement il n'y avait qu'une heure,
|
|
s'engouffrait là dans une profondeur effrayante, et tournoyait en
|
|
rugissant, comme avide de saisir et d'entraîner une victime. La lueur
|
|
rouge de la torche de résine donnait à cette onde sinistre la couleur du
|
|
sang.
|
|
|
|
Enfin Consuelo arriva devant une porte massive qu'elle essaya vainement
|
|
d'ébranler. Elle se demanda si, comme dans les initiations des pyramides
|
|
d'Égypte, elle allait être enlevée dans les airs par des chaînes
|
|
invisibles, tandis qu'un gouffre s'ouvrirait sous ses pieds et qu'un vent
|
|
subit et violent éteindrait sa lampe. Une autre frayeur l'agitait plus
|
|
sérieusement; depuis qu'elle marchait dans la galerie, elle s'était
|
|
aperçue qu'elle n'était pas seule; quelqu'un marchait sur ses pas avec
|
|
tant de légèreté qu'elle n'entendait pas le moindre bruit; mais elle
|
|
croyait avoir senti le frôlement d'un vêtement auprès du sien, et
|
|
lorsqu'elle avait dépassé le puits, la lueur de la torche, en se trouvant
|
|
derrière elle, avait envoyé aux parois du mur qu'elle suivait, deux ombres
|
|
vacillantes au lieu d'une seule. Quel était donc ce redoutable compagnon
|
|
qu'il lui était défendu de regarder, sous peine de perdre le fruit de tous
|
|
ses travaux, et de ne jamais franchir le seuil du temple? Était-ce quelque
|
|
spectre effrayant dont la laideur eût glacé son courage et troublé sa
|
|
raison? Elle ne voyait plus son ombre, mais elle s'imaginait entendre le
|
|
bruit de sa respiration tout près d'elle; et cette porte fatale qui ne
|
|
voulait pas s'ouvrir! Les deux ou trois minutes qui s'écoulèrent dans
|
|
cette attente lui parurent un siècle. Ce muet acolyte lui faisait peur;
|
|
elle craignait qu'il ne voulût l'éprouver en lui parlant, en la forçant
|
|
par quelque ruse à le regarder. Son coeur battait avec violence; enfin
|
|
elle vit qu'il lui restait une inscription à lire au-dessus de la porte.
|
|
|
|
«C'est ici que t'attend la dernière épreuve, et c'est la plus cruelle. Si
|
|
ton courage est épuisé, frappe deux coups au battant gauche de cette porte;
|
|
sinon, frappes-en trois au battant de droite. Songe que la gloire de ton
|
|
initiation sera proportionnée à tes efforts.»
|
|
|
|
Consuelo n'hésita pas et frappa les trois coups à droite. Le battant de la
|
|
porte s'ouvrit comme de lui-même, et elle pénétra dans une vaste salle
|
|
éclairée de nombreux flambeaux. Il n'y avait personne, et d'abord elle ne
|
|
comprit rien aux objets bizarres rangés et alignés symétriquement autour
|
|
d'elle. C'étaient des machines de bois, de fer et de bronze dont l'usage
|
|
lui était inconnu; des armes étranges, étalées sur des tables ou pendues
|
|
à la muraille. Un instant elle se crut dans un musée d'artillerie; car il
|
|
y avait en effet des mousquets, des canons, des coulevrines, et tout un
|
|
attirail de machines de guerre servant de premier plan aux autres
|
|
instruments. On s'était plu à réunir là tous les moyens de destruction
|
|
inventés par les hommes pour s'immoler entre eux. Mais lorsque la néophyte
|
|
eut fait quelques pas en avant à travers cet arsenal, elle vit d'autres
|
|
objets d'une barbarie plus raffinée, des chevalets, des roues, des scies,
|
|
des cuves de fonte, des poulies, des crocs, tout un musée d'instruments de
|
|
torture; et sur un grand écriteau dressé au milieu et surmontant un
|
|
trophée formé de masses, de tenailles, de ciseaux, de limes, de haches
|
|
dentelées, et de tous les abominables outils du tourmenteur, on lisait:
|
|
«Ils sont tous fort précieux, tous authentiques; _ils ont tous servi_.»
|
|
|
|
Alors Consuelo sentit défaillir tout son être. Une sueur froide détrempait
|
|
les tresses de ses cheveux. Son coeur ne battait plus. Incapable de se
|
|
soustraire à l'horreur de ce spectacle et des visions sanglantes qui
|
|
l'assaillaient en foule, elle examinait ce qui était devant elle avec
|
|
cette curiosité stupide et funeste qui s'empare de nous dans l'excès de
|
|
l'épouvante. Au lieu de fermer les yeux, elle contemplait une sorte de
|
|
cloche de bronze qui avait une tête monstrueuse et un casque rond posés
|
|
sur un gros corps informe, sans jambes et tronqué à la hauteur des genoux.
|
|
Cela ressemblait à une statue colossale, d'un travail grossier, destiné à
|
|
orner un tombeau. Peu à peu Consuelo, sortant de sa torpeur, comprit, par
|
|
une intuition involontaire, qu'on mettait le patient accroupi sous cette
|
|
cloche. Le poids en était si terrible, qu'il ne pouvait, par aucun effort
|
|
humain, la soulever. La dimension intérieure était si juste, qu'il ne
|
|
pouvait y faire un mouvement. Cependant ce n'était pas avec le dessein de
|
|
l'étouffer qu'on le mettait là, car la visière du casque rabattue à
|
|
l'endroit du visage, et tout le pourtour de la tête étaient percés de
|
|
petits trous dans quelques-uns desquels étaient encore plantés des stylets
|
|
effilés. À l'aide de ces cruelles piqûres on tourmentait la victime pour
|
|
lui arracher l'aveu de son crime réel ou imaginaire, la délation contre
|
|
ses parents ou ses amis, la confession de sa foi politique ou
|
|
religieuse[12]. Sur le sommet du casque, on lisait, en caractères incisés
|
|
dans le métal, ces mots en langue espagnole:
|
|
|
|
_Vive la sainte inquisition!_
|
|
|
|
[Note 12: Tout le monde peut voir un instrument de ce genre avec cent
|
|
autres non moins ingénieux dans l'arsenal de Venise. Consuelo ne l'y avait
|
|
pas vu: ces horribles instruments de torture, ainsi que l'intérieur des
|
|
cachots du saint office et des plombs du palais ducal, n'ont été livrés à
|
|
l'examen du public, à l'intérieur, qu'à l'entrée des Français à Venise,
|
|
lors des guerres de la république.]
|
|
|
|
Et au-dessous, une prière qui semblait dictée par une compassion féroce,
|
|
mais qui était peut-être sortie du coeur et de la main du pauvre ouvrier
|
|
condamné à fabriquer cette infâme machine:
|
|
|
|
_Sainte mère de Dieu, priez pour le pauvre pécheur!_
|
|
|
|
Une touffe de cheveux, arrachée dans les tourments, et sans doute collée
|
|
par le sang, était restée au-dessous de cette prière, comme des stigmates
|
|
effrayants et indélébiles. Ils sortaient par un des trous, qu'avait élargi
|
|
le stylet. C'étaient des cheveux blancs!
|
|
|
|
Tout à coup, Consuelo ne vit plus rien et cessa de souffrir. Sans être
|
|
avertie par aucun sentiment de douleur physique, car son âme et son corps
|
|
n'existaient plus que dans le corps et l'âme de l'humanité violentée et
|
|
mutilée, elle tomba droite et raide sur le pavé comme une statue qui se
|
|
détacherait de son piédestal; mais au moment où sa tête allait frapper le
|
|
bronze de l'infernale machine, elle fut reçue dans les bras d'un homme
|
|
qu'elle ne vit pas. C'était Liverani.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XL.
|
|
|
|
|
|
En reprenant connaissance, Consuelo se vit assise sur des tapis de pourpre,
|
|
qui recouvraient les degrés de marbre blanc d'un élégant péristyle
|
|
corinthien. Deux hommes masqués en qui elle reconnut, à la couleur de
|
|
leurs manteaux, Liverani et celui qu'avec raison elle pensait devoir être
|
|
Marcus, la soutenaient dans leurs bras, et la ranimaient de leurs soins.
|
|
Une quarantaine d'autres personnages, enveloppés et masqués, les mêmes
|
|
qu'elle avait vus autour du simulacre du cercueil de Jésus, étaient rangés
|
|
sur deux files, le long des degrés, et chantaient en choeur un hymne
|
|
solennel, dans une langue inconnue, en agitant des couronnes de roses, des
|
|
palmes et des rameaux de fleurs. Les colonnes étaient ornées de guirlandes,
|
|
qui s'entre-croisaient en festons, comme un arc de triomphe, au-devant de
|
|
la porte fermée du temple et au-dessus de Consuelo. La lune, brillant, au
|
|
zénith, de tout son éclat, éclairait seule cette façade blanche; et au
|
|
dehors, tout autour de ce sanctuaire, de vieux ifs, des cyprès et des pins,
|
|
formaient un impénétrable bosquet, semblable à un bois sacré, sous lequel
|
|
murmurait une onde mystérieuse, aux reflets argentés.
|
|
|
|
«Ma soeur, dit Marcus, en aidant Consuelo à se lever, vous êtes sortie
|
|
victorieuse de vos épreuves. Ne rougissez pas d'avoir souffert et faibli
|
|
physiquement sous le poids de la douleur. Votre généreux coeur s'est brisé
|
|
d'indignation et de pitié devant les témoignages palpables des crimes et
|
|
des maux de l'humanité. Si vous fussiez arrivée ici debout et sans aide,
|
|
nous aurions moins de respect pour vous qu'en vous y apportant mourante et
|
|
navrée. Vous avez vu les cryptes d'un château seigneurial, non pas d'un
|
|
lieu particulier, célèbre entre tous par les crimes dont il a été le
|
|
théâtre, mais semblable à tous ceux dont les ruines couvrent une grande
|
|
partie de l'Europe, débris effrayants du vaste réseau à l'aide duquel la
|
|
puissance féodale enveloppa, durant tant de siècles, le monde civilisé, et
|
|
fit peser sur les hommes le crime de sa domination farouche et l'horreur
|
|
des guerres civiles. Ces hideuses demeures, ces sauvages forteresses ont
|
|
nécessairement servi de repaire à tous les forfaits que l'humanité a dû
|
|
voir s'accomplir, avant d'arriver, par les guerres de religion, par le
|
|
travail des sectes émancipatrices, et par le martyre de l'élite des hommes,
|
|
à la notion de la vérité. Parcourez l'Allemagne, la France, l'Italie,
|
|
l'Angleterre, l'Espagne, les pays slaves: vous ne trouverez pas une vallée,
|
|
vous ne gravirez pas une montagne sans apercevoir au-dessus de vous les
|
|
ruines imposantes de quelque terrible manoir, ou tout au moins sans
|
|
découvrir à vos pieds, dans l'herbe, quelque vestige de fortification. Ce
|
|
sont là les traces ensanglantées du droit de conquête, exercé par la caste
|
|
patricienne sur les castes asservies. Et si vous explorez toutes ces
|
|
ruines, si vous fouillez le sol qui les a dévorées, et qui travaille sans
|
|
cesse à les faire disparaître, vous trouverez, dans toutes, les vestiges
|
|
de ce que vous venez de voir ici: une geôle, un caveau pour le trop-plein
|
|
des morts, des loges étroites et fétides pour les prisonniers d'importance,
|
|
un coin pour assassiner sans bruit; et, au sommet de quelque vieille tour,
|
|
ou dans les profondeurs de quelque souterrain, un chevalet pour les serfs
|
|
récalcitrants et les soldats réfractaires, une potence pour les déserteurs,
|
|
des chaudières pour les hérétiques. Combien ont péri dans la poix
|
|
bouillante, combien ont disparu sous les flots, combien ont été enterrés
|
|
vivants dans les mines! Ah! si les murs des châteaux, si les flots des
|
|
lacs et des fleuves, si les antres des rochers pouvaient parler et
|
|
raconter tout ce qu'ils ont vu et enfoui d'iniquités! Le nombre en est
|
|
trop considérable pour que l'histoire ait pu en enregistrer le détail!
|
|
|
|
«Mais ce ne sont pas les seigneurs seuls, ce n'est pas la race patricienne
|
|
exclusivement qui a rougi la terre de tant de sang innocent. Les rois et
|
|
les prêtres, les trônes et l'Église, voilà les grandes sources d'iniquités,
|
|
voilà les forces vives de la destruction. Un soin austère, une sombre
|
|
mais forte pensée a rassemblé dans une des salles de notre antique manoir
|
|
une partie des instruments de torture inventés par la haine du fort contre
|
|
le faible. La description n'en serait pas croyable, la vue peut à peine
|
|
les comprendre, la pensée se refuse à les admettre. Et cependant ils ont
|
|
fonctionné durant des siècles, ces hideux appareils, dans les châteaux
|
|
royaux, comme dans les citadelles des petits princes, mais surtout dans
|
|
les cachots du saint office; que dis-je? ils y fonctionnent encore,
|
|
quoique plus rarement. L'inquisition subsiste encore, torture encore; et,
|
|
en France, le plus civilisé de tous les pays, il y a encore des parlements
|
|
de province qui brûlent de prétendus sorciers.
|
|
|
|
«D'ailleurs la tyrannie est-elle donc renversée? Les rois et les princes
|
|
ne ravagent-ils plus la terre? La guerre ne porte-t-elle pas la désolation
|
|
dans les opulentes cités, comme dans la chaumière du pauvre, au moindre
|
|
caprice du moindre souverain? La servitude n'est-elle pas encore en
|
|
vigueur dans une moitié de l'Europe? Les troupes ne sont-elles pas
|
|
soumises encore presque partout au régime du fouet et du bâton? Les plus
|
|
beaux et les plus braves soldats du monde, les soldats prussiens, ne
|
|
sont-ils pas dressés comme des animaux à coups de verge et de canne? Le
|
|
knout ne mène-t-il pas les serfs russes? Les nègres ne sont-ils pas plus
|
|
maltraités en Amérique que les chiens et les chevaux? Si les forteresses
|
|
des vieux barons sont démantelées et converties en demeures inoffensives,
|
|
celles des rois ne sont-elles pas encore debout? Ne servent-elles pas de
|
|
prisons aux innocents plus souvent qu'aux coupables? Et toi, ma soeur, toi
|
|
la plus douce et la plus noble des femmes, n'as-tu pas été captive à
|
|
Spandaw?
|
|
|
|
«Nous te savions généreuse, nous comptions sur ton esprit de justice et de
|
|
charité; mais te voyant destinée, comme une partie de ceux qui sont ici, à
|
|
retourner dans le monde, à fréquenter les cours, à approcher de la
|
|
personne des souverains, à être, toi particulièrement, l'objet de leurs
|
|
séductions, nous avons dû te mettre en garde contre l'enivrement de cette
|
|
vie d'éclat et de dangers; nous avons dû ne pas t'épargner les
|
|
enseignements, même les plus terribles. Nous avons parlé à ton esprit par
|
|
la solitude à laquelle nous t'avons condamnée et par les livres que nous
|
|
avons mis entre tes mains; nous avons parlé à ton coeur par des paroles
|
|
paternelles et des exhortations tour à tour sévères et tendres; nous avons
|
|
parlé à tes yeux par des épreuves plus douloureuses et d'un sens plus
|
|
profond que celles des antiques mystères. Maintenant, si tu persistes à
|
|
recevoir l'initiation, tu peux te présenter sans crainte devant ces juges
|
|
incorruptibles, mais paternels, que tu connais déjà, et qui t'attendent
|
|
ici pour te couronner ou pour te rendre la liberté de nous quitter à
|
|
jamais.»
|
|
|
|
En parlant ainsi, Marcus, élevant le bras, désignait à Consuelo la porte
|
|
du temple, au-dessus de laquelle les trois mots sacramentels, _liberté,
|
|
égalité, fraternité,_ venaient de s'allumer en lettres de feu.
|
|
|
|
Consuelo, affaiblie et brisée physiquement, ne vivait plus que par
|
|
l'esprit. Elle n'avait pu écouter debout le discours de Marcus. Forcée de
|
|
se rasseoir sur le fût d'une colonne, elle s'appuyait sur Liverani, mais
|
|
sans le voir, sans songer à lui. Elle n'avait pourtant pas perdu une seule
|
|
parole de l'initiateur. Pâle comme un spectre, l'oeil fixe et la voix
|
|
éteinte, elle n'avait pas l'air égaré qui succède aux crises nerveuses.
|
|
Une exaltation concentrée remplissait sa poitrine, dont la faible
|
|
respiration n'était plus appréciable pour Liverani. Ses yeux noirs, que la
|
|
fatigue et la souffrance enfonçaient un peu sous les orbites, brillaient
|
|
d'un feu sombre. Un léger pli à son front trahissait une résolution
|
|
inébranlable, la première de sa vie. Sa beauté en cet instant fit peur à
|
|
ceux des assistants qui l'avaient vue ailleurs invariablement douce et
|
|
bienveillante. Liverani devint tremblant comme la feuille de jasmin que la
|
|
brise de la nuit agitait au front de son amante. Elle se leva avec plus de
|
|
force qu'il ne s'y serait attendu; mais aussitôt ses genoux faiblirent, et
|
|
pour monter les degrés, elle se laissa presque porter par lui, sans que
|
|
l'étreinte de ses bras, qui l'avait tant émue, sans que le voisinage de ce
|
|
coeur qui avait embrasé le sien, vinssent la distraire un instant de sa
|
|
méditation intérieure. Il mit entre sa main et celle de Consuelo la croix
|
|
d'argent, ce talisman qui lui donnait des droits sur elle, et qui lui
|
|
servait à se faire reconnaître. Consuelo ne parut reconnaître ni le gage
|
|
ni la main qui le présentait. La sienne était contractée par la
|
|
souffrance. C'était une pression mécanique, comme lorsqu'on saisit une
|
|
branche pour se retenir au bord d'un abîme: mais le sang du coeur
|
|
n'arrivait pas jusqu'à cette main glacée.
|
|
|
|
«Marcus! dit Liverani à voix basse, au moment où celui-ci passa près de
|
|
lui pour aller frapper à la porte du temple, ne nous quittez pas.
|
|
L'épreuve a été trop forte. J'ai peur!
|
|
|
|
--Elle t'aime! répondit Marcus.
|
|
|
|
--Oui, mais elle va peut-être mourir!» reprit Liverani en frissonnant.
|
|
|
|
Marcus frappa trois coups à la porte, qui s'ouvrit et se referma aussitôt
|
|
qu'il fut entré avec Consuelo et Liverani. Les autres frères restèrent
|
|
sous le péristyle, en attendant qu'on les introduisît pour la cérémonie de
|
|
l'initiation; car, entre cette initiation et les dernières épreuves, il y
|
|
avait toujours un entretien secret entre les chefs Invisibles et le
|
|
récipiendaire.
|
|
|
|
L'intérieur du kiosque en forme de temple, qui servait à ces initiations
|
|
au château de ***, était magnifiquement orné, et décoré, entre chaque
|
|
colonne, des statues des plus grands amis de l'humanité. Celle de
|
|
Jésus-Christ y était placée au milieu de l'amphithéâtre, entre celles de
|
|
Pythagore et de Platon. Apollonius de Thyane était à côté de saint Jean,
|
|
Abailard auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de
|
|
sainte Catherine et de Jeanne d'Arc. Mais Consuelo ne s'arrêta pas à
|
|
considérer les objets extérieurs. Toute renfermée en elle-même, elle revit
|
|
sans surprise et sans émotion ces mêmes juges qui avaient sondé son coeur
|
|
si profondément. Elle ne sentait plus aucun trouble en la présence de ces
|
|
hommes, quels qu'ils fussent, et elle attendait leur sentence avec un
|
|
grand calme apparent.
|
|
|
|
«Frère introducteur, dit à Marcus le huitième personnage, qui, assis
|
|
au-dessous des sept juges, portait toujours la parole pour eux, quelle
|
|
personne nous amenez-vous ici? Quel est son nom?
|
|
|
|
--Consuelo Porporina, répondit Marcus.
|
|
|
|
--Ce n'est pas là ce qu'on vous demande, mon frère, répondit Consuelo;
|
|
ne voyez-vous pas que je me présente ici en habit de mariée, et non en
|
|
costume de veuve? Annoncez la comtesse Albert de Rudolstadt.
|
|
|
|
--Ma fille, dit le frère orateur, je vous parle au nom du conseil. Vous ne
|
|
portez plus le nom que vous invoquez; votre mariage avec le comte de
|
|
Rudolstadt est rompu.
|
|
|
|
--De quel droit? et en vertu de quelle autorité? demanda Consuelo d'une
|
|
voix brève et forte comme dans la fièvre. Je ne reconnais aucun pouvoir
|
|
théocratique. Vous m'avez appris vous-mêmes à ne vous reconnaître sur moi
|
|
d'autres droits que ceux que je vous aurai librement donnés, et à ne me
|
|
soumettre qu'à une autorité paternelle. La vôtre ne le serait pas si elle
|
|
brisait mon mariage sans l'assentiment de mon époux et sans le mien. Ce
|
|
droit, ni lui ni moi ne vous l'avons donné.
|
|
|
|
--Tu te trompes, ma fille: Albert nous a donné le droit de disposer de son
|
|
sort et du tien; et toi-même tu nous l'as donné aussi en nous ouvrant ton
|
|
coeur, et en nous confessant ton amour pour un autre.
|
|
|
|
--Je ne vous ai rien confessé, répondit Consuelo, et je renie l'aveu que
|
|
vous voulez m'arracher.
|
|
|
|
--Introduisez la sibylle,» dit l'orateur à Marcus.
|
|
|
|
Une femme de haute taille, toute drapée de blanc, et la figure cachée sous
|
|
son voile, entra et s'assit au milieu du demi-cercle formé par les juges.
|
|
A son tremblement nerveux, Consuelo reconnut facilement Wanda.
|
|
|
|
«Parle, prêtresse de la vérité, dit l'orateur; parle, interprète et
|
|
révélatrice des plus intimes secrets, des plus délicats mouvements du
|
|
coeur. Cette femme est-elle l'épouse d'Albert de Rudolstadt?
|
|
|
|
--Elle est son épouse fidèle et respectable, répondit Wanda; mais, dans ce
|
|
moment, vous devez prononcer son divorce. Vous voyez bien, par qui elle
|
|
est amenée ici; vous voyez bien que celui de nos enfants dont elle tient
|
|
la main est l'homme qu'elle aime et à qui elle doit appartenir, en vertu
|
|
du droit imprescriptible de l'amour dans le mariage.»
|
|
|
|
Consuelo se retourna avec surprise vers Liverani, et regarda sa propre
|
|
main, qui était engourdie et comme morte dans la sienne. Elle semblait
|
|
être sous la puissance d'un rêve et faire des efforts pour se réveiller.
|
|
Elle se détacha enfin avec énergie de cette étreinte, et, regardant le
|
|
creux de sa main, elle y vit l'empreinte de la croix de sa mère.
|
|
|
|
«C'est donc là l'homme que j'ai aimé! dit-elle, avec le sourire
|
|
mélancolique d'une sainte ingénuité. Eh bien, oui! je l'ai aimé tendrement,
|
|
éperdument; mais c'était un rêve! J'ai cru qu'Albert n'était plus, et
|
|
vous me disiez que celui-ci était digne de mon estime et de ma confiance.
|
|
Puis j'ai revu Albert; j'ai cru comprendre, à son langage, qu'il ne
|
|
voulait plus être mon époux, et je ne me suis pas défendue d'aimer cet
|
|
inconnu dont les lettres et les soins m'enivraient d'un fol attrait. Mais
|
|
on m'a dit qu'Albert m'aimait toujours, et qu'il renonçait à moi par vertu
|
|
et par générosité. Et pourquoi donc Albert s'est-il persuadé que je
|
|
resterais au-dessous de lui dans le dévouement? Qu'ai-je fait de criminel
|
|
jusqu'ici, pour que l'on me croie capable de briser son âme en acceptant
|
|
un bonheur égoïste? Non, je ne me souillerai jamais d'un pareil crime. Si
|
|
Albert me croit indigne de lui pour avoir eu un autre amour que le sien
|
|
dans le coeur; s'il se fait un scrupule de briser cet amour, et qu'il ne
|
|
désire pas m'en inspirer un plus grand, je me soumettrai à son arrêt;
|
|
j'accepterai la sentence de ce divorce contre lequel pourtant mon coeur et
|
|
ma conscience se révoltent; mais je ne serai ni l'épouse ni l'amante d'un
|
|
autre. Adieu, Liverani, ou qui que vous soyez, à qui j'ai confié la croix
|
|
de ma mère dans un jour d'abandon qui ne me laisse ni honte ni remords.
|
|
Rendez-moi ce gage, afin qu'il n'y ait plus rien entre nous qu'un souvenir
|
|
d'estime réciproque et le sentiment d'un devoir accompli sans amertume et
|
|
sans effort.
|
|
|
|
--Nous ne reconnaissons pas une pareille morale, tu le sais, reprit la
|
|
sibylle; nous n'acceptons pas de tels sacrifices; nous voulons inaugurer
|
|
et sanctifier l'amour, perdu et profané dans le monde, le libre choix du
|
|
coeur, l'union, sainte et volontaire de deux êtres également épris. Nous
|
|
avons sur nos enfants le droit de redresser la conscience, de remettre les
|
|
fautes, d'assortir les sympathies, de briser les entraves de l'ancienne
|
|
société. Tu n'as donc pas celui de disposer de ton être pour le sacrifice,
|
|
tu ne peux pas étouffer l'amour dans ton sein et renier la vérité de ta
|
|
confession, sans que nous t'y ayons autorisée.
|
|
|
|
--Que me parlez-vous de liberté, que me parlez-vous d'amour et de bonheur?
|
|
s'écria Consuelo en faisant un pas vers les juges avec une explosion
|
|
d'enthousiasme et un rayonnement de physionomie sublime. Ne venez-vous pas
|
|
de me faire traverser des épreuves qui doivent laisser sur le front une
|
|
éternelle pâleur, et dans l'âme une invincible austérité? Quel être
|
|
insensible et lâche me croyez-vous, si vous me jugez encore capable de
|
|
rêver et de chercher des satisfactions personnelles après ce que j'ai vu,
|
|
après ce que j'ai compris, après ce que je sais désormais de la vie des
|
|
hommes, et de mes devoirs en ce monde? Non, non! plus d'amour, plus
|
|
d'hyménée, plus de liberté, plus de bonheur, plus de gloire, plus d'art,
|
|
plus rien pour moi, si je dois faire souffrir le dernier d'entre mes
|
|
semblables! Et n'est-il pas prouvé que toute joie s'achète dans ce monde
|
|
d'aujourd'hui au prix de la joie de quelque autre? N'y a-t-il pas quelque
|
|
chose de mieux à faire que de se contenter soi-même? Albert ne pense-t-il
|
|
pas ainsi, et n'ai-je pas le droit de penser comme lui? N'espère-t-il pas
|
|
trouver, dans son sacrifice même, la force de travailler pour l'humanité
|
|
avec plus d'ardeur et d'intelligence que jamais? Laissez-moi être aussi
|
|
grande qu'Albert. Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du
|
|
bonheur. Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de
|
|
l'enthousiasme! Je ne comprends plus la joie que dans la souffrance; j'ai
|
|
soif du martyre depuis que vous m'avez fait voir imprudemment les trophées
|
|
du supplice. Oh! honte à ceux qui ont compris le devoir, et qui se
|
|
soucient encore d'avoir en partage le bonheur ou le repos sur la terre! Il
|
|
s'agit bien de nous, il s'agit bien de moi! Oh! Liverani! si vous m'aimez
|
|
d'amour après avoir subi les épreuves qui m'amènent ici, vous êtes insensé,
|
|
vous n'êtes qu'un enfant indigne du nom d'homme, indigne à coup sûr que
|
|
je vous sacrifie l'affection héroïque d'Albert. Et toi, Albert, si tu es
|
|
ici, si tu m'entends, tu ne devrais pas refuser du moins de m'appeler ta
|
|
soeur, de me tendre la main et de m'aider à marcher dans le rude sentier
|
|
qui te mène à Dieu.»
|
|
|
|
L'enthousiasme de Consuelo était porté au comble; les paroles ne lui
|
|
suffisaient plus pour l'exprimer. Une sorte de vertige s'empara d'elle, et,
|
|
ainsi qu'il arrivait aux pythonisses, dans le paroxysme de leurs crises
|
|
divines, de se livrer à des cris et à d'étranges fureurs, elle fut
|
|
entraînée à manifester l'émotion qui la débordait par l'expression qui lui
|
|
était la plus naturelle. Elle se mit à chanter d'une voix éclatante et
|
|
dans un transport au moins égal à celui qu'elle avait éprouvé en chantant
|
|
ce même air à Venise, en public pour la première fois de sa vie, et en
|
|
présence de Marcello et de Porpora:
|
|
|
|
I cieli immensi narrano
|
|
Del grande Iddio la gloria!
|
|
|
|
Ce chant lui vint sur les lèvres parce qu'il est peut-être l'expression la
|
|
plus naïve et la plus saisissante que la musique ait jamais donnée à
|
|
l'enthousiasme religieux. Mais Consuelo n'avait pas le calme nécessaire
|
|
pour contenir et diriger sa voix; après ces deux vers, l'intonation devint
|
|
un sanglot dans sa poitrine, elle fondit en pleurs et tomba sur ses genoux.
|
|
|
|
Les Invisibles, électrisés par sa ferveur, s'étaient levés simultanément,
|
|
comme pour entendre debout, dans l'attitude du respect, ce chant de
|
|
l'inspirée. Mais en la voyant succomber sous l'émotion, ils descendirent
|
|
tous de l'enceinte et s'approchèrent d'elle, tandis que Wanda la
|
|
saisissant dans ses bras et la jetant dans ceux de Liverani, lui cria:
|
|
|
|
«Eh bien! regarde-le donc, et sache que Dieu t'accorde de pouvoir
|
|
concilier l'amour et la vertu, le bonheur et le devoir.»
|
|
|
|
Consuelo, sourde pendant un instant, et comme ravie dans un autre monde,
|
|
regarda enfin Liverani, dont Marcus venait d'arracher le masque. Elle fit
|
|
un cri perçant et faillit expirer sur son sein en reconnaissant Albert.
|
|
Albert et Liverani étaient le même homme.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
XLI.
|
|
|
|
|
|
En ce moment les portes du temple s'ouvrirent en rendant un son métallique,
|
|
et les Invisibles entrèrent deux à deux. La voix magique de l'harmonica,
|
|
cet instrument récemment inventé[13], dont la vibration pénétrante était
|
|
une merveille inconnue aux organes de Consuelo, se fit entendre dans les
|
|
airs, et sembla descendre de la coupole entr'ouverte aux rayons de la lune
|
|
et aux brises vivifiantes de la nuit. Une pluie de fleurs tombait
|
|
lentement sur l'heureux couple placé au centre de cette marche solennelle.
|
|
Wanda, debout auprès d'un trépied d'or, d'où sa main droite faisait
|
|
jaillir des flammes éclatantes et des nuages de parfums, tenait de la main
|
|
gauche les deux bouts d'une chaîne de fleurs et de feuillages symboliques
|
|
qu'elle avait jetée autour des deux amants. Les chefs Invisibles, la face
|
|
couverte de leurs longues draperies rouges, et la tête ceinte des mêmes
|
|
feuillages de chêne et d'acacia consacrés par leurs rites, étaient debout,
|
|
les bras étendus comme pour accueillir les frères, qui s'inclinaient en
|
|
passant devant eux. Ces chefs avaient la majesté des druides antiques;
|
|
mais leurs mains pures de sang n'étaient ouvertes que pour bénir, et un
|
|
religieux respect remplaçait dans le coeur des adeptes la terreur
|
|
fanatique des religions du passé. À mesure que les initiés se présentaient
|
|
devant le vénérable tribunal, ils ôtaient leurs masques pour saluer à
|
|
visage découvert ces augustes inconnus, qui ne s'étaient jamais manifestés
|
|
à eux que par des actes de clémente justice, d'amour paternel et de haute
|
|
sagesse. Fidèles, sans regret et sans méfiance, à la religion du serment,
|
|
ils ne cherchaient pas à lire d'un regard curieux sous ces voiles
|
|
impénétrables. Sans doute leurs adeptes les connaissaient sans le savoir,
|
|
ces mages d'une religion nouvelle, qui, mêlés à eux dans la société et
|
|
dans le sein même de leurs assemblées, étaient les meilleurs amis, les
|
|
plus intimes confidents de la plupart d'entre eux, de chacun d'eux
|
|
peut-être en particulier. Mais, dans l'exercice de leur culte commun, la
|
|
personne du prêtre était à jamais voilée, comme l'oracle des temps
|
|
antiques.
|
|
|
|
[Note 13: Tout le monde sait que l'harmonica fit une telle sensation en
|
|
Allemagne à son apparition, que les imaginations pudiques voulurent y voir
|
|
l'audition des voix surnaturelles, évoquées par les consécrateurs de
|
|
certains mystères. Cet instrument, réputé magique avant de se populariser,
|
|
fut élevé pendant quelque temps, par les adeptes de la théosophie
|
|
allemande, aux mêmes honneurs divins que la lyre chez les anciens, et que
|
|
beaucoup d'autres instruments de musique chez les peuples primitifs de
|
|
l'Himalaya. Ils en firent une des figures hiéroglyphiques de leur
|
|
iconographie mystérieuse. Ils le représentaient sous la forme d'une
|
|
chimère fantastique. Les néophytes des sociétés secrètes, qui
|
|
l'entendaient pour la première fois, après les terreurs et les émotions de
|
|
leurs rudes épreuves, en étaient si fortement impressionnés, que plusieurs
|
|
tombaient en extase. Ils croyaient entendre le chant des puissances
|
|
invisibles, car on leur cachait l'exécutant et l'instrument avec le plus
|
|
grand soin. Il y a des détails extrêmement curieux sur le rôle
|
|
extraordinaire de l'harmonica dans les cérémonies de réception de
|
|
l'illuminisme.]
|
|
|
|
Heureuse enfance des croyances naïves, aurore quasi fabuleuse des
|
|
conspirations sacrées, que la nuit du mystère enveloppe, dans tous les
|
|
temps, de poétiques incertitudes! Bien qu'un siècle à peine nous sépare de
|
|
l'existence de ces Invisibles, elle est problématique pour l'historien;
|
|
mais trente ans plus tard l'illuminisme reprit ces formes ignorées du
|
|
vulgaire, et, puisant à la fois dans le génie inventif de ses chefs et
|
|
dans la tradition des sociétés secrètes de la mystique Allemagne, il
|
|
épouvanta le monde par la plus formidable et la plus savante des
|
|
conjurations politiques et religieuses. Il ébranla un instant toutes les
|
|
dynasties sur leurs trônes, et succomba à son tour, en léguant à la
|
|
Révolution française comme un courant électrique d'enthousiasme sublime,
|
|
de foi ardente et de fanatisme terrible. Un demi-siècle avant ces jours
|
|
marqués par le destin, et tandis que la monarchie galante de Louis XV, le
|
|
despotisme philosophique de Frédéric II, la royauté sceptique et railleuse
|
|
de Voltaire, la diplomatie ambitieuse de Marie-Thérèse, et l'hérétique
|
|
tolérance de Ganganelli, semblaient n'annoncer pour longtemps au monde que
|
|
décrépitude, antagonisme, chaos et dissolution, la Révolution française
|
|
fermentait à l'ombre et germait sous terre. Elle couvait dans des esprits
|
|
croyants jusqu'au fanatisme, sous la forme d'un rêve de révolution
|
|
universelle; et pendant que la débauche, l'hypocrisie ou l'incrédulité
|
|
régnaient officiellement sur le monde, une foi sublime, une magnifique
|
|
révélation de l'avenir, des plans d'organisation aussi profonds et plus
|
|
savants peut-être que notre Fouriérisme et notre Saint-Simonisme
|
|
d'aujourd'hui, réalisaient déjà dans quelques groupes d'hommes
|
|
exceptionnels la conception idéale d'une société future, diamétralement
|
|
opposée à celle qui couvre et cache encore leur action dans l'histoire.
|
|
|
|
Un tel contraste est un des traits les plus saisissants de ce dix-huitième
|
|
siècle, trop rempli d'idées et de travail intellectuel de tous les genres,
|
|
pour que la synthèse ait pu en être déjà faite avec clarté et profit par
|
|
les historiens philosophiques de nos jours. C'est qu'il y a là un amas de
|
|
documents contradictoires et de faits incompris, insaisissables au premier
|
|
abord, sources troublées par le tumulte du siècle, et qu'il faudrait
|
|
épurer patiemment pour en retrouver le fond solide. Beaucoup de
|
|
travailleurs énergiques sont restés obscurs, emportant dans la tombe le
|
|
secret de leur mission: tant de gloires éclatantes absorbaient alors
|
|
l'attention les contemporains! tant de brillants travaux accaparent encore
|
|
aujourd'hui l'examen rétrospectif des critiques! Mais peu à peu la lumière
|
|
sortira de ce chaos; et si notre siècle arrive à se résumer lui-même, il
|
|
résumera aussi la vie de son père le dix-huitième siècle, ce logogriphe
|
|
immense, cette brillante nébuleuse, où tant de lâcheté s'oppose à tant de
|
|
grandeur, tant de savoir à tant d'ignorance, tant de barbarie à tant de
|
|
civilisation, tant de lumière à tant d'erreur, tant de sérieux à tant
|
|
d'ivresse, tant d'incrédulité à tant de foi, tant de pédantisme savant à
|
|
tant de moquerie frivole, tant de superstition à tant de raison
|
|
orgueilleuse: cette période de cent ans, qui vit les règnes de madame de
|
|
Maintenon et de madame de Pompadour: Pierre le Grand, Catherine II,
|
|
Marie-Thérèse et la Dubarry; Voltaire et Swédenborg, Kant et Mesmer,
|
|
Jean-Jacques Rousseau et le cardinal Dubois, Shroepfer et Diderot, Fénelon
|
|
et Law, Zinzendorf et Leibnitz, Frédéric II et Robespierre, Louis XIV et
|
|
Philippe-Égalité, Marie-Antoinette et Charlotte Corday, Weishaupt, Babeuf
|
|
et Napoléon... laboratoire effrayant, où tant de formes hétérogènes ont
|
|
été jetées dans le creuset, qu'elles ont vomi, dans leur monstrueuse
|
|
ébullition, un torrent de fumée où nous marchons encore enveloppés de
|
|
ténèbres et d'images confuses.
|
|
|
|
Consuelo pas plus qu'Albert, et les chefs Invisibles pas plus que leurs
|
|
adeptes, ne portaient un regard bien lucide sur ce siècle, au sein duquel
|
|
ils brûlaient de s'élancer avec l'espoir enthousiaste de le régénérer
|
|
d'assaut. Ils se croyaient à la veille d'une république évangélique, comme
|
|
les disciples de Jésus s'étaient crus à la veille du royaume de Dieu sur
|
|
la terre, comme les Taborites de la Bohême s'étaient crus à la veille de
|
|
l'état paradisiaque, comme plus tard la Convention française se crut à la
|
|
veille d'une propagande victorieuse sur toute la face du globe. Mais, sans
|
|
cette confiance insensée, où seraient les grands dévouements, et sans les
|
|
grandes folies où seraient les grands résultats? Sans l'utopie du divin
|
|
rêveur Jésus, où en serait la notion de la fraternité humaine? Sans les
|
|
visions contagieuses de l'extatique Jeanne-d'Arc, serions-nous encore
|
|
Français? Sans les nobles chimères du dix-huitième siècle, aurions-nous
|
|
conquis les premiers éléments de l'égalité? Cette mystérieuse révolution,
|
|
que les sectes du passé avaient rêvée chacune pour son temps, et que les
|
|
conspirateurs mystiques du siècle dernier avaient vaguement prédite
|
|
cinquante ans d'avance, comme une ère de rénovation politique et
|
|
religieuse, Voltaire et les calmes cerveaux philosophiques de son temps,
|
|
et Frédéric II lui-même, le grand réalisateur de la force logique et
|
|
froide, n'en prévoyaient ni les brusques orages, ni le soudain avortement.
|
|
Les plus ardents, comme les plus sages, étaient loin de lire clairement
|
|
dans l'avenir. Jean-Jacques Rousseau eût renié son oeuvre, si la Montagne
|
|
lui était apparue en rêve, surmontée de la guillotine; Albert de
|
|
Rudolstadt serait redevenu subitement le fou léthargique du Schreckenstein,
|
|
si ces gloires ensanglantées, suivies du despotisme de Napoléon, et la
|
|
restauration de l'ancien régime, suivie du règne des plus vils intérêts
|
|
matériels, lui eussent été révélées; lui qui croyait travailler à
|
|
renverser, immédiatement et pour toujours, les échafauds et les prisons,
|
|
les casernes et les couvents, les maisons d'agio et les citadelles!
|
|
|
|
Ils rêvaient donc, ces nobles enfants, et ils agissaient sur leur rêve de
|
|
toute la puissance de leur âme. Ils n'étaient ni plus ni moins de leur
|
|
siècle que les habiles politiques et les sages philosophes leurs
|
|
contemporains. Ils ne voyaient ni plus ni moins qu'eux la vérité absolue
|
|
de l'avenir, cette grande inconnue que nous revêtons chacun des attributs
|
|
de notre propre puissance, et qui nous trompe tous, en même temps qu'elle
|
|
nous confirme, lorsqu'elle apparaît à nos fils, vêtue des mille couleurs
|
|
dont chacun de nous a préparé un lambeau pour sa toge impériale.
|
|
Heureusement, chaque siècle la voit plus majestueuse, parce que chaque
|
|
siècle produit plus de travailleurs pour son triomphe. Quant aux hommes
|
|
qui voudraient déchirer sa pourpre et la couvrir d'un deuil éternel, ils
|
|
ne peuvent rien contre elle, ils ne la comprennent pas. Esclaves de la
|
|
réalité présente, ils ne savent pas que l'immortelle n'a point d'âge, et
|
|
que qui ne la rêve pas telle qu'elle peut être demain ne la voit nullement
|
|
telle qu'elle doit être aujourd'hui.
|
|
|
|
Albert, dans cet instant de joie suprême où les yeux de Consuelo
|
|
s'attachaient enfin sur les siens avec ravissement; Albert, rajeuni de
|
|
tout le bienfait de la santé, et embelli de toute l'ivresse du bonheur, se
|
|
sentait investi de cette foi toute-puissante qui transporterait les
|
|
montagnes, s'il y avait d'autres montagnes à porter dans ces moments-là
|
|
que le fardeau de notre propre raison ébranlée par l'ivresse. Consuelo
|
|
était enfin devant lui comme la Galatée de l'artiste chéri des dieux,
|
|
s'éveillant en même temps à l'amour et à la vie. Muette et recueillie, la
|
|
physionomie éclairée d'une auréole céleste, elle était complètement,
|
|
incontestablement belle pour la première fois de sa vie, parce qu'elle
|
|
existait en effet complètement et réellement pour la première fois. Une
|
|
sérénité sublime brillait sur son front, et ses grands yeux s'humectaient
|
|
de cette volupté de l'âme dont l'ivresse des sens n'est qu'un reflet
|
|
affaibli. Elle n'était si belle que parce qu'elle ignorait ce qui se
|
|
passait dans son coeur et sur son visage. Albert seul existait pour elle,
|
|
ou plutôt elle n'existait plus qu'en lui, et lui seul lui semblait digne
|
|
d'un immense respect et d'une admiration sans bornes. C'est qu'Albert
|
|
aussi était transformé et comme enveloppé d'un rayonnement surnaturel en
|
|
la contemplant. Elle retrouvait bien dans la profondeur de son regard
|
|
toute la grandeur solennelle des nobles douleurs qu'il avait subies; mais
|
|
ces amertumes du passé n'avaient laissé sur ses traits aucune trace de
|
|
souffrance physique. Il avait sur le front la placidité du martyr
|
|
ressuscité, qui voit la terre rougie de son sang fuir sous ses pieds, et
|
|
le ciel des récompenses infinies s'ouvrir sur sa tête. Jamais artiste
|
|
inspiré ne créa une plus noble figure de héros ou de saint, aux plus beaux
|
|
jours de l'art antique ou de l'art chrétien.
|
|
|
|
Tous les Invisibles, frappés d'admiration à leur tour, s'arrêtèrent, après
|
|
s'être formés en cercle autour d'eux, et restèrent quelques instants
|
|
livrés au noble plaisir de contempler ce beau couple, si pur devant Dieu,
|
|
si chastement heureux devant les hommes. Puis vingt voix mâles et
|
|
généreuses chantèrent en choeur, sur un rhythme d'une largeur et d'une
|
|
simplicité antiques: _O hymen! ô hyménée!_ La musique était du Porpora, à
|
|
qui on avait envoyé les paroles, en lui demandant un chant d'épithalame
|
|
pour un mariage illustre; et on l'avait dignement récompensé, sans qu'il
|
|
sût de quelles mains venait le bienfait. Comme Mozart, à la veille
|
|
d'expirer, devait trouver un jour sa plus sublime inspiration pour un
|
|
_Requiem_ mystérieusement commandé, le vieux Porpora avait retrouvé tout
|
|
le génie de sa jeunesse pour écrire un chant d'hyménée, dont le mystère
|
|
poétique avait réveillé son imagination. Dès les premières mesures,
|
|
Consuelo reconnut le style de son maître chéri; et, se détachant avec
|
|
effort des regards de son amant, elle se tourna vers les coryphées pour y
|
|
chercher son père adoptif; mais son esprit seul était là. Parmi ceux qui
|
|
s'en étaient faits les dignes interprètes, Consuelo reconnut plusieurs
|
|
amis, Frédéric de Trenck, le Porporino, le jeune Benda, le comte Golowkin,
|
|
Schubart, le chevalier d'Éon, qu'elle avait connu à Berlin, et dont, ainsi
|
|
que toute l'Europe, elle ignorait le sexe véritable; le comte de
|
|
Saint-Germain, le chancelier Coccei, époux de la Barberini, le libraire
|
|
Nicolaï, Gottlieb, dont la belle voix dominait toutes les autres, enfin
|
|
Marcus, qu'un mouvement de Wanda lui désigna énergiquement, et qu'un
|
|
instinct sympathique lui avait fait reconnaître d'avance pour le guide qui
|
|
l'avait présentée, et qui remplissait auprès d'elle les fonctions de
|
|
parrain ou de père putatif. Tous les Invisibles avaient ouvert et rejeté
|
|
sur leurs épaules les longues robes noires, à l'aspect lugubre. Un costume
|
|
pourpre et blanc, élégant, simple, et rehaussé d'une chaîne d'or, qui
|
|
portait les insignes de l'ordre, donnait à leur groupe un aspect de fête.
|
|
Leur masque était passé autour de leur poignet, tout prêt à être remis sur
|
|
le visage, au moindre signal du _veilleur_ placé en sentinelle sur le dôme
|
|
de l'édifice.
|
|
|
|
L'_orateur_, qui remplissait les fonctions d'intermédiaire entre les chefs
|
|
Invisibles et les adeptes, se démasqua aussi, et vint féliciter les
|
|
heureux époux. C'était le duc de ***, ce riche prince qui avait voué sa
|
|
fortune, son intelligence et son zèle enthousiaste à l'oeuvre des
|
|
Invisibles. Il était l'hôte de leur réunion, et sa résidence était, depuis
|
|
longtemps, l'asile de Wanda et d'Albert, cachés d'ailleurs à tous les yeux
|
|
profanes. Cette résidence était aussi le chef-lieu principal des
|
|
opérations du tribunal de l'ordre, quoiqu'il en existât plusieurs autres,
|
|
et que les réunions un peu nombreuses n'y fussent qu'annuelles, durant
|
|
quelques jours de l'été, à moins de cas extraordinaires. Initié à tous les
|
|
secrets des chefs, le duc agissait pour eux et avec eux; mais il ne
|
|
trahissait point leur incognito, et, assumant sur lui seul tous les
|
|
dangers de l'entreprise, il était leur interprète et leur moyen visible de
|
|
contact avec les membres de l'association.
|
|
|
|
Quand les nouveaux époux eurent échangé de douces démonstrations de joie
|
|
et d'affection avec leurs frères, chacun repris sa place, et le duc,
|
|
redevenu le frère orateur, parla ainsi au couple couronné de fleurs et
|
|
agenouillé devant l'autel:
|
|
|
|
«Enfants très-chers et très-aimés, au nom du vrai Dieu, toute puissance,
|
|
tout amour et tout intelligence; et, après lui, au nom des trois vertus
|
|
qui sont un reflet de la Divinité dans l'âme humaine: activité, charité et
|
|
justice, qui se traduisent, dans l'application, par notre formule:
|
|
_liberté, fraternité, égalité_; enfin, au nom du tribunal des Invisibles
|
|
qui s'est voué au triple devoir du zèle, de la foi et de l'étude,
|
|
c'est-à-dire à la triple recherche des vérités politiques, morales et
|
|
divines: Albert Podiebrad, Consuelo Porporina, je prononce la ratification
|
|
et la confirmation du mariage que vous avez déjà contracté devant Dieu et
|
|
devant vos parents, et même devant un prêtre de la religion chrétienne, au
|
|
château des Géants, le *** de l'année 175*. Ce mariage, valide devant les
|
|
hommes, n'était pas valide devant Dieu. Il y manquait trois choses: 1° le
|
|
dévouement absolu de l'épouse à vivre avec un époux qui paraissait toucher
|
|
à son heure dernière; 2° la sanction d'une autorité morale et religieuse
|
|
reconnue et acceptée par l'époux; 3° le consentement d'une personne ici
|
|
présente, dont il ne m'est pas permis de prononcer le nom, mais qui tient
|
|
de près à l'un des époux par les liens du sang. Si maintenant ces trois
|
|
conditions sont remplies, et qu'aucun de vous n'ait rien à réclamer et à
|
|
objecter..., unissez vos mains et levez-vous pour prendre le ciel à témoin
|
|
de la liberté de votre acte et de la sainteté de votre amour.»
|
|
|
|
Wanda qui continuait à demeurer inconnue aux frères de l'ordre, prit les
|
|
mains de ses deux enfants. Un même élan de tendresse et d'enthousiasme les
|
|
fit lever tous les trois, comme s'ils n'eussent fait qu'un.
|
|
|
|
Les formules du mariage furent prononcées, et les rites simples et
|
|
touchants du nouveau culte s'accomplirent dans le recueillement et la
|
|
ferveur. Cet engagement d'un mutuel amour ne fut pas un acte isolé au
|
|
milieu de spectateurs indifférents, étrangers au lien moral qui se
|
|
contractait. Ils furent tous appelés à sanctionner cette consécration
|
|
religieuse de deux êtres liés à eux par une foi commune. Ils étendirent
|
|
les bras sur les époux pour les bénir, puis ils se prirent tous ensemble
|
|
par les mains et formèrent une enceinte vivante, une chaîne d'amour
|
|
fraternel et d'association religieuse autour d'eux, en prononçant le
|
|
serment de les assister, de les protéger, de défendre leur honneur et
|
|
leurs jours, de soutenir leur existence au besoin, de les ramener au bien
|
|
par tous leurs efforts s'ils venaient à faiblir dans la rude carrière de
|
|
la vertu, de les préserver autant que possible de la persécution et des
|
|
séductions du dehors, dans toutes les occasions, dans toutes les
|
|
rencontres; enfin, de les aimer aussi saintement, aussi cordialement,
|
|
aussi sérieusement que s'ils étaient unis à eux par le nom et par le sang.
|
|
Le beau Trenck prononça cette formule pour tous les autres dans des termes
|
|
éloquents et simples; puis il ajouta en s'adressant à l'époux:
|
|
|
|
«Albert, l'usage profane et criminel de la vieille société, dont nous nous
|
|
séparons en secret pour l'amener à nous un jour, veut que le mari impose
|
|
la fidélité à sa femme au nom d'une autorité humiliante et despotique. Si
|
|
elle succombe, il faut qu'il tue son rival; il a même le droit de tuer son
|
|
épouse: cela s'appelle laver dans le sang la tache faite à l'honneur.
|
|
Aussi, dans ce vieux monde aveugle et corrompu, tout homme est l'ennemi
|
|
naturel de ce bonheur et de cet honneur si sauvagement gardés. L'ami, le
|
|
frère même, s'arroge le droit de ravir à l'ami et au frère l'amour de sa
|
|
compagne; ou tout au moins on se donne le cruel et lâche plaisir d'exciter
|
|
sa jalousie, de rendre sa surveillance ridicule, et de semer la méfiance
|
|
et le trouble entre lui et l'objet de son amour. Ici, tu le sais, nous
|
|
entendons mieux l'amitié, l'honneur et l'orgueil de la famille. Nous
|
|
sommes frères devant Dieu, et celui de nous qui porterait sur la femme de
|
|
son frère un regard audacieux et déloyal aurait déjà commis, à nos yeux,
|
|
le crime d'inceste dans son coeur.»
|
|
|
|
Tous les frères, émus et entraînés, tirèrent leurs épées, et jurèrent de
|
|
tourner cette arme contre eux-mêmes plutôt que de manquer au serment
|
|
qu'ils venaient de prononcer par la bouche de Trenck.
|
|
|
|
Mais la sibylle, agitée d'un de ces transports enthousiastes qui lui
|
|
donnaient tant d'ascendant sur leurs imaginations, et qui modifiaient
|
|
souvent l'opinion et les décisions des chefs eux-mêmes, rompit le cercle
|
|
en s'élançant au milieu. Son langage, toujours énergique et brûlant,
|
|
subjuguait leurs assemblées; sa grande taille, ses draperies flottantes
|
|
sur son corps amaigri, son port majestueux, quoique chancelant, le
|
|
tremblement convulsif de cette tête toujours voilée, et avec cela pourtant
|
|
une sorte de grâce qui révélait l'existence passée de la beauté, ce charme
|
|
si puissant chez la femme, qu'il subsiste encore après qu'il a disparu, et
|
|
qu'il émeut encore l'âme alors qu'il ne peut plus émouvoir les sens; enfin,
|
|
jusqu'à sa voix éteinte qui prenait tout à coup, sous l'empire de
|
|
l'exaltation, un éclat strident et bizarre, tout contribuait à en faire un
|
|
être mystérieux, presque effrayant au premier abord, et bientôt investi
|
|
d'une puissance persuasive et d'un irrésistible prestige.
|
|
|
|
Tous firent silence pour écouter la voix de l'inspirée. Consuelo fut émue
|
|
de son attitude autant qu'eux, et plus qu'eux peut-être, parce qu'elle
|
|
connaissait le secret de sa vie étrange. Elle se demanda, en frissonnant
|
|
d'une terreur involontaire, si ce spectre échappé de la tombe appartenait
|
|
réellement au monde et, si, après avoir exhalé son oracle, il n'allait pas
|
|
s'évanouir dans les airs avec cette flamme du trépied qui le faisait
|
|
paraître transparent et bleuâtre.
|
|
|
|
«Cachez-moi l'éclat de ces armes! s'écria la frémissante Wanda. Ce sont
|
|
des serments impies, ceux qui prennent pour objet de leurs invocations des
|
|
instruments de haine et de meurtre. Je sais bien que l'usage du vieux
|
|
monde a attaché ce fer au flanc de tout homme réputé libre, comme une
|
|
marque d'indépendance et de fierté; je sais bien que, dans les idées que
|
|
vous avez conservées malgré vous de cet ancien monde, l'épée est le
|
|
symbole de l'honneur, et que vous croyez prendre des engagements sacrés
|
|
quand vous avez juré par le fer comme les citoyens de la Rome primitive.
|
|
Mais ici, c'est profaner un serment auguste. Jurez plutôt par la flamme de
|
|
ce trépied: la flamme est le symbole de la vie, de la lumière et de
|
|
l'amour divin. Mais vous faut-il donc encore des emblèmes et des signes
|
|
visibles? Êtes-vous encore idolâtres, et les figures qui ornent ce temple
|
|
représentent-elles pour vous autre chose que des idées? Ah! jurez plutôt
|
|
par vos propres sentiments, par vos meilleurs instincts, par votre propre
|
|
coeur; et si vous n'osez pas jurer par le Dieu vivant, par la vraie
|
|
religion éternelle et sacrée, jurez par la sainte Humanité, par les
|
|
glorieux élans de votre courage, par la chasteté de cette jeune femme et
|
|
par l'amour de son époux. Jurez par le génie et par la beauté de Consuelo,
|
|
que votre désir et même votre pensée ne profaneront jamais cette arche
|
|
sainte de l'hyménée, cet autel invisible et mystique sur lequel la main
|
|
des anges grave et enregistre le serment de l'amour...
|
|
|
|
«Savez-vous bien ce que c'est que l'amour? ajouta la sibylle après s'être
|
|
recueillie un instant, et d'une voix qui devenait à chaque instant plus
|
|
claire et plus pénétrante; si vous le saviez, ô vous! chefs vénérables de
|
|
notre ordre et ministres de notre culte, vous ne feriez jamais prononcer
|
|
devant vous cette formule d'un engagement éternel que Dieu seul peut
|
|
ratifier, et qui, consacré par des hommes, est une sorte de profanation du
|
|
plus divin de tous les mystères. Quelle force pouvez-vous donner à un
|
|
engagement qui, par lui-même, est un miracle? Oui, l'abandon de deux
|
|
volontés qui se confondent en une seule est un miracle; car toute âme est
|
|
éternellement libre en vertu d'un droit divin. Et pourtant, lorsque deux
|
|
âmes se donnent et s'enchaînent l'une à l'autre par l'amour, leur mutuelle
|
|
possession devient aussi sacrée, aussi de droit divin que la liberté
|
|
individuelle. Vous voyez bien qu'il y a là un miracle, et que Dieu s'en
|
|
réserve à jamais le mystère, comme celui de la vie et de la mort. Vous
|
|
allez demander à cet homme et à cette femme s'ils veulent s'appartenir
|
|
exclusivement l'un à l'autre dans cette vie; et leur ferveur est telle
|
|
qu'ils vous répondront: «Non pas seulement dans cette vie, mais dans
|
|
l'éternité.» Dieu leur inspire donc, par le miracle de l'amour, bien plus
|
|
de foi, bien plus de force, bien plus de vertu que vous ne sauriez et que
|
|
vous n'oseriez leur en demander. Arrière donc les serments sacrilèges et
|
|
les lois grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la
|
|
réalité par les chaînes de la loi. Laissez à Dieu le soin de continuer le
|
|
miracle. Préparez les âmes à ce que ce miracle s'accomplisse en elles,
|
|
formez-les à l'idéal de l'amour; exhortez, instruisez, vantez et démontrez
|
|
la gloire de la fidélité, sans laquelle il n'est point de force morale ni
|
|
d'amour sublime. Mais n'intervenez pas, comme des prêtres catholiques,
|
|
comme des magistrats du vieux monde, dans l'exécution du serment. Car, je
|
|
vous le dis encore une fois, les hommes ne peuvent pas se porter garants
|
|
ni se constituer gardiens de la perpétuité d'un miracle. Que savez-vous
|
|
des secrets de l'Éternel! Sommes-nous déjà entrés dans ce temple de
|
|
l'avenir, dans ce monde céleste où l'homme doit, nous dit-on, converser
|
|
avec Dieu sous les ombrages sacrés, comme un ami avec son ami! La loi du
|
|
mariage indissoluble est-elle donc émanée de la bouche du Seigneur? Ses
|
|
desseins, à cet égard, sont-ils proclamés sur la terre? Et vous-mêmes, ô
|
|
enfants des hommes, l'avez-vous promulguée, cette loi, d'un accord
|
|
unanime? Les pontifes de Rome n'ont-ils jamais brisé l'union conjugale,
|
|
eux qui se prétendent infaillibles? Sous prétexte de nullité dans de
|
|
certains engagements, ces pontifes ont consacré de véritables divorces,
|
|
dont l'histoire a consigné le scandale dans ses fastes. Et des sociétés
|
|
chrétiennes, des sectes réformées, l'Église grecque, ont, à l'exemple du
|
|
Mosaïsme et de toutes les anciennes religions, inauguré franchement dans
|
|
notre monde moderne la loi du divorce. Que devient donc la sainteté et
|
|
l'efficacité d'un serment fait à Dieu, quand il est avéré que les hommes
|
|
pourront nous en délier un jour? Ah! ne touchez pas à l'amour par la
|
|
profanation du mariage: vous ne réussiriez qu'à l'éteindre dans les coeurs
|
|
purs! Consacrez l'union conjugale par des exhortations, par des prières,
|
|
par une publicité qui la rende respectable, par de touchantes cérémonies;
|
|
vous le devez, si vous êtes nos prêtres, c'est-à-dire nos amis, nos guides,
|
|
nos conseils, nos consolateurs, nos lumières. Préparez les âmes à la
|
|
sainteté d'un sacrement; et comme le père de famille cherche à établir ses
|
|
enfants dans des conditions de bien-être, de dignité et de sécurité,
|
|
occupez-vous assidûment, vous, nos pères spirituels, d'établir vos fils
|
|
et vos filles dans des conditions favorables au développement de l'amour
|
|
vrai, de la vertu, de la fidélité sublime. Et quand vous leur aurez fait
|
|
subir des épreuves religieuses, au moyen desquelles vous pourrez
|
|
reconnaître qu'il n'y a dans leur mutuelle recherche ni cupidité, ni
|
|
vanité, ni enivrement frivole, ni aveuglement des sens dépourvu d'idéal;
|
|
quand vous aurez pu vous convaincre qu'ils comprennent la grandeur de leur
|
|
sentiment, la sainteté de leurs devoirs et la liberté de leur choix, alors
|
|
permettez-leur de se donner l'un à l'autre, et de s'aliéner mutuellement
|
|
leur inaliénable liberté. Que leur famille, et leurs amis, et la grande
|
|
famille des fidèles, interviennent pour ratifier avec vous cette union que
|
|
la solennité du sacrement doit rendre respectable. Mais faites bien
|
|
attention à mes paroles: que le sacrement soit une permission religieuse,
|
|
une autorisation paternelle et sociale, un encouragement et une
|
|
exhortation à la perpétuité de l'engagement; que ce ne soit jamais un
|
|
commandement, une obligation, une loi avec des menaces et des châtiments,
|
|
un esclavage imposé, avec du scandale, des prisons, et des chaînes en cas
|
|
d'infraction. Autrement vous ne verrez jamais s'accomplir sur la terre le
|
|
miracle dans son entier et dans sa durée. La Providence éternellement
|
|
féconde, Dieu, dispensateur infatigable de la grâce, amènera toujours
|
|
devant vous de jeunes couples fervents et naïfs, prêts à s'engager de
|
|
bonne foi pour le temps et pour l'éternité. Mais votre loi anti-religieuse,
|
|
et votre sacrement anti-humain, détruiront toujours en eux l'effet de la
|
|
grâce. L'inégalité des droits conjugaux selon le sexe, impiété consacrée
|
|
par les lois sociales, la différence des devoirs devant l'opinion, les
|
|
fausses distinctions de l'honneur conjugal, et toutes les notions absurdes
|
|
que le préjugé crée à la suite des mauvaises institutions, viendront
|
|
toujours éteindre la foi et glacer l'enthousiasme des époux; et les plus
|
|
sincères, les mieux disposés à la fidélité seront les plus prompts à se
|
|
contrister, à s'effrayer de la durée de l'engagement, et à se désenchanter
|
|
l'un de l'autre. L'abjuration de la liberté individuelle est en effet
|
|
contraire au voeu de la nature et au cri de la conscience quand les hommes
|
|
s'en mêlent, parce qu'ils y apportent le joug de l'ignorance et de la
|
|
brutalité: elle est conforme au voeu des nobles coeurs, et nécessaire aux
|
|
instincts religieux des fortes volontés, quand c'est Dieu qui nous donne
|
|
les moyens de lutter contre toutes les embûches que les hommes ont tendues
|
|
autour du mariage pour en faire le tombeau de l'amour, du bonheur et de la
|
|
vertu, pour en faire _une prostitution jurée_, comme disaient nos pères,
|
|
les Lothards, que vous connaissez bien et que vous invoquez souvent!
|
|
Rendez donc à Dieu ce qui est de Dieu, et ôtez à César ce qui n'est point
|
|
à César.
|
|
|
|
«Et vous, mes fils, dit-elle en revenant vers le centre du groupe, vous
|
|
qui venez de jurer de ne point porter atteinte au lien conjugal, vous avez
|
|
fait là un serment dont vous n'avez peut-être pas compris l'importance.
|
|
Vous avez obéi à un élan généreux, et vous avez répondu d'enthousiasme à
|
|
l'appel de l'honneur: cela est digne de vous, disciples d'une foi
|
|
victorieuse. Mais maintenant, sachez bien que vous avez fait là plus qu'un
|
|
acte de vertu particulière. Vous avez consacré un principe sans lequel il
|
|
n'y aura jamais de chasteté ni de fidélité conjugales possibles. Entrez
|
|
donc dans l'esprit d'un tel serment, et reconnaissez qu'il n'y aura point
|
|
de véritable vertu individuelle, tant que les membres de la société ne
|
|
seront pas tous solidaires les uns des autres en fait de vertu.
|
|
|
|
«Ô amour, ô flamme sublime! si puissante et si fragile, si soudaine et si
|
|
fugitive! éclair du ciel qui sembles devoir traverser notre vie et
|
|
t'éteindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de
|
|
nous anéantir! nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant émané de
|
|
Dieu même, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y
|
|
entretenir jusqu'à sa dernière heure toujours aussi ardent et aussi
|
|
complet, celui-là serait le plus heureux et le plus grand parmi les
|
|
hommes. Aussi les disciples de l'idéal chercheront-ils toujours à te
|
|
préparer dans leurs âmes des sanctuaires où tu te plaises, afin que tu ne
|
|
te hâtes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hélas! toi
|
|
dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos sociétés humaines
|
|
pour t'honorer comme nous le désirions, tu n'as pourtant pas voulu te
|
|
laisser enchaîner au gré de nos institutions, et tu es resté libre comme
|
|
l'oiseau dans les airs, capricieux comme la flamme sur l'autel. Tu sembles
|
|
te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volonté même. Tu nous
|
|
fuis, en dépit de tout ce que nous avons inventé pour t'immobiliser dans
|
|
nos moeurs. Tu n'habites pas plus le harem gardé par de vigilantes
|
|
sentinelles, que la famille chrétienne placée entre la menace du prêtre,
|
|
la sentence du magistrat, et le joug de l'opinion. D'où vient donc ton
|
|
inconstance et ton ingratitude, ô mystérieux prestige, ô amour cruellement
|
|
symbolisé sous les traits d'un dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et
|
|
quel mépris t'inspirent donc tour à tour ces âmes humaines que tu viens
|
|
toutes embraser de tes feux, et que tu délaisses presque toutes, pour les
|
|
laisser périr dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dégoût plus
|
|
affreux encore? D'où vient qu'on t'invoque à genoux sur toute la face de
|
|
notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te déifie, que les poëtes divins te
|
|
chantent comme l'âme du monde, que les peuples barbares te sacrifient des
|
|
victimes humaines en précipitant les veuves dans le bûcher des funérailles
|
|
de l'époux, que les jeunes coeurs t'appellent dans leurs plus doux songes,
|
|
et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes à
|
|
l'horreur de la solitude? D'où vient ce culte tantôt sublime, tantôt
|
|
fanatique, que l'on te décerne depuis l'enfance dorée de l'Humanité
|
|
jusqu'à notre âge de fer, si tu n'es qu'une chimère, le rêve d'un moment
|
|
d'ivresse, l'erreur de l'imagination exaltée par le délire des sens?--Oh!
|
|
c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de
|
|
l'animalité! Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme; tu es le fils
|
|
du vrai Dieu et l'élément même de la Divinité! Mais tu ne t'es encore
|
|
révélé à nous qu'à travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu
|
|
établir ta demeure parmi nous, parce que tu n'as pas voulu être profané.
|
|
Tu reviendras, comme au temps fabuleux d'Astrée, comme dans les visions
|
|
des poëtes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons
|
|
mérité par des vertus sublimes la présence d'un hôte tel que toi. Oh!
|
|
qu'alors le séjour de cette terre sera doux aux hommes et qu'il fera bon
|
|
d'y être né! quand nous serons tous frères et soeurs, quand les unions
|
|
seront librement consenties et librement maintenues par la seule force
|
|
qu'on puise en toi; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible,
|
|
que la fidélité conjugale est obligée de soutenir contre les tentatives
|
|
impies de la débauche, de la séduction hypocrite, de la violence effrénée,
|
|
de la perfide amitié et de la dépravation savante, chaque époux ne
|
|
trouvera autour de lui que de chastes soeurs, jalouses et délicates
|
|
gardiennes de la félicité d'une soeur qu'elles lui auront donnée pour
|
|
compagne, tandis que chaque épouse trouvera dans les autres hommes autant
|
|
de frères de son époux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-nés
|
|
de son repos et de sa dignité! Alors la femme fidèle ne sera plus la fleur
|
|
solitaire qui se cache pour garder le fragile trésor de son honneur, la
|
|
victime souvent délaissée qui se consume dans la retraite et dans les
|
|
larmes, impuissante à faire revivre dans le coeur de son bien-aimé la
|
|
flamme qu'elle a conservée pure dans le sien. Alors le frère ne sera plus
|
|
forcé de venger sa soeur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle
|
|
regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur; alors la mère ne
|
|
tremblera plus pour sa fille, alors la fille ne rougira plus de sa mère;
|
|
alors surtout l'époux ne sera plus ni soupçonneux ni despote; l'épouse
|
|
abjurera, de son côté, l'amertume de la victime ou la rancune de
|
|
l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne flétriront
|
|
plus le riant et calme sanctuaire de la famille. L'amour pourra durer; et
|
|
qui sait alors! peut-être un jour le prêtre et le magistrat, comptant avec
|
|
raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-t-il consacrer au nom
|
|
de Dieu même des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de
|
|
justice qu'il y porte aujourd'hui, à son insu, d'impiété et de folie.
|
|
|
|
«Mais ces jours de récompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce
|
|
mystérieux temple où nous voici réunis, suivant le mot de l'Évangile,
|
|
trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rêver et essayer
|
|
la vertu entre nous. Ce monde extérieur qui nous condamnerait à l'exil, à
|
|
la captivité ou à la mort, s'il pénétrait nos secrets, nous ne pouvons pas
|
|
l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos
|
|
institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons
|
|
l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander la
|
|
bénédiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu
|
|
vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les à se promettre une
|
|
éternelle fidélité; mais n'inscrivez pas leurs serments sur un livre de
|
|
mort, pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte.
|
|
Laissez Dieu en être le gardien; c'est à eux de l'invoquer tous les jours
|
|
de leur vie, pour qu'il entretienne en eux le feu sacré qu'il y a fait
|
|
descendre.»
|
|
|
|
--C'est là où je t'attendais, ô sibylle inspirée! s'écria Albert en
|
|
recevant dans ses bras sa mère, épuisée d'avoir parlé si longtemps avec
|
|
l'énergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu
|
|
m'accordes de tout promettre à celle que j'aime. Tu reconnais que c'est
|
|
mon droit le plus cher et le plus sacré. Je lui promets donc, je lui jure
|
|
de l'aimer uniquement et fidèlement toute ma vie, et j'en prends Dieu à
|
|
témoin. Dis-moi, ô prophétesse de l'amour, que ce n'est pas là un
|
|
blasphème.
|
|
|
|
--Tu es sous la puissance du miracle, répondit Wanda. Dieu bénit ton
|
|
serment, puisque c'est lui qui t'inspire la foi de le prononcer.
|
|
_Toujours_ est le mot le plus passionné qui vienne aux lèvres des amants,
|
|
dans l'extase de leurs plus divines joies, C'est un oracle qui s'échappe
|
|
alors de leur sein. L'éternité est l'idéal de l'amour, comme c'est l'idéal
|
|
de la foi. Jamais l'âme humaine n'arrive mieux au comble de sa puissance
|
|
et de sa lucidité que dans l'enthousiasme d'un grand amour. Le _toujours_
|
|
des amants est donc une révélation intérieure, une manifestation divine,
|
|
qui doit jeter sa clarté souveraine et sa chaleur bienfaisante sur tous
|
|
les instants de leur union. Malheur à quiconque profane cette formule
|
|
sacrée! Il tombe de l'état de grâce dans l'état du péché: il éteint la foi,
|
|
la lumière, la force et la vie dans son coeur.
|
|
|
|
--Et moi, dit Consuelo, je reçois ton serment, ô Albert! et je t'adjure
|
|
d'accepter le mien. Je me sens, moi aussi, sous la puissance du miracle,
|
|
et ce _toujours_ de notre courte vie ne me semble rien au prix de
|
|
l'éternité, pour laquelle je veux me promettre à toi.
|
|
|
|
--Sublime téméraire! dit Wanda avec un sourire d'enthousiasme qui sembla
|
|
rayonner à travers son voile, demande à Dieu l'éternité avec celui que tu
|
|
aimes, en récompense de ta fidélité envers lui dans cette courte vie.
|
|
|
|
--Oh! oui! s'écria Albert en élevant vers le ciel la main de sa femme
|
|
enlacée dans la sienne; c'est là le but, l'espoir et la récompense!
|
|
S'aimer grandement et ardemment dans cette phase de l'existence, pour
|
|
obtenir de se retrouver et de s'unir encore dans les autres! Oh! je sens
|
|
bien, moi, que ceci n'est pas le premier jour de notre union, que nous
|
|
nous sommes déjà aimés, déjà possédés dans la vie antérieure. Tant de
|
|
bonheur n'est pas un accident du hasard. C'est la main de Dieu qui nous
|
|
rapproche et nous réunit comme les deux moitiés d'un seul être inséparable
|
|
dans l'éternité.»
|
|
|
|
Après la célébration du mariage, et bien que la nuit fût fort avancée, on
|
|
procéda aux cérémonies de l'initiation définitive de Consuelo à l'ordre
|
|
des Invisibles; et, ensuite, les membres du tribunal ayant disparu, on se
|
|
répandit sous les ombrages du bois sacré, pour revenir bientôt s'asseoir
|
|
autour du banquet de communion fraternelle. Le prince (_frère orateur_) le
|
|
présida, et se chargea d'en expliquer à Consuelo les symboles profonds et
|
|
touchants. Ce repas fut servi par de fidèles domestiques affiliés à un
|
|
certain grade de l'ordre. Karl présenta Matteus à Consuelo, et elle vit
|
|
enfin à découvert son honnête et douce figure; mais elle remarqua avec
|
|
admiration que ces estimables valets n'étaient point traités en inférieurs
|
|
par leurs frères des autres grades. Aucune distinction ne régnait entre
|
|
eux et les personnages éminents de l'ordre, quel que fût leur rang dans le
|
|
monde. Les _frères servants_, comme on les appelait, remplissaient de bon
|
|
gré et avec plaisir les fonctions d'échansons et de maîtres d'hôtel; ils
|
|
vaquaient à l'ordonnance de service, comme aides compétents dans l'art de
|
|
préparer un festin, qu'ils considéraient d'ailleurs comme une cérémonie
|
|
religieuse, comme une pâque eucharistique. Ils n'étaient donc pas plus
|
|
abaissés par cette fonction que les lévites d'un temple présidant aux
|
|
détails des sacrifices. Chaque fois qu'ils avaient garni la table, ils
|
|
venaient s'y asseoir eux-mêmes, non à des places marquées à part et
|
|
isolées des autres, mais dans des intervalles réservés pour eux parmi les
|
|
convives. C'était à qui les appellerait, et se ferait un plaisir et un
|
|
devoir de remplir leur coupe et leur assiette. Comme dans les banquets
|
|
maçonniques, on ne portait jamais la coupe aux lèvres sans invoquer
|
|
quelque noble idée, quelque généreux sentiment ou quelque auguste
|
|
patronage. Mais les bruits cadencés, les gestes puérils des francs-maçons,
|
|
le maillet, l'argot des toasts, et le vocabulaire des ustensiles, étaient
|
|
exclus de ce festin à la fois expansif et grave. Les fidèles servants y
|
|
gardaient un maintien respectueux sans bassesse et modeste sans
|
|
contrainte. Karl fut assis pendant un service entre Albert et Consuelo.
|
|
Cette dernière remarqua avec attendrissement, outre sa sobriété et sa
|
|
bonne tenue, un progrès extraordinaire dans l'intelligence de ce brave
|
|
paysan, éducable par le coeur, et initié à de saines notions religieuses
|
|
et morales par une rapide et admirable éducation de sentiment.
|
|
|
|
«Ô mon ami! dit-elle à son époux, lorsque le déserteur eut changé de place
|
|
et qu'Albert se rapprocha d'elle, voilà donc l'esclave battu de la milice
|
|
prussienne, le bûcheron sauvage du Boehmerwald, l'assassin de Frédéric le
|
|
Grand! Des leçons éclairées et charitables ont su, en si peu de jours, en
|
|
faire un homme sensé, pieux et juste, au lieu d'un bandit que la justice
|
|
féroce des nations eût poussé au meurtre, et corrigé à l'aide du fouet et
|
|
de la potence.
|
|
|
|
--Noble soeur, dit le prince placé en cet instant à la droite de Consuelo,
|
|
vous aviez donné à Roswald de grandes leçons de religion et de clémence à
|
|
ce coeur égaré par le désespoir, mais doué des plus nobles instincts. Son
|
|
éducation a été ensuite rapide et facile; et quand nous avions quelque
|
|
chose de bon à lui enseigner, il s'y confiait d'emblée en s'écriant:
|
|
«C'est ce que me disait la _signora!_» Soyez certaine qu'il serait plus
|
|
aisé qu'on ne le pense d'éclairer et de moraliser les hommes les plus
|
|
rudes, si on le voulait bien. Relever leur condition, et leur inoculer
|
|
l'estime d'eux-mêmes, en commençant par les estimer et les aimer, ne
|
|
demande qu'une charité sincère et le respect de la dignité humaine. Vous
|
|
voyez cependant que ces braves gens ne sont encore initiés qu'à des grades
|
|
inférieurs: c'est que nous consultons la portée de leur intelligence et
|
|
leurs progrès dans la vertu pour les admettre plus ou moins dans nos
|
|
mystères. Le vieux Matteus a deux grades de plus que Karl; et s'il ne
|
|
dépasse pas celui qu'il occupe maintenant, ce sera parce que son esprit et
|
|
son coeur n'auront pas pu aller plus loin. Aucune bassesse d'extraction,
|
|
aucune humilité de condition sociale ne nous arrêteront jamais; et vous
|
|
voyez ici Gottlieb le cordonnier, le fils du geôlier de Spandaw, admis à
|
|
un grade égal au vôtre, bien que dans ma maison il remplisse, par goût et
|
|
par habitude, des fonctions subalternes. Sa vive imagination, son ardeur
|
|
pour l'étude, son enthousiasme pour la vertu, en un mot la beauté
|
|
incomparable de l'âme qui habite ce vilain corps, l'ont rendu bien vite
|
|
digne d'être traité comme un égal et comme un frère dans l'intérieur du
|
|
temple. Il n'y avait presque rien à donner en fait d'idées et de vertus à
|
|
ce noble enfant. Il avait trop au contraire; il fallait calmer en lui un
|
|
excès d'exaltation, et le traiter des maladies morales et physiques qui
|
|
l'eussent conduit à la folie. L'immoralité de son entourage et la
|
|
perversité du monde officiel l'eussent irrité sans le corrompre; mais nous
|
|
seuls, armés de l'esprit de Jacques Boehm et de la véritable explication
|
|
de ses profonds symboles, nous pouvions le convaincre sans le désenchanter,
|
|
et redresser les écarts de sa poésie mystique sans refroidir son zèle et
|
|
sa foi. Vous devez remarquer que la cure de cette âme a réagi sur le corps,
|
|
que sa santé est revenue comme par enchantement, et que sa bizarre figure
|
|
est déjà transformée.»
|
|
|
|
Après le repas, on reprit les manteaux, et on se promena sur le revers
|
|
adouci de la colline qu'ombrageait le bois sacré. Les ruines du vieux
|
|
château réservé aux épreuves dominaient ce beau site, dont Consuelo
|
|
reconnut peu à peu les sentiers, parcourus à la hâte durant une nuit
|
|
d'orage peu de temps auparavant. La source abondante qui s'échappait d'une
|
|
grotte rustiquement taillée dans le roc, et consacrée jadis à une dévotion
|
|
superstitieuse, courait, en murmurant, parmi les bruyères, vers le fond du
|
|
vallon, où elle formait le beau ruisseau que la captive du pavillon
|
|
connaissait si bien. Des allées, naturellement couvertes d'un sable fin,
|
|
argenté par la lune, se croisaient sous ces beaux ombrages, où les groupes
|
|
errants se rencontraient, se mêlaient, et échangèrent de doux entretiens.
|
|
De hautes barrières à claire-voie fermaient cet enclos, dont le kiosque
|
|
vaste et riche passait pour un cabinet d'étude, retraite favorite du
|
|
prince, et interdite aux oisifs et aux indiscrets. Les frères servants se
|
|
promenaient aussi, par groupes, mais en suivant les barrières, et en
|
|
faisant le guet pour avertir les _frères_, en cas d'approche d'un profane.
|
|
Ce danger n'était pas très à redouter. Le duc paraissait s'occuper
|
|
seulement des mystères maçonniques; comme en effet, il s'en occupait
|
|
secondairement; mais la franc-maçonnerie était tolérée dès lors par les
|
|
lois et protégée par les princes qui y étaient ou qui s'y croyaient
|
|
initiés. Personne ne soupçonnait l'importance des grades supérieurs, qui,
|
|
de degré en degré, aboutissaient au tribunal des Invisibles.
|
|
|
|
D'ailleurs, en ce moment, la fête ostensible qui illuminait au loin la
|
|
façade du palais ducal absorbait trop les nombreux hôtes du prince, pour
|
|
qu'on songeât à quitter les brillantes salles et les nouveaux jardins pour
|
|
les rochers et les ruines du vieux parc. La jeune margrave de Bareith,
|
|
amie intime du duc, faisait pour lui les honneurs de la fête. Il avait
|
|
feint une indisposition pour disparaître; et aussitôt après le banquet des
|
|
Invisibles, il alla présider le souper de ses illustres hôtes du palais.
|
|
En voyant briller bien loin ces lumières, Consuelo, appuyée sur le bras
|
|
d'Albert, se ressouvint d'Anzoleto, et s'accusa naïvement, devant son
|
|
époux qui le lui reprochait, d'un instant de cruauté et d'ironie envers le
|
|
compagnon chéri de son enfance.
|
|
|
|
«Oui, c'était un mouvement coupable, lui dit-elle; mais j'étais bien
|
|
malheureuse dans ce moment-là. J'étais résolue à me sacrifier au comte
|
|
Albert, et les malicieux et cruels Invisibles me jetaient encore une fois
|
|
dans les bras du dangereux Liverani. J'avais la mort dans l'âme. Je
|
|
retrouvais avec délices celui dont il fallait se séparer avec désespoir,
|
|
et Marcus voulait me distraire de ma souffrance en me faisant admirer le
|
|
bel Anzoleto! Ah! je n'aurais jamais cru le revoir avec tant
|
|
d'indifférence! Mais je m'imaginais être condamnée à l'épreuve de chanter
|
|
avec lui, et j'étais prête à le haïr de m'enlever ainsi mon dernier
|
|
instant, mon dernier rêve de bonheur. À présent, ô mon ami, je pourrai le
|
|
revoir sans amertume, et le traiter avec indulgence. Le bonheur rend si
|
|
bon et si clément! Puissé-je lui être utile un jour, et lui inspirer
|
|
l'amour sérieux de l'art, sinon le goût de la vertu!
|
|
|
|
--Pourquoi en désespérer? dit Albert. Attendons-le dans un jour de malheur
|
|
et d'abandon. Maintenant au milieu de ses triomphes, il serait sourd aux
|
|
conseils de la sagesse. Mais qu'il perde sa voix et sa beauté, nous nous
|
|
emparerons peut-être de son âme.
|
|
|
|
--Chargez-vous de cette conversion, Albert.
|
|
|
|
--Non pas sans vous, ma Consuelo.
|
|
|
|
--Vous ne craignez donc pas les souvenirs du passé?
|
|
|
|
--Non; je suis présomptueux au point de ne rien craindre. Je suis sous la
|
|
puissance du miracle.
|
|
|
|
--Et moi aussi, Albert, je ne saurais douter de moi-même! Oh! vous avez
|
|
bien raison d'être tranquille!»
|
|
|
|
Le jour commençait à poindre, et l'air pur du matin faisait monter mille
|
|
senteurs exquises. On était dans les plus beaux jours de l'été. Les
|
|
rossignols chantaient sous la feuillée, et se répondaient d'une colline à
|
|
l'autre. Les groupes qui se formaient à chaque instant autour des deux
|
|
époux, loin de leur être importuns, ajoutaient à leur pure ivresse les
|
|
douceurs d'une amitié fraternelle, ou tout au moins des plus exquises
|
|
sympathies. Tous les Invisibles présents a cette fête furent présentés à
|
|
Consuelo, comme les membres de sa nouvelle famille. C'était l'élite des
|
|
talents, des intelligences et des vertus de l'ordre: les uns illustres
|
|
dans le monde du dehors, d'autres obscurs dans ce monde-là, mais illustres
|
|
dans le temple par leurs travaux et leurs lumières. Plébéiens et
|
|
patriciens étaient mêlés dans une tendre intimité. Consuelo dut apprendre
|
|
leurs véritables noms et ceux plus poétiques qu'ils portaient dans le
|
|
secret de leurs relations fraternelles: c'étaient Vesper, Ellops, Péon,
|
|
Hylas, Euryale, Bellérophon, etc. Jamais elle ne s'était vue entourée d'un
|
|
choix aussi nombreux d'âmes nobles et de caractères intéressants. Les
|
|
récits qu'ils lui faisaient de leurs travaux de prosélytisme, des dangers
|
|
qu'ils avaient affrontés et des résultats obtenus, la charmaient comme
|
|
autant de poëmes dont elle n'aurait pas cru la réalité conciliable avec le
|
|
train du monde insolent et corrompu qu'elle avait traversé. Ces
|
|
témoignages d'amitié et d'estime qui allaient jusqu'à l'attendrissement et
|
|
à l'effusion, et qui n'étaient pas entachés de la moindre banalité de
|
|
galanterie, ni de la moindre insinuation de familiarité dangereuse, ce
|
|
langage élevé, ce charme de relations où l'égalité et la fraternité
|
|
étaient réalisées dans ce qu'elles peuvent avoir de plus sublime; cette
|
|
belle aube dorée qui se levait sur la vie en même temps que dans le ciel,
|
|
tout cela fut comme un rêve divin dans l'existence de Consuelo et
|
|
d'Albert. Enlacés au bras l'un de l'autre, ils ne songeaient pas à
|
|
s'éloigner de leurs frères chéris. Une ivresse morale, douce et suave
|
|
comme l'air du matin, remplissait leur poitrine et leur âme. L'amour
|
|
dilatait trop leur sein pour le faire tressaillir. Trenck racontait les
|
|
souffrances de sa captivité à Glatz, et les dangers de sa fuite. Comme
|
|
Consuelo et Haydn dans le Boehmerwald, il avait voyagé à travers la
|
|
Pologne, mais par un froid rigoureux, couvert de haillons, avec un
|
|
compagnon, blessé, l'_aimable Shelles_, que ses mémoires nous ont peint
|
|
depuis comme le plus gracieux des amis. Il avait joué du violon pour avoir
|
|
du pain, et servi de ménétrier aux paysans, comme Consuelo sur les rives
|
|
du Danube. Puis il lui parlait tout bas de la princesse Amélie, de son
|
|
amour et de ses espérances. Pauvre jeune Trenck! l'épouvantable orage qui
|
|
s'amassait sur sa tête, il ne le prévoyait pas plus que l'heureux couple,
|
|
destiné à passer de ce beau songe d'une nuit d'été à une vie de combats,
|
|
de déceptions et de souffrances!
|
|
|
|
Le Porporino chanta sous les cyprès un hymne admirable composé par Albert,
|
|
à la mémoire des martyrs de leur cause; le jeune Benda l'accompagna sur
|
|
son violon; Albert lui-même prit l'instrument, et ravit les auditeurs avec
|
|
quelques notes. Consuelo ne put chanter, elle pleurait de joie et
|
|
d'enthousiasme. Le comte de Saint-Germain raconta les entretiens de Jean
|
|
Huss et de Jérôme de Prague avec tant de chaleur, d'éloquence et de
|
|
vraisemblance, qu'en l'écoutant il était impossible de ne pas croire qu'il
|
|
y eût assisté. Dans de telles heures d'émotion et de ravissement, la
|
|
triste raison ne se défend pas des prestiges de la poésie. Le chevalier
|
|
d'Éon peignit, en traits d'une finesse acérée et d'un goût enchanteur, les
|
|
misères et les ridicules des plus illustres tyrans de l'Europe, et les
|
|
vices des cours, et la faiblesse de cet échafaudage social qu'il semblait
|
|
à l'enthousiasme si facile de faire plier sous son vol brûlant. Le comte
|
|
Golowkin peignit délicieusement la grande âme et les naïfs travers de son
|
|
ami Jean-Jacques Rousseau. Ce seigneur philosophe (on dirait aujourd'hui
|
|
excentrique) avait une fille fort belle, qu'il élevait selon ses idées, et
|
|
qui était à la fois Émile et Sophie, tantôt le plus beau des garçons,
|
|
tantôt la plus charmante des filles. Il devait la présenter à l'initiation,
|
|
et charger Consuelo de l'instruire. L'illustre Zinzendorf exposa
|
|
l'organisation et les moeurs évangéliques de sa colonie de Moraves
|
|
bernhuters. Il consultait Albert avec déférence sur plusieurs difficultés,
|
|
et la sagesse semblait parler par la bouche d'Albert. C'est qu'il était
|
|
inspiré par la présence et le doux regard de son amie. Il semblait un dieu
|
|
à Consuelo. Il réunissait pour elle tous les prestiges: philosophe et
|
|
artiste, martyr éprouvé, héros triomphant, grave comme un sage du Portique,
|
|
beau comme un ange, enjoué parfois et naïf comme un enfant, comme un
|
|
amant heureux, parfait enfin comme l'homme qu'on aime! Consuelo avait cru
|
|
mourir de fatigue et d'émotion en frappant à la porte du temple.
|
|
Maintenant elle se sentait forte, et animée comme au temps où elle jouait
|
|
sur la grève de l'Adriatique dans toute la vigueur de l'adolescence, sous
|
|
un soleil brûlant tempéré par la brise de mer. Il semblait que la vie dans
|
|
toute sa puissance, le bonheur dans toute son intensité, se fussent
|
|
emparés d'elle par toutes ses fibres, et qu'elles les aspirât par tous ses
|
|
pores. Elle ne comptait pas les heures: elle eût voulu que cette nuit
|
|
enchantée ne finît jamais. Pourquoi ne peut-on arrêter le soleil sous
|
|
l'horizon, dans de certaines veillées où l'on se sent dans toute la
|
|
plénitude de l'être, et où tous les rêves de l'enthousiasme semblent
|
|
réalisés ou réalisables!
|
|
|
|
Enfin le ciel se teignit de pourpre et d'or; une cloche argentine avertit
|
|
les Invisibles que la nuit leur retirait ses voiles protecteurs. Ils
|
|
chantèrent un dernier hymne au soleil levant, emblème du jour nouveau
|
|
qu'ils rêvaient et préparaient pour le monde. Puis ils se firent de
|
|
tendres adieux, se donnèrent rendez-vous, les uns à Paris, les autres à
|
|
Londres, d'autres à Madrid, à Vienne, à Pétersbourg, à Varsovie, à Dresde,
|
|
à Berlin. Tous s'engagèrent à se retrouver dans un an, à pareil jour, à la
|
|
porte de ce temple béni, avec de nouveaux néophytes ou d'anciens frères
|
|
maintenant absents. Puis ils croisèrent leurs manteaux pour cacher leurs
|
|
élégants costumes, et se dispersèrent sans bruit sous les sentiers
|
|
ombragés du parc.
|
|
|
|
Albert et Consuelo, guidés par Marcus, descendirent le ravin jusqu'au
|
|
ruisseau; Karl les reçut dans sa gondole fermée, et les conduisit au
|
|
pavillon, sur le seuil duquel ils s'arrêtèrent un instant pour contempler
|
|
la majesté de l'astre qui montait dans le ciel. Jusque-là Consuelo, en
|
|
répondant aux discours passionnés d'Albert, lui avait toujours donné son
|
|
nom véritable; mais lorsqu'il l'arracha à la contemplation où elle
|
|
semblait s'oublier, elle ne put que lui dire, en appuyant son front
|
|
brûlant sur son épaule:
|
|
|
|
«_Ô Liverani!_»
|
|
|
|
* * * * *
|
|
|
|
|
|
|
|
ÉPILOGUE.
|
|
|
|
|
|
Si nous avions pu nous procurer sur l'existence d'Albert et de Consuelo,
|
|
après leur mariage, les documents fidèles et détaillés qui nous ont guidé
|
|
jusqu'ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue
|
|
carrière, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, ô
|
|
lecteur persévérant, nous ne pouvons vous satisfaire; et vous, lecteur
|
|
fatigué, nous ne vous demandons plus qu'un instant de patience. Ne nous en
|
|
faites, l'un et l'autre, ni un reproche ni un mérite. La vérité est que
|
|
les matériaux à l'aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l'avons
|
|
fait jusqu'à présent, coordonner les événements de cette histoire,
|
|
disparaissent, en grande partie, pour nous, à partir de la nuit romanesque
|
|
qui vit bénir et consacrer l'union de nos deux héros, chez les Invisibles.
|
|
Soit que les engagements contractés par eux, dans le Temple, les aient
|
|
empêchés de se confier à l'amitié dans leurs lettres, soit que leurs amis,
|
|
affiliés eux-mêmes aux mystères, aient, dans des temps de persécution,
|
|
jugé prudent d'anéantir leur correspondance, nous ne les apercevons plus
|
|
qu'à travers un nuage, sous le voile du Temple ou sous le masque des
|
|
adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de
|
|
leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits,
|
|
nous nous égarerions souvent à les poursuivre; car des preuves
|
|
contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points
|
|
géographiques à la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le
|
|
même temps. Mais nous devinons aisément qu'ils donnèrent volontairement
|
|
lieu à ces méprises, étant, tantôt voués à quelque entreprise secrète
|
|
dirigée par les Invisibles, et tantôt forcés de se soustraire, à travers
|
|
mille périls, à la police inquisitoriale des gouvernements. Ce que nous
|
|
pouvons affirmer sur l'existence de cette âme en deux personnes qui
|
|
s'appela Consuelo et Albert, c'est que leur amour tint ses promesses, mais
|
|
que La destinée démentit cruellement celles qu'elle avait semblé leur
|
|
faire durant ces heures d'ivresse qu'ils appelaient leur _songe d'une nuit
|
|
d'été_. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui
|
|
leur avait donné ce rapide bonheur dans toute sa plénitude, et qui, au
|
|
milieu de leurs revers, continua en eux le miracle de l'amour annoncé par
|
|
Wanda. Au sein de la misère, de la souffrance et de la persécution, ils se
|
|
reportèrent toujours à ce doux souvenir qui marqua dans leur vie comme une
|
|
vision céleste, comme un bail fait avec la divinité pour la jouissance
|
|
d'une vie meilleure, après une phase de travaux, d'épreuves et de
|
|
sacrifices.
|
|
|
|
Tout devient, d'ailleurs, tellement mystérieux pour nous dans cette
|
|
histoire, que nous n'avons pas seulement pu découvrir dans quelle partie
|
|
de l'Allemagne était située cette résidence enchantée, où, protégé par le
|
|
tumulte des chasses et des fêtes, un prince, anonyme dans nos documents,
|
|
servit de point de ralliement et de moteur principal à la conspiration
|
|
sociale et philosophique des Invisibles. Ce prince avait reçu d'eux un nom
|
|
symbolique, qu'après mille peines pour deviner le chiffre dont se
|
|
servaient les adeptes, nous présumons être celui de Christophore,
|
|
_porte-Christ_, ou peut-être bien Chrysostome, _bouche d'or_. Le temps où
|
|
Consuelo fut mariée et initiée, ils l'appelaient poétiquement le _saint
|
|
Graal_, et les chefs du tribunal, les _templistes_, emblèmes romanesques,
|
|
renouvelés des antiques légendes de l'âge d'or de la chevalerie. Tout le
|
|
monde sait que, d'après ces riantes fictions, le _saint Graal_ était caché
|
|
dans un sanctuaire mystérieux, au fond d'une grotte inconnue aux mortels.
|
|
C'était là que les templistes, illustres saints du Christianisme primitif,
|
|
voués, dès ce monde, à l'immortalité, gardaient la coupe précieuse dont
|
|
Jésus s'était servi pour consacrer le miracle de l'Eucharistie, en faisant
|
|
la pâque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grâce
|
|
céleste, figurée tantôt par le sang, tantôt par les larmes du Christ, une
|
|
liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mystique
|
|
de laquelle on ne s'expliquait pas, mais qu'il suffisait de voir pour être
|
|
transformé au moral et au physique, pour être à jamais à l'abri de la mort
|
|
et du péché. Les pieux paladins qui, après des voeux formidables, des
|
|
macérations terribles et des exploits à faire trembler la terre, se
|
|
vouaient à la vie ascétique du _chevalier errant_, avaient pour idéal de
|
|
trouver le _saint Graal_ au bout de leurs pérégrinations. Ils le
|
|
cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grèves de l'Armorique, au
|
|
fond des forêts de la Germanie. Il fallait, pour réaliser cette sublime
|
|
conquête, affronter des périls analogues à ceux du jardin des Hespérides,
|
|
vaincre les monstres, les éléments, les peuples barbares, la faim, la soif,
|
|
la mort même. Quelques-uns de ces Argonautes chrétiens découvrirent,
|
|
dit-on, le sanctuaire, et furent régénérés par la divine coupe; mais ils
|
|
ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe à la force
|
|
de leur bras, à la sainteté de leur vie, à leurs armes invincibles, à la
|
|
transfiguration de tout leur être; mais ils survécurent peu, parmi nous, à
|
|
une si glorieuse initiation: ils disparurent d'entre les hommes, comme
|
|
Jésus après sa résurrection, et passèrent de la terre au ciel, sans subir
|
|
l'amère transition de la mort.
|
|
|
|
Tel était le magique symbole qui s'adaptait en réalité fort bien à
|
|
l'oeuvre des Invisibles. Durant plusieurs années, les nouveaux templistes
|
|
conservèrent l'espoir de rendre le _saint Graal_ accessible à tous les
|
|
hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute, à répandre les
|
|
idées mères de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancés de
|
|
l'ordre; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui
|
|
prouverait qu'il eut le temps de les conquérir. Or chacun sait qu'il
|
|
fallait quatre-vingt et un mois pour s'élever seulement aux trente-trois
|
|
degrés de la maçonnerie, et nous croyons être certain qu'il en fallait
|
|
ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimité des degrés
|
|
mystérieux du _saint Graal_. Les noms des grades maçonniques ne sont plus
|
|
un mystère pour personne; mais on ne nous saura peut-être pas mauvais gré
|
|
d'en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le génie
|
|
enthousiaste et la riante imagination qui présidèrent à leur création
|
|
successive:
|
|
|
|
«Apprenti, compagnon et maître maçon, maître secret et maître parfait,
|
|
secrétaire, prévôt et juge, maître anglais et maître irlandais, maître en
|
|
Israël, maître élu des neuf et des quinze, élu de l'inconnu, sublime
|
|
chevalier élu, grand maître architecte, royal-arche, grand Écossais de la
|
|
loge sacrée ou sublime maçon, chevalier de l'épée, chevalier d'Orient,
|
|
prince de Jérusalem, chevalier d'Orient et d'Occident, rose-croix de
|
|
France, d'Hérédom et du Kilwinning, grand pontife ou sublime Écossais,
|
|
architecte de la voûte sacrée, pontife de Jérusalem céleste, souverain
|
|
prince de la maçonnerie ou maître _ad vitam_, noachite, prince du Liban,
|
|
chef du tabernacle, chevalier du serpent d'airain, Écossais trinitaire ou
|
|
prince de merci, grand commandeur du temple, chevalier du soleil,
|
|
patriarche des croisades, grand maître de la lumière, chevalier Kadosh,
|
|
chevalier de l'aigle blanc et de l'aigle noir, chevalier du phénix,
|
|
chevalier de l'iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison
|
|
d'or, grand inspecteur-inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal
|
|
secret, sublime maître de l'anneau lumineux, etc, etc.[14]»
|
|
|
|
[Note 14: Plusieurs de ces grades sont de diverses créations et de divers
|
|
rites. Quelques-uns sont peut-être postérieurs à l'époque dont nous
|
|
parlons. Nous renvoyons la rectification aux _docteurs_ érudits. Il y a
|
|
eu, je crois, plus de cent grades dans certains rites.]
|
|
|
|
À ces titres, ou du moins à la plupart d'entre eux, nous trouvons des
|
|
titres moins connus accolés au nom d'Albert Podiebrad, dans un chiffre
|
|
moins lisible que celui des francs-maçons, tels que chevalier de
|
|
Saint-Jean, sublime Joannite, maître du nouvel Apocalypse, docteur de
|
|
l'Évangile éternel, élu de l'Esprit-Saint, templiste, aréopagite, mage,
|
|
homme-peuple, homme-pontife, homme-roi, homme nouveau, etc. Nous avons été
|
|
surpris de voir ici quelques titres qui sembleraient empruntés par
|
|
anticipation à l'Illuminisme de Weishaupt; mais cette particularité nous a
|
|
été expliquée plus tard, et n'aura pas besoin de commentaire pour nos
|
|
lecteurs à la fin de cette histoire.
|
|
|
|
À travers le labyrinthe de faits obscurs, mais profonds, qui se rattachent
|
|
aux travaux, aux succès, à la dispersion et à l'extinction apparente des
|
|
Invisibles, nous avons bien de la peine à suivre de loin l'étoile
|
|
aventureuse de notre jeune couple. Cependant, en suppléant par un
|
|
commentaire prudent à ce qui nous manque, voici à peu près l'historique
|
|
abrégé des principaux événements de leur vie. L'imagination du lecteur
|
|
aidera à la lettre; et pour notre compte, nous ne doutons pas que les
|
|
meilleurs dénoûments ne soient ceux dont le lecteur veut bien se charger
|
|
pour son compte, à la place du narrateur[15].
|
|
|
|
[Note 15: À telles enseignes que l'histoire de Jean Kreyssler nous paraît
|
|
être le roman le plus merveilleux d'Hoffmann. La mort ayant surpris
|
|
l'auteur avant la fin de son oeuvre, le poëme se termine dans les
|
|
imaginations sous mille formes différentes plus fantastiques les unes que
|
|
les autres. C'est ainsi qu'un beau fleuve se ramifie vers son embouchure
|
|
et se perd en mille filets capricieux dans les sables durs de la grève.]
|
|
|
|
Il est probable que ce fut en quittant le _saint Graal_ que Consuelo se
|
|
rendit à la petite cour de Bareith, où la margrave, soeur de Frédéric,
|
|
avait des palais, des jardins, des kiosques et des cascades, dans le goût
|
|
de ceux du comte Hoditz à Roswald, quoique moins somptueux et moins
|
|
dispendieux; car cette spirituelle princesse avait été mariée sans dot à
|
|
un très-pauvre prince, et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait des
|
|
robes dont la queue fût raisonnable, et des pages dont le pourpoint ne
|
|
montrât pas la corde. Ses jardins, ou plutôt son jardin, pour parler sans
|
|
métaphore, était situé dans un paysage admirable, et elle s'y donnait le
|
|
plaisir d'un opéra italien, dans un temple antique, d'un goût un peu
|
|
Pompadour. La margrave était très-philosophe, c'est-à-dire voltairienne.
|
|
Le jeune margrave héréditaire, son époux, était chef zélé d'une loge
|
|
maçonnique. J'ignore si Albert fut en relations avec lui et si son
|
|
incognito fut protégé par le secret des _frères_, ou bien s'il se tint
|
|
éloigné de cette cour pour rejoindre sa femme un peu plus tard. Sans doute
|
|
Consuelo avait là quelque mission secrète. Peut-être aussi, pour éviter
|
|
d'attirer sur son époux l'attention qui se fixait en tous lieux sur elle,
|
|
elle ne vécut pas publiquement auprès de lui dans les premiers temps.
|
|
Leurs amours eurent sans doute alors tout l'attrait du mystère; et si la
|
|
publicité de leur union, consacrée par la sanction fraternelle des
|
|
templistes, leur avait paru douce et vivifiante, le secret dont ils
|
|
s'entourèrent dans un monde hypocrite et licencieux fut pour eux, dans les
|
|
commencements, une égide nécessaire, et une sorte de muette protestation,
|
|
où ils puisèrent leur enthousiasme et leur force.
|
|
|
|
Plusieurs chanteuses et chanteurs italiens firent à cette époque les
|
|
délices de la petite cour de Bareith. La Corilla et Anzoleto y parurent,
|
|
et l'inconséquente prima donna s'enflamma de nouveaux feux pour le traître
|
|
qu'elle avait voué naguère à toutes les furies de l'enfer. Mais Anzoleto,
|
|
en cajolant la tigresse, s'efforça prudemment, et avec une mystérieuse
|
|
réserve, de trouver grâce auprès de Consuelo, dont le talent grandi par
|
|
tant de secrètes et profondes révélations, éclipsait toutes les rivalités.
|
|
L'ambition était devenue la passion dominante du jeune ténor; l'amour
|
|
avait été étouffé sous le dépit, la volupté même sous la satiété. Il
|
|
n'aimait donc ni la chaste Consuelo, ni la fougueuse Corilla; mais il
|
|
ménageait l'une et l'autre, tout prêt à se rattacher en apparence à celle
|
|
des deux qui le prendrait à sa suite et l'aiderait à se faire
|
|
avantageusement connaître. Consuelo lui témoigna une paisible amitié, et
|
|
ne lui épargna pas les bons conseils et les consciencieuses leçons qui
|
|
pouvaient donner l'essor à son talent. Mais elle ne sentit plus auprès de
|
|
lui aucun trouble, et la mansuétude de son pardon lui révéla à elle-même
|
|
l'absolue consommation de son détachement. Anzoleto ne s'y méprit pas.
|
|
Après avoir écouté avec fruit les enseignements de l'artiste, et feint
|
|
d'entendre avec émotion les conseils de l'amie, il perdit la patience en
|
|
perdant l'espoir, et sa profonde rancune, son amer dépit, percèrent malgré
|
|
lui dans son maintien et dans ses paroles.
|
|
|
|
Sur ces entrefaites, il paraît que la jeune baronne Amélie de Rudolstadt
|
|
arriva à la cour de Bareith avec la princesse de Culmbach, fille de la
|
|
comtesse Hoditz. S'il faut en croire quelques témoins indiscrets ou
|
|
exagérateurs, de petits drames assez bizarres se passèrent alors entre ces
|
|
quatre personnes, Consuelo, Amélie, Corilla et Anzoleto. En voyant
|
|
paraître à l'improviste le beau ténor sur les planches de l'opéra de
|
|
Bareith, la jeune baronne s'évanouit. Personne ne s'avisa de remarquer la
|
|
coïncidence, mais le regard de lynx de la Corilla avait saisi sur le front
|
|
du ténor un rayonnement particulier de vanité satisfaite. Il avait manqué
|
|
son passage d'_effet_; la cour, distraite par la pâmoison de la jeune
|
|
baronne, n'avait pas encouragé le chanteur; et, au lieu de maugréer entre
|
|
ses dents, comme il faisait toujours en pareil cas, il avait sur les
|
|
lèvres un sourire de triomphe non équivoque.
|
|
|
|
«Tiens! dit la Corilla d'une voix étouffée à Consuelo en rentrant dans la
|
|
coulisse, ce n'est ni toi ni moi qu'il aime, c'est cette petite sotte qui
|
|
vient de faire une scène pour lui. La connais-tu? qui est-elle?
|
|
|
|
--Je ne sais, répondit Consuelo qui n'avait rien remarqué; mais je puis
|
|
t'assurer que ce n'est ni elle, ni toi, ni moi qui l'occupons.
|
|
|
|
--Qui donc, en ce cas?
|
|
|
|
--Lui-même, _al solito!_» reprit Consuelo en souriant.
|
|
|
|
La chronique ajoute que le lendemain matin Consuelo fut mandée dans un
|
|
bosquet retiré de la résidence pour s'entretenir avec la baronne Amélie à
|
|
peu près ainsi qu'il suit:
|
|
|
|
«Je sais tout! aurait dit cette dernière d'un air irrité, avant de
|
|
permettre à Consuelo d'ouvrir la bouche; c'est vous qu'il aime! c'est vous,
|
|
malheureuse, fléau de ma vie, qui m'avez enlevé le coeur d'Albert et le
|
|
_sien_.
|
|
|
|
--Le sien. Madame? J'ignore...
|
|
|
|
--Ne feignez pas, Anzoleto vous aime, vous êtes sa maîtresse, vous l'avez
|
|
été à Venise, vous l'êtes encore...
|
|
|
|
--C'est une infâme calomnie, ou une supposition indigne de vous, Madame.
|
|
|
|
--C'est la vérité, vous dis-je. Il me l'a avoué cette nuit.
|
|
|
|
--Cette nuit! oh! Madame, que m'apprenez-vous?» s'écria Consuelo en
|
|
rougissant de honte et de chagrin...
|
|
|
|
Amélie fondit en larmes, et quand la bonne Consuelo eut réussi à calmer sa
|
|
jalousie, elle obtint malgré elle la confidence de cette malheureuse
|
|
passion. Amélie avait vu Anzoleto chanter sur le théâtre de Prague; elle
|
|
avait été enivrée de sa beauté et de ses succès. Ne comprenant rien à la
|
|
musique, elle l'avait pris sans hésitation pour le premier chanteur du
|
|
monde, d'autant plus qu'à Prague il avait eu un succès de vogue, Elle
|
|
l'avait mandé auprès d'elle comme maître de chant, et pendant que son
|
|
pauvre père, le vieux baron Frédéric, paralysé par l'inaction, donnait
|
|
dans son fauteuil tout en rêvant de meutes en fureur et de sangliers aux
|
|
abois, elle avait succombé à la séduction. L'ennui et la vanité l'avaient
|
|
poussée à sa perte. Anzoleto, flatté de cette illustre conquête, et
|
|
voulant se mettre à la mode par un scandale, lui avait persuadé qu'elle
|
|
avait de l'étoffe pour devenir la plus grande cantatrice de son siècle,
|
|
que la vie d'artiste était un paradis sur la terre, et qu'elle n'avait
|
|
rien de mieux à faire que de s'enfuir avec lui pour aller débuter au
|
|
théâtre de Hay-Market dans les opéras de Haendel. Amélie avait d'abord
|
|
rejeté avec horreur l'idée d'abandonner son vieux père; mais, au moment où
|
|
Anzoleto quittait Prague, feignant un désespoir qu'il n'éprouvait pas,
|
|
elle avait cédé à une sorte de vertige, elle avait fui avec lui.
|
|
|
|
Son enivrement n'avait pas été de longue durée; l'insolence d'Anzoleto et
|
|
la grossièreté de ses moeurs, quand il ne jouait plus le personnage de
|
|
séducteur, l'avaient fait rentrer en elle-même. C'était donc avec une
|
|
sorte de joie que, trois mois après son évasion, elle avait été arrêtée à
|
|
Hambourg et ramenée en Prusse, où, sur la demande des Rudolstadt de Saxe,
|
|
elle avait été incarcérée mystérieusement à Spandaw; mais la pénitence
|
|
avait été trop longue et trop sévère. Amélie s'était dégoûtée du repentir
|
|
aussi vite que de la passion; elle avait soupiré après la liberté, les
|
|
aises de la vie, et la considération de son rang, dont elle avait été si
|
|
brusquement et si cruellement privée. Au milieu de ses souffrances
|
|
personnelles, elle avait à peine senti la douleur de perdre son père. En
|
|
apprenant qu'elle était libre, elle avait enfin compris tous les malheurs
|
|
qui avaient frappé sa famille; mais n'osant retourner auprès de la
|
|
chanoinesse, et craignant l'ennui amer d'une vie de réprimandes et de
|
|
sermons, elle avait imploré la protection de la margrave de Bareith; et la
|
|
princesse de Culmbach, alors à Dresde, s'était chargée de la conduire
|
|
auprès de sa parente. Dans cette cour philosophique et frivole, elle
|
|
trouvait l'aimable _tolérance_ dont les vices à la mode faisaient alors
|
|
l'unique vertu de l'avenir. Mais en revoyant Anzoleto, elle subissait déjà
|
|
le diabolique ascendant qu'il savait exercer sur les femmes, et contre
|
|
lequel la chaste Consuelo elle-même avait eu tant de luttes à soutenir.
|
|
L'effroi et le chagrin l'avaient d'abord frappée au coeur; mais après son
|
|
évanouissement, étant sortie seule la nuit dans les jardins pour prendre
|
|
l'air, elle l'avait rencontré, enhardi par son émotion, et l'imagination
|
|
irritée par les obstacles survenus entre eux. Maintenant elle l'aimait
|
|
encore, elle en rougissait, elle en était effrayée, et elle confessait ses
|
|
fautes à son ancienne maîtresse de chant avec un mélange de pudeur
|
|
féminine et de cynisme philosophique.
|
|
|
|
Il paraît certain que Consuelo sut trouver le chemin de son coeur par de
|
|
chaleureuses exhortations, et qu'elle la décida à retourner au château des
|
|
Géants, pour y éteindre dans la retraite sa dangereuse passion, et soigner
|
|
les vieux jours de sa tante.
|
|
|
|
Après cette aventure, le séjour de Bareith ne fut plus supportable pour
|
|
Consuelo. L'orageuse jalousie de la Corilla, qui, toujours folle et
|
|
toujours bonne au fond, l'accusait avec grossièreté et se jetait à ses
|
|
pieds l'instant d'après, la fatigua singulièrement. De son côté Anzoleto,
|
|
qui s'était imaginé pouvoir se venger de ses dédains, en jouant à la
|
|
passion avec Amélie, ne lui pardonna pas d'avoir soustrait la jeune
|
|
baronne au danger. Il lui fit mille mauvais tours, comme de lui faire
|
|
manquer toutes ses entrées sur la scène, de prendre sa partie au milieu
|
|
d'un duo, pour la dérouter, et, par son propre aplomb, donner à croire au
|
|
public ignorant que c'était elle qui se trompait. Si elle avait un jeu de
|
|
scène avec lui, il allait à droite au lieu d'aller à gauche, essayait de
|
|
la faire tomber, ou la forçait de s'embrouiller parmi les comparses. Ces
|
|
méchantes espiègleries échouèrent devant le calme et la présence d'esprit
|
|
de Consuelo; mais elle fut moins stoïque lorsqu'elle s'aperçut qu'il
|
|
répandait les plus indignes calomnies contre elle, et qu'il était écouté
|
|
par ces grands seigneurs désoeuvrés aux yeux desquels une actrice
|
|
vertueuse était un phénomène impossible à admettre, ou tout au moins
|
|
fatigant à respecter. Elle vit des libertins de tout âge et de tout rang
|
|
s'enhardir auprès d'elle, et, refusant de croire à la sincérité de sa
|
|
résistance, se joindre à Anzoleto pour la diffamer et la déshonorer, dans
|
|
un sentiment de vengeance lâche et de dépit féroce.
|
|
|
|
Ces cruelles et misérables persécutions furent le commencement d'un long
|
|
martyre que subit héroïquement l'infortunée prima donna durant toute sa
|
|
carrière théâtrale. Toutes les fois qu'elle rencontra Anzoleto, il lui
|
|
suscita mille chagrins, et il est triste de dire qu'elle rencontra plus
|
|
d'un Anzoleto dans sa vie. D'autres Corilla la tourmentèrent de leur envie
|
|
et de leur malveillance, plus ou moins perfide ou brutale; et de toutes
|
|
ces rivales, la première fut encore la moins méchante et la plus capable
|
|
d'un bon mouvement de coeur. Mais quoi qu'on puisse dire de la méchanceté
|
|
et de la jalouse vanité des femmes de théâtre, Consuelo éprouva que quand
|
|
leurs vices entraient dans le coeur d'un homme, ils le dégradaient encore
|
|
davantage et le rendaient plus indigne de son rôle dans l'humanité. Les
|
|
seigneurs arrogants et débauchés, les directeurs de théâtres et les
|
|
gazetiers, dépravés aussi par le contact de tant de souillures; les belles
|
|
dames, protectrices curieuses et fantasques, promptes à s'imposer, mais
|
|
irritées bientôt de rencontrer chez une fille _de cette espèce_ plus de
|
|
vertu qu'elles n'en avaient et n'en voulaient avoir; enfin le public
|
|
souvent ignare, presque toujours ingrat ou partial, ce furent là autant
|
|
d'ennemis contre lesquels l'épouse austère de Liverani eut à se débattre
|
|
dans d'incessantes amertumes. Persévérante et fidèle, dans l'art comme
|
|
dans l'amour, elle ne se rebuta jamais et poursuivit sa carrière,
|
|
grandissant toujours dans la science de la musique, comme dans la pratique
|
|
de la vertu; échouant souvent dans l'épineuse poursuite du succès, se
|
|
relevant souvent aussi par de justes triomphes, restant malgré tout la
|
|
prêtresse de l'art, mieux que ne l'entendait le Porpora lui-même, et
|
|
puisant toujours de nouvelles forces dans sa foi religieuse, d'immenses
|
|
consolations dans l'amour ardent et dévoué de son époux.
|
|
|
|
La vie de cet époux, quoique marchant parallèlement à la sienne, car il
|
|
l'accompagna dans tous ses voyages, est enveloppée de nuages plus épais.
|
|
Il est à présumer qu'il ne se fit pas l'esclave de la fortune de sa femme,
|
|
et qu'il ne s'adonna point au rôle de teneur de livres pour les recettes
|
|
et les dépenses de sa profession. La profession de Consuelo lui fut
|
|
d'ailleurs assez peu lucrative. Le public ne rétribuait pas alors les
|
|
artistes avec la prodigieuse munificence qui distingue celui de notre
|
|
temps. Les artistes s'enrichissaient principalement des dons des princes
|
|
et des grands, et les femmes qui savaient _tirer parti de leur position_
|
|
acquéraient déjà des trésors; mais la chasteté et le désintéressement sont
|
|
les plus grands ennemis de la fortune d'une femme de théâtre. Consuelo eut
|
|
beaucoup de succès d'estime, quelques-uns d'enthousiasme, quand par hasard
|
|
la perversité de son entourage ne s'interposa pas trop entre elle et le
|
|
vrai public; mais elle n'eut aucun succès de galanterie, et l'infamie ne
|
|
la couronna point de diamants et de millions. Ses lauriers demeurèrent
|
|
sans tache, et ne lui furent pas jetés sur la scène par des mains
|
|
intéressées. Après dix ans de travail et de courses, elle n'était pas plus
|
|
riche qu'à son point de départ, elle n'avait pas su spéculer, et, de plus,
|
|
elle ne l'avait pas voulu: deux conditions moyennant lesquelles la
|
|
richesse ne vient chercher malgré eux les travailleurs d'aucune classe. En
|
|
outre, elle n'avait point mis en réserve le fruit souvent contesté de ses
|
|
peines; elle l'avait constamment employé en bonnes oeuvres, et, dans une
|
|
vie consacrée secrètement à une active propagande, ses ressources mêmes
|
|
n'avaient pas toujours suffi; le gouvernement central des Invisibles y
|
|
avait quelquefois pourvu.
|
|
|
|
Quel fut le succès réel de l'ardent et infatigable pèlerinage qu'Albert et
|
|
Consuelo poursuivirent à travers la France, l'Espagne, l'Angleterre et
|
|
l'Italie? Il n'y en eut point de manifeste pour le monde, et je crois
|
|
qu'il faut se reporter à vingt ans plus tard pour retrouver, par induction,
|
|
l'action des sociétés secrètes dans l'histoire du dix-huitième siècle.
|
|
Ces sociétés eurent-elles plus d'effet en France que dans le sein de
|
|
l'Allemagne qui les avait enfantées? La Révolution française répond avec
|
|
énergie pour l'affirmative. Cependant la conspiration européenne de
|
|
l'Illuminisme et les gigantesques conceptions de Weishaupt montrent aussi
|
|
que le divin rêve du saint Graal n'avait pas cessé d'agiter les
|
|
imaginations allemandes, depuis trente années, malgré la dispersion ou la
|
|
défection des premiers adeptes.
|
|
|
|
D'anciennes gazettes nous apprennent que la Porporina chanta avec un grand
|
|
éclat à Paris dans les opéras de Pergolèse, à Londres dans les oratorios
|
|
et les opéras de Haendel, à Madrid avec Farinelli, à Dresde avec la
|
|
Faustina et la Mingotti, à Venise, à Rome et à Naples dans les opéras et
|
|
la musique d'église du Porpora et des autres grands maîtres.
|
|
|
|
Toutes les démarches d'Albert nous sont inconnues. Quelques billets de
|
|
Consuelo à Trenck ou à Wanda nous montrent ce mystérieux personnage plein
|
|
de foi, de confiance, d'activité, et jouissant, plus qu'aucun autre homme,
|
|
de la lucidité de ses pensées jusqu'à une époque où les documents certains
|
|
nous manquent absolument. Voici ce qui a été raconté, dans un certain
|
|
groupe de personnes à peu près toutes mortes aujourd'hui, sur la dernière
|
|
apparition de Consuelo à la scène.
|
|
|
|
Ce fut à Vienne vers 1760. La cantatrice pouvait avoir environ trente ans;
|
|
elle était, dit-on, plus belle que dans sa première jeunesse. Une vie pure,
|
|
des habitudes de calme moral et de sobriété physique, l'avaient conservée
|
|
dans toute la puissance de sa grâce et de son talent. De beaux enfants
|
|
l'accompagnaient; mais on ne connaissait pas son mari, bien que la
|
|
renommée publiât qu'elle en avait un, et qu'elle lui avait été
|
|
irrévocablement fidèle. Le Porpora, après avoir fait plusieurs voyages en
|
|
Italie, était revenu à Vienne, et faisait représenter un nouvel opéra au
|
|
théâtre impérial. Les vingt dernières années de ce maître sont tellement
|
|
ignorées, que nous n'avons pu trouver dans aucune de ses biographies le
|
|
nom de ce dernier oeuvre. Nous savons seulement que la Porporina y remplit
|
|
le principal rôle avec un succès incontestable, et qu'elle arracha des
|
|
larmes à toute la cour. L'impératrice daigna être satisfaite. Mais dans la
|
|
nuit qui suivit ce triomphe, la Porporina reçut, de quelque messager
|
|
invisible, une nouvelle qui lui apporta l'épouvante et la consternation.
|
|
Dès sept heures du matin, c'est-à-dire au moment où l'impératrice était
|
|
avertie par le fidèle valet qu'on appelait le frotteur de Sa Majesté (vu
|
|
que ses fonctions consistaient effectivement à ouvrir les persiennes, à
|
|
faire le feu et à frotter la chambre, tandis que Sa Majesté s'éveillait
|
|
peu à peu), la Porporina, ayant gagné à prix d'or et à force d'éloquence
|
|
tous les gardiens des avenues sacrées, se présenta derrière la porte même
|
|
de l'auguste chambre à coucher.
|
|
|
|
«Mon ami, dit-elle au frotteur, il faut que je me jette aux pieds de
|
|
l'impératrice. La vie d'un honnête homme est en danger, l'honneur d'une
|
|
famille est compromis. Un grand crime sera peut-être consommé dans
|
|
quelques jours, si je ne vois Sa Majesté à l'instant même. Je sais que
|
|
vous êtes incorruptible, mais je sais aussi que vous êtes un homme
|
|
généreux et magnanime. Tout le monde le dit; vous avez obtenu bien des
|
|
grâces que les courtisans les plus fiers n'eussent pas osé solliciter.
|
|
|
|
--Bonté du ciel! est-ce vous que je revois enfin, ô ma chère maîtresse!
|
|
s'écria le frotteur, en joignant les mains et en laissant tomber son
|
|
plumeau.
|
|
|
|
--Karl! s'écria à son tour Consuelo, oh! merci, mon Dieu, je suis sauvée.
|
|
Albert a un bon ange jusque dans ce palais.
|
|
|
|
--Albert? Albert! reprit Karl, est-ce lui qui est en danger, mon Dieu? En
|
|
ce cas, entrez vite, Signora, dussé-je être chassé. Et Dieu sait que je
|
|
regretterais ma place, car j'y fais quelque bien, et j'y sers notre sainte
|
|
cause mieux que je n'ai encore pu le faire ailleurs... Mais Albert! Tenez,
|
|
l'impératrice est une bonne femme quand elle ne gouverne pas, ajouta-t-il
|
|
à voix basse. Entrez, vous serez censée m'avoir précédé. Que la faute
|
|
retombe sur ces coquins de valets qui ne méritent pas de servir une reine,
|
|
car ils ne lui disent que des mensonges!»
|
|
|
|
Consuelo entra, et l'impératrice, en ouvrant ses yeux appesantis, la vit à
|
|
genoux et comme prosternée au pied de son lit.
|
|
|
|
«Qu'est-ce-là? s'écria Marie-Thérèse, en drapant son couvre-pied sur ses
|
|
épaules avec une majesté d'habitude qui n'avait plus rien de joué, et en
|
|
se soulevant, aussi superbe, aussi redoutable en cornettes de nuit et sur
|
|
son chevet, que si elle eût été assise sur son trône, le diadème en tête
|
|
et l'épée au flanc.
|
|
|
|
--Madame, répondit Consuelo, c'est une humble sujette, une mère infortunée,
|
|
une épouse au désespoir qui, à genoux, vous demande la vie et la liberté
|
|
de son mari.»
|
|
|
|
En ce moment, Karl entra, feignant une grande surprise.
|
|
|
|
«Malheureuse! s'écria-t-il en jouant l'épouvante et la fureur, qui vous a
|
|
permis d'entrer ici?
|
|
|
|
--Je te fais mon compliment, Karl! dit l'impératrice, de la vigilance et
|
|
de ta fidélité. Jamais pareille chose ne m'est arrivée de ma vie, d'être
|
|
ainsi réveillée en sursaut, avec cette insolence!
|
|
|
|
--Que Votre Majesté dise un mot, reprit Karl avec audace, et je tue cette
|
|
femme sous ses yeux.»
|
|
|
|
Karl connaissait fort bien l'impératrice; il savait qu'elle aimait à faire
|
|
des actes de miséricorde devant témoins, et qu'elle savait être grande
|
|
reine et grande femme, même devant ses valets de chambre.
|
|
|
|
«C'est trop de zèle! répondit-elle avec un sourire majestueux et maternel
|
|
en même temps. Va-t'en, et laisse parler cette pauvre femme qui pleure.
|
|
Je ne suis en danger avec aucun de mes sujets. Que voulez-vous, madame?
|
|
Eh mais, c'est toi, ma belle Porporina! tu vas te gâter la voix à sangloter
|
|
de la sorte.
|
|
|
|
--Madame, répondit Consuelo, je suis mariée devant l'Église catholique
|
|
depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur à me
|
|
reprocher. J'ai des enfants légitimes, et je les élève dans la vertu.
|
|
J'ose donc...
|
|
|
|
--Dans la vertu, je le sais, dit l'impératrice, mais non dans la religion.
|
|
Vous êtes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais à l'église.
|
|
Cependant, parlez. Quel malheur vous a frappé?
|
|
|
|
--Mon époux, dont je ne m'étais jamais séparée, reprit la suppliante, est
|
|
actuellement à Prague, et j'ignore par quelle infâme machination il vient
|
|
d'être arrêté, jeté dans un cachot, accusé de vouloir prendre un nom et un
|
|
titre qui ne lui appartiennent pas, de vouloir spolier un héritage, d'être
|
|
enfin un intrigant, un imposteur et un espion, accusé pour ce fait de
|
|
haute trahison, et condamné à la détention perpétuelle, à la mort
|
|
peut-être dans ce moment-ci.
|
|
|
|
--À Prague? un imposteur? dit l'impératrice avec calme; j'ai une histoire
|
|
comme cela dans les rapports de ma police secrète. Comment appelez-vous
|
|
votre mari? car vous autres, vous ne portez pas le nom de vos maris?
|
|
|
|
--Il s'appelle Liverani.
|
|
|
|
--C'est cela. Eh bien, mon enfant, je suis désolée de vous savoir mariée à
|
|
un pareil misérable. Ce Liverani est en effet un chevalier d'industrie ou
|
|
un fou qui, grâce à une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour
|
|
un comte de Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avéré. Il
|
|
s'est introduit auprès d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il
|
|
ose se dire le neveu, et dont, à coup sûr, il eût capté l'héritage, si, au
|
|
moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre dame, tombée en
|
|
enfance, n'eût été délivrée de son obsession par des gens de bien dévoués
|
|
à sa famille. On l'a arrêté, et on a fort bien fait. Je conçois votre
|
|
chagrin, mais je n'y puis porter remède. On instruit le procès. S'il est
|
|
reconnu que cet homme, comme je voudrais le croire, est aliéné, on le
|
|
placera dans un hôpital, où vous pourrez le voir et le soigner. Mais s'il
|
|
n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le détenir un
|
|
peu plus sévèrement, pour l'empêcher de troubler la possession de la
|
|
véritable héritière des Rudolstadt, une baronne Amélie, je crois, qui,
|
|
après quelques travers de jeunesse, est sur le point de se marier avec un
|
|
de mes officiers. J'aime à me persuader, _mademoiselle_, que vous ignorez
|
|
la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son
|
|
caractère: autrement je trouverais vos instances très-déplacées. Mais je
|
|
vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer.»
|
|
|
|
Consuelo vit qu'elle n'avait rien à espérer, et qu'en essayant de faire
|
|
constater l'identité de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait
|
|
sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte,
|
|
pâle et prête à s'évanouir. Marie-Thérèse, qui la suivait d'un oeil
|
|
scrutateur, eut pitié d'elle, et la rappelant:
|
|
|
|
«Vous êtes fort à plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sèche. Tout cela
|
|
n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez-vous, soignez-vous.
|
|
L'affaire sera examinée consciencieusement; et si votre mari ne veut pas
|
|
se perdre lui-même, je ferai en sorte qu'il soit considéré comme atteint
|
|
de démence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela.
|
|
Voilà le conseil que j'ai à vous donner.
|
|
|
|
--Je le suivrai, et je bénis Votre Majesté. Mais sans sa protection, je ne
|
|
pourrai rien. Mon mari est enfermé à Prague, et je suis engagée au théâtre
|
|
impérial de Vienne. Si Votre Majesté ne daigne m'accorder un congé et me
|
|
délivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...
|
|
|
|
--Vous demandez beaucoup! J'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder
|
|
ce congé, et s'il sera possible de vous remplacer au théâtre. Nous verrons
|
|
cela dans quelques jours.
|
|
|
|
--Dans quelques jours!... s'écria Consuelo en retrouvant son courage.
|
|
Mais dans quelques jours il ne sera plus temps! il faut que je parte à
|
|
l'instant même!
|
|
|
|
--C'est assez, dit l'impératrice. Votre insistance vous sera fâcheuse, si
|
|
vous la portez devant des juges moins calmes et moins indulgents que moi.
|
|
Allez, Mademoiselle.»
|
|
|
|
Consuelo courut chez le chanoine *** et lui confia ses enfants, en lui
|
|
annonçant qu'elle partait, et qu'elle ignorait la durée de son absence.
|
|
|
|
«Si vous nous quittez pour longtemps, tant pis! répondit le bon vieillard.
|
|
Quant aux enfants, je ne m'en plains pas. Ils sont parfaitement élevés, et
|
|
ils feront société à Angèle, qui s'ennuie bien un peu avec moi.
|
|
|
|
--Écoutez! reprit Consuelo qui ne put retenir ses larmes après avoir été
|
|
serrer ses enfants une dernière fois sur son coeur, ne leur dites pas que
|
|
mon absence sera longue, mais sachez qu'elle peut être éternelle. Je vais
|
|
subir peut-être des douleurs dont je ne me relèverais pas à moins que Dieu
|
|
ne fît un miracle en ma faveur; priez-le pour moi, et faites prier mes
|
|
enfants.»
|
|
|
|
Le bon chanoine n'essaya pas de lui arracher son secret; mais comme son
|
|
âme paisible et nonchalante n'admettait pas facilement l'idée d'un malheur
|
|
sans ressources, il s'efforça de la consoler. Voyant qu'il ne réussissait
|
|
pas à lui rendre l'espérance, il voulut au moins lui mettre l'esprit en
|
|
repos sur le sort de ses enfants.
|
|
|
|
«_Mon cher Bertoni_, lui dit-il avec l'accent du coeur, et en s'efforçant
|
|
de prendre un air enjoué à travers ses larmes, si tu ne reviens pas, tes
|
|
enfants m'appartiennent, songes-y! Je me charge de leur éducation. Je
|
|
marierai la fille, ce qui diminuera un peu la dot d'Angèle, et la rendra
|
|
plus laborieuse. Quant aux garçons, je te préviens que j'en ferai des
|
|
musiciens!
|
|
|
|
--Joseph Haydn partagera ce fardeau, reprit Consuelo en baisant les mains
|
|
du chanoine, et le vieux Porpora leur donnera bien encore quelques leçons.
|
|
Mes pauvres enfants sont dociles, et annoncent de l'intelligence; leur
|
|
existence matérielle ne m'inquiète pas. Ils pourront un jour gagner
|
|
honnêtement leur vie. Mais mon amour et mes conseils... vous seul pouvez
|
|
me remplacer auprès d'eux.
|
|
|
|
--Et je le le promets, s'écria le chanoine; j'espère bien vivre assez
|
|
longtemps pour les voir tous établis. Je ne suis pas encore trop gros,
|
|
j'ai toujours la jambe ferme. Je n'ai pas plus de soixante ans, quoique
|
|
autrefois cette scélérate de Brigitte voulût me vieillir pour m'engager à
|
|
faire mon testament. Allons, ma fille! courage et santé. Pars et reviens!
|
|
Le bon Dieu est avec les honnêtes gens.»
|
|
|
|
Consuelo, sans s'embarrasser de son congé, fit atteler des chevaux de
|
|
poste à sa voiture. Mais, au moment d'y monter, elle fut retardée par le
|
|
Porpora, qu'elle n'avait pas voulu voir, prévoyant bien l'orage, et qui
|
|
s'effrayait de la voir partir. Il craignait, malgré les promesses qu'elle
|
|
lui faisait d'un air contraint et préoccupé, qu'elle ne fût pas de retour
|
|
pour l'opéra du lendemain.
|
|
|
|
«Qui diable songe à aller à la campagne au coeur de l'hiver? disait-il
|
|
avec un tremblement nerveux, moitié de vieillesse, moitié de colère et
|
|
de crainte. Si tu t'enrhumes, voilà mon succès compromis, et cela allait
|
|
si bien! je ne te conçois pas. Nous triomphons hier, et tu voyages
|
|
aujourd'hui!»
|
|
|
|
Cette discussion fit perdre un quart d'heure à Consuelo, et donna le temps
|
|
à la direction du théâtre, qui avait déjà l'éveil, de faire avertir
|
|
l'autorité. Un piquet de houlans vint faire dételer. On pria Consuelo de
|
|
rentrer, et on monta la garde autour de sa maison pour l'empêcher de fuir.
|
|
La fièvre la prit. Elle ne s'en aperçut pas, et continua d'aller et de
|
|
venir dans son appartement, en proie à une sorte d'égarement, et ne
|
|
répondant que par des regards sombres et fixes aux irritantes
|
|
interpellations du Porpora et du directeur. Elle ne se coucha point, et
|
|
passa la nuit en prières. Le matin, elle parut calme, et alla à la
|
|
répétition _par ordre_. Sa voix n'avait jamais été plus belle, mais elle
|
|
avait des distractions qui terrifiaient le Porpora. «Ô maudit mariage! ô
|
|
infernale folie d'amour!» murmurait-il dans l'orchestre en frappant sur
|
|
son clavecin de façon à le briser. Le vieux Porpora était toujours le même;
|
|
il eût dit volontiers: Périssent tous les amants et tous les maris de la
|
|
terre plutôt que mon opéra!
|
|
|
|
Le soir, Consuelo fit sa toilette comme à l'ordinaire, et se présenta sur
|
|
la scène. Elle se posa, et ses lèvres articulèrent un mot... mais pas un
|
|
son ne sortit de sa poitrine, elle avait perdu la voix.
|
|
|
|
Le public stupéfait se leva en masse. Les courtisans, qui commençaient à
|
|
savoir vaguement sa tentative de fuite, déclarèrent que c'était un caprice
|
|
intolérable. Il y eut des cris, des huées, des applaudissements à chaque
|
|
nouvel effort de la cantatrice. Elle essaya de parler, et ne put faire
|
|
entendre une seule parole. Cependant, elle resta debout et morne, ne
|
|
songeant pas à la perte de sa voix, ne se sentant pas humiliée par
|
|
l'indignation de ses tyrans, mais résignée et fière comme l'innocent
|
|
condamné à subir un supplice inique, et remerciant Dieu de lui envoyer
|
|
cette infirmité subite qui allait lui permettre de quitter le théâtre et
|
|
de rejoindre Albert.
|
|
|
|
Il fut proposé à l'impératrice de mettre l'artiste récalcitrante en prison
|
|
pour lui faire retrouver la voix et la bonne volonté. Sa Majesté avait eu
|
|
un instant de colère, et on croyait lui faire la cour en accablant
|
|
l'accusée. Mais Marie-Thérèse, qui permettait quelquefois les crimes dont
|
|
elle profitait, n'aimait point à faire souffrir sans nécessité.
|
|
|
|
«Kaunitz, dit-elle à son premier ministre, faites délivrer à cette pauvre
|
|
créature un permis de départ, et qu'il n'en soit plus question. Si son
|
|
extinction de voix est une ruse de guerre, c'est du moins un acte de vertu,
|
|
Peu d'actrices sacrifieraient une heure de succès à une vie d'amour
|
|
conjugal.»
|
|
|
|
Consuelo, munie de tous les pouvoirs nécessaires, partit enfin, toujours
|
|
malade, mais ne le sentant pas. Ici nous perdons encore le fil des
|
|
événements. Le procès d'Albert eût pu être une cause célèbre, on en fit
|
|
une cause secrète. Il est probable que ce fut un procès analogue, quant au
|
|
fond, à celui que, vers la même époque, Frédéric de Trenck entama, soutint
|
|
et perdit après bien des années de lutte. Qui connaîtrait aujourd'hui en
|
|
France les détails de cette inique affaire, si Trenck lui-même n'eût pris
|
|
soin de les publier et de répéter ses plaintes chaleureuses durant trente
|
|
ans de sa vie? Mais Albert ne laissa point d'écrits. Nous allons donc être
|
|
forcé de nous reporter à l'histoire du baron de Trenck, puisque aussi bien
|
|
il est un de nos héros, et peut-être ses embarras jetteront-ils quelque
|
|
lumière sur les malheurs d'Albert et de Consuelo.
|
|
|
|
Un mois à peine après la réunion du _saint Graal_, circonstance sur
|
|
laquelle Trenck a gardé le plus profond secret dans ses Mémoires, il avait
|
|
été repris et enfermé à Magdebourg, où il consuma les dix plus belles
|
|
années de sa jeunesse, dans un cachot affreux, assis sur une pierre qui
|
|
portait son épitaphe anticipée: _Ci-gît Trenck_, et chargé de
|
|
quatre-vingts livres de fers. Tout le monde connaît cette célèbre
|
|
infortune, les circonstances odieuses qui l'accompagnèrent, telles que les
|
|
angoisses de la faim qu'on lui fit subir pendant dix-huit mois, et le soin
|
|
de faire bâtir une prison pour lui aux frais de sa soeur, pour punir
|
|
celle-ci, en la ruinant, de lui avoir donné asile; ses miraculeuses
|
|
tentatives d'évasion, l'incroyable énergie qui ne l'abandonna jamais et
|
|
que déjouèrent ses imprudences chevaleresques; ses travaux d'art dans la
|
|
prison, les merveilleuses ciselures qu'il vint à bout de faire avec une
|
|
pointe de clou sur des gobelets d'étain, et dont les sujets allégoriques
|
|
et les devises en vers sont si profondes et si touchantes[16]; enfin, ses
|
|
relations secrètes, en dépit de tout, avec la princesse Amélie de Prusse;
|
|
le désespoir où celle-ci se consuma, le soin qu'elle prit de s'enlaidir
|
|
avec une liqueur corrosive qui lui fit presque perdre la vue, l'état
|
|
déplorable où elle réduisit volontairement sa propre santé afin d'échapper
|
|
à la nécessité du mariage, la révolution affreuse qui s'opéra dans son
|
|
caractère: enfin, ces dix années de désolation qui firent de Trenck un
|
|
martyr, et de son illustre amante une femme vieille, laide et méchante, au
|
|
lieu d'un ange de douceur et de beauté qu'elle avait été naguère et
|
|
qu'elle eût pu continuer d'être dans le bonheur[17]. Tout cela est
|
|
historique, mais on ne s'en est pas assez souvenu quand on a tracé le
|
|
portrait de Fréderic le Grand. Ce crime, accompagné de cruautés gratuites
|
|
et raffinées, est une tache ineffaçable à la mémoire du despote philosophe.
|
|
|
|
[Note 16: On en a encore dans quelques musées particuliers de l'Allemagne.]
|
|
|
|
[Note 17: Voir dans Thiebault le portrait de l'abbesse de Quedlimbourg et
|
|
les curieuses révélations qui s'y rattachent.]
|
|
|
|
Enfin, Trenck fut mis en liberté, comme l'on sait, grâce à l'intervention
|
|
de Marie-Thérèse, qui le réclama comme son sujet; et cette protection
|
|
tardive lui fut acquise enfin par les soins du _frotteur de la chambre de
|
|
Sa Majesté_, le même que notre Karl. Il y a, sur les ingénieuses intrigues
|
|
de ce magnanime plébéien auprès de sa souveraine, des pages bien curieuses
|
|
et bien attendrissantes dans les mémoires du temps.
|
|
|
|
Pendant les premières années de la captivité de Trenck, son cousin, le
|
|
fameux Pandoure, victime d'accusations plus méritées, mais non moins
|
|
haineuses et cruelles, était mort empoisonné, au Spielberg. À peine libre,
|
|
Trenck le Prussien vint à Vienne réclamer l'immense succession de Trenck
|
|
l'Autrichien. Mais Marie-Thérèse n'était point du tout d'avis de la lui
|
|
rendre. Elle avait profité des exploits du pandoure, elle l'avait puni de
|
|
ses violences, elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en
|
|
effet. Comme Frédéric II, comme toutes les grandes intelligences
|
|
couronnées, tandis que la puissance de son rôle éblouissait les masses,
|
|
elle ne se faisait pas faute de ces secrètes iniquités dont Dieu et les
|
|
hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pèseront autant dans
|
|
un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre.
|
|
Conquérants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trésors à
|
|
bâtir des temples: vous n'en êtes pas moins des impies, quand une seule
|
|
pièce de cet or est le prix du sang et de la souffrance. C'est en vain que
|
|
vous soumettez des races entières par l'éclat de vos armes: les hommes les
|
|
plus aveuglés par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme,
|
|
un seul brin d'herbe froidement brisé. La muse de l'histoire, encore
|
|
aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le passé de grands
|
|
crimes nécessaires et justiciables; mais la conscience inviolable de
|
|
l'humanité proteste contre sa propre erreur, en réprouvant du moins les
|
|
crimes inutiles au succès des grandes causes.
|
|
|
|
Les desseins cupides de l'impératrice furent merveilleusement secondés par
|
|
ses mandataires, les agents ignobles qu'elle avait nommés curateurs des
|
|
biens du pandoure, et les magistrats prévaricateurs qui prononcèrent sur
|
|
les droits de l'héritier. Chacun eut sa part à la curée. Marie-Thérèse
|
|
crut se faire celle du lion; mais ce fut en vain que, quelques années plus
|
|
tard, elle envoya à la prison et aux galères les infidèles complices de
|
|
cette grande dilapidation: elle ne put rentrer complètement dans les
|
|
bénéfices de l'affaire. Trenck fut ruiné, et n'obtint jamais justice. Rien
|
|
ne nous a mieux fait connaître le caractère de Marie-Thérèse que cette
|
|
partie des Mémoires de Trenck où il rend compte de ses entretiens avec
|
|
elle à ce sujet. Sans s'écarter du respect envers la royauté, qui était
|
|
alors une religion officielle pour les patriciens, il nous fait pressentir
|
|
la sécheresse, l'hypocrisie et la cupidité de cette grande femme, réunion
|
|
de contrastes, caractère sublime et mesquin, naïf et fourbe, comme toutes
|
|
les belles âmes aux prises avec la corruption de la puissance absolue,
|
|
cette cause anti-humaine de tout mal, cet écueil inévitable contre lequel
|
|
tous les nobles instincts sont fatalement entraînés à se briser. Résolue
|
|
d'éconduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui
|
|
rendre l'espérance, lui promettre sa protection contre les juges infâmes
|
|
qui le dépouillaient; et à la fin, feignant d'avoir échoué dans la
|
|
poursuite de la vérité et de ne plus rien comprendre au dédale de cet
|
|
interminable procès, elle lui offrit, pour dédommagement, un chétif grade
|
|
de major et la main d'une vieille dame laide, dévote et galante. Sur le
|
|
refus de Trenck, la _matrimoniomane_ impératrice lui déclara qu'il était
|
|
un fou, un présomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son
|
|
ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons
|
|
qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandoure avaient
|
|
varié selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait décidé
|
|
que le pandoure, mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait
|
|
pas été apte à tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide,
|
|
les droits de l'héritier, comme sujet prussien, ne l'étaient pas; tel
|
|
autre, enfin, que les dettes du défunt absorbaient au delà de la
|
|
succession, etc. On éleva incident sur incident; on vendit maintes fois
|
|
la justice au réclamant, et on ne la lui fit jamais[18].
|
|
|
|
[Note 18: Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le
|
|
reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvreté, occupa son
|
|
énergie par la publication de journaux d'une opposition fort avancée pour
|
|
son temps, et, marié à une femme de son choix, père de nombreux enfants,
|
|
persécuté pour ses opinions, pour ses écrits, et sans doute aussi pour son
|
|
affiliation aux sociétés secrètes, il se réfugia en France dans une
|
|
vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance
|
|
des premiers de la Révolution. Mais, destiné à être la victime des plus
|
|
funestes méprises, il fut arrêté comme agent étranger à l'époque de la
|
|
terreur et conduit à l'échafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il
|
|
s'était vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame
|
|
qui retraçait l'histoire de sa captivité et de sa délivrance. Il avait
|
|
salué avec transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il
|
|
disait en souriant: «Ceci est encore une comédie.»
|
|
|
|
Il n'avait revu la princesse Amélie qu'une seule fois depuis plus de
|
|
soixante ans. En apprenant la mort de Frédéric le Grand, il avait couru à
|
|
Berlin. Les deux amants, effrayés d'abord à la vue l'un de l'autre,
|
|
fondirent en larmes, et se jurèrent une nouvelle affection. L'abbesse lui
|
|
ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut
|
|
prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais
|
|
elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle était
|
|
morte!--Les Mémoires de Trenck, écrits avec la passion d'un jeune homme et
|
|
la prolixité d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus
|
|
nobles et les plus attachants de l'histoire du siècle dernier.]
|
|
|
|
Pour dépouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces
|
|
artifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il
|
|
suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de
|
|
ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé.
|
|
Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse
|
|
Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire
|
|
traiter d'une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à
|
|
l'extrémité, ne put résister à la voix de son coeur, qui lui criait
|
|
d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Consuelo à la
|
|
frontière d'Autriche, et courut à Prague. C'était la première fois qu'il
|
|
remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se
|
|
flattait qu'une absence de dix ans, et certaines précautions d'ajustement
|
|
l'empêcheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup
|
|
de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer, dans une
|
|
dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé
|
|
de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du
|
|
son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait,
|
|
mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en
|
|
elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement; elle le pressa dans ses
|
|
bras défaillants en l'appelant son Albert bien-aimé, son fils à jamais
|
|
béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie, et une femme du
|
|
Boehmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois
|
|
garde-malade d'Albert lui-même, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la
|
|
ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte. Il ne paraît
|
|
pourtant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la
|
|
croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne
|
|
savons pas quelles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents
|
|
semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquels la cour de Vienne
|
|
gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à
|
|
peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de
|
|
son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur
|
|
les intentions qui l'avaient amené au chevet de la moribonde. On voulut
|
|
voir son diplôme de médecin; il en avait un en règle; mais on lui contesta
|
|
son nom de Liverani, et certaines gens se rappelèrent l'avoir rencontré
|
|
ailleurs sous celui de Trismégiste. On l'accusa d'avoir exercé la
|
|
profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il
|
|
eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne
|
|
Amélie, et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations
|
|
auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, il avoua
|
|
brusquement à sa cousine, dans un tête-à-tête observé, qu'il était Albert
|
|
de Rudolstadt. Amélie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle
|
|
s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'affaire prit
|
|
une autre tournure.
|
|
|
|
On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de
|
|
ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des
|
|
fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck,
|
|
s'acharnèrent à compromettre l'accusé, en lui faisant dire et soutenir
|
|
qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On
|
|
invoqua le témoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se
|
|
refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna
|
|
l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il
|
|
n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine
|
|
qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans
|
|
doute on ne leur permit plus de se voir. On étouffa les plaintes du captif
|
|
et les ardentes réclamations de sa femme sous les verrous et les tortures
|
|
de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots
|
|
séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour
|
|
son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau
|
|
protester de sa renonciation à l'héritage, et vouloir tester à l'heure
|
|
même en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le
|
|
procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée,
|
|
soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune
|
|
n'était pas plus à dédaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on
|
|
chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale
|
|
de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la
|
|
menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle
|
|
n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire et
|
|
se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par
|
|
les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait
|
|
contrainte. Enfin le château et les terres de Riesenburg furent confisqués
|
|
au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les
|
|
rapporteurs eurent prélevé sur cette dépouille des hypothèques montant aux
|
|
deux tiers de sa valeur.
|
|
|
|
Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six
|
|
ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un
|
|
dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'Impératrice. À partir de cette
|
|
époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus
|
|
pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes
|
|
enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur
|
|
rendre les aînés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais
|
|
de ces fidèles amis. Consuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il
|
|
paraît trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux
|
|
qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. Il
|
|
ne paraît cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur
|
|
âme moins fière et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient
|
|
disparu sous la persécution. L'oeuvre avait été ruinée, surtout par les
|
|
charlatans qui avaient spéculé sur l'enthousiasme des idées nouvelles et
|
|
l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme franc-maçon dans les
|
|
pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou
|
|
en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propagande; mais ce dut être
|
|
parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent
|
|
aucun éclat.
|
|
|
|
Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre imagination ne peut
|
|
suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait
|
|
retrouver, vers l'année 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême.
|
|
Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera
|
|
pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie
|
|
et de leur mort nous ne savons absolument rien.
|
|
|
|
* * * * *
|
|
|
|
LETTRE DE PHILON[19]
|
|
|
|
À IGNACE JOSEPH MARTINOWICZ,
|
|
Professeur de physique à l'université de Lemberg.
|
|
|
|
|
|
Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous
|
|
avons suivi _Spartacus_[20] à travers les sentiers escarpés, et sous les
|
|
plus silencieux ombrages du Boëhmerwald. Ô ami! que n'étiez-vous là! Vous
|
|
eussiez oublié de ramasser des cailloux dans le lit argenté des torrents,
|
|
d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse
|
|
aïeule, _terra parens_. La parole ardente du maître nous donnait des ailes;
|
|
nous franchissions les ravins et les cimes sans compter nos pas, sans
|
|
regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à
|
|
l'horizon le gîte lointain où nous devions trouver le repos du soir.
|
|
Jamais _Spartacus_ ne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la
|
|
toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son
|
|
imagination comme celles d'un grand poëme; et à travers les éclairs de son
|
|
enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante et de combinaison
|
|
ingénieuse ne l'abandonne entièrement. Il explique le ciel et les astres,
|
|
et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre, qui président
|
|
à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais
|
|
comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus,
|
|
sous l'azur des cieux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux
|
|
précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser
|
|
d'un coup d'oeil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails,
|
|
pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des
|
|
peuples! Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole
|
|
lucide; que ne l'avez-vous vu et entendu sur la montagne, cet homme en qui
|
|
la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les hommes
|
|
depuis l'enfance du monde!
|
|
|
|
[Note 19: Probablement le célèbre baron de Knigge, connu sous le nom de
|
|
Philon dans l'ordre des illuminés.]
|
|
|
|
[Note 20: On sait que c'était le nom de guerre d'Adam Weishaupt. Est-ce
|
|
réellement de lui qu'il est question ici? Tout porte à le croire.]
|
|
|
|
Arrivés à la frontière, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du
|
|
grand Ziska, et nous nous inclinâmes encore plus bas devant les gouffres
|
|
qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là
|
|
nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos
|
|
informations sur tous les points à la fois. _Caton_[21] prit vers le
|
|
nord-est, _Celse_[22] vers le sud-est, _Ajax_[23] suivit la direction
|
|
transversale d'occident en orient, et le rendez-vous général fut à Pilsen.
|
|
|
|
[Note 21: Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller aulique et subit
|
|
l'exil pour avoir été un des principaux chefs de l'Illuminisme.]
|
|
|
|
[Note 22: Bader, qui fut médecin de l'électrice douairière, illuminé.]
|
|
|
|
[Note 23: Massenhausen, qui fut conseiller à Munich, illuminé.]
|
|
|
|
_Spartacus_ me garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant,
|
|
disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait
|
|
nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du
|
|
raisonnement; cela me semblait contraire à ses habitudes de méthode.
|
|
|
|
«Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes
|
|
comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence: mais penses-tu que
|
|
je la croie inerte et dédaigneuse, cette Providence maternelle par
|
|
laquelle nous sentons, nous voulons et nous agissons! J'ai remarqué que tu
|
|
étais plus favorisé d'elle que moi; tes desseins réussissent presque
|
|
toujours. En avant donc! je te suis, et j'ai foi en ta seconde vue, cette
|
|
clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme,
|
|
les pieux fanatiques du passé!»
|
|
|
|
Il semble vraiment que le maître ait prophétisé. Avant la fin du second
|
|
jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je
|
|
fus l'instrument de la destinée.
|
|
|
|
Nous étions parvenu à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait
|
|
devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre
|
|
côtoyait les flancs adoucis de la montagne.
|
|
|
|
«Par où prendrons-nous? me dit _Spartacus_ en s'asseyant sur un fragment
|
|
de rocher. Je vois par ici ces champs cultivés, des prairies, de chétives
|
|
cabanes. On nous a dit _qu'il_ était pauvre; _il_ doit vivre avec les
|
|
pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la
|
|
vallée.
|
|
|
|
--Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte: je
|
|
vois sur ma droite des mamelons escarpés, et les murailles croulantes d'un
|
|
antique manoir. On nous a dit qu'il était poëte; il doit aimer les ruines
|
|
et la solitude.
|
|
|
|
--Aussi bien, reprit _Spartacus_ en souriant, je vois Vesper qui monte,
|
|
blanc comme une perle, dans le ciel encore rose, au-dessus des ruines du
|
|
vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et
|
|
l'étoile miraculeuse marche devant nous.»
|
|
|
|
Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante,
|
|
bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles
|
|
gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas les siècles,
|
|
c'était la main des hommes qui avait présidé récemment à cette
|
|
destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers
|
|
d'un fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sous la herse rouillée et
|
|
immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes, assis sur les décombres,
|
|
à l'entrée du préau, fut un vieillard couvert de haillons bizarres, et
|
|
plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe,
|
|
couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine, et sa tête chauve
|
|
brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil.
|
|
_Spartacus_ tressaillit, et, s'approchant de lui à la hâte, lui demanda le
|
|
nom du château. Le vieillard parut ne pas nous entendre; il fixa sur nous
|
|
des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous lui demandâmes son nom;
|
|
il ne nous répondit pas: sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence
|
|
rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas
|
|
l'abrutissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine
|
|
beauté qui vient d'une âme pure et sereine. Spartacus lui mit une pièce
|
|
d'argent dans la main; il la porta très-près de ses yeux, et la laissa
|
|
tomber sans paraître en comprendre l'usage.
|
|
|
|
«Est-il possible, dis-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de
|
|
l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute
|
|
habitation, au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le
|
|
conduire et mendier à sa place!
|
|
|
|
--Emmenons-le, et conduisons-le à un gîte,» répondit _Spartacus_.
|
|
|
|
Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il
|
|
pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler,
|
|
en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le
|
|
fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté; nous ne vîmes personne,
|
|
mais aussitôt nos oreilles furent frappées par des sons d'un violon d'une
|
|
force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun
|
|
maître donner à son archet une vibration si pénétrante et si large, et
|
|
mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme et celles de
|
|
l'instrument. Le chant était simple et sublime. Il ne ressemblait à rien
|
|
de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait
|
|
dans le coeur une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Nous tombâmes,
|
|
le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par
|
|
nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux
|
|
du vieillard avaient repris une sorte d'éclat vague comme celui de
|
|
l'extase. Un sourire de béatitude entr'ouvrait ses lèvres flétries, et
|
|
montrait assez qu'il n'était ni sourd ni insensible.
|
|
|
|
Tout rentra dans le silence après une courte et adorable mélodie, et
|
|
bientôt nous vîmes sortir d'une chapelle située vis-à-vis de nous, un
|
|
homme d'un âge mur, dont l'extérieur nous remplit d'émotion et de respect.
|
|
La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille
|
|
contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du
|
|
vieillard que _Spartacus_ comparait à un _faune converti et baptisé_. Le
|
|
joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et
|
|
son archet passé dans sa ceinture de cuir. De larges pantalons d'une
|
|
étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient à des cothurnes antiques,
|
|
et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du
|
|
Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses
|
|
mains blanches et fines n'annonçaient pas un homme voué aux travaux de la
|
|
terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son
|
|
vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère,
|
|
et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le
|
|
maître fut frappé de l'aspect de cet homme. Il me serra la main, et je
|
|
sentis le tremblement de la sienne.
|
|
|
|
«C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fut musicien; mais je reconnais
|
|
son visage pour l'avoir vu dans mes songes.»
|
|
|
|
Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni
|
|
surprise. Il nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous
|
|
lui adressions, et s'approchant du vieillard:
|
|
|
|
«Allons. Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuie-toi sur ton ami.»
|
|
|
|
Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se
|
|
courbant sous lui comme pour lui servir de bâton, il guida ses pas
|
|
chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans
|
|
ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile
|
|
et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons,
|
|
quelque chose de plus touchant, s'il est possible, que la sollicitude
|
|
d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son
|
|
enfant. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus ému
|
|
aussi, en contemplant tour à tour notre _Spartacus_, cet homme de génie et
|
|
d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie
|
|
dans les ténèbres du passé.
|
|
|
|
Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du
|
|
soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte
|
|
distance. Il se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand
|
|
il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la
|
|
ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et
|
|
quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir
|
|
de s'éloigner avec lui.
|
|
|
|
C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver
|
|
quelque surprise; mais aucune méfiance ne se peignit dans son regard, à la
|
|
fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait
|
|
pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris
|
|
ondés autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands
|
|
yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de
|
|
simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme
|
|
pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes
|
|
d'ici-bas.
|
|
|
|
Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se
|
|
mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté
|
|
d'expansion extraordinaire:
|
|
|
|
«Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'est
|
|
prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie.
|
|
On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son coeur le gage de
|
|
l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé.
|
|
Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons
|
|
avec respect et nous nous en détachons avec regret. O mon père, ô mes
|
|
parents bien-aimés! je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces
|
|
inscriptions mentent quand elles disent: _Ici reposent les Rudolstadt!_
|
|
Les Rudolstadt sont tous debout, tous vivants et agissants dans le monde
|
|
selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des
|
|
formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir
|
|
d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux! bénis soient l'herbe
|
|
et le lierre qui les couronnent! bénies la terre et la pierre qui les
|
|
défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui dit aux morts:
|
|
«Levez-vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se
|
|
renouvelle et s'épure!»
|
|
|
|
--Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la
|
|
tombe de vos ancêtres? s'écria _Spartacus_ éclairé d'une certitude
|
|
céleste.
|
|
|
|
--Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des
|
|
spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a
|
|
absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire. Mon nom est
|
|
_homme_ et je ne suis rien de plus que les autres hommes.
|
|
|
|
--Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit
|
|
le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas?»
|
|
|
|
Et aussitôt _Spartacus_ lui fit les signes maçonniques des hauts grades.
|
|
|
|
«J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il
|
|
m'est devenu inutile. Frère, ne m'outrage pas en supposant que je me méfie
|
|
de toi. Ton nom, à toi aussi, n'est-il pas _homme?_ Les hommes ne m'ont
|
|
jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était
|
|
donc un mal très-borné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire les
|
|
uns aux autres et dont je dois leur savoir gré d'avance.
|
|
|
|
--Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes
|
|
le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?
|
|
|
|
--Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence
|
|
divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années.
|
|
Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui
|
|
qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un
|
|
peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le
|
|
sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne
|
|
s'arrêtera pas.
|
|
|
|
--Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps,
|
|
mais que la vie coule toujours abondante et féconde du sein de Dieu?
|
|
Est-ce là ta pensée?
|
|
|
|
--Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des
|
|
grands mystères.
|
|
|
|
--Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et
|
|
m'instruire auprès de toi.
|
|
|
|
--Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard
|
|
qui lui obéissait avec la confiance d'un petit enfant. Ce lieu-ci
|
|
m'inspire particulièrement, et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et
|
|
aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la
|
|
connaissance des plus sublimes vérités.»
|
|
|
|
Nous palpitions de joie à l'idée d'avoir trouvé enfin, après deux années
|
|
de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce
|
|
philosophe à la fois métaphysicien et organisateur qui devait nous confier
|
|
le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des idées et
|
|
des choses passées. Mais l'inconnu, saisissant son violon, se mit à en
|
|
jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frémir les plantes comme le
|
|
vent du soir, et résonner les ruines comme la voix humaine. Son chant
|
|
avait un caractère particulier d'enthousiasme religieux, de simplicité
|
|
antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d'une ampleur
|
|
majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus,
|
|
n'annonçait la langueur et la rêverie. C'étaient comme des hymnes
|
|
guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes,
|
|
portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d'une religion
|
|
nouvelle. Je voyais l'immensité des peuples réunis sous un même étendard;
|
|
aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux
|
|
sans colère, l'activité humaine dans toute sa splendeur, la victoire dans
|
|
toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.
|
|
|
|
«Cela est magnifique! m'écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six
|
|
de ces chants admirables. C'est le _Te Deum_ de l'Humanité rajeunie et
|
|
réconciliée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de
|
|
tous les hommes.
|
|
|
|
--Tu m'as compris, enfant! dit le musicien en essuyant la sueur et les
|
|
larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix
|
|
pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien
|
|
que toi, et le voilà rajeuni de trente années.»
|
|
|
|
Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne songions déjà plus. Il était
|
|
debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en
|
|
mesure, comme s'il eût voulu s'élancer et bondir comme un jeune homme. La
|
|
musique avait fait en lui un miracle; il descendit avec nous la colline
|
|
sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait,
|
|
le musicien lui disait:
|
|
|
|
«Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de _Procope le Grand_, ou
|
|
la bénédiction du drapeau des Orébites?»
|
|
|
|
Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme
|
|
s'il eût craint d'abuser d'un remède céleste et d'user l'inspiration de
|
|
son ami.
|
|
|
|
Nous nous dirigions vers le hameau que nous avions laissé sur la droite au
|
|
fond de la vallée, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin
|
|
faisant, _Spartacus_ interrogea l'inconnu.
|
|
|
|
«Tu nous a fait entendre des mélodies incomparables, lui dit-il, et j'ai
|
|
compris que, par ce brillant prélude, tu voulais disposer nos sens à
|
|
l'enthousiasme qui te déborde, tu voulais t'exalter toi-même, comme les
|
|
pythonisses et les prophètes, pour arriver à prononcer tes oracles, armé
|
|
de toute la puissance de l'inspiration, et tout rempli de l'esprit du
|
|
Seigneur. Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile,
|
|
la lune éclaire nos pas. La nature entière semble plongée dans le
|
|
recueillement pour t'écouter, et nos coeurs appellent tes révélations.
|
|
Notre vaine science, notre orgueilleuse raison, s'humilieront sous ta
|
|
parole brûlante. Parle, le moment est venu.»
|
|
|
|
Mais l'inconnu refusa de s'expliquer.
|
|
|
|
«Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout à l'heure dans une langue plus
|
|
belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris? Tu crois que j'ai voulu
|
|
parler à tes sens, et c'était mon âme qui te parlait! Que dis-je! c'était
|
|
l'âme de l'Humanité tout entière qui te parlait par la mienne. J'étais
|
|
vraiment inspiré alors. Maintenant je ne le suis plus. J'ai besoin de me
|
|
reposer. Tu éprouverais le même besoin si tu avais reçu tout ce que je
|
|
voulais faire passer de mon être dans le tien.»
|
|
|
|
Il fut impossible à _Spartacus_ d'en obtenir autre chose ce soir-là. Quand
|
|
nous eûmes atteint les premières chaumières:
|
|
|
|
«Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir
|
|
demain. Vous pouvez frapper à la première porte venue. Partout ici vous
|
|
serez bien reçus, si vous connaissez la langue du pays.»
|
|
|
|
Il ne fut pas nécessaire de faire briller le peu d'argent dont nous étions
|
|
munis. L'hospitalité du paysan Bohême est digne des temps antiques. Nous
|
|
fûmes reçus avec une obligeance calme, et bientôt avec une affectueuse
|
|
cordialité, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficulté;
|
|
le peuple d'ici est encore en méfiance de quiconque l'aborde avec des
|
|
paroles allemandes à la bouche.
|
|
|
|
Nous sûmes bientôt que nous étions au pied de la montagne et du château
|
|
_des Géants_, et, d'après ce nom, nous eussions pu nous croire transportés
|
|
par enchantement dans la grande chaîne septentrionale des Karpathes. Mais
|
|
on nous apprit qu'un des ancêtres de la famille Podiebrad avait ainsi
|
|
baptisé son domaine, par souvenir d'un voeu qu'il avait fait dans le
|
|
_Riesengebürge_. On nous raconta aussi comment les descendants de
|
|
Podiebrad avaient changé leur propre nom, après les désastres de la guerre
|
|
de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt; la persécution s'étendait
|
|
alors jusqu'à germaniser les noms des villes, des terres, des familles et
|
|
des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le coeur
|
|
des paysans bohèmes. Ainsi le mystérieux Trismégiste, que nous cherchions,
|
|
est bien réellement le même Albert Podiebrad, qui fut enterré vivant, il y
|
|
a vingt-cinq ans, et qui, arraché de la tombe, on n'a jamais su par quel
|
|
miracle, disparut longtemps et fut persécuté et enfermé, dix ou quinze ans
|
|
plus tard, comme faussaire, imposteur et surtout comme franc-maçon et
|
|
rose-croix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'étrange
|
|
procès fut étouffé avec soin, et dont l'identité n'a jamais pu être
|
|
constatée. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du maître; vous
|
|
trembliez de nous voir, d'après des révélations vagues et incomplètes,
|
|
courir à la recherche d'un homme qui pouvait être, comme tant d'autres
|
|
illuminés de la précédente formation, un chevalier d'industrie impudent ou
|
|
un aventurier ridicule. Le maître avait deviné juste. A quelques traits
|
|
épars, à quelques écrits mystérieux de ce personnage étrange, il avait
|
|
pressenti un homme d'intelligence et de vérité, un précieux gardien du feu
|
|
sacré et des saines traditions de l'Illuminisme antérieur, un adepte de
|
|
l'antique secret, un docteur de l'interprétation nouvelle. Nous l'avons
|
|
trouvé, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la
|
|
maçonnerie, sur les fameux Invisibles, dont nous révoquions en doute les
|
|
travaux et jusqu'à l'existence, sur les mystères anciens et modernes, que
|
|
nous n'en avions appris en cherchant à déchiffrer des hiéroglyphes perdus,
|
|
ou en consultant d'anciens adeptes usés par la persécution et avilis par
|
|
la peur. Nous avons trouvé enfin un homme, et nous vous reviendrons avec
|
|
ce feu sacré, qui fit jadis d'une statue d'argile un être intelligent, un
|
|
nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre maître
|
|
est le Prométhée. Trismégiste avait la flamme dans son coeur, et nous lui
|
|
en avons assez dérobé pour vous initier tous à une vie nouvelle.
|
|
|
|
Les récits de nos bons hôtes nous tinrent assez longtemps éveillés autour
|
|
du foyer rustique. Ils ne s'étaient pas souciés, eux, des jugements et des
|
|
attestations légales qui déclaraient Albert de Rudolstadt déchu, par une
|
|
attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils
|
|
portaient à sa mémoire, la haine de l'étranger, ces spoliateurs
|
|
autrichiens qui vinrent, après avoir arraché la condamnation de l'héritier
|
|
légitime, se partager ses terres et son château; le gaspillage éhonté de
|
|
cette grande fortune, dont Albert eût fait un si noble usage, et surtout
|
|
le marteau du démolisseur, s'acharnant à cette antique demeure
|
|
seigneuriale, pour en vendre à bas prix les matériaux, comme si certains
|
|
animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de
|
|
salir et de gâter la proie qu'ils ne peuvent emporter: c'en était bien
|
|
assez pour que les paysans du Boehmerwald préférassent une vérité
|
|
poétiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des
|
|
vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la disparition d'Albert
|
|
Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire à sa mort, bien que toutes les
|
|
gazettes allemandes l'aient publiée, en confirmation d'un jugement inique,
|
|
bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mépris et de
|
|
pitié en écoutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un
|
|
mort ressuscité. Et voilà que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est
|
|
dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les
|
|
ruines du château de ses pères. Et voilà aussi que, depuis huit jours,
|
|
tous les hommes assez âgés pour l'avoir vu jeune, le reconnaissent sous
|
|
ses cheveux gris et se prosternent devant lui, comme devant leur véritable
|
|
maître et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce
|
|
souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-là; rien, dans notre
|
|
monde corrompu, ne peut donner l'idée des moeurs pures et des nobles
|
|
sentiments que nous avons rencontrés ici. _Spartacus_ en est pénétré de
|
|
respect, et il en est d'autant plus frappé, qu'une petite persécution que
|
|
nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur
|
|
fidélité au malheur et à la reconnaissance.
|
|
|
|
Voici le fait: quand, dès la pointe du jour, nous voulûmes sortir de la
|
|
chaumière pour nous enquérir du joueur de violon, nous trouvâmes un piquet
|
|
de fantassins improvisés, gardant toutes les issues de notre gîte.
|
|
|
|
«Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme, d'avoir appelé
|
|
tous nos parents et nos amis, avec leurs fléaux et leurs faux, pour vous
|
|
retenir ici malgré vous. Vous serez libres ce soir.» Et comme nous nous
|
|
étonnions de cette violence: «Si vous êtes d'honnêtes gens, reprit notre
|
|
hôte d'un air grave, si vous comprenez l'amitié et le dévouement, vous ne
|
|
serez point en colère contre nous. Si, au contraire, vous êtes des fourbes
|
|
et des espions envoyés ici pour persécuter et enlever notre Podiebrad,
|
|
nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il
|
|
sera bien loin, hors de vos atteintes.»
|
|
|
|
Nous comprîmes que la méfiance était venue dans la nuit à ces honnêtes
|
|
gens, d'abord si expansifs avec nous, et nous ne pûmes qu'admirer leur
|
|
sollicitude. Mais le maître était désespéré de perdre de vue ce précieux
|
|
hiérophante que nous étions venus chercher avec tant de peine et si peu de
|
|
chances de succès. Il prit le parti d'écrire à Trismégiste dans le chiffre
|
|
maçonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses
|
|
desseins, et d'invoquer sa loyauté pour nous soustraire à la méfiance des
|
|
paysans. Peu d'instants après que cette lettre eut été portée à la
|
|
chaumière voisine, nous vîmes arriver une femme devant laquelle les
|
|
paysans ouvrirent avec respect leur phalange hérissée d'armes rustiques.
|
|
Nous les entendîmes murmurer; La _Zingara!_ la _Zingara de consolation!_
|
|
Et bientôt cette femme entra dans la chaumière avec nous, et, fermant les
|
|
portes derrière elle, se mit à nous interroger par les signes et les
|
|
formules de la maçonnerie écossaise, avec une sévérité scrupuleuse. Nous
|
|
étions fort surpris de voir une femme initiée à ces mystères qu'aucune
|
|
autre n'a jamais possédés que je sache; et l'air imposant, le regard
|
|
scrutateur de celle-là, nous inspiraient un certain respect, en dépit du
|
|
costume bien évidemment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne
|
|
l'habitude. Sa jupe rayée, son grand manteau de bure fauve rejeté sur son
|
|
épaule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit,
|
|
séparés sur son front et rattachés par une bandelette de laine bleue, ses
|
|
grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau
|
|
hâlée mais fine, ses petits pieds et ses mains effilées, et, pour
|
|
compléter son portrait, une guitare assez belle passée en sautoir sous son
|
|
manteau, tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier
|
|
abord le type et la profession d'une Zingara. Comme elle était fort propre
|
|
et que ses manières étaient pleines de calme et de dignité, nous pensâmes
|
|
que c'était la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eut appris qu'elle
|
|
était la femme de Trismégiste, nous la regardâmes avec plus d'intérêt et
|
|
d'attention. Elle n'est plus jeune, et cependant on ne saurait dire si
|
|
c'est une personne de quarante ans flétrie par la fatigue, ou une de
|
|
cinquante remarquablement conservée. Elle est encore belle, et sa taille
|
|
élégante et légère a des attitudes si nobles, une grâce si chaste, qu'en
|
|
la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la première
|
|
sévérité de ses traits se fut adoucie, nous fûmes peu à peu pénétrés du
|
|
charme qui était en elle. Son regard est angélique, et le son de sa voix
|
|
vous remue le coeur comme une mélodie céleste. Quelle que soit cette femme,
|
|
épouse légitime du philosophe ou généreuse aventurière attachée à ses pas
|
|
par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la
|
|
regardant et en l'écoutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dégradant
|
|
ait pu souiller un être si calme, si franc et si bon. Nous avions été
|
|
effrayés, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des
|
|
liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que, dans
|
|
les rangs de la véritable noblesse, celle du coeur et de l'intelligence,
|
|
il avait rencontré une poétique amante, une âme soeur de la sienne, pour
|
|
traverser avec lui les orages de la vie.
|
|
|
|
«Pardonnez-moi mes craintes et ma méfiance, nous dit-elle quand nous eûmes
|
|
satisfait à ses questions. Nous avons été persécutés, nous avons beaucoup
|
|
souffert. Grâce au ciel, mon ami a perdu la mémoire du malheur; rien ne
|
|
peut plus l'inquiéter ni le faire souffrir. Mais moi que Dieu a placée
|
|
près de lui pour le préserver, je dois m'inquiéter à sa place et veiller à
|
|
ses côtés. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus
|
|
encore que ces signes et ces paroles que nous venons d'échanger; car on a
|
|
étrangement abusé des mystères, et il y a eu autant de faux frères que de
|
|
faux docteurs. Nous devrions être autorisés par la prudence humaine à ne
|
|
plus croire à rien ni à personne; mais que Dieu nous préserve d'en venir à
|
|
ce point d'égoïsme et d'impiété! La famille des fidèles est dispersée, il
|
|
est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vérité.
|
|
Les adeptes ont perdu le sens des mystères; la lettre a tué l'esprit.
|
|
L'art divin est méconnu et profané parmi les hommes; mais qu'importe, si
|
|
la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste
|
|
en dépôt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se répandra
|
|
encore dans le monde, et le temple sera peut-être reconstruit par la foi
|
|
de la Chananéenne et le denier de la veuve.
|
|
|
|
--Nous venons chercher précisément cette parole de vie, répondit le
|
|
maître. On la prononce dans tous les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne
|
|
la comprend plus. Nous l'avons commentée avec ardeur, nous l'avons portée
|
|
en nous avec persévérance; et, après des années de travail et de
|
|
méditation, nous avons cru trouver l'interprétation véritable. C'est
|
|
pourquoi nous venons demander à votre époux la sanction de notre foi ou le
|
|
redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il
|
|
nous écoute et qu'il nous réponde.
|
|
|
|
--Cela ne dépendra pas de moi, répondit la Zingara, et de lui encore
|
|
moins. Trismégiste n'est pas toujours inspiré, bien qu'il vive désormais
|
|
sous le charme des illusions poétiques. La musique est sa manifestation
|
|
habituelle. Rarement ses idées métaphysiques sont assez lucides pour
|
|
s'abstraire des émotions du sentiment exalté. A l'heure qu'il est, il ne
|
|
saurait rien vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour
|
|
moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut
|
|
bien que je vous en avertisse; au dire des hommes aveuglés par leur froide
|
|
raison, Trismégiste est fou; et tandis que le peuple poëte offre
|
|
humblement les dons de l'hospitalité au virtuose sublime qui l'a ému et
|
|
ravi, le monde vulgaire jette l'aumône de la pitié au rapsode vagabond qui
|
|
promène son inspiration à travers les cités. Mais j'ai appris à nos
|
|
enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumône, ou qu'il fallait la
|
|
ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe à côté de nous et à
|
|
qui le ciel a refusé le génie pour émouvoir et persuader les hommes. Nous
|
|
autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas;
|
|
l'aumône avilit celui qui la reçoit et endurcit celui qui la fait. Tout
|
|
ce qui n'est pas l'échange doit disparaître dans la société future. En
|
|
attendant, Dieu nous permet, à mon époux et à moi, de pratiquer cette vie
|
|
d'échange, et d'entrer ainsi dans l'idéal. Nous apportons l'art et
|
|
l'enthousiasme aux âmes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer à
|
|
l'autre. Nous recevons l'hospitalité religieuse du pauvre, nous partageons
|
|
son gîte modeste, son repas frugal; et quand nous avons besoin d'un
|
|
vêtement grossier, nous le gagnons par un séjour de quelques semaines et
|
|
des leçons de musique à la famille. Quand nous passons devant la demeure
|
|
orgueilleuse du châtelain, comme il est notre frère aussi bien que le
|
|
pâtre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fenêtre et nous
|
|
nous éloignons sans attendre un salaire; nous le considérons comme un
|
|
malheureux qui ne peut rien échanger avec nous, et c'est nous alors qui
|
|
lui faisons l'aumône. Enfin nous avons réalisé la vie d'artiste comme nous
|
|
l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes; et nous devions user de
|
|
ses dons. Nous avons partout des amis et des frères dans les derniers
|
|
rangs de cette société qui croirait s'avilir en nous demandant notre
|
|
secret pour être probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux
|
|
disciples de l'art; et quand nos forces seront épuisées, quand nous ne
|
|
pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront à leur
|
|
tour, et nous serons nourris et consolés par eux. Si nos enfants venaient
|
|
à nous manquer, à être entraînés loin de nous par des vocations
|
|
différentes, nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et
|
|
qui, après avoir charmé pendant quarante ans, par ses légendes et ses
|
|
chansons, tous les paysans de la contrée, est accueilli et soigné par eux
|
|
dans ses dernières années comme un ami et comme un maître vénérable. Avec
|
|
des goûts simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la santé
|
|
que donne une vie conforme au voeu de la nature, avec l'enthousiasme de la
|
|
poésie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du
|
|
monde, croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons?
|
|
Cependant Trismégiste vous paraîtra peut être égaré par l'enthousiasme,
|
|
comme autrefois il me parut à moi égaré par la douleur. Mais en le suivant
|
|
un peu, peut-être reconnaîtrez-vous que c'est la démence des hommes et
|
|
l'erreur des institutions qui font paraître fous les hommes de génie et
|
|
d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette
|
|
journée, s'il le faut. Il y aura peut-être une heure où Trismégiste sera
|
|
en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le
|
|
solliciter, cela viendra de soi-même dans un moment donné. Un hasard peut
|
|
réveiller ses anciennes idées. Nous partons dans une heure, notre présence
|
|
ici peut attirer sur la tête de mon époux des dangers nouveaux. Partout
|
|
ailleurs nous ne risquons pas d'être reconnus après tant d'années d'exil.
|
|
Nous allons à Vienne, par la chaîne du Boehmerwald et le cours du Danube.
|
|
C'est un voyage que j'ai fait autrefois, et que je recommencerai avec
|
|
plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos aînés, que des amis
|
|
dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les
|
|
hommes ne naissent pas pour être artistes, et chacun doit marcher dans la
|
|
vie par le chemin que la Providence lui a tracé.
|
|
|
|
Telles sont les explications que cette femme étrange, pressée par nos
|
|
questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre
|
|
de vie qu'elle avait adopté d'après les goûts et les idées de son époux.
|
|
Nous acceptâmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et,
|
|
lorsque nous sortîmes avec elle de la chaumière, la garde civique qui
|
|
s'était formée pour nous arrêter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser
|
|
partir.
|
|
|
|
«Allons, enfants, leur cria la Zingara de sa voix pleine et harmonieuse,
|
|
votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la
|
|
journée, et nous aurons la prière du matin en musique. Fiez-vous à ces
|
|
deux amis, ajouta-t-elle en nous désignant de son beau geste naturellement
|
|
théâtral: ils sont des nôtres, et ne nous veulent que du bien.»
|
|
|
|
Les paysans s'élancèrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en
|
|
marchant, la Zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le
|
|
hameau ce matin même.
|
|
|
|
«Il ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle séparation ferait verser
|
|
trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas
|
|
en sûreté. Quelque ancien ennemi peut venir à passer et reconnaître Albert
|
|
de Rudolstadt sous le costume bohémien.»
|
|
|
|
Nous arrivâmes sur la place du hameau, une verte clairière, environnée de
|
|
superbes tilleuls qui laissaient paraître, entre leurs flancs énormes
|
|
d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracés et battus par le
|
|
pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchanté, aux premières clartés du
|
|
soleil oblique qui faisait briller le tapis d'émeraudes des prairies,
|
|
tandis que les vapeurs argentées du matin se repliaient sur le flanc des
|
|
montagnes environnantes. Les endroits ombragés semblaient avoir conservé
|
|
quelque chose de la clarté bleuâtre de la nuit, tandis que les cimes des
|
|
arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout était pur et distinct, tout
|
|
nous paraissait frais et jeune, même les antiques tilleuls, les toits
|
|
rongés de mousse, et les vieillards à barbe blanche qui sortaient de leurs
|
|
chaumières en souriant. Au milieu de l'espace libre, où un mince filet
|
|
d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas,
|
|
nous vîmes Trismégiste environné de ses enfants, deux charmantes petites
|
|
filles, et un garçon de quinze ans, beau comme l'Endymion des sculpteurs
|
|
et des poëtes.
|
|
|
|
«Voici Wanda, nous dit la Zingara en nous présentant l'aînée de ses filles,
|
|
et la cadette s'appelle Wenceslawa. Quant à notre fils, il a reçu le nom
|
|
chéri du meilleur ami de son père, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a
|
|
pour lui une préférence marquée. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa
|
|
entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point à elles
|
|
qu'il songe: il a les yeux fixés sur mon fils, comme s'il ne pouvait se
|
|
rassasier de le voir.»
|
|
|
|
Nous regardâmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses
|
|
joues, et sa figure osseuse, sillonnée de rides, avait l'expression de la
|
|
béatitude et de l'extase en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton
|
|
des Rudolstadt, qui portait son nom d'esclave avec joie, et qui se tenait
|
|
debout près de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce
|
|
groupe, et Trismégiste auprès d'eux, les contemplant tour à tour d'un air
|
|
attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.
|
|
|
|
«C'est vous, amis? dit-il en répondant à notre salut respectueux avec
|
|
cordialité. Ma femme a donc été vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de
|
|
bonnes choses à dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les
|
|
entendiez.»
|
|
|
|
Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majesté encore que la
|
|
veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus
|
|
délicieuse par le contact de cette champêtre assemblée, qui frémissait de
|
|
plaisir et d'enthousiasme, à l'audition des vieilles ballades de la patrie
|
|
et des hymnes sacrés de l'antique liberté. L'émotion se traduisait
|
|
diversement sur ces mâles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la
|
|
vision du passé, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprégner de
|
|
cette poésie, comme la plante altérée qui boit avec recueillement les
|
|
gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transportés d'une sainte
|
|
fureur en songeant aux maux du présent, fermaient le poing, et, menaçant
|
|
des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel à témoin de leur
|
|
dignité avilie, de leur vertu outragée. Il y eut des sanglots et des
|
|
rugissements, des applaudissements frénétiques et des cris de délire.
|
|
|
|
«Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont
|
|
parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas,
|
|
comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophéties.
|
|
|
|
--Tu ne leur as pourtant parlé que du passé, dit _Spartacus_, avide de ses
|
|
paroles.
|
|
|
|
--Le passé, l'avenir, le présent! quelles vaines subtilités! reprit
|
|
Trismégiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans
|
|
son coeur, et son existence n'est-elle pas tout entière de ce triple
|
|
milieu? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos
|
|
idées, écoutez mon fils; il va vous chanter un cantique dont sa mère a
|
|
fait la musique, et moi les vers.»
|
|
|
|
Le bel adolescent s'avança, d'un air calme et modeste, au milieu du
|
|
cercle. On voyait que sa mère, sans croire caresser une faiblesse, s'était
|
|
dit que, par droit et peut-être aussi par devoir, il fallait respecter et
|
|
soigner la beauté de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche;
|
|
ses cheveux superbes sont peignés avec soin, et les étoiles de son
|
|
costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus léger que
|
|
ceux du reste de la famille. Il ôta sa toque, salua ses auditeurs d'un
|
|
baiser envoyé collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers
|
|
envoyés de même répondirent avec effusion; et, après que sa mère eut
|
|
préludé sur la guitare avec un génie particulier empreint de la couleur
|
|
méridionale, il se mit à chanter, accompagné par elle, les paroles
|
|
suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voulu
|
|
me laisser noter aussi le chant admirable:
|
|
|
|
LA BONNE DÉESSE DE LA PAUVRETÉ.
|
|
|
|
|
|
BALLADE.
|
|
|
|
«Chemins sablés d'or, landes verdoyantes, ravins aimés des chamois,
|
|
grandes montagnes couronnées d'étoiles, torrents vagabonds, forêts
|
|
impénétrables, laissez-la, laissez-la passer, la bonne déesse, la déesse
|
|
de la pauvreté!
|
|
|
|
«Depuis que le monde existe, depuis que les hommes ont été produits, elle
|
|
traverse le monde, elle habite parmi les hommes, elle voyage en chantant,
|
|
ou elle chante en travaillant, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Quelques hommes se sont assemblés pour la maudire. Ils l'ont trouvée trop
|
|
belle et trop gaie, trop agile et trop forte. Arrachons ses ailes, ont-ils
|
|
dit; donnons-lui des chaînes, brisons-la de coups, et qu'elle souffre, et
|
|
qu'elle périsse, la déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Ils ont enchaîné la bonne déesse, ils l'ont battue et persécutée; mais
|
|
ils n'ont pu l'avilir: elle s'est réfugiée dans l'âme des poëtes, dans
|
|
l'âme des paysans, dans l'âme des artistes, dans l'âme des martyrs, et
|
|
dans l'âme des saints, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Elle a marché plus que le Juif errant; elle a voyagé plus que
|
|
l'hirondelle; elle est plus vieille que la cathédrale de Prague, et plus
|
|
jeune que l'oeuf du roitelet; elle a plus pullulé sur la terre que les
|
|
fraises dans le Boehmerwald, la déesse, la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Elle a eu beaucoup d'enfants, et elle leur a enseigné le secret de Dieu;
|
|
elle a parlé au coeur de Jésus sur la montagne; aux yeux de la reine
|
|
Libussa lorsqu'elle s'énamoura d'un laboureur; à l'esprit de Jean et de
|
|
Jérôme sur le bûcher de Constance: elle en sait plus que tous les docteurs
|
|
et tous les évêques, la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Elle fait toujours les plus grandes et les plus belles choses que l'on
|
|
voit sur la terre; c'est elle qui cultive les champs et qui émonde les
|
|
arbres; c'est elle qui conduit les troupeaux en chantant les plus beaux
|
|
airs; c'est elle qui voit poindre l'aube et qui reçoit le premier sourire
|
|
du soleil, la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«C'est elle qui bâtit de rameaux verts la cabane du bûcheron, et qui donne
|
|
au braconnier le regard de l'aigle; c'est elle qui élève les plus beaux
|
|
marmots et qui rend la charrue et la bêche légères aux mains du vieillard,
|
|
la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«C'est elle qui inspire le poëte et qui rend le violon, la guitare et la
|
|
flûte éloquents sous les doigts de l'artiste vagabond; c'est elle qui le
|
|
porte sur son aile légère de la source de la Moldau à celle du Danube;
|
|
c'est elle qui couronne ses cheveux des perles de la rosée, et qui fait
|
|
briller pour lui les étoiles plus larges et plus claires, la déesse, la
|
|
bonne déesse de la pauvreté.
|
|
|
|
«C'est elle qui instruit l'artisan ingénieux et qui lui apprend à couper
|
|
la pierre, à tailler le marbre, à façonner l'or et l'argent, le cuivre et
|
|
le fer; c'est elle qui rend, sous les doigts de la vieille mère et de la
|
|
jeune fille, le lin souple et fin comme un cheveu, la bonne déesse de la
|
|
pauvreté!
|
|
|
|
«C'est elle qui soutient la chaumière ébranlée par l'orage; c'est elle qui
|
|
ménage la résine de la torche et l'huile de la lampe; c'est elle qui
|
|
pétrit le pain de la famille et qui tisse les vêtements d'hiver et d'été;
|
|
c'est elle qui nourrit et alimente le monde, la bonne déesse de la
|
|
pauvreté!
|
|
|
|
«C'est elle qui a bâti les grands châteaux et les vieilles cathédrales;
|
|
c'est elle qui porte le sabre et le fusil; c'est elle qui fait la guerre
|
|
et les conquêtes; c'est elle qui ramasse les morts, qui soigne les blessés
|
|
et qui cache le vaincu, la bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Tu es de toute douceur, toute patience, toute force et toute miséricorde,
|
|
ô bonne déesse! c'est toi qui réunis tous tes enfants dans un saint amour,
|
|
et qui donnes la charité, la foi, l'espérance, ô déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Tes enfants cesseront un jour de porter le monde sur leurs épaules; ils
|
|
seront récompensés de leur peine et de leur travail. Le temps approche où
|
|
il n'y aura plus ni riches, ni pauvres, où tous les hommes consommeront
|
|
les fruits de la terre, et jouiront également des bienfaits de Dieu; mais
|
|
tu ne seras point oubliée dans leurs hymnes, ô bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«Ils se souviendront que tu fus leur mère féconde, leur nourrice robuste
|
|
et leur église militante. Ils répandront le baume sur tes blessures, et
|
|
ils te feront de la terre rajeunie et embaumée un lit où tu pourras enfin
|
|
te reposer, ô bonne déesse de la pauvreté!
|
|
|
|
«En attendant le jour du Seigneur, torrents et forêts, montagnes et
|
|
vallées, landes qui fourmillez de petites fleurs et de petits oiseaux,
|
|
chemins sablés d'or qui n'avez pas de maîtres, laissez-la, laissez-la
|
|
passer, la bonne déesse, la déesse de la pauvreté!»
|
|
|
|
* * * * *
|
|
|
|
Imaginez-vous cette ballade, rendue en beaux vers dans une langue douce et
|
|
naïve qui semble avoir été faite pour les lèvres de l'adolescence, adaptée
|
|
à une mélodie qui remue le coeur et en arrache les larmes les plus pures,
|
|
une voix séraphique qui chante avec une pureté exquise, un accent musical
|
|
incomparable; et tout cela dans la bouche du fils de Trismégiste, de
|
|
l'élève de la Zingara, du plus beau, du plus candide et du mieux doué des
|
|
enfants de la terre! Si vous pouvez vous représenter pour cadre un vaste
|
|
groupe de figures mâles, ingénues et pittoresques, au milieu d'un paysage
|
|
de Ruysdael, et le torrent qu'on ne voyait pas, mais qui envoyait, du fond
|
|
du ravin, comme une fraîche harmonie mêlée à la clochette lointaine des
|
|
chèvres sur la montagne, vous concevrez notre émotion et l'ineffable
|
|
jouissance poétique où nous restâmes longtemps plongés.
|
|
|
|
«Maintenant, mes enfants, dit Albert Podiebrad aux villageois, nous avons
|
|
prié, il faut travailler. Allez aux champs; moi je vais chercher, avec ma
|
|
famille, l'inspiration et la vie à travers la forêt.
|
|
|
|
--Tu reviendras ce soir?» s'écrièrent tous les paysans.
|
|
|
|
La Zingara fit un signe d'affection qu'ils prirent pour une promesse. Les
|
|
deux petites filles, qui ne comprenaient rien au cours du temps ni aux
|
|
chances du voyage, crièrent: «Oui! oui!» avec une joie enfantine, et les
|
|
paysans se dispersèrent. Le vieux Zdenko s'assit sur le seuil de la
|
|
chaumière, après avoir veillé d'un air paternel à ce que l'on garnît la
|
|
gibecière de son filleul du déjeuner de la famille. Puis la Zingara nous
|
|
fit signe de suivre, et nous quittâmes le village sur les traces de nos
|
|
musiciens ambulants. Nous avions le revers du ravin à monter. Le maître et
|
|
moi prîmes chacun une des petites filles dans nos bras, et ce fut pour
|
|
nous une occasion d'aborder Trismégiste, qui, jusque-là, n'avait pas
|
|
semblé s'apercevoir de notre présence.
|
|
|
|
«Vous me voyez un peu rêveur, me dit-il. Il m'en coûte de tromper ces amis
|
|
que nous quittons, et ce vieillard que j'aime et qui nous cherchera demain
|
|
par tous les sentiers de la forêt. Mais Consuelo l'a voulu ainsi,
|
|
ajouta-t-il en nous désignant sa femme. Elle croit qu'il y a du danger
|
|
pour nous à rester plus longtemps ici. Moi, je ne puis me persuader que
|
|
nous fassions désormais peur ou envie à personne. Qui comprendrait notre
|
|
bonheur? Mais elle assure que nous attirons le même danger sur la tête de
|
|
nos amis, et, bien que je ne sache pas comment, je cède à cette
|
|
considération. D'ailleurs, sa volonté a toujours été ma volonté, comme la
|
|
mienne a toujours été la sienne. Nous ne rentrerons pas ce soir au hameau.
|
|
Si vous êtes nos amis comme vous en avez l'air, vous y retournerez à la
|
|
nuit, quand vous vous serez assez promenés, et vous leur expliquerez cela.
|
|
Nous ne leur avons pas fait d'adieux pour ne pas les affliger, mais vous
|
|
leur direz que nous reviendrons. Quant à Zdenko, vous n'avez qu'à lui dire
|
|
_demain_, ses prévisions ne vont pas au delà. Tous les jours, toute la vie,
|
|
c'est pour lui _demain_. Il a dépouillé l'erreur des notions humaines. Il
|
|
a les yeux ouverts sur l'éternité, dans le mystère de laquelle il est prêt
|
|
à s'absorber pour y prendre la jeunesse de la vie. Zdenko est un sage,
|
|
l'homme le plus sage que j'aie jamais connu.»
|
|
|
|
L'espèce d'égarement de Trismégiste produisait sur sa femme et sur ses
|
|
enfants un effet digne de remarque. Loin d'en rougir devant nous, loin
|
|
d'en souffrir pour eux-mêmes, ils écoutaient chacune de ses paroles avec
|
|
respect, et il semblait qu'ils trouvassent dans ses oracles la force de
|
|
s'élever au-dessus de la vie présente et d'eux-mêmes. Je crois qu'on eût
|
|
bien étonné et bien indigné ce noble adolescent qui épiait avidement
|
|
chaque pensée de son père, si on lui eût dit que c'étaient les pensées
|
|
d'un fou. Trismégiste parlait rarement, et nous remarquâmes aussi que ni
|
|
sa femme ni ses enfants ne l'y provoquaient jamais sans une absolue
|
|
nécessité. Ils respectaient religieusement le mystère de sa rêverie, et
|
|
quoique la Zingara eût les yeux sans cesse attachés sur lui, elle semblait
|
|
bien plutôt craindre pour lui les importunités, que l'ennui de l'isolement
|
|
où il se plaçait. Elle avait étudié sa bizarrerie, et je me sers de ce mot
|
|
pour ne plus prononcer celui de folie qui me répugne encore davantage
|
|
quand il s'agit d'un tel homme et d'un état de l'âme si respectable et si
|
|
touchant. J'ai compris, en voyant ce Trismégiste, la vénération que les
|
|
paysans, grands théologiens et grands métaphysiciens sans le savoir, et
|
|
les peuples de l'Orient portent aux hommes privés de ce qu'on appelle le
|
|
flambeau de la raison. Ils savent que quand on ne trouble pas par de vains
|
|
efforts et de cruelles moqueries cette abstraction de l'intelligence, elle
|
|
peut devenir une faculté exceptionnelle du genre le plus poétiquement
|
|
divin, au lieu de tourner à la fureur ou à l'abrutissement. J'ignore ce
|
|
que deviendrait Trismégiste, si sa famille ne s'interposait pas comme un
|
|
rempart d'amour et de fidélité entre le monde et lui. Mais s'il devait
|
|
dans ce cas succomber à son délire, ce serait une preuve de plus de ce
|
|
qu'on doit de respect et de sollicitude aux infirmes de sa trempe, et à
|
|
tous les infirmes quels qu'ils soient.
|
|
|
|
Cette famille marchait avec une aisance et une agilité qui eurent bientôt
|
|
épuisé nos forces. Les petits enfants eux-mêmes, si on ne les eût empêchés
|
|
de se fatiguer en les portant, eussent dévoré l'espace. On dirait qu'ils
|
|
se sentent nés pour marcher comme le poisson pour nager. La Zingara ne
|
|
veut pas que son fils prenne les petites dans ses bras, malgré son bon
|
|
désir, tant qu'il n'aura pas achevé sa croissance et que sa voix n'aura
|
|
pas subi la crise que les chanteurs appellent la mue. Elle soulève sur son
|
|
épaule robuste ces créatures souples et confiantes, et les porte aussi
|
|
légèrement que sa guitare. La force physique est un des bénéfices de cette
|
|
vie nomade qui devient une passion pour l'artiste pauvre, comme pour le
|
|
mendiant ou le naturaliste.
|
|
|
|
Nous étions très-fatigués, lorsqu'à travers les plus rudes sentiers nous
|
|
arrivâmes à un lieu sauvage et romantique appelé le Schreckenstein. Nous
|
|
remarquâmes qu'aux approches de ce lieu, la Consuelo regardait son mari
|
|
avec plus d'attention, et marchait plus près de lui, comme si elle eût
|
|
redouté quelque danger ou quelque émotion pénible. Rien ne troubla
|
|
cependant la placidité de l'artiste. Il s'assit sur une grande pierre qui
|
|
domine une colline aride. Il y a quelque chose d'effrayant dans cet
|
|
endroit. Les rocs s'y entassent en désordre, et y brisent continuellement
|
|
les arbres sous leur chute. Ceux de ces arbres qui ont résisté ont leurs
|
|
racines hors du sol, et semblent s'accrocher par ces membres noueux à la
|
|
roche qu'ils menacent d'entraîner. Un silence de mort règne sur ce chaos.
|
|
Les pâtres et les bûcherons s'en éloignent avec terreur, et la terre y est
|
|
labourée par les sangliers. Le sable y porte les traces du loup et du
|
|
chamois, comme si les animaux sauvages étaient assurés d'y trouver un
|
|
refuge contre l'homme. Albert rêva longtemps sur cette pierre, puis il
|
|
reporta ses regards sur ses enfants qui jouaient à ses pieds, et sur sa
|
|
femme qui, debout devant lui, cherchait à lire à travers son front. Tout à
|
|
coup il se leva, se mit à genoux devant elle, et réunissant ses enfants
|
|
d'un geste:
|
|
|
|
«Prosternez-vous devant votre mère, leur dit-il avec une émotion profonde,
|
|
car c'est la consolation envoyée du ciel aux hommes infortunés; c'est la
|
|
paix du Seigneur promise aux hommes de bonne intention!»
|
|
|
|
Les enfants s'agenouillèrent autour de la Zingara, et pleurèrent en la
|
|
couvrant de caresses. Elle pleura aussi en les pressant sur son sein, et,
|
|
les forçant de se retourner, elle leur fit rendre le même hommage à leur
|
|
père. _Spartacus_ et moi, nous nous étions prosternés avec eux.
|
|
|
|
Quand la Zingara eut parlé, le maître reporta son hommage vers Trismégiste,
|
|
et saisit ce moment pour l'interpeller avec éloquence, pour lui demander
|
|
la lumière, en lui racontant tout ce qu'il avait étudié, tout ce qu'il
|
|
avait médité et souffert pour la recevoir. Pour moi, je restai comme
|
|
enchanté aux pieds de la Zingara. Je ne sais si j'oserais vous dire ce qui
|
|
se passait en moi. Cette femme pourrait être ma mère, sans doute; eh bien,
|
|
je ne sais quel charme émane d'elle encore. Malgré le respect que j'ai
|
|
pour son époux, malgré la terreur dont la seule idée de l'oublier m'eût
|
|
pénétré en cet instant, je sentais mon âme tout entière s'élancer vers
|
|
elle avec un enthousiasme que ni l'éclat de la jeunesse ni le prestige du
|
|
luxe ne m'ont jamais inspiré. Ô puissé-je rencontrer une femme semblable à
|
|
cette Zingara pour lui consacrer ma vie! Mais je ne l'espère pas, et
|
|
maintenant que je ne la reverrai plus, il y au fond de mon coeur une sorte
|
|
de désespoir, comme s'il m'eût été révélé qu'il n'y a pas pour moi une
|
|
autre femme à aimer sur la terre.
|
|
|
|
La Zingara ne me voyait seulement pas. Elle écoutait _Spartacus_, elle
|
|
était frappée de son langage ardent et sincère. Trismégiste en fut pénétré
|
|
aussi. Il lui serra la main, et le fit asseoir sur la pierre du
|
|
Schreckenstein auprès de lui.
|
|
|
|
«Jeune homme, lui dit-il, tu viens de réveiller en moi tous les souvenirs
|
|
de ma vie. J'ai cru m'entendre parler moi-même à l'âge que tu as
|
|
maintenant, lorsque je demandais ardemment la science de la vertu à des
|
|
hommes mûris par l'âge et l'expérience. J'étais décidé à ne te rien dire.
|
|
Je me méfiais, non de ton intelligence ni de ta probité, mais de la
|
|
naïveté et de la flamme de ton coeur. Je ne me sentais pas capable
|
|
d'ailleurs de retranscrire, dans une langue que j'ai parlée autrefois, les
|
|
pensées que je me suis habitué depuis à manifester par la poésie de l'art,
|
|
par le sentiment. Ta foi a vaincu, elle a fait un miracle, et je sens que
|
|
je dois te parler. Oui, ajouta-t-il après l'avoir examiné en silence
|
|
pendant un instant, qui nous parut un siècle, car nous tremblions de voir
|
|
cette inspiration lui échapper; oui, je te reconnais maintenant! Je me
|
|
souviens de toi; je t'ai vu, je t'ai aimé, j'ai travaillé avec toi dans
|
|
quelque autre phase de ma vie antérieure. Ton nom était grand parmi les
|
|
hommes, mais je ne l'ai pas retenu; je me rappelle seulement ton regard,
|
|
ta parole, et cette âme dont la mienne ne s'est détachée qu'avec effort.
|
|
Je lis mieux dans l'avenir que dans le passé maintenant, et les siècles
|
|
futurs m'apparaissent souvent, aussi étincelants de lumière que les jours
|
|
qui me restent à vivre sous cette forme d'aujourd'hui. Eh bien, je te le
|
|
dis, tu seras grand encore dans ce siècle-ci, et tu feras de grandes
|
|
choses. Tu seras blâmé, accusé, calomnié, haï, flétri, persécuté, exilé...
|
|
Mais ton idée te survivra sous d'autres formes, et tu auras agité les
|
|
choses présentes avec un plan formidable, des conceptions immenses que le
|
|
monde n'oubliera pas, et qui porteront peut-être les derniers coups au
|
|
despotisme social et religieux. Oui, tu as raison de chercher ton action
|
|
dans la société. Tu obéis à ta destinée, c'est-à-dire à ton inspiration.
|
|
Ceci m'éclaire. Ce que j'ai senti en t'écoutant, ce que tu as su me
|
|
communiquer de ton espérance est une grande preuve de la réalité de ta
|
|
mission. Marche donc, agis et travaille. Le ciel t'a fait organisateur de
|
|
destruction: détruis et dissous, voilà ton oeuvre. Il faut de la foi pour
|
|
abattre comme pour élever. Moi, je m'étais éloigné volontairement des
|
|
voies où tu t'élances: je les avais jugées mauvaises. Elles ne l'étaient
|
|
sans doute qu'accidentellement. Si de vrais serviteurs de la cause se
|
|
sentent appelés à les tenter encore, c'est qu'elles sont redevenues
|
|
praticables. Je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer de la société
|
|
officielle, et qu'on ne pouvait la réformer en y restant. Je me suis placé
|
|
en dehors d'elle, et, désespérant de voir le salut descendre sur le peuple
|
|
du faîte de cette corruption, j'ai consacré les dernières années de ma
|
|
force à agir directement sur le peuple. Je me suis adressé aux pauvres,
|
|
aux faibles, aux opprimés, et je leur ai apporté ma prédication sous la
|
|
forme de l'art et de la poésie, qu'ils comprennent parce qu'ils l'aiment.
|
|
Il est possible que je me sois trop méfié des bons instincts qui palpitent
|
|
encore chez les hommes de la science et du pouvoir. Je ne les connais plus
|
|
depuis que, dégoûté de leur scepticisme impie et de leur superstition plus
|
|
impie encore, je me suis éloigné d'eux avec dégoût pour chercher les
|
|
simples de coeur. Il est probable qu'ils ont dû changer, se corriger et
|
|
s'instruire. Que dis-je? il est certain que ce monde a marché, qu'il s'est
|
|
épuré, et qu'il a grandi depuis quinze ans; car toute chose humaine
|
|
gravite sans cesse vers la lumière, et tout s'enchaîne, le bien et le mal,
|
|
pour s'élancer vers l'idéal divin. Tu veux t'adresser au monde des savants,
|
|
des patriciens et des riches; tu veux niveler par la persuasion: tu veux
|
|
séduire, même les rois, les princes et les prélats, par les charmes de la
|
|
vérité. Tu sens bouillonner en toi cette confiance et cette force qui
|
|
surmontent tous les obstacles, et rajeunissent tout ce qui est vieux et
|
|
usé. Obéis, obéis au souffle de l'esprit! continue et agrandis notre
|
|
oeuvre; ramasse nos armes éparses sur le champ de bataille où nous avons
|
|
été vaincus.»
|
|
|
|
Alors s'engagea entre _Spartacus_ et le divin vieillard un entretien que
|
|
je n'oublierai de ma vie. Car il se passa là une chose merveilleuse. Ce
|
|
Rudolstadt, qui n'avait d'abord voulu nous parler qu'avec les sons de la
|
|
musique, comme autrefois Orphée, cet artiste qui nous disait avoir depuis
|
|
longtemps abandonné la logique et la raison pure pour le pur sentiment,
|
|
cet homme que des juges infâmes ont appelé un insensé et qui a accepté de
|
|
passer pour tel, faisant comme un effort sublime par charité et amour
|
|
divin, devint tout à coup le plus raisonnable des philosophes, au point de
|
|
nous guider dans la voie de la vraie méthode et de la certitude.
|
|
_Spartacus_, de son côté, laissait voir toute l'ardeur de son âme. L'un
|
|
était l'homme complet, en qui toutes les facultés sont à l'unisson;
|
|
l'autre était comme un néophyte plein d'enthousiasme. Je me rappelai
|
|
l'Évangile, où il est dit que Jésus s'entretint sur la montagne avec Moïse
|
|
et les Prophètes.
|
|
|
|
«Oui, disait _Spartacus_ je me sens une mission. Je me suis approché de
|
|
ceux qui gouvernent la terre, et j'ai été frappé de leur stupidité, de
|
|
leur ignorance, et de leur dureté de coeur. Oh! que la Vie est belle, que
|
|
la Nature est belle, que l'Humanité est belle! Mais que font-ils de la Vie,
|
|
de la Nature, et de l'Humanité!... Et j'ai pleuré longtemps en voyant et
|
|
moi, et les hommes mes frères, et toute l'oeuvre divine, esclaves de
|
|
pareils misérables!... Et quand j'ai eu longtemps gémi comme une faible
|
|
femme, je me suis dit: Qui m'empêche de m'arracher de leurs chaînes et de
|
|
vivre libre?... Mais après une phase de stoïcisme solitaire, j'ai vu
|
|
qu'être libre seul, ce n'est pas être libre. L'homme ne peut pas vivre
|
|
seul. L'homme a l'homme pour objet; il ne peut pas vivre sans son objet
|
|
nécessaire. Et je me suis dit: Je suis encore esclave, délivrons mes
|
|
frères... Et j'ai trouvé de nobles coeurs qui se sont associés à moi... et
|
|
mes amis m'appellent _Spartacus_.
|
|
|
|
--Je t'avais bien dit que tu ne ferais que détruire! répondit le
|
|
vieillard. _Spartacus_ fut un esclave révolté. Mais n'importe, encore une
|
|
fois. Organise pour détruire. Qu'une société secrète se forme à ta voix
|
|
pour détruire la forme actuelle de la grande iniquité. Mais si tu la veux
|
|
forte, efficace, puissante, mets le plus que tu pourras de principes
|
|
vivants, éternels, dans cette société destinée à détruire afin d'abord
|
|
qu'elle détruise (car pour détruire, il faut être, toute vie est positive),
|
|
et ensuite pour que de l'oeuvre de destruction renaisse un jour ce qui
|
|
doit renaître.
|
|
|
|
--Je t'entends, tu bornes beaucoup ma mission. N'importe: petite ou grande,
|
|
je l'accepte.
|
|
|
|
--Tout ce qui est dans les conseils de Dieu est grand. Sache une chose qui
|
|
doit être la règle de ton âme. _Rien ne se perd._ Ton nom et la forme de
|
|
tes oeuvres disparaîtraient, tu travaillerais _sans nom_ comme moi, que
|
|
ton oeuvre ne serait pas perdue. La balance divine est la mathématique
|
|
même; et dans le creuset du divin chimiste, tous les atomes sont comptés à
|
|
leur exacte valeur.
|
|
|
|
--Puisque tu approuves mes desseins, enseigne-moi donc, et ouvre-moi la
|
|
route. Que faut-il faire? Comment faut-il agir sur les hommes? Est-ce
|
|
surtout par l'imagination qu'il faut les prendre? Faut-il profiter de leur
|
|
faiblesse et de leur penchant pour le merveilleux? Tu as vu toi-même qu'on
|
|
peut faire du bien avec le merveilleux!...
|
|
|
|
--Oui, mais j'ai vu aussi tout le mal qu'on peut faire. Si tu savais bien
|
|
la doctrine, tu saurais à quelle époque de l'humanité nous vivons, et tu
|
|
conformerais tes moyens d'action à ton temps.
|
|
|
|
--Enseigne-moi donc la doctrine, enseigne-moi la méthode pour agir,
|
|
enseigne-moi la certitude.
|
|
|
|
--Tu demandes la méthode et la certitude à un artiste, à un homme que les
|
|
hommes ont accusé de folie, et persécuté sous ce prétexte! Il semble que
|
|
tu t'adresses mal; va demander cela aux philosophes, aux savants.
|
|
|
|
--C'est à toi que je m'adresse. Eux, je sais ce que vaut leur science.
|
|
|
|
--Eh bien, puisque tu insistes, je te dirai que la méthode est identique
|
|
avec la doctrine même, parce qu'elle est identique avec la vérité suprême
|
|
révélée dans la doctrine. Et, en y pensant, tu comprendras qu'il ne peut
|
|
en être autrement. Tout se réduit donc à la connaissance de la doctrine.»
|
|
|
|
_Spartacus_ réfléchit, et après un moment de silence: «Je voudrais
|
|
entendre de ta bouche la formule suprême de la doctrine.
|
|
|
|
--Tu l'entendras, non pas de ma bouche, mais de celle de Pythagore, écho
|
|
lui-même de tous les sages: Ô DIVINE TÉTRADE! Voilà la formule. C'est
|
|
celle que, sous toutes sortes d'images, de symboles et d'emblèmes,
|
|
l'Humanité a proclamée par la voix des grandes religions, quand elle n'a
|
|
pu la saisir d'une façon purement spirituelle, sans incarnation, sans
|
|
idolâtrie, telle qu'il a été donné aux révélateurs de se la révéler à
|
|
eux-mêmes.
|
|
|
|
--Parle, parle. Et pour te faire comprendre, rappelle-moi quelques-uns de
|
|
ces emblèmes. Ensuite tu prendras le langage austère de l'absolu.
|
|
|
|
--Je ne puis séparer, comme tu le voudrais, ces deux choses, la religion
|
|
en elle-même, dans son essence, et la religion manifestée. Il est de la
|
|
nature humaine, à notre époque, de voir les deux ensemble. Nous jugeons le
|
|
passé, et, sans y vivre, nous trouvons en lui la continuation de nos
|
|
idées. Mais je vais me faire entendre. Voyons, parlons d'abord de Dieu. La
|
|
formule s'applique-t-elle à Dieu, à l'essence infinie? Ce serait un crime
|
|
qu'elle ne s'appliquât pas à celui dont elle découle. As-tu réfléchi sur
|
|
la nature de Dieu? Sans doute; car je sens que tu portes le Ciel, le vrai
|
|
Ciel, dans ton coeur. Eh bien, qu'est-ce que Dieu?
|
|
|
|
--C'est l'Être, c'est l'Être absolu. _Sum qui sum_, dit le grand livre,
|
|
la Bible.
|
|
|
|
--Oui, mais ne savons-nous rien de plus sur sa nature? Dieu n'a-t-il pas
|
|
révélé à l'Humanité quelque chose de plus?
|
|
|
|
--Les chrétiens disent que Dieu est trois personnes en un, le Père, le
|
|
Fils, l'Esprit.
|
|
|
|
--Et que disent les traditions des anciennes sociétés secrètes que tu as
|
|
consultées?
|
|
|
|
--Elles disent la même chose.
|
|
|
|
--Ce rapport ne t'a-t-il pas frappé? Religion officielle et triomphante,
|
|
religion secrète et proscrite, s'accordent sur la nature de Dieu. Je
|
|
pourrais te parler des cultes antérieurs au Christianisme: tu trouverais,
|
|
cachée dans leur théologie, la même vérité. L'Inde, l'Égypte, la Grèce,
|
|
ont connu le Dieu un en trois personnes; mais nous reviendrons sur ce
|
|
point. Ce que je veux te faire comprendre maintenant, c'est la formule
|
|
dans toute son extension, sous toutes ses faces, pour arriver à ce qui
|
|
t'intéresse, la méthode, l'organisation, la politique. Je continue. De
|
|
Dieu, passons à l'homme. Qu'est-ce que l'homme?
|
|
|
|
--Après une question difficile, tu m'en poses une qui ne l'est guère
|
|
moins. L'oracle de Delphes avait déclaré que toute sagesse consistait dans
|
|
la réponse à cette question: _Homme, connais-toi toi-même._
|
|
|
|
--Et l'oracle avait raison. C'est de la nature humaine bien comprise que
|
|
sort toute sagesse, comme toute morale, toute organisation, toute vraie
|
|
politique. Permets donc que je te répète ma question. Qu'est-ce que
|
|
l'homme?
|
|
|
|
--L'homme est une émanation de Dieu...
|
|
|
|
--Sans doute, comme tous les êtres qui vivent, puisque Dieu seul est
|
|
l'Être, l'Être absolu. Mais tu ne ressembles pas, je l'espère, aux
|
|
philosophes que j'ai vus en Angleterre, en France, et aussi en Allemagne,
|
|
à la cour de Frédéric. Tu ne ressembles pas à ce Locke, dont on parle tant
|
|
aujourd'hui sur la foi de son vulgarisateur Voltaire, tu ne ressembles pas
|
|
à M. Helvétius, avec qui je me suis souvent entretenu, ni à Lamettrie dont
|
|
la hardiesse matérialiste plaisait tant à la cour de Berlin. Tu ne dis pas,
|
|
comme eux, que l'homme n'a rien de particulier qui le différencie des
|
|
animaux, des arbres, des pierres. Dieu, sans doute, fait vivre toute la
|
|
nature, comme il fait vivre l'homme; mais il y a de l'ordre dans sa
|
|
théodicée. Il y a des distinctions dans sa pensée, et par conséquent dans
|
|
ses oeuvres, qui sont sa pensée réalisée. Lis le grand livre qu'on appelle
|
|
la _Genèse_, ce livre que le vulgaire regarde avec raison comme sacré,
|
|
sans le comprendre: tu y verras que c'est par la lumière divine
|
|
établissant la distinction des êtres que se fait l'éternelle création:
|
|
_fiat lux_, et _facta est lux_. Tu y verras aussi que chaque être ayant un
|
|
nom dans la pensée divine est une espèce: _creavit cuncta juxta genus
|
|
suum_ et _secundum speciem suam_. Quelle est donc la formule particulière
|
|
de l'homme?
|
|
|
|
--Je t'entends. Tu veux que je te donne une formule de l'homme analogue à
|
|
celle de Dieu. La Trinité divine doit se retrouver dans toutes les oeuvres
|
|
de Dieu: chaque oeuvre de Dieu doit refléter la nature divine, mais d'une
|
|
manière spéciale; chacune, en un mot, suivant son espèce.
|
|
|
|
--Assurément. La formule de l'homme, je vais te la dire. Il se passera
|
|
encore longtemps avant que les philosophes, divisés aujourd'hui dans leurs
|
|
manières de voir, se réunissent pour la comprendre. Cependant il y en a un
|
|
qui l'a comprise, il y a déjà bien des années. Celui-là est plus grand que
|
|
les autres, bien qu'il soit infiniment moins célèbre pour le vulgaire.
|
|
Tandis que l'école de Descartes se perd dans la raison pure, faisant de
|
|
l'homme une machine à raisonnement, à syllogismes, un instrument de
|
|
logique; tandis que Locke et son école se perdent dans la sensation,
|
|
faisant de l'homme une sensitive; tandis que d'autres, tels que j'en
|
|
pourrais citer en Allemagne, s'absorbent dans le sentiment, faisant de
|
|
l'homme un égoïsme à deux, s'il s'agit de l'amour, à trois ou quatre, ou
|
|
plus encore, s'il s'agit de la famille; lui, le plus grand de tous, a
|
|
commencé à comprendre que l'homme était tout cela en un, tout cela
|
|
indivisiblement. Ce philosophe, c'est Leibnitz. Il comprenait les grandes
|
|
choses, celui-là; il ne partageait pas l'absurde mépris que notre siècle
|
|
ignorant fait de l'antiquité et du christianisme. Il a osé dire qu'il y
|
|
avait des perles dans le fumier du moyen âge. Des perles! Je le crois
|
|
bien! la vérité est éternelle, et tous les prophètes l'ont reçue. Je te
|
|
dis donc avec lui, et avec une affirmation plus forte que la sienne, que
|
|
l'homme est une trinité, comme Dieu. Et cette trinité s'appelle, dans le
|
|
langage humain: sensation, sentiment, connaissance. Et l'unité de ces
|
|
trois choses forme la Tétrade humaine, répondant à la Tétrade divine. De
|
|
là sort toute l'histoire, de là sort toute la politique; et c'est là qu'il
|
|
te faut puiser, comme à une source toujours vivante.
|
|
|
|
--Tu franchis des abîmes que mon esprit, moins rapide que le tien, ne
|
|
saurait si vite franchir, reprit _Spartacus_. Comment, de la définition
|
|
psychologique que tu viens de me donner, sort-il une méthode et une règle
|
|
de certitude? Voilà ce que je te demande d'abord.
|
|
|
|
--Cette méthode en sort aisément, reprit Rudolstadt. La nature humaine
|
|
étant connue, il s'agit de la cultiver conformément à son essence. Si tu
|
|
comprenais le livre sans rival d'où l'Évangile lui-même est dérivé, si tu
|
|
comprenais la _Genèse_, attribuée à Moïse, et qui, si elle vient
|
|
réellement de ce prophète, fut emportée par lui des temples de Memphis, tu
|
|
saurais que la _dissolution_ humaine, ou ce que la _Genèse_ appelle le
|
|
_déluge_, n'a d'autre cause que la séparation de ces trois facultés de la
|
|
nature humaine, sorties ainsi de l'unité, et par là sans rapport avec
|
|
l'unité divine, où l'intelligence, l'amour et l'activité restent
|
|
éternellement associés. Tu comprendrais donc comment tout organisateur
|
|
doit imiter Noé, le _régénérateur_, ce que l'Écriture appelle les
|
|
générations de Noé, avec l'ordre dans lequel elle les place, et l'harmonie
|
|
qu'elle établit entre elles te servirait de guide. Tu trouverais ainsi, du
|
|
même coup, dans la vérité métaphysique, une méthode de certitude pour
|
|
cultiver dignement la nature humaine dans chaque homme, et une lumière
|
|
pour t'éclairer sur la véritable organisation des sociétés. Mais, je te le
|
|
dis encore, je ne crois pas le temps présent fait pour organiser: il y a
|
|
trop à détruire. C'est donc surtout comme méthode que je te recommande de
|
|
t'attacher à la doctrine. Le temps de la dissolution approche, ou plutôt
|
|
il est déjà venu. Oui, le temps est venu où les trois facultés de la
|
|
nature humaine vont de nouveau se séparer, et où leur séparation donnera
|
|
la mort au corps social, religieux et politique. Qu'arrivera-t-il? La
|
|
sensation produira ses faux prophètes, et ils préconiseront la sensation.
|
|
Le sentiment produira ses faux prophètes, et ils préconiseront le
|
|
sentiment. La connaissance produira ses faux prophètes, et ils
|
|
préconiseront l'intelligence. Les derniers seront des orgueilleux qui
|
|
ressembleront à Satan. Les seconds seront des fanatiques prêts à tomber
|
|
dans le mal comme à marcher vers le bien, sans _critérium_ de certitude et
|
|
sans règle. Les autres seront ce qu'Homère dit que devinrent les
|
|
compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circé. Ne suis aucune de ces trois
|
|
routes, qui, prises séparément, conduisent à des abîmes; l'une au
|
|
matérialisme, la seconde au mysticisme, la troisième à l'athéisme. Il n'y
|
|
a qu'une route certaine vers la vérité: c'est celle qui répond à la nature
|
|
humaine complète, à la nature humaine développée sous tous les aspects. Ne
|
|
la quitte pas, cette route; et pour cela, médite sans cesse la doctrine et
|
|
sa sublime formule.
|
|
|
|
--Tu m'apprends là des choses que j'avais entrevues. Mais demain je ne
|
|
t'aurai plus. Qui me guidera dans la connaissance théorique de la vérité,
|
|
et par là dans la pratique?
|
|
|
|
--Il te restera d'autres guides certains. Avant tout, lis la _Genèse_, et
|
|
fais effort pour en saisir le sens. Ne la prends pas pour un livre
|
|
d'histoire, pour un monument de chronologie. Il n'y a rien de si insensé
|
|
que cette opinion, qui cependant a cours partout, chez les savants comme
|
|
chez les écoliers, et dans toutes les communions chrétiennes. Lis
|
|
l'_Évangile_, en regard de la _Genèse_, et comprends-le par la _Genèse_,
|
|
après l'avoir goûté avec ton coeur. Sort étrange! l'_Évangile_ est, comme
|
|
la _Genèse_, adoré et incompris. Voilà les grandes choses. Mais il y en a
|
|
encore d'autres. Recueille pieusement ce qui nous est resté de Pythagore.
|
|
Lis aussi les écrits conservés sous le nom du théosophe divin dont j'ai
|
|
porté le nom dans le Temple. Ce nom vénéré de Trismégiste, ne croyez pas,
|
|
mes amis, que j'eusse osé de moi-même le prendre: ce furent les invisibles
|
|
qui m'ordonnèrent de le porter. Ces écrits d'Hermès, aujourd'hui dédaignés
|
|
des pédants, qui les croient sottement une invention de quelque chrétien
|
|
du second ou du troisième siècle, renferment l'ancienne science
|
|
égyptienne. Un jour viendra, où, expliqués et mis en lumière, ils
|
|
paraîtront ce qu'ils sont, des monuments plus précieux que ceux de Platon,
|
|
car Platon a puisé là sa science, et il faut ajouter qu'il a étrangement
|
|
méconnu et faussé la vérité dans sa _République_. Lis donc Trismégiste et
|
|
Platon, et ceux qui ont médité après eux sur le grand mystère. Dans ce
|
|
nombre, je te recommande le noble moine Campanella, qui souffrit
|
|
d'horribles tortures pour avoir rêvé ce que tu rêves, l'organisation
|
|
humaine fondée sur la vérité et la science.»
|
|
|
|
Nous écoutions en silence.
|
|
|
|
«Quand je vous parle de livres, continua Trismégiste, ne croyez pas que,
|
|
comme les catholiques, j'incarne idolâtriquement la vie dans des tombeaux.
|
|
Je vous dirai des livres ce que je vous disais hier d'autres monuments du
|
|
passé. Les livres, les monuments sont des débris de la vie dont la vie
|
|
peut et doit se nourrir. Mais la vie est toujours présente, et l'éternelle
|
|
Trinité est mieux gravée en nous et au front des étoiles que dans les
|
|
livres de Platon ou d'Hermès.»
|
|
|
|
Sans le vouloir, je fis tourner la conversation un peu au hasard.
|
|
|
|
«Maître, lui dis-je, vous venez de vous exprimer ainsi: La Trinité est
|
|
mieux gravée au front des étoiles... Qu'entendez-vous par là? Je vois bien,
|
|
comme dit la Bible, la gloire de Dieu reluire dans l'éclat des astres,
|
|
mais je ne vois pas dans les astres une preuve de la loi générale de la
|
|
vie que vous appelez Trinité.
|
|
|
|
--C'est, me répondit-il, que les sciences physiques sont encore trop peu
|
|
avancées, ou plutôt, c'est que tu ne les a pas étudiées au point où elles
|
|
sont aujourd'hui. As-tu entendu parler des découvertes sur l'électricité?
|
|
Sans doute, car elles ont occupé l'attention de tous les hommes instruits.
|
|
Eh bien, n'as-tu pas remarqué que les savants si incrédules, si railleurs,
|
|
quand il s'agit de la Trinité divine, en sont venus, à propos de ces
|
|
phénomènes, à reconnaître la Trinité? car ils disent eux-mêmes qu'il n'y a
|
|
pas d'électricité sans chaleur et sans lumière, et réciproquement, en un
|
|
mot, ils voient là _trois en un_, ce qu'ils ne veulent pas admettre de
|
|
Dieu!»
|
|
|
|
Il commença alors à nous parler de la nature et de la nécessité de
|
|
rattacher tous ses phénomènes à une loi générale.
|
|
|
|
«La vie, disait-il, est une; il n'y a qu'un acte de la vie. Il s'agit
|
|
seulement de comprendre comment tous les êtres particuliers vivent par la
|
|
grâce et l'intervention de l'Être universel sans être pour cela absorbés
|
|
en lui.»
|
|
|
|
J'aurais été enchanté, pour mon compte, de l'entendre développer ce grand
|
|
sujet. Mais depuis quelque temps _Spartacus_ paraissait faire moins
|
|
d'attention à ses paroles. Ce n'est pas qu'il n'y prît intérêt: mais la
|
|
tension d'esprit du vieillard ne durerait pas toujours, et il voulait en
|
|
profiter en le ramenant à son sujet favori.
|
|
|
|
Rudolstadt s'aperçut de cette sorte d'impatience.
|
|
|
|
«Tu ne me suis plus, lui dit-il; est-ce que la science de la nature te
|
|
paraîtrait inabordable de la façon que je l'entends? Si c'est là ce que tu
|
|
penses, tu te trompes. Je fais autant de cas que toi des travaux actuels
|
|
des savants, tournés uniquement vers l'expérimentation. Mais, en
|
|
continuant dans cette direction, on ne fera pas de la science, on ne fera
|
|
que des nomenclatures. Je ne suis pas, au surplus, le seul à le croire.
|
|
J'ai connu en France un philosophe que j'ai beaucoup aimé, Diderot, qui
|
|
s'écriait souvent, à propos de l'entassement des matériaux scientifiques
|
|
sans idée générale: C'est tout au plus une oeuvre de tailleur de pierres,
|
|
mais je ne vois là ni un édifice, ni un architecte. Sache donc que tôt ou
|
|
tard la doctrine aura affaire avec les sciences naturelles; il faudra
|
|
bâtir avec ces pierres. Et puis, crois-tu que les physiciens puissent
|
|
aujourd'hui véritablement comprendre la nature? Dépouillée par eux du Dieu
|
|
vivant qui la remplit, peuvent-ils la sentir, la connaître? Ils prennent,
|
|
par exemple, la lumière pour de la matière, le son pour de la matière,
|
|
quand c'est la lumière et le son...
|
|
|
|
--Ah! s'écria _Spartacus_, en l'interrompant, ne croyez pas que je
|
|
repousse vos intuitions sur la nature. Non, je sens qu'il n'y aura de
|
|
science véritable que par la connaissance de l'unité divine et de la
|
|
similitude parfaite de tous les phénomènes. Mais vous nous ouvrez tous les
|
|
chemins, et je tremble en pensant que bientôt vous allez vous taire. Je
|
|
voudrais que vous me fissiez faire quelques pas avancés dans une de ces
|
|
routes.
|
|
|
|
--Laquelle? demanda Rudolstadt.
|
|
|
|
--C'est l'avenir de l'humanité, qui m'occupe.
|
|
|
|
--J'entends: tu voudrais que je te dise mon utopie, reprit, en souriant,
|
|
le vieillard.
|
|
|
|
--C'est là ce que je suis venu te demander, dit _Spartacus_, c'est ton
|
|
utopie; c'est la société nouvelle que tu portes dans ton cerveau et dans
|
|
tes entrailles. Nous savons que la société des Invisibles en a cherché et
|
|
rêvé les bases. Tout ce travail a mûri en toi. Fais que nous en
|
|
profitions. Donne-nous ta république; nous l'essaierons, en tant qu'elle
|
|
nous paraîtra réalisable, et les étincelles de ton foyer commenceront à
|
|
remuer le monde.
|
|
|
|
--Enfants, vous me demandez mes rêves? répondit le philosophe. Oui,
|
|
j'essaierai de lever les coins du voile qui me dérobe si souvent à
|
|
moi-même l'avenir! Ce sera peut-être pour la dernière fois, mais je dois
|
|
le tenter encore aujourd'hui; car j'ai la foi qu'avec vous tout ne sera
|
|
pas perdu dans les songes dorés de ma poésie!»
|
|
|
|
Alors Trismégiste entra dans une sorte de transport divin; ses yeux
|
|
rayonnaient comme des astres, et sa voix nous pliait comme l'ouragan.
|
|
Pendant plus de quatre heures il parla, et sa parole était belle et pure
|
|
comme un chant sacré. Il composa, avec l'oeuvre religieuse, politique et
|
|
artistique de tous les siècles, le plus magnifique poëme qui se puisse
|
|
concevoir. Il interpréta toutes les religions du passé, tous les mystères
|
|
des temples, des poëmes et des législations; tous les efforts, toutes les
|
|
tendances, tous les travaux de l'humanité antérieure. Dans les choses qui
|
|
nous avaient toujours semblé mortes ou condamnées, il retrouva les
|
|
éléments de la vie, et, des ténèbres de la Fable même, il fit jaillir les
|
|
éclairs de la vérité. Il expliqua les mythes antiques; il établit, dans sa
|
|
démonstration lucide et ingénieuse, tous les liens, tous les points de
|
|
contact des religions entre elles. Il nous montra les véritables besoins
|
|
de l'humanité plus ou moins compris par les législateurs, plus ou moins
|
|
réalisés par les peuples. Il reconstitua à nos yeux l'unité de la vie dans
|
|
l'humanité, et l'unité de dogme dans la religion; et de tous les matériaux
|
|
épars dans le monde ancien et nouveau, il forma les bases de son monde
|
|
futur. Enfin il fit disparaître les solutions de continuité qui nous
|
|
avaient arrêtés si longtemps dans nos études. Il combla les abîmes de
|
|
l'histoire qui nous avaient tant épouvantés. Il déroula en une seule
|
|
spirale infinie ces milliers de bandelettes sacrées qui enveloppaient la
|
|
momie de la science. Et quand nous eûmes compris avec la rapidité de
|
|
l'éclair ce qu'il nous enseignait avec la rapidité de la foudre; quand
|
|
nous eûmes saisi l'ensemble de sa vision, et que le passé, père du présent,
|
|
se dressa devant nous comme l'homme lumineux de l'Apocalypse, il s'arrêta
|
|
et nous dit avec un sourire:
|
|
|
|
«Maintenant vous comprenez le passé et le présent; ai-je besoin de vous
|
|
faire connaître l'avenir? L'Esprit saint ne brille-t-il pas devant vos
|
|
yeux? Ne voyez-vous pas que tout ce que l'homme a rêvé et désiré de
|
|
sublime est possible et certain dans l'avenir, par cette seule raison que
|
|
la vérité est éternelle et absolue, en dépit de la faiblesse de nos
|
|
organes pour la concevoir et la posséder? Et cependant nous la possédons
|
|
tous par l'espérance et le désir: elle vit en nous, elle existe de tout
|
|
temps dans l'humanité à l'état de germe qui attend la fécondation suprême.
|
|
Je vous le dis en vérité, nous gravitons vers l'idéal, et cette
|
|
gravitation est infinie comme l'idéal lui-même.»
|
|
|
|
Il parla encore: et son poëme de l'avenir fut aussi magnifique que celui
|
|
du passé. Je n'essaierai pas de vous le traduire ici: je le gâterais, et
|
|
il faut être soi-même sous le feu de l'inspiration pour transmettre ce que
|
|
l'inspiration a émis. Il me faudra peut-être deux ou trois ans de
|
|
méditation pour écrire dignement ce que Trismégiste nous a dit en deux ou
|
|
trois heures. L'oeuvre de la vie de Socrate a été l'oeuvre de la vie de
|
|
Platon, et celle de Jésus a été celle de dix-sept siècles. Vous voyez que
|
|
moi, malheureux et indigne, je dois frémir à l'idée de ma tâche. Je n'y
|
|
renonce cependant pas. Le maître ne s'embarrasse point de cette
|
|
transcription, telle que je veux la faire. Homme d'action, il a déjà
|
|
rédigé un code qui résume, à son point de vue, toute la doctrine de
|
|
Trismégiste avec autant de netteté et de précision que s'il l'eût
|
|
commentée et approfondie lui-même toute sa vie. Il s'est assimilé, comme
|
|
par un contact électrique, toute l'intelligence, toute l'âme du
|
|
philosophe. Il la possède, il en est maître; il s'en servira en homme
|
|
politique: il sera la traduction vivante et immédiate, au lieu de la
|
|
lettre tardive et morte que je médite. Et avant que j'aie fait mon oeuvre,
|
|
il aura transmis la doctrine à son école. Oui, peut-être avant deux ans,
|
|
la parole étrange et mystérieuse qui vient de s'élever dans ce désert aura
|
|
jeté ses racines parmi de nombreux adeptes; et nous verrons ce vaste monde
|
|
souterrain des sociétés secrètes, qui s'agite aujourd'hui dans les
|
|
ténèbres, se réunir sous une seule doctrine, recevoir une législation
|
|
nouvelle, et retrouver son action en s'initiant à la parole de vie. Nous
|
|
vous l'apportons, ce monument tant désiré, qui continue les prévisions de
|
|
_Spartacus_, qui sanctionne les vérités déjà conquises par lui, et qui
|
|
agrandit son horizon de toute la puissance d'une foi inspirée. Pendant que
|
|
Trismégiste parlait, et que j'écoutais, avide et tremblant de perdre un
|
|
son de cette parole, qui me faisait l'effet d'une musique sacrée,
|
|
_Spartacus_, maître de lui-même dans son exaltation, l'oeil en feu, mais
|
|
la main ferme, et l'esprit plus ouvert encore que l'oreille, traçait
|
|
rapidement sur ses tablettes des signes et des figures, comme si la
|
|
conception métaphysique de cette doctrine se fût présentée à lui sous des
|
|
formes de géométrie. Quand, le soir même, il s'est reporté à ces notes
|
|
bizarres, qui ne m'offraient aucun sens, j'ai été surpris de le voir s'en
|
|
servir pour écrire et mettre en ordre, avec une incroyable précision, les
|
|
déductions de la logique poétique du philosophe. Tout s'était simplifié et
|
|
résumé, comme par magie, dans ce mystérieux alambic de l'intelligence
|
|
pratique de notre maître[24].
|
|
|
|
[Note 24: On sait que Weishaupt, éminemment organisateur, se servait de
|
|
signes matériels pour résumer son système, et qu'il envoyait à ses
|
|
disciples éloignés toute sa théorie représentée par des cercles et des
|
|
lignes sur un petit carré de papier.]
|
|
|
|
Cependant il n'était pas encore satisfait. L'inspiration semblait
|
|
abandonner Trismégiste. Ses yeux perdaient leur éclat, son corps semblait
|
|
s'affaisser, et la Zingara nous faisait signe de ne pas l'interroger
|
|
davantage. Mais, ardent à la poursuite de la vérité, _Spartacus_ ne
|
|
l'écoutait plus, et pressait le poëte de questions impérieuses.
|
|
|
|
«Tu m'as peint le royaume de Dieu sur la terre, lui disait-il en secouant
|
|
sa main refroidie; mais Jésus a dit: «Mon royaume n'est pas _encore de ce
|
|
temps-ci;_» il y a dix-sept siècles que l'humanité attend en vain la
|
|
réalisation de ses promesses. Je ne me suis pas élevé à la même hauteur
|
|
que toi dans la contemplation de l'éternité. Le temps te présente comme à
|
|
Dieu même, le spectacle ou l'idée d'une activité permanente, dont toutes
|
|
les phases répondent à toute heure à ton sentiment exalté. Quant à moi, je
|
|
vis plus près de la terre; je compte les siècles et les années. Je veux
|
|
lire dans ma propre vie. Dis-moi, prophète, ce que j'ai à faire dans cette
|
|
phase où tu me vois, ce que ta parole aura produit en moi, et ce qu'elle
|
|
produira par moi dans le siècle qui s'élève. Je ne veux pas y avoir passé
|
|
en vain.
|
|
|
|
--Que t'importe ce que j'en puis savoir? répondit le poëte; nul ne vit en
|
|
vain; rien n'est perdu. Aucun de nous n'est inutile. Laisse-moi détourner
|
|
mes regards de ce détail, qui attriste le coeur et rétrécit l'esprit. La
|
|
fatigue m'accable d'y avoir songé un instant.
|
|
|
|
--Révélateur, tu n'as pas le droit de céder à cet accablement, reprenait
|
|
_Spartacus_ avec énergie, en s'efforçant de communiquer le feu de son
|
|
regard au regard vague et déjà rêveur du poëte. Si tu détournes la vue du
|
|
spectacle des misères humaines, tu n'es pas l'homme véritable, l'homme
|
|
complet dont un ancien a dit: _Homo sum et nihil humani a me alienum
|
|
puto_. Non, tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, si tu ne
|
|
t'intéresses pas aux maux qu'ils souffrent à chaque heure de l'éternité,
|
|
et si tu n'en cherches pas le remède à la hâte dans l'application de ton
|
|
idéal. Ô malheureux artiste! qui ne sent pas une fièvre dévorante le
|
|
consumer dans cette recherche terrible et délicieuse!
|
|
|
|
--Que me demandes-tu donc? reprit le poëte ému et presque irrité à son
|
|
tour. As-tu donc l'orgueil d'être le seul ouvrier, et penses-tu que je
|
|
m'attribue l'honneur d'être le seul inspirateur? Je ne suis point un devin;
|
|
je méprise les faux prophètes, je me suis assez longtemps débattu contre
|
|
eux. Mes prédictions, à moi, sont des raisonnements; mes visions sont des
|
|
perceptions élevées à leur plus haute puissance. Le poëte est autre chose
|
|
que le sorcier. Il rêve à coup sûr, tandis que l'autre invente au hasard.
|
|
Je crois à ton action, parce que je sens le contact de ta puissance; je
|
|
crois à la sublimité de mes songes, parce que je me sens capable de les
|
|
produire, et que l'humanité est assez grande, assez généreuse, pour
|
|
réaliser au centuple et en masse ce qu'un de ses membres a pu concevoir
|
|
isolé.
|
|
|
|
--Eh bien, reprit _Spartacus_, ce sont les destinées de cette humanité que
|
|
je le demande au nom de l'humanité qui s'agite aussi dans mes entrailles,
|
|
et que je porte en moi avec plus d'anxiété et peut-être d'amour que
|
|
toi-même. Un rêve enchanteur te voile ses souffrances, et moi je les
|
|
touche en frémissant à chaque heure de ma vie. J'ai soif de les apaiser,
|
|
et, comme un médecin au chevet d'un ami expirant, je la tuerais par
|
|
imprudence plutôt que de la laisser mourir sans secours. Tu le vois, je
|
|
suis un homme dangereux, un monstre peut-être, si tu ne fais de moi un
|
|
saint. Tremble pour l'agonisante, si tu ne mets le remède aux mains de
|
|
l'enthousiaste! L'humanité rêve, chante et prie en toi. En moi elle
|
|
souffre, crie et se lamente. Tu m'as ouvert ton avenir, mais ton avenir
|
|
est loin, quoi que tu en dises, et il me faudra bien des sueurs pour
|
|
extraire quelques gouttes de ton dictame sur des blessures qui saignent.
|
|
Des générations languissent et passent sans lumière et sans action. Moi,
|
|
l'Humanité souffrante incarnée; moi, le cri de détresse et la volonté du
|
|
salut, je veux savoir si mon action sera funeste ou bienfaisante. Tu n'as
|
|
pas tellement détourné les yeux du mal que tu ne saches qu'il existe. Où
|
|
faut-il courir d'abord? Que faut-il faire demain? Est-ce par la douceur,
|
|
est-ce par la violence qu'il faut combattre les ennemis du bien?
|
|
Rappelle-toi tes chers Taborites; ils voyaient une mer de sang et de
|
|
larmes à franchir avant d'entrer dans le paradis terrestre. Je ne te
|
|
prends pas pour un devin; mais je vois en toi une logique puissante, une
|
|
clarté magnifique à travers tes symboles; si tu peux prédire à coup sûr
|
|
l'avenir le plus éloigné, tu peux plus sûrement encore percer l'horizon
|
|
voilé qui borne l'essor de ma vue.»
|
|
|
|
Le poëte paraissait en proie à une vive souffrance. La sueur coulait de
|
|
son front. Il regardait _Spartacus_ tour à tour avec effroi et avec
|
|
enthousiasme: une lutte terrible l'oppressait. Sa femme, épouvantée,
|
|
l'entourait de ses bras, et adressait de muets reproches à notre maître
|
|
par des regards où se peignait cependant une crainte respectueuse. Jamais
|
|
je n'ai mieux senti la puissance de _Spartacus_ que dans cet instant où il
|
|
dominait de toute sa volonté fanatique de droiture et de vérité les
|
|
tortures de ce prophète aux prises avec l'inspiration, la douleur de cette
|
|
femme suppliante, l'effroi de leurs enfants, et les reproches de son
|
|
propre coeur. J'étais tremblant moi-même, je le trouvais cruel. Je
|
|
craignais de voir cette belle âme du poëte se briser dans un dernier
|
|
effort, et les larmes qui brillaient aux cils noirs de la Consuelo
|
|
tombaient amères et brûlantes sur mon coeur. Tout à coup Trismégiste se
|
|
leva, et, repoussant à la fois _Spartacus_ et la Zingara, faisant signe
|
|
aux enfants de s'éloigner, il nous parut comme transfiguré. Son regard
|
|
semblait lire dans un livre invisible, vaste comme le monde, écrit en
|
|
traits de lumière à la voûte du ciel.
|
|
|
|
Il s'écria:
|
|
|
|
«Ne suis-je pas _l'homme_?... Pourquoi ne dirais-je pas ce que la nature
|
|
humaine appelle et par conséquent réalisera?... Oui, je suis _l'homme_:
|
|
donc je puis dire ce que veut _l'homme_, et ce qu'il causera. Celui qui
|
|
voit le nuage s'amonceler peut prédire la foudre et l'ouragan. Moi, je
|
|
sais ce que j'ai dans mon âme et ce qui en sortira. Je suis _l'homme_, et
|
|
je suis en rapport avec _l'humanité_ de mon temps. J'ai vu l'Europe, et je
|
|
sais les orages qui grondent dans son sein... Amis, nos rêves ne sont pas
|
|
des rêves: j'en jure par la nature humaine! Ces rêves ne sont des rêves
|
|
que par rapport à la forme actuelle du monde. Mais qui a l'initiative, de
|
|
l'esprit ou de la matière? L'Évangile dit: _l'Esprit souffle où il veut_.
|
|
L'Esprit soufflera, et changera la face du monde. Il est dit dans la
|
|
Genèse que l'Esprit soufflait sur les eaux quand tout était chaos et
|
|
ténèbres. Or la création est éternelle. Créons donc, c'est-à-dire
|
|
obéissons au souffle de l'Esprit. Je vois les ténèbres et le chaos!
|
|
pourquoi resterions-nous ténèbres? _Veni, creator Spiritus!_»
|
|
|
|
Il s'interrompit, et reprit ainsi:
|
|
|
|
«Est-ce Louis XV qui peut lutter contre toi, _Spartacus_?... Frédéric, le
|
|
disciple de Voltaire, n'est pas si puissant que son maître... Et si je
|
|
comparais Marie-Thérèse à ma Consuelo... Mais quel blasphème!»
|
|
|
|
Il s'interrompit encore:
|
|
|
|
«Allons, Zdenko! toi, mon fils, toi le descendant des Podiebrad, et qui
|
|
portes le nom d'un esclave, prépare-toi à nous soutenir. Tu es l'homme
|
|
nouveau: quel parti prendras-tu? Seras-tu avec ton père et ta mère, ou
|
|
avec les tyrans du monde? En toi est la force, génération nouvelle:
|
|
confirmeras tu l'esclavage ou la liberté? Fils de Consuelo, fils de la
|
|
Bohémienne, filleul de l'esclave, j'espère que tu seras avec la Bohémienne
|
|
et l'esclave. Sans cela, moi, né des rois, je te renie.»
|
|
|
|
Il ajouta:
|
|
|
|
«Celui qui oserait dire que l'essence divine, qui est beauté, bonté,
|
|
puissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Satan.»
|
|
|
|
Il ajouta encore:
|
|
|
|
«Celui qui oserait dire que l'essence humaine créée à l'image de Dieu,
|
|
comme dit la Bible, et qui est sensation, sentiment, connaissance, ne se
|
|
réalisera pas sur la terre, celui-là est Caïn.»
|
|
|
|
Il resta quelque temps muet, et reprit ainsi:
|
|
|
|
«Ta forte volonté, _Spartacus_, a fait l'effet d'une conjuration... Que
|
|
ces rois sont faibles sur leur trône!... Ils se croient puissants, parce
|
|
que tout plie devant eux... Ils ne voient pas ce qui menace... Ah! vous
|
|
avez renversé les nobles et leurs hommes d'armes, les évêques et leur
|
|
clergé; et vous vous croyez bien forts!... Mais ce que vous avez renversé
|
|
était votre force; ce ne sont pas vos maîtresses, vos courtisans, ni vos
|
|
abbés, qui vous défendront, pauvres monarques, vains fantômes... Cours en
|
|
France, _Spartacus_! la France bientôt va détruire... Elle a besoin de
|
|
toi... Cours, te dis-je, hâte-toi, si tu veux prendre part à l'oeuvre...
|
|
C'est la France qui est la prédestinée des nations. Joins-toi, mon fils,
|
|
aux aînés de l'espèce humaine... J'entends retentir sur la France cette
|
|
voix d'Isaïe: «Lève-loi, sois illuminée; car ta lumière est venue, et la
|
|
gloire de l'Éternel est descendue sur toi, et les nations marcheront à ta
|
|
lumière.» Les Taborites chantaient cela du Tabor: aujourd'hui le Tabor,
|
|
c'est la France!»
|
|
|
|
Il se tut quelque temps. Sa physionomie avait pris l'expression du bonheur.
|
|
|
|
«Je suis heureux, s'écria-t-il; gloire à Dieu!... Gloire à Dieu dans le
|
|
ciel, comme dit l'Évangile, et paix sur la terre aux hommes de bonne
|
|
volonté!... Ce sont les anges, qui chantent cela; je me sens comme les
|
|
anges, et je chanterais avec eux... Qu'est-il donc arrivé?... Je suis
|
|
toujours au milieu de vous, mes amis, je suis toujours avec toi, ô mon Ève,
|
|
ô ma Consuelo! voilà mes enfants, les âmes de mon âme. Mais nous ne
|
|
sommes plus dans les monts de la Bohême, sur les débris du château de mes
|
|
pères. Il me semble que je respire la lumière, et que je jouis de
|
|
l'éternité... Qui donc d'entre vous disait tout à l'heure: Oh! que la vie
|
|
est belle, que la nature est belle, que l'humanité est belle! Mais il
|
|
ajoutait: Les tyrans ont gâté tout cela... Des tyrans! il n'y en a plus.
|
|
L'homme est égal à l'homme. La nature humaine est comprise, reconnue,
|
|
sanctifiée. L'homme est libre, égal, et frère. Il n'y a plus d'autre
|
|
définition de l'homme. Plus de maîtres, plus d'esclaves... Entendez-vous
|
|
ce cri: _Vive la république!_ Entendez-vous cette foule innombrable qui
|
|
proclame la _liberté_, la _fraternité_, l'_égalité_... Ah! c'était la
|
|
formule qui, dans nos mystères, était prononcée à voix basse, et que les
|
|
adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il
|
|
n'y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde.
|
|
La coupe à tout le monde! comme disaient nos pères les Hussites.»
|
|
|
|
Mais tout à coup, hélas! il se prit à pleurer à chaudes larmes:
|
|
|
|
«Je savais bien que la doctrine n'était pas assez avancée!... Pas assez
|
|
d'hommes la portaient dans leur coeur, ou la comprenaient dans leur
|
|
esprit!...
|
|
|
|
«Quelle horreur! continua-t-il. La guerre partout! et quelle guerre!»
|
|
|
|
Il pleura longtemps. Nous ne savions quelles visions se pressaient devant
|
|
ses yeux. Il nous sembla qu'il revoyait la guerre des Hussites. Toutes ses
|
|
facultés paraissaient troublées; son âme était comme celle du Christ sur
|
|
le Calvaire.
|
|
|
|
Je souffrais beaucoup, en le voyant tant souffrir: _Spartacus_ était ferme
|
|
comme un homme qui consulte les oracles.
|
|
|
|
«Seigneur! Seigneur! s'écria le prophète après avoir longtemps pleuré et
|
|
gémi, ayez pitié de nous. Nous sommes dans votre main, faites de nous ce
|
|
que vous voudrez.»
|
|
|
|
En prononçant ces dernières paroles, Trismégiste étendit ses mains pour
|
|
chercher celles de sa femme et de son fils, comme s'il eût été
|
|
instantanément privé de la vue. Les petites filles vinrent se presser tout
|
|
effrayées sur son coeur, et ils restèrent tous enlacés dans le plus
|
|
profond silence. Les traits de la Zingara exprimaient la terreur, et le
|
|
jeune Zdenko interrogeait avec effroi les regards de sa mère. _Spartacus_
|
|
ne les voyait pas. La vision du poëte se peignait-elle encore devant ses
|
|
yeux? Enfin, il se rapprocha du groupe, et la Zingara lui fit signe de ne
|
|
pas réveiller son mari. Il avait les yeux ouverts et fixes devant lui,
|
|
soit qu'il dormît à la manière des somnambules, soit qu'il vît s'effacer
|
|
lentement à l'horizon les rêves qui l'avaient agité. Au bout d'un quart
|
|
d'heure, il respira fortement, ses yeux s'animèrent, et il rapprocha de
|
|
son sein sa femme et son fils, qu'il y tint longtemps embrassés.
|
|
|
|
Puis il se leva, et fit signe qu'il désirait se remettre en route.
|
|
|
|
«Le soleil est bien chaud pour toi à cette heure, lui dit la Consuelo;
|
|
ne préfères-tu pas faire la sieste sous ces arbres?
|
|
|
|
--Ce soleil est bon, répondit-il avec un sourire ingénu, et si tu ne le
|
|
crains pas plus que de coutume, il me fera grand bien.»
|
|
|
|
Chacun reprit son fardeau, le père le sac de voyage, le jeune homme les
|
|
instruments de musique, et la mère les mains de ses deux filles.
|
|
|
|
«Vous m'avez fait souffrir, dit-elle à Spartacus; mais je sais qu'il faut
|
|
souffrir pour la vérité.
|
|
|
|
--Ne craignez-vous pas que cette crise n'ait des suites fâcheuses? lui
|
|
demandai-je avec émotion. Laissez-moi vous suivre encore, je puis vous
|
|
être utile.
|
|
|
|
--Soyez béni de votre charité, reprit-elle, mais ne nous suivez pas. Je ne
|
|
crains rien pour _lui_, qu'un peu de mélancolie, durant quelques heures.
|
|
Mais il y avait dans ce lieu-ci un danger, un souvenir affreux, dont vous
|
|
l'avez préservé en l'occupant d'autres pensées. Il avait voulu y venir, et,
|
|
grâce à vous, il n'a pas même reconnu l'endroit. Je vous bénis donc de
|
|
toutes façons, et vous souhaite l'occasion et les moyens de servir Dieu de
|
|
toute votre volonté et de toute votre puissance.»
|
|
|
|
Je retins les enfants pour les caresser et pour prolonger les instants qui
|
|
s'envolaient; mais leur mère me les reprit, et je me sentis comme
|
|
abandonné de tous, quand elle me dit adieu pour la dernière fois.
|
|
|
|
Trismégiste ne nous fit point d'adieux: il semblait qu'il nous eût
|
|
oubliés. Sa femme nous conjura de ne pas le distraire. Il descendit la
|
|
colline d'un pied ferme. Son visage était calme, et il aidait, avec une
|
|
sorte de gaieté heureuse, sa fille aînée à sauter les buissons et les
|
|
rochers.
|
|
|
|
Le beau Zdenko marchait derrière lui avec sa mère et sa plus jeune soeur.
|
|
Nous les suivîmes longtemps des yeux sur le chemin _sablé d'or_, le chemin
|
|
_sans maître_ de la forêt. Enfin, ils se perdirent derrière les sapins; et
|
|
au moment où elle allait disparaître la dernière, nous vîmes la Zingara
|
|
enlever sa petite Wenceslawa et la placer sur son épaule robuste. Puis
|
|
elle se hâta de rejoindre sa chère caravane, alerte comme une vraie fille
|
|
de Bohême, poétique comme la bonne déesse de la pauvreté...
|
|
|
|
* * * * *
|
|
|
|
Et nous aussi, nous sommes en route, nous marchons! La vie est un voyage
|
|
qui a la vie pour but, et non la mort, comme on le dit dans un sens
|
|
matériel et grossier. Nous avons consolé de notre mieux les habitants du
|
|
hameau, et nous avons laissé le vieux Zdenko attendant son _lendemain_:
|
|
nous avons rejoint nos frères à Pilsen, où je vous ai écrit ce récit, et
|
|
nous allons repartir pour d'autres recherches. Et vous aussi, ami!
|
|
tenez-vous prêt au voyage sans repos, à l'action sans défaillance: nous
|
|
allons au triomphe ou au martyre[25]!
|
|
|
|
[Note 25: Martinowicz, à qui cette lettre était adressée, savant distingué
|
|
et illuminé enthousiaste, eut la tête tranchée à Buda en 1795, avec
|
|
plusieurs seigneurs hongrois, ses complices dans la conspiration.]
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
FIN DE LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
End of Project Gutenberg's La comtesse de Rudolstadt, by George Sand
|
|
|
|
*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMTESSE DE RUDOLSTADT ***
|
|
|
|
***** This file should be named 17225-8.txt or 17225-8.zip *****
|
|
This and all associated files of various formats will be found in:
|
|
http://www.gutenberg.org/1/7/2/2/17225/
|
|
|
|
Produced by Mireille Harmelin and the Distributed
|
|
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
|
|
produced from images generously made available by the
|
|
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
|
|
|
|
|
|
Updated editions will replace the previous one--the old editions
|
|
will be renamed.
|
|
|
|
Creating the works from public domain print editions means that no
|
|
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
|
|
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
|
|
permission and without paying copyright royalties. Special rules,
|
|
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
|
|
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
|
|
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
|
|
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
|
|
charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
|
|
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
|
|
rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
|
|
such as creation of derivative works, reports, performances and
|
|
research. They may be modified and printed and given away--you may do
|
|
practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
|
|
subject to the trademark license, especially commercial
|
|
redistribution.
|
|
|
|
|
|
|
|
*** START: FULL LICENSE ***
|
|
|
|
THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
|
|
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
|
|
|
|
To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
|
|
distribution of electronic works, by using or distributing this work
|
|
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
|
|
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
|
|
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
|
|
http://gutenberg.net/license).
|
|
|
|
|
|
Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
|
|
electronic works
|
|
|
|
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
|
|
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
|
|
and accept all the terms of this license and intellectual property
|
|
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
|
|
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
|
|
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
|
|
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
|
|
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
|
|
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
|
|
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
|
|
|
|
1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
|
|
used on or associated in any way with an electronic work by people who
|
|
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
|
|
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
|
|
even without complying with the full terms of this agreement. See
|
|
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
|
|
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
|
|
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
|
|
works. See paragraph 1.E below.
|
|
|
|
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
|
|
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
|
|
Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
|
|
collection are in the public domain in the United States. If an
|
|
individual work is in the public domain in the United States and you are
|
|
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
|
|
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
|
|
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
|
|
are removed. Of course, we hope that you will support the Project
|
|
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
|
|
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
|
|
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
|
|
the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
|
|
keeping this work in the same format with its attached full Project
|
|
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
|
|
|
|
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
|
|
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
|
|
a constant state of change. If you are outside the United States, check
|
|
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
|
|
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
|
|
creating derivative works based on this work or any other Project
|
|
Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
|
|
the copyright status of any work in any country outside the United
|
|
States.
|
|
|
|
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
|
|
|
|
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
|
|
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
|
|
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
|
|
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
|
|
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
|
|
copied or distributed:
|
|
|
|
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
|
|
almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
|
|
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
|
|
with this eBook or online at www.gutenberg.net
|
|
|
|
1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
|
|
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
|
|
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
|
|
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
|
|
or charges. If you are redistributing or providing access to a work
|
|
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
|
|
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
|
|
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
|
|
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
|
|
1.E.9.
|
|
|
|
1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
|
|
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
|
|
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
|
|
terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
|
|
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
|
|
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
|
|
|
|
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
|
|
License terms from this work, or any files containing a part of this
|
|
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
|
|
|
|
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
|
|
electronic work, or any part of this electronic work, without
|
|
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
|
|
active links or immediate access to the full terms of the Project
|
|
Gutenberg-tm License.
|
|
|
|
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
|
|
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
|
|
word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
|
|
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
|
|
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
|
|
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
|
|
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
|
|
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
|
|
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
|
|
form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
|
|
License as specified in paragraph 1.E.1.
|
|
|
|
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
|
|
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
|
|
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
|
|
|
|
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
|
|
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
|
|
that
|
|
|
|
- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
|
|
the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
|
|
you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
|
|
owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
|
|
has agreed to donate royalties under this paragraph to the
|
|
Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
|
|
must be paid within 60 days following each date on which you
|
|
prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
|
|
returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
|
|
sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
|
|
address specified in Section 4, "Information about donations to
|
|
the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
|
|
|
|
- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
|
|
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
|
|
does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
|
|
License. You must require such a user to return or
|
|
destroy all copies of the works possessed in a physical medium
|
|
and discontinue all use of and all access to other copies of
|
|
Project Gutenberg-tm works.
|
|
|
|
- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
|
|
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
|
|
electronic work is discovered and reported to you within 90 days
|
|
of receipt of the work.
|
|
|
|
- You comply with all other terms of this agreement for free
|
|
distribution of Project Gutenberg-tm works.
|
|
|
|
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
|
|
electronic work or group of works on different terms than are set
|
|
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
|
|
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
|
|
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
|
|
Foundation as set forth in Section 3 below.
|
|
|
|
1.F.
|
|
|
|
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
|
|
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
|
|
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
|
|
collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
|
|
works, and the medium on which they may be stored, may contain
|
|
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
|
|
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
|
|
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
|
|
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
|
|
your equipment.
|
|
|
|
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
|
|
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
|
|
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
|
|
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
|
|
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
|
|
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
|
|
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
|
|
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
|
|
PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
|
|
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
|
|
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
|
|
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
|
|
DAMAGE.
|
|
|
|
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
|
|
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
|
|
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
|
|
written explanation to the person you received the work from. If you
|
|
received the work on a physical medium, you must return the medium with
|
|
your written explanation. The person or entity that provided you with
|
|
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
|
|
refund. If you received the work electronically, the person or entity
|
|
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
|
|
receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
|
|
is also defective, you may demand a refund in writing without further
|
|
opportunities to fix the problem.
|
|
|
|
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
|
|
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
|
|
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
|
|
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
|
|
|
|
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
|
|
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
|
|
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
|
|
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
|
|
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
|
|
the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
|
|
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
|
|
|
|
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
|
|
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
|
|
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
|
|
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
|
|
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
|
|
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
|
|
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
|
|
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
|
|
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
|
|
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
|
|
|
|
|
|
Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
|
|
|
|
Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
|
|
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
|
|
including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
|
|
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
|
|
people in all walks of life.
|
|
|
|
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
|
|
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
|
|
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
|
|
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
|
|
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
|
|
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
|
|
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
|
|
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
|
|
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
|
|
|
|
|
|
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
|
|
Foundation
|
|
|
|
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
|
|
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
|
|
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
|
|
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
|
|
number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
|
|
http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
|
|
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
|
|
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
|
|
|
|
The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
|
|
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
|
|
throughout numerous locations. Its business office is located at
|
|
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
|
|
business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
|
|
information can be found at the Foundation's web site and official
|
|
page at http://pglaf.org
|
|
|
|
For additional contact information:
|
|
Dr. Gregory B. Newby
|
|
Chief Executive and Director
|
|
gbnewby@pglaf.org
|
|
|
|
|
|
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
|
|
Literary Archive Foundation
|
|
|
|
Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
|
|
spread public support and donations to carry out its mission of
|
|
increasing the number of public domain and licensed works that can be
|
|
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
|
|
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
|
|
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
|
|
status with the IRS.
|
|
|
|
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
|
|
charities and charitable donations in all 50 states of the United
|
|
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
|
|
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
|
|
with these requirements. We do not solicit donations in locations
|
|
where we have not received written confirmation of compliance. To
|
|
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
|
|
particular state visit http://pglaf.org
|
|
|
|
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
|
|
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
|
|
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
|
|
approach us with offers to donate.
|
|
|
|
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
|
|
any statements concerning tax treatment of donations received from
|
|
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
|
|
|
|
Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
|
|
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
|
|
ways including including checks, online payments and credit card
|
|
donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
|
|
|
|
|
|
Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
|
|
works.
|
|
|
|
Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
|
|
concept of a library of electronic works that could be freely shared
|
|
with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
|
|
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
|
|
|
|
|
|
Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
|
|
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
|
|
unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
|
|
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
|
|
|
|
|
|
Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
|
|
|
|
http://www.gutenberg.net
|
|
|
|
This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
|
|
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
|
|
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
|
|
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
|